...J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par

sentiment; _maintenant je crois parce que j'ai toujours cru_.

Tandis que ma mémoire éteinte ne me remet plus sur la trace de mes

raisonnements, tandis que ma judiciaire affaiblie ne me permet plus

de les recommencer, les opinions qui en ont résulté me restent dans

toute leur force... et je m'y tiens en confiance et en conscience.

Et plus loin, sur ce qu'il y a un point, dans la recherche, où la raison

doit sentir ses limites:

Alors, saisi de respect, l'homme s'arrête, et ne touche point au

voile, content de savoir que l'Être immense est dessous.

Et sur la douceur de Jésus:

...Douceur qui tient plus de l'ange et du Dieu que de l'homme, qui

ne l'abandonna pas un instant, même sur la croix, et qui fait

verser des torrents de larmes à qui sait lire sa vie comme il faut.

Il ne faut rien exagérer. Il est certain que, depuis les Charmettes,

Rousseau avait cessé d'être catholique au sens entier du mot,

c'est-à-dire de croire aux dogmes et à la hiérarchie du catholicisme. Il

est certain qu'à partir de 1754, l'antipapisme de son enfance lui était

revenu, notamment dans le _Contrat social_. Mais il est certain aussi

que, du jour où les protestants l'avaient persécuté, il avait cessé

d'être anti-catholique. Une partie du clergé de France avait pour lui

une sympathie secrète, d'abord en haine des Encyclopédistes, puis parce

que Rousseau ne fut jamais impie.

Sur la divinité du Christ, il n'a point de négation formelle. Dans un

fragment (_Morceau allégorique sur la Révélation_) qui est probablement

des dernières années de sa vie, et qui est écrit dans le goût et le ton

des _Paroles d'un Croyant_, il nous montre Socrate pénétrant dans le

temple des idoles,--puis Jésus. Au moment de l'entrée de Jésus:

Une voix se fait entendre dans les airs, prononçant distinctement

ces mots: C'est ici le Fils de l'homme; _les cieux se taisent

devant lui_; terre, écoutez sa voix. Jésus monte sur l'autel de la

principale idole et la renverse sans effort, et, montant sur le

piédestal avec aussi peu d'agitation, il semblait _prendre sa

place_ plutôt qu'usurper celle d'autrui.

Puis, il parle... et:

On sentait que le langage de la vérité ne lui coûtait rien, _parce

qu'il en avait la source en lui-même_.

Sur la messe même, le «vicaire savoyard», qui continue de la célébrer,

s'exprime ainsi dans la _Profession de foi_:

...Quand j'approche du moment de la consécration, je me recueille

pour la faire avec toutes les dispositions qu'exige l'Église et la

grandeur du sacrement; je tâche d'anéantir ma raison devant la

suprême intelligence; je me dis: Qui es-tu pour mesurer la

puissance infinie? Je prononce avec respect les mots sacramentaux,

et je donne à leur effet toute la foi qui dépend de moi. Quoi qu'il

en soit de ce mystère inconcevable, je ne crains pas qu'au jour du

jugement je sois puni pour l'avoir jamais profané dans mon coeur.

Tout cela n'est pas la foi entière, et n'est donc pas la foi. Mais ce

n'est pas non plus la négation. C'est d'un homme qui se souvient d'avoir

cru. Beaucoup de prêtres en France savaient du moins gré à Rousseau de

n'avoir jamais écrit une parole blasphématoire.

Retournons au Rousseau de 1762-1766.

Jamais il n'a été plus éloquent ni plus émouvant que dans ses

professions de foi religieuses de ce temps-là; jamais il n'a été plus

sage que dans ces consultations qu'il donnait aux âmes troublées:

jamais il n'a été plus grand écrivain... Et cependant il est déjà fou.

Fou sur un point. Il soupçonne tout le monde, même et surtout ses

anciens amis, de le haïr, de l'espionner, de le trahir, de le

persécuter, de former un vaste complot pour le rendre odieux et pour le

déshonorer.--Dès l'Ermitage, il montrait des signes de cette maladie

mentale. Mais elle le possède à présent, et presque sans relâche; et les

douze dernières années de sa vie ne sont plus que l'histoire d'un pauvre

animal poursuivi et traqué par une meute qu'il porte dans son

imagination, c'est-à-dire par lui-même.

