de Girardin,--homme excellent, qui obligeait ses enfants à aller
décrocher leur déjeuner au haut d'un mât, et qui finit dans le
mesmérisme. Et c'est à Ermenonville que Jean-Jacques meurt quarante-deux
jours après. Et l'on ne saura jamais avec certitude s'il s'est suicidé
ou s'il est mort naturellement; car les certificats de médecins, dans
ces affaires, ne prouvent pas grand'chose; et l'un de ses meilleurs
amis, Corancez, croit au suicide; et M. Berthelot, qui a tenu dans ses
mains le crâne de Jean-Jacques (le 18 décembre 1897) écarte bien sans
doute le suicide par un coup de pistolet dans la tête, mais non par le
poison, ou un coup de pistolet au coeur. La piété de Rousseau me ferait
croire à la mort naturelle; mais à cette époque, il n'était plus
toujours maître de ses actes... Donc, je ne sais pas.
Or, dans ses deux dernières années, c'est-à-dire dans un temps où il
donnait les signes les plus évidents de folie, il écrivait les dix
chapitres des _Rêveries d'un promeneur solitaire_, c'est-à-dire le plus
beau (avec les _Confessions_), le plus original, le plus immortellement
jeune de ses livres.
Ce sont des impressions, des souvenirs, des récits de promenade, des
descriptions, des examens de conscience, souvent des sortes de
soliloques d'un ton religieux:
Livrons-nous tout entier, dit-il, à la douceur de converser avec
mon âme, puisqu'elle est la seule (cette douceur) que les hommes ne
puissent m'ôter.
J'ai déjà, au cours de mes leçons, puisé plusieurs fois dans les
_Rêveries_. On y trouve, plus encore que dans les _Dialogues_, un
détachement parfait, l'abandon total à Dieu:
Tout est fini pour moi sur la terre. On ne peut plus m'y faire ni
bien ni mal... et m'y voilà tranquille au fond de l'abîme, pauvre
infortuné, mais _impassible comme Dieu même_.
«Comme Dieu même?» Réveil d'orgueil. Quand sera-t-il humble? Ne
saura-t-il jamais que l'humilité n'est pas seulement la plus religieuse,
mais aussi la plus philosophique des vertus? Se résigner à n'être que le
peu qu'on est, et craindre de surfaire ce peu, n'est-ce point
l'achèvement de la sagesse?
Il est sur la voie pourtant... Il est moins indulgent pour
lui-même.--Proche de la mort,--des fautes qui lui reviennent du fond de
son passé, il en retient deux seulement: et nous connaissons à cela que
ce sont à ses yeux ses deux plus grandes fautes, ses deux remords. C'est
d'abord l'abandon de ses enfants,--et c'est aussi,--cinquante ans
après,--le mensonge par lequel il accusa la pauvre Marion d'avoir volé
le ruban...
Et là-dessus vient une dissertation pénétrante et stricte sur le
mensonge, comme d'un pénitent qui a souvent menti dans sa vie, et qui
en souffre. Et cela,--pour la première fois, et la seule,--l'amène à un
sentiment qui est bien, enfin, de l'humilité, ou qui en est bien proche:
Ce qui me rend plus inexcusable est la devise que j'avais choisie
(_Vitam impendere vero_). Cette devise m'obligeait plus que tout
autre homme à une profession étroite de la vérité... Voilà ce que
j'aurais dû me dire en prenant cette fière devise, et me répéter
sans cesse tant que _j'osai_ la porter. Jamais la fausseté ne dicta
mes mensonges, ils sont tous venus de faiblesse, mais cela
_m'excuse bien mal_. Avec une _âme faible_, on peut tout au plus se
garantir du vice; mais c'est être arrogant et téméraire d'oser
professer de grandes vertus.
Ici, vraiment, il commence à se connaître. Cependant, il ne voit encore
et ne condamne que les mensonges de sa vie,--non les mensonges, plus
funestes, de ses livres. Ceux-là, il mourra sans les connaître, car ils
sont toute son âme, où l'aveugle sensibilité est reine.
Enfin, c'est dans la cinquième _Promenade_, plus encore que dans le
voyage de Saint-Preux aux montagnes du Valais (_Nouvelle Héloïse_, I,
lettre 23), plus encore que dans le pèlerinage de Saint-Preux et de
Julie à la Meilleraye (IV, lettre 17), que Rousseau apporte, en toute
vérité, une façon nouvelle,--nouvelle par le degré, nouvelle par
l'insistance,--de voir, de sentir, d'aimer et de décrire la nature.
