CHAPITRE VII.

1656.

Madame de Sévigné passe toute cette année à Paris.--Elle assiste

aux fêtes nombreuses qui s'y donnent.--Elle a des occasions de

s'entretenir familièrement avec le jeune roi.--Les partis se

rapprochent.--Gaston s'arrange avec la cour.--On n'était pas

satisfait du gouvernement.--Mort du grand prieur Hugues de

Rabutin.--Cette mort n'interrompt pas les plaisirs de madame de

Sévigné.--Bussy écrit à sa cousine les événemens de la

campagne.--Condé délivre Valenciennes.--Turenne prend la

Capelle.--Départ du roi pour l'armée, le 17 mai.--Bussy va en

Bourgogne, et revient passer l'hiver à Paris.--Les plaisirs

n'avaient pas cessé pendant l'été.--Plusieurs occasions y

donnèrent lieu.--Premier voyage de la reine Christine en

France.--Admiration qu'elle excite.--Réflexion sur ceux qui se

démettent du trône.--Christine est reçue en France avec de grands

honneurs.--Madame de Sévigné est du nombre des femmes qu'elle

goûte le plus.--C'est avec la France que Christine avait ses

principales correspondances.--La France avait alors la

supériorité en tout, et attirait l'attention de l'Europe

entière.--Un mouvement nouveau s'y faisait remarquer dans les

esprits.--Entretien à ce sujet, rapporté par

Saint-Évremond.--Portrait que Saint-Évremond trace des précieuses

de cette époque, bien avant Molière.--Discussions produites par

les jansénistes.--Courte exposition de ces

discussions.--Publications des Provinciales. Jugement sur cet

ouvrage.--Effet qu'il produit.

Cette circonstance de l'arrivée du maréchal et de madame la maréchale

de Schomberg et les lettres de Bussy démontrent que madame de Sévigné

continua de résider à Paris pendant le cours de cette année 1656[126].

Elle fut donc témoin de toutes les fêles qui se donnèrent à la cour

et chez les grands; et peut-être figura-t-elle dans les ballets et les

mascarades, pour lesquels le jeune roi montrait de jour en jour plus

d'inclination, et auxquels la reine et Mazarin se prêtaient. Le roi

aimait aussi les courses de chevaux, les jeux de bagues, les

carrousels, et il les renouvela cette année. Pendant le carrousel, il

se plut à courir par la ville avec son frère sous divers déguisements,

et à s'affranchir de toute étiquette[127]. Madame de Sévigné dut avoir

plus d'une occasion de s'entretenir avec lui, non-seulement au milieu

de ces grands divertissements, mais chez la princesse de Conti, chez

la duchesse de Mercœur, et chez d'autres jeunes femmes d'un moindre

rang, auxquelles elle se complaisait à faire des visites fréquentes et

familières; et enfin chez le surintendant Fouquet, qui lui donnait,

ainsi qu'au roi, à la reine et à toute la cour, de somptueux repas

dans son château de Saint-Mandé[128]. Malgré tous ces moyens de

dissipation, le théâtre et les concerts publics n'étaient pas moins

fréquentés. La médiocre tragédie de Thomas Corneille (_Timocrate_) eut

un succès qui rappela celui des chefs-d'œuvre de son frère, et les

représentations en furent suivies tout l'hiver avec un empressement

qui n'avait pas encore été égalé[129]. Le roi vint exprès au Théâtre

du Marais, pour voir jouer cette pièce.

Les ressentiments que les divisions de partis avaient fait naître

s'affaiblissaient et disparaissaient, par l'effet de ces fréquentes

réunions, où l'on goûtait en commun les mêmes plaisirs. Les mariages,

que des penchants mutuels ou des convenances de rang et de fortune

faisaient contracter, formaient chaque jour des alliances étroites

entre des familles que les haines politiques séparaient auparavant.

Les exilés étaient presque tous rappelés, et le sort de ceux qui ne

l'étaient pas était adouci[130]. On avait même permis à MADEMOISELLE

de s'approcher de Paris, et elle avait profité de cette permission

pour donner une fête superbe au roi et à la reine d'Angleterre, dans

son château de Chilly. Gaston n'avait pas encore quitté Blois, mais il

avait fait son arrangement avec la cour, et il devait bientôt y

reparaître. Tous ces actes de clémence donnaient de la sécurité, et

augmentaient l'allégresse générale. Elle se répandit dans les

provinces, où l'on cherchait aussi à imiter la capitale, qui elle-même

se modelait sur la cour.