Nous l'avons laissé à Strasbourg, cherchant encore où il s'établirait.

Il semble se décider pour Berlin. Puis, brusquement, pressé par la

comtesse de Boufflers, il se rend à Paris avec un sauf-conduit. Il loge

chez le prince de Conti, au Temple, qui est lieu d'asile, et où tout

Paris vient le voir et le fatigue. Et, le 4 janvier 1766, il se laisse

emmener en Angleterre par David Hume.

Hume avait la réputation d'un fort honnête homme, et certainement il

avait de la sympathie pour Rousseau et désirait lui rendre service. Dès

leur arrivée à Londres, Hume écrivait à la comtesse de Boufflers:

_Mon pupille_ est arrivé en bonne santé; il est très aimable,

toujours poli, souvent gai, ordinairement sociable.

Et à la marquise de Barbentane:

...Il est doux, modeste, aimant, désintéressé, doué d'une

sensibilité exquise... Il a dans ses manières une simplicité

remarquable, et c'est un _véritable enfant_ dans le commerce

ordinaire. Cette qualité, jointe à sa grande sensibilité, fait que

ceux qui vivent avec lui peuvent le gouverner avec la plus grande

facilité..

Assurément ces phrases sont d'un ami. Mais elles impliquent tout de même

qu'aux yeux de Hume Rousseau est un être bizarre et faible. Elles le

jugent avec bienveillance, mais avec un sourire. Hume était de la

société de madame du Deffand et d'Horace Walpole, de d'Alembert et de

madame Geoffrin. Il aimait bien Jean-Jacques, oui; mais cela ne l'avait

pas empêché, un jour, chez madame Geoffrin, de collaborer à une

plaisanterie de Walpole sur Rousseau: une prétendue lettre du roi de

Prusse, où Jean-Jacques était raillé sur sa manie soupçonneuse et son

«besoin» de se croire persécuté. Comme, après tout, il l'avait été

réellement, la plaisanterie devenait assez cruelle, et c'est à quoi

David Hume n'avait pas pris garde.--Bref il aimait Rousseau, oui; mais

avec un peu de compassion ou de protection dans son amitié, et parfois

un peu d'ironie. Or, dès que Rousseau devinait ces sentiments-là chez un

ami, cela le rendait fou, simplement.

Et c'est pourquoi, transporté par Hume à Londres, puis envoyé par lui

dans une propriété de son ami Davenport (à Wootton, à 60 milles de

Londres) où Rousseau ne payait qu'un loyer fort modique,--c'est

pourquoi, dis-je, quelques mois plus tard, Rousseau rompt brusquement

avec Hume, l'accuse d'avoir conspiré son déshonneur avec d'Alembert et

le médecin Tronchin, et déclare Hume l'homme le plus fourbe et le plus

méchant de l'univers.

Ses griefs? Ils nous éclairent tristement sur son cas. Rousseau les

expose dans une longue lettre adressée à Hume lui-même, le 10 juillet

1766. Que lui reproche-t-il? Voici:--Hume n'a pas admis Thérèse à sa

table. A peine arrivé à Londres, les journaux, jusque-là bienveillants à

Rousseau, lui sont devenus hostiles; cela, évidemment, à l'instigation

de Hume. Hume a affecté de ménager l'argent de Rousseau, de le traiter

comme un pauvre. Hume, ayant commandé le portrait de Rousseau, lui a

fait donner par le peintre une expression sombre et méchante. Un jour

qu'ils étaient en tête à tête, Hume l'a fixé d'un regard sec et moqueur;

Rousseau est traversé par cette idée, que ce regard est celui d'un

scélérat; mais, pris soudain de remords, Rousseau se jette à son cou en

s'écriant d'une voix entrecoupée: «Non, non, David Hume n'est pas un

traître; s'il n'était le meilleur des hommes, il faudrait qu'il en fût

le plus noir.» Sur quoi Hume, interloqué, rend poliment ses

embrassements à Rousseau et, tout en le frappant de petits coups sur le

dos, lui répète plusieurs fois d'un ton tranquille (oh! mon Dieu, comme

nous aurions fait nous-mêmes à sa place): «Quoi, mon cher monsieur?...

Eh! mon cher monsieur... Quoi donc, mon cher monsieur?...»--Et les

autres griefs de Jean-Jacques sont à l'avenant.

