CHAPITRE VI.

1656.

Madame de Sévigné est recherchée par les femmes âgées comme par

les jeunes.--Sa jeunesse s'est passée sous le ministère de

Mazarin.--Ses souvenirs embrassent l'époque qui l'a précédé, une

partie du siècle de Louis XIII, puis la régence d'Anne d'Autriche

et presque tout le siècle de Louis XIV, et les personnes qui

brillèrent sous la régence du duc d'Orléans et qui moururent sous

Louis XV.--Elle était liée avec madame de Chevreuse, avec la

maréchale de Schomberg, née Marie de Hautefort.--Portrait de

mademoiselle de Hautefort: elle est placée près d'Anne d'Autriche

pour la surveiller.--Elle s'attache à elle.--S'attire, en la

servant, les persécutions de Richelieu.--A la mort de ce

ministre, elle est rappelée de son exil par la reine, qui reçoit

mal ses observations relativement au cardinal

Mazarin.--Brouillerie et raccommodement entre elle et la

reine.--Mademoiselle de Hautefort reçoit l'ordre de quitter le

Palais-Royal.--Elle se retire dans un couvent.--Épouse le

maréchal de Schomberg.--S'efforce de se réconcilier avec Anne

d'Autriche.--Est de nouveau repoussée.--Ses torts envers la

reine.--Différence de la conduite d'Anne d'Autriche envers elle

et envers la duchesse de Chevreuse.--Réflexions à ce sujet.--Le

maréchal de Schomberg et sa femme se retirent dans leur

gouvernement de Metz.--Ils sont les protecteurs des gens de

lettres.--La mort de sa grand'mère force la maréchale de

Schomberg de revenir à Paris.--Nombre de personnes vont à sa

rencontre.--Madame de Sévigné, qui ignorait ce retour, n'est pas

de ce nombre.--Regret qu'elle en éprouve.--Citation de la Gazette

de Loret à ce sujet.--Mort de la maréchale de Schomberg.

La jeunesse de madame de Sévigné s'est écoulée tout entière pendant la

durée du ministère du cardinal de Mazarin; mais les femmes qui avaient

passé la leur sous le règne de Richelieu, attirées par la précoce

maturité du jugement de notre jeune veuve, par son discernement, par

sa discrétion, sa franchise, ne cultivaient pas son amitié avec moins

d'empressement que celles dont l'âge se rapprochait du sien. Dans sa

vieillesse, son indulgente gaieté, la réputation qu'elle s'était

acquise par son esprit, l'égalité de son humeur et les agréments de

son commerce, la firent rechercher par celles qui commençaient à

briller comme des astres nouveaux levés sur l'horizon, vers la fin du

siècle de Louis XIV. Celles-ci se montrèrent dans tout leur éclat sous

la régence du duc d'Orléans, et terminèrent leur existence sous Louis

XV. Jamais madame de Sévigné ne se retira du monde, et jamais le monde

aussi ne se retira d'elle. Toujours elle aima à se répandre dans la

société: elle lui appartint toujours. Sa vie et ses écrits sont donc

propres à nous éclairer sur les mœurs, les habitudes de plusieurs

générations successives et de trois règnes différents.

Nous avons déjà vu la liaison qu'elle avait contractée avec la

duchesse de Chevreuse, qui sous le règne de Louis XIII s'était

illustrée par sa résistance au despotisme de Richelieu. Madame de

Sévigné avait conquis l'amitié d'une autre femme, qui, sans posséder

l'avantage d'une aussi grande naissance, n'avait pas donné à la reine

de moindres preuves de dévouement et de courage que madame de

Chevreuse: c'était Marie de Hautefort, femme du maréchal duc de

Schomberg.