Ce n'est pas qu'on fût complétement satisfait: les changements dans

les monnaies occasionnèrent des murmures; on avait, sur de simples

soupçons, renfermé plusieurs personnes à la Bastille: mais ces sujets

de mécontentement ne pouvaient contre-balancer le bien-être que l'on

éprouvait de se voir délivré des factions et des guerres civiles, par

le rétablissement de l'autorité royale.

La mort de Hugues de Rabutin, grand prieur du Temple, qui eut lieu

cette année, vers le commencement de juin, ne mit point obstacle aux

plaisirs auxquels madame de Sévigné se livrait à cette brillante

époque de son existence. Ce grand prieur avait les manières rudes et

impolies d'un corsaire; il en avait aussi les mœurs dissolues: il

rappelait à madame de Sévigné tous les défauts et les vices de son

mari, sans aucune de ses qualités. Au grand contentement de notre

jeune veuve, Hugues de Rabutin donna tout ce qu'il possédait à son

neveu, le comte de Bussy.

Celui-ci, dans les lettres qu'il écrivait à sa cousine, lui rendait

compte des événements de la campagne[131]; et par la part qu'il y eut,

par le grade qu'il occupait dans l'armée, les détails auxquels il se

livre sont précieux pour l'histoire, et plus certains que ceux des

relations officielles; car la politique, l'intérêt du moment, tendent

toujours dans ces sortes de relations à fausser la vérité. Nous

apprenons encore par ces lettres de Bussy qu'il était en

correspondance réglée avec Corbinelli, et que celui-ci communiquait

exactement à madame de Sévigné toutes les nouvelles qu'il recevait par

ce canal. Le marquis de la Trousse, cousin germain de madame de

Sévigné, était dans l'armée; elle s'intéressait vivement à lui, et

Bussy a grand soin de faire part à sa cousine de tout ce qui concerne

ce jeune homme[132].

Les événements qui font la matière des lettres de Bussy étaient d'une

grande importance. Condé avait délivré Valenciennes avec autant de

bonheur que Turenne avait fait pour Arras; et Turenne, de même que

Condé, s'était illustré par une savante retraite, qui aux yeux des

gens de guerre contribua plus à sa réputation qu'une victoire; ou

plutôt cette défaite même, que l'obstination du maréchal de la Ferté

avait causée, devint pour Turenne l'occasion d'un triomphe. Après une

marche rapide et déguisée, il se présenta devant la Capelle, et prit

cette place, avec tous les magasins que les ennemis y avaient

déposés[133].

Quoique le jeune roi allât chaque année rejoindre l'armée et emmenât

avec lui une portion de sa cour, cependant la guerre n'interrompait

point les plaisirs ni le mouvement ordinaire de la capitale. Les

armées de part et d'autre étaient alors peu nombreuses; on ne s'était

pas encore habitué, dans les calculs de l'ambition ou dans les

combinaisons belliqueuses, à compter les hommes pour peu de chose, et

l'on évitait d'ajouter aux effets destructeurs des combats ceux des

rigueurs de l'hiver. D'un commun accord, on évitait de se mesurer avec

ce terrible ennemi; on se cantonnait, et l'on restait en repos tout le

temps que durait cet engourdissement de la nature; on entrait tard en

campagne, et les officiers généraux ne se rendaient à l'armée que

lorsque les opérations allaient commencer, c'est-à-dire en mai ou en

juin; et ils revenaient souvent en ville en septembre et en octobre.

Grâce au génie de Turenne, on redoutait peu les suites de la guerre.

Avec lui toujours on espérait des succès; et lorsqu'il y avait des

revers, on ne se laissait pas décourager, parce qu'on s'attendait à

les voir presque aussitôt réparés. Ce grand capitaine prévoyait toutes

les chances possibles de la fortune, et savait en effet la retenir

avec fermeté au moment même où elle se disposait à lui échapper.