Il reste, je crois, que Hume, à l'origine, a manqué un peu de

délicatesse,--et qu'ensuite il a manqué d'indulgence. Mais il est vrai

qu'il en fallait beaucoup avec un si étrange malade.

* * * * *

Rousseau quitte Wootton en mai 1767. Pendant trois années

encore,--inquiet, effaré, malade,--poussant la manie du soupçon jusqu'à

se croire visé par deux vers inoffensifs d'une tragédie de Du

Belloy;--quittant brusquement Grenoble parce qu'un bonhomme de

président, après l'avoir accablé de politesses, lui avoue naïvement

qu'il ne connaît pas ses ouvrages;--inscrivant sur des portes d'auberge

les pensées de son orgueil;--entrevoyant quelquefois sa propre démence,

comme lorsqu'il écrit à M. de Saint-Germain: «Si j'avais trouvé plutôt

un coeur où le mien osât s'ouvrir..., ma raison s'en trouverait mieux»,

ou à d'Ivernois: «Je commence à craindre, après tant de malheurs réels,

d'en voir quelquefois d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau (28

mars 1768)»; puis ressaisi par ses visions habituelles;--n'ayant plus,

pour tous livres, que Plutarque, l'_Astrée_ et le Tasse;--incapable,

dit-il, de penser;--incapable de demeurer longtemps à la même place,--il

reprend, déjà vieux, la vie errante de son adolescence et de sa

jeunesse; se fait appeler «Renou» (du nom de famille de la mère

Levasseur); s'en va à Fleury-sous-Meudon, chez le marquis de Mirabeau;

puis à Trye, chez le prince de Conti, d'où le délogent les tracasseries

des domestiques qui lui refusent, dit-il, les fruits et les légumes du

jardin; puis à Lyon, puis à Grenoble, puis à Bourgoin, où il épouse

Thérèse en présence de Dieu, de la nature et de deux citoyens vertueux;

puis à Monquin, d'où le chasse la querelle de Thérèse avec une servante;

puis (de nouveau) à Lyon,--et enfin à Paris, où il s'installe rue

Plâtrière à son domicile d'autrefois, et reprend l'habit français.

C'est là que, pendant huit ans, il vit--enfin--comme un sage. Il n'est

plus--enfin--l'obligé de personne. Il paye--enfin--son loyer comme tout

le monde. Il a renoncé--enfin--aux grands seigneurs et aux grandes

dames. Il ne lit plus guère et n'écrit presque pas. Mais il s'amuse à la

botanique, il se promène, il herborise. Il a à peu près douze cents

livres de rente viagère; à quoi il ajoute environ cinq cents livres bon

an mal an, en copiant de la musique, ce qui est son plaisir. (En six

ans, six mille pages de musique à dix sous).

Nous avons, sur ce Rousseau des dernières années, beaucoup de

témoignages, parmi lesquels l'_Essai_ (inachevé) _sur Jean-Jacques

Rousseau_, de Bernardin de Saint-Pierre; les six Lettres de Corancez

dans le _Journal de Paris_, an VI; et _Mes visites à J.-J. Rousseau_ par

M. Eymar, fils d'un négociant de Marseille et venu à Paris pour voir son

idole.

Pour cette nouvelle génération, Rousseau est une espèce de saint laïque.

Saint-Pierre, Corancez, Eymar ne voient que ses vertus, qui furent

réelles et qui, au moment où ils connurent Rousseau, étaient à peu près

dégagées de tout mauvais alliage.

On a beaucoup accusé Rousseau d'avoir été ingrat. Ce n'est pas mon

avis,--deux ou trois mauvais mouvements de sa jeunesse mis à

part.--Seulement, il se défend mal contre les bienfaiteurs qui

s'imposent à lui par vanité, et il paraît ingrat lorsqu'enfin, excédé,

il se dérobe brusquement. Mais il n'a été ingrat ni pour madame de

Warens, ni pour Thérèse, ni pour monsieur et madame de Luxembourg, ni

pour Malesherbes, ni pour mylord Maréchal, ni pour les Roguin, le

Dupeyrou, les Moultou, les Corancez, etc..

Durant ses dernières années, il apparaît dans tout son beau. Rousseau,

il faut le dire, est extrêmement désintéressé. Tout autre que lui

aurait, avec ses livres (même à cette époque), fait une petite fortune.