Sur quoi l'on se demande:--Comment peut-il être fou, et écrire en même
temps des choses si parfaites, si émouvantes et si belles? Je
réponds:--C'est peut-être qu'au fond il l'a toujours été,--par
intermittence, mais toujours de la même manière et à toutes les époques
de sa vie.
En quoi consiste, en effet, la folie avérée de ses années
déclinantes?--Il est sensible, tendre, crédule. Il se jette à la tête
d'un homme à qui il prête toutes les vertus et dont il croit être adoré.
Puis il s'aperçoit que son nouvel ami est inférieur à l'image qu'il s'en
formait, et aussi que cet ami aime moins qu'il n'est aimé.
Douloureusement déçu, il se croit trahi; et de cette prétendue trahison
de quelques personnes, il conclut à une trahison universelle, à un vaste
complot organisé contre lui. Déformation des choses par la sensibilité
et généralisation hâtive, tel est le cas de Rousseau, flagrant surtout
dans ses _Dialogues_.
Mais ne déforme-t-il pas la réalité de la même manière dans ses autres
écrits?
Croire la nature bonne parce qu'il se sent bon en suivant la nature,
c'est-à-dire en faisant tout ce qui lui plaît; croire la société
mauvaise parce qu'il a souffert de la société, et conclure de tout cela
que c'est la société qui a corrompu la nature;--ou bien, parce qu'il
aime la vertu surtout dans ses gestes exceptionnels, et parce qu'il n'a
pas les sens jaloux, et qu'il n'a guère connu, de la passion, qu'une
certaine langueur à la fois brûlante et inactive, croire qu'un mari,
une femme, son ancien amant et une tendre amie de cet amant pourront
vivre tranquillement ensemble sans avoir entre eux rien de caché, trois
de ces personnages n'ayant d'ailleurs d'autre occupation que d'adorer,
ménager et soigner l'amant, qui est Rousseau lui-même sous le nom de
Saint-Preux;--ou bien, parce qu'il se ressouvient vivement de la
cordialité de quelque fête municipale dans sa petite république, et
parce qu'un jour il a pleuré de tendresse de se sentir en communion
civique avec ses chers Genevois retrouvés, croire que c'est assurer le
bonheur et la liberté de l'homme que de le livrer tout entier à
l'État;--ou bien, dans sa vie même, parce qu'il aime la vertu, se croire
vertueux, et, parce qu'il est sensible, se croire le meilleur des
hommes, et le croire au point où il le croit;--ou bien enfin, comme dans
les _Dialogues_, croire que l'univers le persécute parce qu'il a
rencontré quelques amis infidèles: tout cela, n'est-ce pas, en somme, la
même opération de l'esprit, le même triomphe exorbitant de l'imagination
et de la sensibilité sur la raison? Et, si Rousseau peut être qualifié
de dément dans le dernier des cas que j'ai énumérés, qui osera dire que,
sauf le degré, il ne l'était pas aussi dans les autres? Il l'était...
oh! mon Dieu, comme le seraient beaucoup d'hommes à nos yeux, si nous
les connaissions, s'ils écrivaient des livres et si, parmi leur
déraison, ils avaient quelque génie.
Joignez à cela les maladies de Rousseau, dont je ne veux pas refaire la
lamentable liste. Ses maladies ne lui ont point donné sa sensibilité:
mais elles l'ont faite plus aiguë et plus dominante en lui fournissant
plus d'occasions de s'exercer. Elles l'ont souvent condamné à la
solitude. Elles l'ont forcé de vivre replié sur soi. Jamais écrivain
n'est moins sorti de lui-même, n'a plus constamment rapporté tout à
lui,--et n'a cru, du reste, à la perversité de plus d'individus que cet
ami de l'humanité et cet homme si persuadé de la bonté naturelle de
l'homme.