Ainsi cette année le roi ne partit que le 27 mai[134], et il était de

retour au 9 octobre[135]. Bussy ne quitta l'armée que le 2

novembre[136], et se rendit en Bourgogne, où ses affaires

l'appelaient; mais il passa par Paris, et revint y séjourner pendant

l'hiver. Les plaisirs qu'on y goûtait n'avaient souffert aucune

interruption; des occasions extraordinaires s'étaient présentées qui

même leur avaient donné une nouvelle activité. Après le départ du duc

de Modène, reçu avec une pompe et des honneurs qui excitèrent la

jalousie et blessèrent l'orgueil du duc de Mantoue[137], vint la

visite de la princesse d'Orange à sa mère la reine d'Angleterre[138],

puis ensuite le premier voyage de la reine Christine en France. Le

gouvernement du jeune monarque se surpassa en magnificence et en

générosité hospitalière et chevaleresque, par la réception qui fut

faite à cette reine virile. La curiosité qu'elle excita fut si vive et

si générale, qu'elle fit quelque temps diversion à l'attention que

l'on portait aux événements de la guerre, aux cercles des précieuses,

et aux disputes religieuses, qui par la publication des premières

Provinciales avaient acquis un nouveau degré de chaleur.

Cette fille du grand Gustave, qui parvint jeune à la couronne, s'était

rendue célèbre par l'énergie de son caractère, son application aux

affaires, ses liaisons et ses correspondances avec les savants et les

hommes les plus éminents de son temps. Elle s'était faite leur

disciple, et se montrait digne d'être leur émule; mais à vingt-huit

ans elle résigna son sceptre, changea de religion, et se retira à

Rome, pour se livrer sans distraction à ses penchants pour l'étude.

Par cet acte extraordinaire elle s'attira des éloges universels, et

fut l'objet de l'admiration générale; car c'est une opinion vulgaire

et une erreur commune de penser qu'il n'y a rien de plus grand que le

mépris des honneurs, des richesses, et de la puissance: le véritable

héroïsme consiste à soutenir avec force le fardeau d'un rang éminent

quand la destinée nous l'a imposé, et non pas à la répudier. Quiconque

eut son berceau placé sur un trône ne doit quitter ce trône que pour

un tombeau. En descendre, c'est se dégrader; se démettre de ses

devoirs n'est pas s'en affranchir, mais les méconnaître. L'histoire

nous démontre, par tous ceux qui ont donné de tels exemples au monde,

que les souverains qui veulent entrer dans la vie privée ne trouvent

ni en eux-mêmes ni dans les autres les moyens de s'y faire admettre,

et qu'en cherchant à éviter les soucis des grandeurs, ils ne peuvent

se procurer les avantages des humbles conditions. On sait ce qu'ils

ne sont plus, on ignore ce qu'ils sont, et on ne sait pas bien ce

qu'ils veulent être. Dépossédés des avantages de la puissance, ils ne

peuvent acquérir les douceurs de la liberté; les soupçons ombrageux de

la politique poursuivent également le monarque qui est descendu du

trône de plein gré et celui qui en a été précipité malgré lui: car en

tous deux résident des droits indélébiles, que la force ou la volonté

n'ont pu anéantir, et que la force ou la volonté peuvent faire

renaître; tous deux éprouvent la même contrainte dans leurs actions et

dans leurs paroles; ils sont hors des lois communes, et sont mal

protégés par elles. Aussi les actes pareils à ceux de la reine

Christine ont-ils été toujours suivis d'un long repentir: elle-même,

malgré sa philosophie, ne put échapper à l'ordinaire destinée de ceux

qui ont cessé de porter la couronne[139].

Les dames françaises dont Christine goûta le plus l'esprit et les

manières furent Ninon[140], les comtesses de Brégy et de la Suze[141],

et la marquise de Sévigné. Notre jeune veuve avait fait sur cette

reine une impression dont elle garda le souvenir; car lorsqu'elle fut

de retour à Rome, elle en fit l'éloge dans une lettre qu'elle écrivit

à un de ses correspondants de France[142].