On se souvenait encore à l'époque dont nous nous occupons, de

l'impression qu'avait faite à la cour de Louis XIII cette blonde aux

yeux grands et pleins de feu, aux traits si réguliers, aux dents si

blanches, au teint d'une si ravissante fraîcheur. On se ressouvenait

encore de cette gorge parfaitement belle, dont la seule vue protégea,

contre la main scrupuleuse d'un monarque dévot, le billet dépositaire

du secret de la reine[108]. Placée comme dame d'atour auprès d'Anne

d'Autriche par un ministre soupçonneux et un mari jaloux, mademoiselle

de Hautefort s'indigna du vil rôle auquel on l'avait crue propre. Au

lieu d'être, comme on le voulait, la surveillante et la délatrice

d'une reine dont elle ressentait vivement le malheur, elle en devint

l'amie la plus sincère, la confidente la plus intime[109]. Pour lui

procurer plus de liberté, pour diminuer l'oppression que Richelieu

faisait peser sur elle et sur tout ce qui l'entourait, mademoiselle de

Hautefort se prévalut des sentiments de préférence qu'elle inspira à

un roi si froid, si faible, si scrupuleux. Pour capter sa confiance,

elle supporta l'ennui d'un amour qui ne se laissait deviner que par

des traits d'une jalousie bizarre ou ne se manifestait que par

d'insipides entretiens. Marie de Hautefort montra pour Anne d'Autriche

plus de courage et de dévouement encore, en bravant la colère et les

persécutions de Richelieu, qui, ne la voyant pas répondre à ses

desseins, la fit exiler. Il eut l'air d'envelopper dans la même

disgrâce Chemerault, autre dame de la reine; mais c'était pour être

instruit par elle de toutes les démarches, de tous les secrets de

mademoiselle de Hautefort, qui la croyait son amie[110].

Lorsque Anne d'Autriche devint régente, elle s'empressa de rappeler,

par une mesure générale, toutes les personnes qui avaient été exilées

sous Richelieu; mais elle écrivit de sa propre main à mademoiselle de

Hautefort de revenir près d'elle, lui disant qu'elle mourait

d'impatience de la voir[111]. Mademoiselle de Hautefort revint; mais

elle ignorait que la nature des relations doive changer avec les

situations: elle crut que tout devait être inaltérable comme ses

sentiments, et elle éprouva combien sont différentes les affections de

cœur dans l'infortune ou dans la prospérité, dans l'abaissement ou

dans la puissance. Elle avait fait naître des passions très-vives;

mais toutes les tentatives qu'on avait faites pour la séduire

n'avaient servi qu'à donner un nouveau lustre à sa vertu[112]. Cette

vertu s'appuyait sur une piété fervente[113], qui avait trouvé un

nouvel aliment dans le malheur et dans les persécutions. Revenue à la

cour après une si longue absence, elle fut singulièrement frappée des

changements qui s'y étaient opérés. Elle vit avec peine l'ascendant

que Mazarin avait pris sur la reine: cet ascendant ne lui paraissait

pas suffisamment justifié par les talents de ce ministre et le besoin

qu'Anne d'Autriche avait de lui. L'espèce d'intimité et de familiarité

qui régnaient entre la reine et son ministre, en écartant même toute

pensée de liaison illicite, choquaient ses scrupules religieux, et

étaient contraires aux idées qu'elle s'était faites de la dignité de

son sexe et de la majesté royale. Elle savait combien la malignité

publique aimait à s'exercer sur ce chapitre; elle connaissait une

partie des chansons, des satires, des épigrammes qui avaient cours:

son amitié vive et sincère lui fit désirer ardemment d'ôter à cet

égard tout prétexte à la calomnie. Naturellement franche, elle

s'expliqua sans réticence et sans détour sur ce sujet délicat. La

reine, blessée, ne lui répondit que par des paroles dures et des

reproches sévères[114]. Il y eut des larmes répandues, des

explications vives, des réconciliations, des promesses, des pardons

donnés et reçus[115], puis de nouveaux accès d'humeur et d'une brusque

franchise. Enfin, au moment où on s'y attendait le moins, un ordre fut

donné à mademoiselle de Hautefort de quitter le Palais-Royal[116]. La

sensible confidente, qui n'avait jamais prévu que son amitié, toujours

la même, que son dévouement, toujours entier, pussent avoir ce

résultat, sentit son cœur se briser par tant d'ingratitude[117]. Elle

partit, aimée, vénérée de toute la cour; l'admiration qu'avaient

inspirée sa loyauté, sa générosité, sa vertu, s'augmenta encore de

toute la haine amassée contre le cardinal, auquel elle était

sacrifiée. La reine, quoiqu'elle en témoignât son mécontentement, ne

put empêcher que les personnes qui lui étaient le plus attachées, le

plus dans sa dépendance, n'allassent consoler mademoiselle de

Hautefort et ne plaignissent hautement son malheur.