Cette déraison, cette subordination totale du jugement à la sensibilité,
lui fait une place unique dans notre littérature. Comparez-le, je ne dis
pas aux grands écrivains du XVIIe siècle, mais à Voltaire, à
Montesquieu, à Buffon, même à l'aventureux Diderot. Oh! qu'ils vous
paraîtront sensés! Pourquoi ne pas le dire? D'innombrables pages de
Rousseau éclatent d'une absurdité ingénument insolente. Je vous ai fait
remarquer que ses plus déterminés partisans sont souvent obligés
eux-mêmes de l'interpréter et d'avouer qu'ils l'interprètent: il ne faut
pas, assurent-ils, considérer ce qu'il a dit, mais ce qu'il a voulu
signifier, et qui est profond ou qui est sublime. Or Rousseau est le
seul de nos classiques (si toutefois on lui peut encore donner ce nom)
qui ait besoin d'une interprétation aussi complaisante et aussi
radicalement transformatrice du texte. Les autres peuvent se tromper:
ils disent bien ce qu'ils disent, et non autre chose. Parmi leurs
audaces ou leurs caprices, leur raison demeure. Ils restent dans la
tradition française. Rousseau, cet interrupteur de traditions, Rousseau,
cet étranger, insère dans notre histoire littéraire un phénomène, un
«monstre» (qui aura pour lignée tous les déséquilibrés, grands ou
petits, du XIXe siècle).
De là, peut-être, son attrait. Outre qu'il avait du génie et, au plus
haut point, le don de l'expression, l'humanité est telle que c'est
peut-être la part d'absurdité qui est dans son oeuvre, qui a permis à
Rousseau d'exercer une si prodigieuse influence. On allait vers lui à
cause de sa déraison brillante et émue de poète-dialecticien, à cause
des singularités et des contradictions même de sa personne et de sa vie,
à cause de la vibration délirante que son âme malade communiquait à ses
livres. Oui, l'attrait de Rousseau, c'est souvent le mystérieux «attrait
de l'absurde». Car l'absurde a son attrait, en tant qu'il offre à la
sensibilité l'image subite et grossière d'une facile revanche contre ce
qu'il y a de pénible dans la réalité.
* * * * *
Résumerai-je maintenant son oeuvre, et ce qu'on appelle son système?
D'autres l'ont fait, et de telle façon que je ne l'essaierai point après
eux. Faguet d'abord, et avec quelle pénétration! dans son _XVIIIe
siècle_. Il avoue seulement n'avoir pu, malgré ses efforts, faire
logiquement rentrer le _Contrat social_ dans l'ensemble du système de
Jean-Jacques.
--M. Gustave Lanson a été plus heureux. Vous devez lire, dans son
histoire de la _Littérature française_, son chapitre sur Rousseau, si
vous aimez Rousseau avec intransigeance, et si vous désirez croire à la
cohérence et à l'unité de son oeuvre, et à sa bienfaisance inépuisée.
Cette étude est d'ailleurs un modèle d'interprétation subtile et
d'ingénieuse reconstruction.
Je ne puis vous la remettre sous les yeux; mais un manuel à l'usage des
lycées se trouve résumer ainsi le résumé de M. Lanson:
Système de Rousseau.--1º L'état de nature est bon, l'état social
est mauvais,--voilà la thèse.--2º Mais on ne peut revenir à l'état
de nature, il faut donc se résigner à l'état social comme à un
pis-aller nécessaire,--voilà l'antithèse.--3º D'ailleurs on peut
améliorer l'état social en le rapprochant, par divers moyens, de
l'état de nature,--voilà la synthèse.
Dès lors on aperçoit comment le développement du premier et du
troisième point se distribue entre ses oeuvres.--La bonté de l'état
de nature et les vices de l'état social, voilà le sujet des deux
_Discours_ et de la _Lettre à d'Alembert_.--Remédier aux maux de
l'état social pour l'individu par une éducation conforme à la
nature, voilà le sujet de l'_Émile_;--y remédier pour l'homme en
famille par la pratique des vertus de la famille selon la nature,
qui sont capables de purger les passions mondaines des deux sexes,
voilà le sujet de la _Nouvelle Héloïse_;--y remédier enfin, pour
les hommes soumis à un gouvernement, par l'observation loyale des
conditions qu'ils mirent jadis à cette soumission et que leur dicta
la nature (paraît-il), voilà le sujet du _Contrat social_.
Et ainsi:
L'homme social sera réconcilié avec l'homme naturel comme individu,
comme époux, comme citoyen.
Les écoliers qui liront cela, et qui s'en contenteront, considéreront
sans doute Rousseau comme l'esprit le plus rectiligne et le plus
géométrique entre les grands écrivains. Je crois que ces innocents
seront loin de compte.