C'est en effet avec la France que Christine entretenait la plus grande

partie de ses relations littéraires[143]. Aucun autre pays n'offrait

alors autant d'hommes remarquables et de génies supérieurs. Descartes

et Corneille s'étaient, chacun dans leur genre, élevés à une hauteur à

laquelle aucun de leurs contemporains en Europe ne pouvait prétendre.

Les guerres qui avaient lieu n'étaient pas de celles où le sort des

combats dépend uniquement de l'art de réunir à temps des masses

énormes et nombreuses pour les précipiter les unes sur les autres, et

où, après un immense carnage, celui qui pouvait faire donner la

dernière réserve était certain de rester maître du champ de bataille.

Les armées étaient peu nombreuses; elles pouvaient se mouvoir

facilement: tout dépendait de l'habileté des chefs et de la valeur des

troupes; et les nobles, qui s'y trouvaient en grand nombre et en

formaient l'élite, leur donnaient l'exemple, et s'exposaient les

premiers au péril. C'était pour la France un grand malheur, mais aussi

un grand honneur, que les armées qui combattaient contre elle, comme

celles qui combattaient pour elle, fussent commandées par des

Français, et que ces Français eussent acquis la réputation d'être les

plus grands capitaines de leur temps. L'Europe entière était attentive

à cette lutte que la suite des événements avait établie entre Condé

et Turenne, et où tous deux déployaient un génie qui accroissait

encore leur grande renommée et excitait l'admiration des plus

illustres guerriers.

Ce spectacle n'était pas le seul qui fût digne de fixer alors

l'attention des étrangers sur la France; elle en offrait un autre, que

Christine était bien capable d'apprécier. Un mouvement nouveau et

extraordinaire se faisait remarquer dans les esprits. L'exemple donné

par l'hôtel de Rambouillet fructifiait; l'instruction se répandait, et

devenait en honneur parmi ces nobles qui faisaient autrefois gloire de

leur ignorance. Le spirituel Saint-Évremond a raconté avec sa grâce

accoutumée une conversation dont il fut témoin, qui peint à merveille

l'état de la cour, et le contraste qu'offraient à cette époque les

jeunes seigneurs à la mode, et ceux qui, plus âgés, étaient restés

partisans des anciennes mœurs et des anciennes habitudes.

La présence de la reine Christine en France fut l'occasion de ce

dialogue, dont les principaux interlocuteurs étaient Guillaume Bautru,

comte de Serrant, connu par ses bons mots et son savoir, et d'autant

plus grand partisan de la reine Christine qu'il en avait été fort

goûté; le commandeur de Jars, de la maison de Rochechouart, bon

guerrier, homme de grand sens, mais qui se vantait de ne rien devoir

aux lettres ni aux sciences, et qui faisait gloire de mépriser ce

qu'il appelait leur jargon[144]; de Lavardin, évêque du Mans, fort

décrié par ses mœurs, recherché pour les délices de sa table, beau

parleur, l'ornement des cercles des précieuses, qui admiraient

son langage fleuri, correct, mais diffus[145]. D'Olonne et

Saint-Évremond, tous deux présents, se contentèrent d'écouter, et ne

prirent point de part à cet entretien. Mais comme avant qu'il ne fût

terminé le comte d'Olonne quitta le salon, Saint-Évremond crut devoir

lui envoyer dans une lettre le récit suivant, dont nous allons

emprunter la substance.

Bautru entama un éloge pompeux de la reine Christine, qui, disait-il,

parlait huit langues, et ne s'était montrée étrangère à aucun genre de

connaissances. Tout à coup le commandeur de Jars se leva, et ôtant son

chapeau d'un air tout particulier: «Messieurs, dit-il, si la reine de

Suède n'avait su que les coutumes de son pays, elle y serait encore:

pour avoir appris notre langue et nos manières, pour s'être mise en

état de réussir huit jours en France, elle a perdu son royaume. Voilà

ce qu'ont produit sa science et ses lumières, que vous nous vantez.»

Alors Bautru de perdre patience, de s'étonner qu'on puisse être si

ignorant; puis de citer Charles-Quint, Dioclétien, Sylla, et tous ceux

qui se sont montrés admirables en se démettant du souverain pouvoir;

puis enfin de mettre en avant Alexandre, César, M. le prince de Condé,

M. de Turenne, et tous les grands capitaines qui ont estimé les

lettres et les ont cultivées..... Bautru aurait continué longtemps, si

le commandeur, impatienté, ne l'eût interrompu avec tant

d'impétuosité, qu'il fut contraint de se taire. «Vous nous en contez

bien, dit-il, avec votre César et votre Alexandre. Je ne sais s'ils

étaient savants ou non savants: il ne m'importe guère; mais je sais

que de mon temps on ne faisait étudier les gentils-hommes que pour

être d'Église; encore se contentaient-ils le plus souvent du latin du

bréviaire. Ceux que l'on destinait à la cour ou à l'armée allaient

honnêtement à l'académie; ils apprenaient à monter à cheval, à danser,

à faire des armes, à jouer du luth, à voltiger, un peu de

mathématique, et c'était tout. Vous aviez en France mille beaux gens

d'armes, galants hommes. C'est ainsi que se formaient les de

Thermes[146] et les Bellegarde[147]. Du latin! de mon temps du latin!

un gentil-homme en eût été déshonoré. Je connais les grandes qualités

de M. le Prince, et suis son serviteur; mais je vous dirai que le

dernier connétable de Montmorency a su maintenir son crédit dans les

provinces et sa considération à la cour sans savoir lire. Peu de

latin, vous dis-je, et de bons Français!»

Bautru, retenu par la goutte sur son fauteuil, ne pouvait se contenir;

il faisait des efforts pour se lever, et allait répliquer, quand le

prélat, charmé de trouver une si belle occasion de faire briller son

savoir et sa belle élocution, étendit les bras entre les deux

interlocuteurs, trois fois toussa avec méthode, trois fois sourit

agréablement à l'apologiste de l'ignorance; puis, lorsqu'il crut avoir

suffisamment composé sa physionomie, il dit qu'il allait concilier les

deux opinions; et il prononça un discours gonflé de fleurs de

rhétorique, chamarré de comparaisons subtiles, embarrassé de

distinctions frivoles, obscurci par d'inutiles définitions; ne

cessant, pendant qu'il parlait, d'accompagner sa voix de gestes

méthodiques, marquant du doigt indicateur le commencement, le milieu

et la fin de chacune de ses longues périodes. Le commandeur ne put y

tenir. «Il faut finir la conversation, reprit-il brusquement; j'aime

encore mieux sa science et son latin que le grand discours que vous

faites.» Bautru, de son côté, avoua qu'il préférait l'agréable

ignorance du commandeur aux paroles magnifiques du prélat.

Ainsi finit cet entretien. L'évêque se retira en montrant une grande

satisfaction de lui-même, et en paraissant avoir pitié de ces deux

gentils-hommes, si peu en état d'apprécier la véritable éloquence et

les savants artifices de l'argumentation, l'un parce qu'il n'avait

aucune étude, l'autre à cause de la fausse direction des siennes[148].

Le parti de ceux qui prônaient la doctrine du commandeur de Jars était

partout le plus faible; le goût de l'instruction était général dans

les hautes classes de la société; l'ascendant des femmes et leur

influence sur le bon ton, le savoir-vivre et la politesse des

manières, s'accroissaient encore par les inclinations naissantes du

jeune monarque, par les ballets, les réunions, les divertissements,

devenus de plus en plus fréquents. Plusieurs cercles s'étaient établis

à l'imitation de celui de l'hôtel de Rambouillet; et quelques-uns

offraient dans l'exagération de leur modèle des côtés ridicules, qui

furent aussitôt saisis par les bons esprits, et que Saint-Évremond fit

ressortir dans une satire intitulée _le Cercle_[149]. Cette pièce,

faiblement versifiée, offre des tableaux moins comiques, mais

peut-être plus exacts, que ceux de la comédie de Molière sur les

précieuses, qui ne fut écrite que trois ans après.

Saint-Évremond, dans sa satire, nous présente d'abord le portrait d'un

habitué

De certaine ruelle

Où la laide se rend aussi bien que la belle,

Où tout âge, où tout sexe, où la ville et la cour

Viennent prendre séance en l'école d'amour.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 9 / 146 题