Elle se retira dans un couvent, et on craignit pendant quelque temps

qu'elle ne se fît religieuse. Heureusement pour le monde, dont elle

devait être le modèle, qu'un homme instruit, spirituel, joignant aux

talents du guerrier tous ceux qui font briller en société[118], la

rechercha, et lui fit agréer ses vœux. Elle épousa en 1646 le

maréchal duc de Schomberg. Son mari, qui avait acquis tous ses grades

sous le règne précédent, désira, dans l'intérêt de son ambition, que

sa femme reparût à la cour; qu'elle tâchât de se prévaloir de

l'ancienne et longue affection que la reine avait eue pour elle, et

qu'il ne pouvait croire entièrement éteinte. Pour lui obéir, elle se

contraignit, et se dépouilla d'une fierté qui lui avait semblé noble

et légitime. Ses efforts pour rentrer en grâce auprès d'Anne

d'Autriche furent repoussés avec tant de hauteur, qu'elle ne put

parvenir à déguiser la douleur qu'elle en ressentait, ni s'empêcher de

montrer encore devant cette reine altière, et en présence de toute la

cour, son visage baigné de larmes[119].

On doit dire que pendant la Fronde la maréchale de Schomberg s'était

liée avec la duchesse de Longueville, et que, sans s'engager dans

aucun parti, elle avait paru cependant plutôt favorable que contraire

à ceux qui étaient opposés à Mazarin; mais son mari était resté

neutre. La duchesse de Chevreuse, qui s'était montrée hostile,

non-seulement avait obtenu son pardon, mais elle avait reconquis toute

la faveur et toute l'influence qu'elle avait eues autrefois auprès

d'Anne d'Autriche. Cependant il existait entre la duchesse de

Chevreuse et la maréchale de Schomberg toute la distance qui sépare

le vice de la vertu; l'honneur, de l'intrigue; la loyauté, de la

duplicité.

Le maréchal de Schomberg et sa femme ne firent plus d'autre tentative

auprès d'Anne d'Autriche et de Mazarin. Ils se retirèrent dans leur

gouvernement de Metz; et, sans jamais donner de marque de

mécontentement, ils s'acquirent par leur zèle ardent pour tout ce qui

pouvait contribuer au bien public, l'estime et l'affection de tout le

monde: par leur conduite ils finirent par obtenir les égards de la

reine et de son ministre, et même par se concilier leur bienveillance.

Ils se montrèrent tous deux protecteurs des gens de lettres: Scarron

et le gazetier Loret étaient au nombre de leurs pensionnaires[120].

Ils furent les protecteurs de Bossuet, et comme les promoteurs de son

génie. Ce grand homme commença par être archidiacre à Metz, où son

père résidait[121].

Au commencement de l'année 1656, madame de La Flotte, grand'mère de la

maréchale de Schomberg, mourut, âgée de quatre-vingt-sept ans; elle

était la doyenne des dames d'atour de la reine. De tout temps vénérée

par sa piété, elle s'était maintenue dans sa place en restant

étrangère à toutes les intrigues, et en y donnant l'exemple de toutes

les vertus. Personne à la cour ne s'abstint d'aller jeter de l'eau

bénite sur sa tombe, et le roi s'y rendit comme les autres. Loret

rapporte que le jeune monarque voulut voir le visage de cette défunte

octogénaire, et en le contemplant il dit: «Voilà le destin qui

m'attend; et ma couronne ne m'en exemptera pas[122].»

Cet événement força la maréchale de Schomberg et son mari de se rendre

à Paris, où depuis longtemps ils n'avaient point paru. Le jour de leur

arrivée fut connu de plusieurs personnes, qui allèrent à leur

rencontre. Le nombre en fut si grand, que la file des carrosses

s'étendait, si l'on en croit Loret, depuis les remparts de la ville

jusqu'au Bourget[123].