D'abord, un système qui sous-entend ceci: «Mes instincts et mon bon
plaisir sont sacrés, et je les appelle nature», et qui tient en ces deux
lignes: «La nature est bonne, la société l'a corrompue; donc revenons le
plus possible à la nature» est un système assez pauvre, et qui repose,
en outre, sur le plus arbitraire et le plus imprécis des postulats. Ce
n'est pas un système, c'est un état sentimental. La répétition
continuelle d'un seul principe, et d'un principe aussi douteux, ne
suffit pas à faire un système ni une philosophie sociale. Un seul
principe, oui, mais dont Rousseau tire, selon son humeur, des
conséquences dont beaucoup se contredisent entre elles,--sans compter
les désaveux formels que sa correspondance inflige à tous ses
ouvrages,--(et sans compter encore les contradictions, excusables
peut-être, mais si fréquentes, de ses actes avec ses écrits).
Mais ce principe même (nature bonne, société mauvaise)--qui n'est au
fond qu'une commode formule de révolte,--l'aurait-il rencontré, si,
lorsqu'il était déjà dans sa trente-huitième année, tout occupé de
musique et de théâtre galant, la question de l'Académie de Dijon ne le
lui avait suggéré? Et la plus grande partie de son oeuvre n'est-elle pas
comme suspendue à ce hasard? Eût-il conçu la superstition de l'égalité,
sans une nouvelle question de cette fatale Académie? Eût-il écrit la
_Nouvelle Héloïse_ s'il n'avait pas connu mademoiselle de Breil, puis
madame d'Houdetot et Saint-Lambert? Etc., etc..--On peut, direz-vous, se
poser des questions de _ce genre_ sur tous les écrivains et à propos de
tous les livres.--Non pas, mais seulement à propos d'«ouvrages
d'imagination», d'ouvrages de poètes ou de romanciers: et Jean-Jacques
est toujours poète ou romancier.--Et je crois vous avoir montré, en
effet, que tous ses ouvrages lui ont été inspirés par des circonstances
privées, et qu'ils s'expliquent par là d'abord,--puis par son
tempérament, son état physique, par telle ou telle partie de son passé,
et, j'oserai dire, par celle de ses âmes qui, dans tel ou tel moment,
agissait en lui: âme de Genevois, âme de protestant, âme de catholique;
âme de vagabond et de révolté; âme d'amoureux impuissant, âme de
simulateur par soif d'émotion, âme de rêveur et presque de fakir, âme de
malade. Il n'est pas bien surprenant qu'une oeuvre écrite par des âmes
si diverses n'offre point une bien sévère unité; et l'on ne s'étonnera
donc ni des contrariétés intérieures de la _Julie_, de l'_Émile_ et du
_Contrat social_, ni des contradictions du _Contrat social_ avec la
_Julie_ ou l'_Émile_, ni des contradictions de tous ces livres avec ses
lettres.--Où donc est l'unité? Non point, à mon avis, dans le système,
mais dans ce fait que toutes ces âmes tourmentées dont se compose la
personne de Jean-Jacques ont en commun une sensibilité morbide et le
plus souvent exclusive du jugement et de l'esprit critique.--Ou plutôt
simplifions encore. Réunissons d'une part le vagabond, le déclassé, le
rêveur alangui, le plébéien, le malade, et aussi le protestant,
c'est-à-dire l'homme d'une religion fondée sur le libre examen (et tout
cela ensemble fait peut-être un anarchiste)--et d'autre part... quoi?
l'homme qui reste quand même un peu d'une patrie et d'une tradition, et
le protestant marqué de tendresse catholique; et concluons:--Un
individualisme outré, avec, çà et là, quelque vestige, de
traditionnalisme par la vertu du sentiment religieux: voilà où est
peut-être l'unité, trouble et secrète, des oeuvres de Rousseau, si elle
est quelque part. Et encore cette unité demeure-t-elle une dualité.
* * * * *
Il me reste à indiquer les nouveautés de Rousseau et sa double
influence, politique et littéraire.