Nous le voyons, lui pauvre, renoncer tranquillement à une pension du roi

d'Angleterre, parce qu'il l'avait eue par l'intermédiaire de Hume.--Il

est très charitable, très bienfaisant, comme on disait alors. Il est

sobre. Il est d'une charmante simplicité de moeurs. Il est doux, poli,

aimable. Il est pieux. Il est indulgent. Il ne dit jamais de mal de

personne,--(excepté, vers la fin, de ceux par qui il croit être

persécuté, et seulement en tant qu'ils le persécutent; et il est à

remarquer que, dans ses _Confessions_, il n'est pas méchant, excepté

pour Grimm et un peu pour madame d'Épinay). Il a quelquefois, il est

vrai, des accès de méfiance, de susceptibilité ombrageuse: mais ses amis

de la dernière heure le savent et le lui passent; et toujours il leur

revient. A l'ordinaire, c'est un homme simple, doux et résigné, un

véritable sage, d'une sagesse passive, un peu à la manière d'un brahme.

Thérèse, racontant sa mort, dira naïvement: «Si mon mari n'est pas un

saint, qui est-ce qui le sera?»

Et pourtant ce sage est un fou. Entre 1772 et 1776, ce sage emploie, de

temps en temps, quelques heures à déposer dans des cahiers sa folie, ses

visions de monomane qui se croit victime d'une conspiration universelle;

il écrit des _Dialogues_ où un Français converse sur Jean-Jacques avec

Rousseau qu'il ignore être Jean-Jacques; et cela forme trois dialogues;

et cela s'étend sur cinq cent quarante pages, et c'est plein de redites

et de rabâchages sinistres; mais cela est souvent magnifique et

tragique, et jamais Rousseau n'a été plus grand écrivain que dans

certains passages de ces sombres divagations.

Elles n'étonnent pas trop, lorsqu'on a suivi sa correspondance, surtout

depuis 1762. Il écrit, le 28 septembre 1762, à madame de

Latour-Franqueville (la plus entêtée de ses fidèles):

Quiconque ne se passionne pas pour moi est indigne de moi...

Quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon.

Le prologue du livre XIIe des _Confessions_, la superbe lettre de

quarante-cinq pages à M. de Saint-Germain (Monquin, 26 février 1770) qui

est à la fois son apologie et son examen de conscience, rendent déjà, en

plein, le son de la folie. A partir du 9 février 1770, il adopte, on ne

sait pourquoi, une manière de dater inutilement bizarre, et il met à

toutes ses lettres, en épigraphe, ces quatre vers (je ne sais où il les

a pris; peut-être sont-ils de lui):

Pauvres aveugles que nous sommes!

Ciel, démasque les imposteurs,

Et force leurs barbares coeurs

A s'ouvrir aux regards des hommes.

Dans les _Dialogues_, c'est la folie définitive. J'aurais voulu

rechercher pour vous, dans certains raisonnements de ce livre, les

signes les plus remarquables de déraison. Mais je n'en ai plus le temps.

Je vous dirai seulement ce que Rousseau croit voir. Voici.