Madame de Sévigné, quoique liée intimement avec la maréchale de

Schomberg, ne fut pas prévenue du jour de son arrivée à Paris, et ne

fit point partie du nombreux cortége qui l'accompagna à son entrée. La

contrariété qu'elle en ressentit et la touchante expression de ses

regrets firent assez de sensation dans le beau monde pour que Loret en

parlât dans sa Gazette.

Même trois jours après, je sus

Que madame de Sévigny,

Veuve de mérite infini,

Et dont le teint encor mieux brille

Que de la plus aimable fille,

N'ayant su le temps ni le jour

Du susdit glorieux retour

(Ignoré dans chaque paroisse),

Faillit s'en pâmer d'angoisse.

Son chagrin ne peut s'égaler;

Et quand on la veut consoler

Avec des fleurs de rhétorique,

Sa divine bouche s'explique

(Comme elle a l'esprit excellent)

D'un air si noble et si galant,

Et qui jamais ne l'abandonne,

Que de bon cœur je lui pardonne[124].

Le maréchal de Schomberg ne jouit pas longtemps de cette manifestation

de l'opinion publique, si glorieuse pour lui et pour sa femme, ni de

l'accueil flatteur que lui firent le roi et la reine mère. Il mourut

deux mois après son arrivée à Paris; son corps fut porté au château de

Nanteuil, dans le lieu de sépulture de ses ancêtres, où sa veuve, qui

lui survécut longtemps, lui fit ériger un monument, près duquel

Bossuet ne manquait jamais d'aller prier toutes les fois qu'il passait

à Nanteuil[125].

[108] SAUVAL, _Galanteries des Rois de France_, 1738, in-12, t.

II, p. 18 et 277.--DREUX DU RADIER, _Mémoires et Anecdotes des

Reines et Régentes de France_; Amsterdam, 1782, t. VI, p.

294.--MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVI, p. 370 et 379.--MONGLAT, t.

XLIII, p. 63.

[109] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVI, p. 378 et 379.--MONGLAT,

_Mém._, t. XLIII, p. 251.--LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p.

394.--SCARRON, _OEuvres_, t. VIII, p. 399.

[110] MOTTEVILLE, _Mém._, _loc. cit._--MONGLAT, _Mém._, t. XLIII,

p. 241.--LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p. 394.

[111] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVII, p. 71.

[112] LA PORTE, _Mém._, t. LIX, p. 391 et 392.--SCARRON,

_OEuvres_, t. VIII, p. 190.

[113] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVII, p. 63.--LA PORTE, t. LIX, p.

407.--SCARRON, t. VIII, p. 160, 162, 168.

[114] MOTTEVILLE, t. XXXVII, p. 32.

[115] _Ibid._, p. 36.

[116] _Ibid._, p. 63.--LA PORTE, t. LIX, p. 407.

[117] _Ibid._, p. 65.--LA PORTE, _loc. cit._

[118] SCARRON, _Épithalame ou ce qu'il vous plaira sur le mariage

de M. le maréchal de Schomberg et de madame de Hautefort,

OEuvres_, t. VIII, p. 252 et 254.

[119] MOTTEVILLE, _Mém._, t. XXXVII, p. 277.

[120] SCARRON, _OEuvres_, t. VIII, p. 160, 162, 168, 247 et 399.

[121] DE BAUSSET, _Hist. de Bossuet_, 1814, in-8º, t. I, p. 38 et

39.

[122] LORET, t. VII, p. 62, _lettre_ en date du 22 avril 1656.

[123] LORET, _Muse historique_, liv. VII, p. 63, _lettre 16_, en

date du 22 avril 1656.

[124] _Ibid._

[125] LORET, _Muse historique_, liv. VII, p. 68, _lettre 17_, en

date du 29 avril 1656, p. 97, _lettre 25_, en date du 24

juin.--DE BARANTE, dans la _Biographie universelle_, art.

_Bossuet_.

Mémoires touchant la vie et les écrits de Marie de Rabutin-Chantal, (2/6) · 第 8 / 146 题