Parmi ses nouveautés, je vois d'abord son style. La nouveauté, ici, me
paraît celle d'une chose ancienne retrouvée et enrichie. J'ai déjà dit à
propos du premier _Discours_, que Rousseau prosateur renoue une
tradition. Nourri, loin de Paris et de la mode, des grands écrivains du
XVIIe siècle, lorsqu'il se met à écrire, il en adopte la phrase
harmonieuse, complexe, périodique. On a dit qu'il avait retrouvé le
style de Bossuet: il en retrouve du moins l'ampleur et le mouvement. Il
a moins d'images que Bossuet, et moins inventées; mais il en a de fort
belles et quelquefois empruntées à des objets nouveaux. Sa construction
est plus serrée, et d'une syntaxe moins libre, d'une plus étroite
correction que celle du grand orateur. Il recherche plus que lui les
antithèses et les balancements de mots. Tout en conservant, à
l'ordinaire, la largeur du rythme, il vise davantage à la concision:
mais, comme il aime à répéter plusieurs fois la même idée avec des mots
différents, il arrive qu'une de ses pages paraisse concise dans le
détail et prolixe dans l'ensemble.--Il a un extrême souci de l'oreille.
Une des singularités de son style, c'est le soin avec lequel il évite,
dans la même phrase, les répétitions de mots,--remplaçant le substantif,
autant qu'il le peut, par le pronom personnel, démonstratif ou possessif
selon les cas,--et cela, fréquemment, jusqu'à rendre la phrase difficile
à comprendre. Il préfère l'obscurité à l'apparence même de la
négligence. Je vous en donnerai, pour ne pas paraître moi-même obscur,
un exemple, que je n'ai pas eu à chercher longtemps. C'est dans la
_Nouvelle Héloïse_ (deuxième partie, lettre 25), à propos du portrait de
Julie, que Saint-Preux trouve trop décolleté:
Oui, ton visage est trop chaste pour supporter le désordre de ton
sein; on voit que l'un de ces deux _objets_ doit empêcher l'_autre_
de paraître; il n'y a que le délire de l'amour qui puisse les
accorder; et quand _sa_ main ardente ose dévoiler _celui_ que la
pudeur couvre, l'ivresse et le trouble de tes yeux dit alors que tu
_l_'oublies et non que tu _l_'exposes.
(Il faut mettre un peu à part les _Confessions_, où le style est plus
simple, moins constamment tendu, plus varié, plus libre, plus près des
choses, plus savoureux, plus «sensuel», et où le vocabulaire est plus
riche de mots familiers ou même de mots de terroir.)
En somme, ce style de Rousseau est un très beau style. Il contient celui
de Bernardin de Saint-Pierre, celui de George Sand, de Lamennais, et des
écrivains «à considérations» du XIXe siècle,--et, beaucoup plus qu'en
germe, le style de Chateaubriand.--Il contient malheureusement aussi
celui de beaucoup de publicistes et orateurs publics du genre
ennuyeux.--N'importe. On peut certainement dire que le style de Rousseau
a relevé le ton de la prose française. Mais d'autres ont dit cela mieux
que moi.
Quelles nouveautés encore apportait Rousseau? Je parle d'abord de celles
qui ont agi immédiatement sur ses contemporains.
On dit qu'il a été un grand réformateur des moeurs; qu'il a restauré la
morale individuelle en la faisant reposer sur la conscience
(«Conscience... instinct divin... guide assuré...») et la morale
domestique par la réprobation de l'adultère et en prêchant le respect du
mariage et du devoir paternel et maternel.
Il y a du vrai, oui: mais, tout de même, on exagère un peu. On dirait
vraiment que la morale avait cessé d'exister en France, qu'il n'y avait
plus d'enseignement religieux, que la plupart des bourgeoises de Paris
et des provinces étaient des épouses dévergondées et de mauvaises
mères... En réalité Rousseau (et cela après Marivaux, Destouches, La
Chaussée, qui sont des écrivains très amis de la morale) n'a agi, un
peu, que sur un petit monde très corrompu, mais très restreint. Parce
que Rousseau a déterminé quelques jeunes femmes du monde à allaiter
leurs enfants et à passer un peu plus de temps à la campagne, il ne
faut pas croire qu'il ait transformé et régénéré la société française.
La licence des moeurs dans les classes riches a continué, si je ne
me trompe, jusqu'à la Révolution; et aussi la littérature libertine.
Seulement on s'attendrit plus aisément et on fait plus de phrases
sur la vertu. Ce que Rousseau a surtout développé chez ses
contemporains,--c'est une affreuse sensiblerie, extraordinairement
différente de la bonté. Il me semble excessif d'affirmer, comme on l'a
fait, qu'il a «changé l'atmosphère morale de la France».