...On dispose autour de lui les murs, les planchers, les serrures pour

l'espionner... On l'enveloppe de mouchards, de filles, de mendiants

stylés... On ouvre toutes ses lettres... S'il entre dans un lieu public,

tout le monde l'entoure et le fixe, mais en s'écartant de lui et sans

lui parler... Au parterre on a soin de placer à côté de lui un garde ou

un sergent... On le signale partout aux facteurs, commis, gardes,

mouches, savoyards, colporteurs, libraires... S'il cherche un livre, un

almanach, il n'y en a plus dans Paris... Les décrotteurs refusent de le

décrotter... S'il veut passer l'eau vis-à-vis les Quatre-Nations, on ne

passe pas pour lui, même en payant le coche entier... On lui envoie tous

les jours des espions sous forme de solliciteurs... On dit aux mendiants

de lui rejeter son aumône au nez... On crache sur lui dans la rue toutes

les fois qu'on le peut sans être aperçu de lui... On lui donne tous les

signes de la haine, en l'accablant des plus fades compliments... En

Dauphiné, on écartait de lui toute encre lisible, et celle qu'on lui

laissait devenait blanche sur le papier... On ne lui dit que de fausses

nouvelles... Pendant huit ans on s'est amusé à le faire voyager à grands

frais, lui et sa compagne... On s'arrange pour que, chez les marchands,

il paye les denrées moins cher que les autres acheteurs, afin de lui

faire publiquement l'aumône malgré lui et de l'humilier... On cherche à

l'amener au suicide... On l'accuse de crimes dont il ne peut se

défendre, puisqu'il ne connaît pas les accusateurs. Quels crimes? Il ne

sait pas non plus, sinon qu'on raconte qu'il est débauché et atteint

d'une maladie honteuse, et qu'il trompe sur le prix de ses copies de

musique.--Pour le reste, il ne sait pas, mais il sait qu'on l'accuse,

etc., etc... (Et tout cela revient vingt fois dans les _Dialogues_ parce

qu'il les écrit sans se relire.)

Qui lui fait toutes ces misères? «On». Qui, on? Tout le monde, les

grands, les auteurs, les médecins, les hommes en place, les femmes

galantes,--l'Europe, l'univers entier,--et particulièrement Grimm,

madame d'Épinay, Diderot, Hume, d'Alembert, et tous les

philosophes,--Choiseul à leur tête.

(Dans la réalité, les philosophes avaient commencé par le traiter assez

bien, et même avec ménagement comme un «original» et comme un malade;

puis avaient commencé à le trouver insupportable et, quand il s'était

déclaré publiquement leur ennemi, avaient fini par le détester et par le

regarder comme un fou malfaisant: voilà tout; et il est vrai que c'était

déjà quelque chose, mais rien d'imprévu, d'extraordinaire ni de

mystérieux.

Quant aux persécutions prétendues qu'il énumère en les dramatisant, vous

remarquerez que presque toutes s'expliquent par la curiosité du public à

son endroit et le soin que prenait la police de le protéger contre cette

curiosité.--Les marchandises qu'on lui vend moins cher qu'aux autres,

c'est un souvenir déformé d'une attention délicate de madame de

Luxembourg qui, sachant Thérèse dépensière, avait recommandé à l'épicier

de Montmorency de lui diminuer ses mémoires, se chargeant de la

différence... Et ainsi, je crois, du reste.)

«On» conspire contre lui. Qui encore, «on»? «Ces messieurs»,

c'est-à-dire les philosophes, la «secte philosophique».--«Ces

messieurs»! Jean-Jacques traite les philosophes exactement comme les

«libéraux», plus tard, traiteront les jésuites. Il écrit dans le

deuxième _Dialogue_:

Grands imitateurs de la marche des jésuites, ils (les philosophes)

furent leurs plus ardents ennemis, sans doute par jalousie de

métier et maintenant, gouvernant les esprits avec le même empire,

la même dextérité que les autres gouvernaient les consciences... et

substituant peu à peu l'_intolérance philosophique_ à l'autre, ils

deviennent, sans qu'on s'en aperçoive, aussi dangereux que leurs

prédécesseurs.

Et il y revient infatigablement dans le troisième _Dialogue_, parle de

l'«Inquisition philosophique» des «missionnaires du matérialisme et de

l'athéisme» et des complots de la secte philosophique contre toute

religion et toute morale. Et cela est à rapprocher d'un passage bien

curieux du livre IX des _Confessions_:

...Je me rappelai le sommaire de la morale de Grimm, que madame

d'Épinay m'avait dit qu'elle avait adopté. Ce sommaire consistait

en un seul article, savoir, que _l'unique devoir_ de l'homme est de

suivre _en tout_ les penchants de son coeur. Cette morale, quand je

l'appris, me donna terriblement à penser, quoique je ne la prisse

alors que pour un jeu d'esprit. Mais je vis bientôt que ce principe

était réellement la règle de sa conduite, et je n'en eus que trop,

dans la suite, la preuve à mes dépens. C'est la _doctrine

intérieure_ dont Diderot m'a tant parlé, mais qu'il ne m'a jamais

expliquée...

Et voilà donc Jean-Jacques fournissant des arguments à quelque historien

catholique de la Franc-Maçonnerie.

Ces jugements de Rousseau sur les Encyclopédistes ne sont peut-être pas

d'un insensé. Où il délire, c'est sur le complot organisé et sur les

persécutions spéciales dont il se croit victime. Oui, il est bien fou

sur ce point.

Mais, au fait, n'a-t-il été fou que sur ce point-là?

DIXIÈME CONFÉRENCE

LES RÊVERIES.--RÉSUMÉS ET CONCLUSIONS.

Lorsque Rousseau eût terminé la rédaction désordonnée et douloureuse des

cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_, il se demanda comment il

ferait parvenir cette apologie à la connaissance des hommes.

Le plus simple eût été de porter son manuscrit chez le libraire Duchesne

ou le libraire Pissot qui eussent accueilli avidement cette aubaine.

Mais Jean-Jacques se méfiait du monde entier.--Les «coquilles» qui se

rencontraient dans ses livres imprimés, il les attribuait à la malice de

ses ennemis; et il criait qu'«on» défigurait ses ouvrages pour le

perdre.

Il était dans un état d'âme proprement mystique. Il se voyait comme le

saint homme Job sur son fumier, délaissé de tous, et n'ayant de recours

qu'en Dieu. Mais, parmi ses souffrances, son incroyable optimisme,--fils

du rêve,--ne faisait même pas à Dieu les objections de Job. Il semble

qu'à ce moment-là, les vertus dont il avait le germe se fussent

parachevées en lui et que les autres lui fussent venues: douceur,

charité, résignation, simplicité, désintéressement, goût de la sainte

pauvreté; toutes, dis-je, sauf l'humilité. Mais, du moins, sa soumission

à Dieu et son détachement du monde étaient complets.

Je doute, écrit-il, que jamais mortel ait mieux et plus sincèrement

dit à Dieu: Que ta volonté soit faite, et ce n'est pas sans doute

une résignation fort méritoire à qui ne voit plus rien sur la terre

qui puisse flatter son coeur.

Et c'est pourquoi il eut la pensée de s'en remettre à Dieu du sort de

son manuscrit. Il le recopia de sa plus belle plume de calligraphe et

d'ouvrier graveur et résolut,--lui calviniste, mais qui communiquait

avec Dieu par-dessus les religions,--d'aller déposer le paquet sur le

grand autel de l'église de Notre-Dame, «espérant que le bruit de cette

action ferait parvenir son manuscrit sous les yeux du roi».

Le samedi, 24 février 1776, ayant enveloppé le manuscrit des _Dialogues_

et y ayant mis cette suscription: «Dépôt confié à la Providence», il se

rendit sur les deux heures à Notre-Dame et marcha vers le grand autel.

Mais toutes les grilles du choeur étaient fermées. Rousseau fut

bouleversé par cette sorte de refus de Dieu. Il sortit rapidement de

l'église, «résolu, dit-il, de n'y rentrer de ses jours».

Il copie ses cinq cent quarante pages une troisième fois, cherche des

mains sûres où il puisse les remettre, et n'en trouve pas. Il arrive

alors à la résignation parfaite:

J'ai donc pris enfin mon parti tout à fait; détaché de tout ce qui

tient à la terre et des insensés jugements des hommes, je me

résigne à être à jamais défiguré parmi eux... _Ma félicité doit

être d'un autre ordre_; ce n'est plus chez eux que je dois la

chercher... _Délivré même de l'inquiétude de l'espérance ici-bas_,

je ne vois plus de prise par laquelle ils puissent encore troubler

le repos de mon coeur.

Il vit ainsi deux ans encore, rêvant, herborisant, copiant de la

musique,--consolé un peu par quelques adorateurs patients. Mais ses maux

physiques redoublent. Thérèse aussi tombe malade. Rousseau n'est pas

assez riche pour payer une servante. Ses douze cents ou quatorze cents

francs de rente viagère (car il varie sur le chiffre) et ce que lui

rapportent ses copies, lui permettrait de se mettre en pension, avec

Thérèse, dans quelque établissement décent. Mais ce serait trop

simple.--Un peu auparavant, par un geste ordinaire aux monomanes de son

espèce, il avait écrit et fait distribuer deux circulaires «au peuple

français», l'une pour protester contre la falsification de ses livres

par les libraires, l'autre pour proclamer son innocence et la

scélératesse de ses ennemis. Il en rédige une troisième, où il expose sa

détresse depuis la maladie de Thérèse et demande, pour lui et pour elle,

le vivre et le couvert à qui voudra les leur donner, offrant en retour

«ce qu'il a d'argent, d'effets et de rentes».

Jean-Jacques Rousseau · 第 18 / 20 段