On a dit qu'il avait réappris aux femmes la «passion», la grande, la
vraie, tout à fait oubliée, à ce qu'on assure. Oh! qu'il me semble bien
que les Lespinasse et les Aïssé,--et d'autres sans doute qui ne nous
ont pas fait de confidences--n'eurent pas besoin de ses leçons!
Il est plus vrai de dire qu'il a agi, même sur ses contemporains, par la
ferveur de son déisme. Il a été un homme vraiment religieux, je l'ai
montré avec abondance. Il s'est posé en adversaire déclaré des
Encyclopédistes athées, et c'est par là surtout qu'il s'est attiré leur
haine. Son protestantisme libre et attendri par vingt-six années de
catholicisme n'est pas si éloigné du catholicisme sentimental de
Chateaubriand. Et à un moment, dans les premières années du XIXe
siècle, on peut dire que, «si l'action de Rousseau avait mené à la
république jacobine, elle a contribué, peu après, à la restauration
catholique» (Lanson).
Nouveauté encore, relativement à la doctrine des Encyclopédistes, la
façon dont Rousseau conçoit le progrès. Il n'a pas leur foi béate en
cette idole. Il n'a pas cru, comme eux, que le progrès matériel et
intellectuel impliquât le progrès moral, ni qu'il assurât le bonheur des
hommes. Il n'a pas du tout la superstition de la science.--Rousseau est,
d'ailleurs, presque toujours excellent sur les points où il est
directement l'ennemi des Encyclopédistes. Il serait possible,--et
intéressant,--de composer tout un volume de maximes et de pensées
conservatrices et traditionnalistes tirées du «libertaire» Jean-Jacques
Rousseau, et c'est pourquoi il faut renoncer à trouver des formules qui
le contiennent vraiment tout entier. Tout ce qu'on peut faire, c'est de
chercher ses idées ou ses instincts dominants.
Mais où Jean-Jacques est le plus incontestablement nouveau, où il l'est
avec plénitude, éclat et, je crois, bienfaisance, c'est dans le
sentiment qu'il a de la nature (et, corollairement, de la vie simple et
rustique) et dans les descriptions qu'il en fait. Oh! je n'oublie pas
les poètes antiques ni ceux de la Renaissance française, ni Théophile ou
Tristan, ni madame de Sévigné ou La Fontaine. Je ne dis point qu'avant
Rousseau nos pères fussent incapables d'être vivement touchés des
aspects aimables de la terre. Mais ils ne s'appliquaient pas beaucoup à
en jouir, et leurs sensations de cet ordre, même les plus vives, étaient
notées par eux soit avec un extrême artifice (comme chez Théophile, si
vous voulez) soit avec une extrême sobriété (comme chez La
Fontaine);--jusqu'à ce que les champs, les bois, les montagnes et les
lacs se fussent reflétés dans les yeux solitaires de Jean-Jacques.
C'est bien depuis Rousseau et à son exemple que nous nous sommes étudiés
à percevoir, à goûter, à savourer les images diverses de la terre
cultivée ou sauvage, et que nous avons voulu en jouir plus profondément.
L'aspect général du roman et de la poésie lyrique en a été tout
transformé. J'oserai presque dire que l'homme civilisé est, depuis
Rousseau, plus ému par la terre qu'il ne l'avait été durant des milliers
d'années.
Et Rousseau est allé, du premier coup, extrêmement loin dans cet art de
voir la nature, d'en être touché et de la peindre. Depuis, on a raffiné
là-dessus; on a tenté des peintures plus minutieuses d'aspects naturels
plus rares; on a tourmenté les mots, quelquefois avec bonheur, pas
toujours..... J'avoue, pour moi, que l'art de Rousseau, sa façon à la
fois large et précise de peindre les ensembles, me suffit encore
aujourd'hui. Ajoutez que ses paysages sont toujours pénétrés d'âme,
qu'ils traduisent toujours un sentiment en même temps qu'une vision. Et,
dans sa _Cinquième Promenade_, il a su exprimer, et complètement,
quelque chose de plus neuf encore, à ce moment-là, que ses paysages
eux-mêmes: la rêverie _dans_ la nature.
Cela, c'est sa grande originalité. C'est par là qu'il nous tient encore.
J'ai été tout surpris de découvrir dans une page que j'écrivais il y a
longtemps (plus de vingt ans à coup sûr) des souvenirs certains, mais
probablement inconscients, et comme la vieille empreinte, dans ma
sensibilité, de ce Rousseau que je ne lisais guère alors: