philosophie sans être véritablement philosophe; esprit doué d'une
multitude de connaissances qui ne l'ont pas éclairé et qui ont
répandu des ténèbres dans les autres esprits; caractère livré aux
paradoxes d'opinion et de conduite; alliant la simplicité des
moeurs avec le faste des pensées, le zèle des maximes antiques avec
la fureur d'établir des nouveautés, l'obscurité de la retraite avec
le désir d'être connu de tout le monde: on l'a vu invectiver contre
les sciences qu'il cultivait, préconiser l'excellence de l'Évangile
dont il détruisait les dogmes, peindre la beauté des vertus qu'il
éteignait dans l'âme de ses lecteurs... Dans un ouvrage sur
l'inégalité des conditions il avait abaissé l'homme jusqu'au rang
des bêtes; dans une autre production plus récente il avait insinué
le poison de la volupté en paraissant le proscrire: dans celui-ci
il s'empare des premiers moments de l'homme afin d'établir l'empire
de l'irréligion.
Le reste du mandement était ce qu'il pouvait et devait être,--avec,
peut-être, quelques inutiles accusations de mauvaise foi.
Jean-Jacques répondit par la lettre théâtralement intitulée:
_Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont,
archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de
l'ordre du Saint-Esprit, proviseur de Sorbonne_, etc... Cette lettre
n'est pas le plus original de ses ouvrages, mais c'en est peut-être le
plus parfait. Naturellement, l'archevêque et le protestant latitudinaire
ne pouvaient s'entendre, puisque justement Rousseau nie ou conteste ce
que le prélat suppose acquis: la révélation et les miracles. On peut
dire que les deux adversaires manient des armes qui ne se rencontrent
pas.--D'autre part, la lettre à Christophe de Beaumont n'offre rien de
nouveau quant au fond; elle répète seulement, sous une forme adoucie et
persuasive, quelques-unes des théories de l'_Émile_ et du _Contrat_.
Mais la lettre est, dans son ensemble, un chef-d'oeuvre de polémique,
une merveille de discussion adroite, vigoureuse, émue, éloquente. Le
«citoyen de Genève» affecte d'abord le plus grand respect pour le
prélat; il se complait dans son attitude d'homme obscur, d'homme de
rien, de citoyen modeste,--mais qui porte en lui la vérité,--en face
d'un grand de la terre. Puis, monte peu à peu sa plainte d'opprimé;
puis sa colère éclate. C'est vraiment très bien fait. Et voici quelques
lignes de la fin:
Que vous discourez à votre aise, vous autres hommes constitués en
dignité!... Vous accablez fièrement le faible, sans répondre de vos
iniquités à personne... Sur les moindres convenances d'intérêt ou
d'état, vous nous balayez devant vous comme la poussière. Les uns
décrètent et brûlent, les autres diffament ou déshonorent, sans
droit, sans raison, sans mépris, même sans colère, uniquement parce
que cela les arrange, et que l'infortuné se trouve sur leur chemin.
Monseigneur, vous m'avez insulté publiquement (n'est-ce pas que
cela a le ton et l'allure de quelque couplet d'un drame de Hugo où
un plébéien riverait son clou à un prince?). Monseigneur vous
m'avez insulté publiquement; je viens de prouver que vous m'avez
calomnié. Si vous étiez un particulier comme moi, que je pusse vous
citer devant un tribunal équitable, et que nous y comparussions
tous deux, moi avec mon livre, et vous avec votre mandement, vous y
seriez certainement déclaré coupable et condamné à me faire une
réparation aussi publique que l'offense l'a été. Mais vous tenez un
rang où l'on est dispensé d'être juste, et je ne suis rien.
Cependant vous qui professez l'Évangile, vous prélat fait pour
apprendre aux autres leur devoir, vous savez le vôtre en pareil
cas. Pour moi, j'ai fait le mien, je n'ai plus rien à vous dire, et
je me tais.
Daignez, monseigneur, agréer mon profond respect (Motiers 18
novembre 1762).
J'ai dit que, dans le fond, la _Lettre à M. de Beaumont_ n'offrait rien
que de déjà vu. J'en excepte une page intéressante. Dans le moment même
où il défend contre le prélat la religion naturelle, Rousseau continue
de se séparer des «philosophes». Une de leurs manies était de traiter
tous les fondateurs de religions de fourbes, d'imposteurs, de
charlatans, de jongleurs sacrés. Jean-Jacques qui a, lui, l'intelligence
des choses religieuses, en juge autrement:
Honorez en général, dit-il, tous les fondateurs de vos cultes
respectifs... Ils ont eu de grands génies et de grandes vertus:
cela est toujours estimable. Ils se sont dits les envoyés de Dieu;
cela peut être et n'être pas; c'est de quoi la pluralité ne saurait
juger d'une manière uniforme, les preuves n'étant pas également à
sa portée. Mais quand cela ne serait pas, il ne faut point les
traiter si légèrement d'imposteurs. Qui sait jusqu'où les
méditations continuelles sur la divinité, jusqu'où l'enthousiasme
de la vertu ont pu, dans leurs sublimes âmes, troubler l'ordre
didactique et rampant des idées vulgaires? Dans une trop grande
élévation la tête tourne, et l'on ne voit plus les choses comme
elles sont...
Ici, Rousseau est autrement intelligent que Voltaire.
J'imagine qu'après sa magnifique réplique à l'archevêque de Paris,
Rousseau crut qu'il allait rentrer en grâce auprès de la partie
récalcitrante de ses compatriotes de Genève. Il y avait eu (je vous
renvoie là-dessus au beau livre de Rod), il y avait eu, dans le décret
lancé par le Petit Conseil contre Rousseau, une irrégularité de
procédure. Jean-Jacques comptait que toute la bourgeoisie protesterait
contre cette infraction à la loi. Et, en effet, il avait à Genève des
amis, les meneurs de ce qu'on peut appeler, le parti démocratique,--et
qui même l'ennuyaient bien fort, et qui l'accablaient de leurs lettres
et de leurs visites (deux eurent l'indiscrétion de tomber malades chez
lui et de s'y faire soigner). Mais tout se passait en paroles. Après
avoir attendu plus d'un an «que quelqu'un réclamât contre une procédure
illégale», Rousseau prit enfin un parti, renonça «à une ingrate patrie»,
abdiqua, par une lettre au premier syndic, son droit de bourgeoisie.
Il dut être très malheureux à ce moment-là. Nous le voyons dans sa
correspondance (qu'il faut toujours consulter en même temps que ses
_Confessions_). Seul, proscrit, se croyant abandonné de tous, ses
souffrances physiques ayant redoublé de violence, il écrit à Duclos (le
seul des «philosophes» avec qui il ne se soit jamais brouillé) qu'il est
décidé au suicide.
...Ma situation physique a tellement empiré... que mes douleurs,
sans relâche et sans ressource, me mettent absolument dans le cas
de l'exception marquée par Mylord Édouard en répondant à
Saint-Preux.
(Cette lettre de mylord Édouard est la vingt-deuxième de la troisième
partie de la _Nouvelle Héloïse_.)
Et Rousseau écrit en même temps à M. Martinet, «châtelain» de Motiers,
pour lui remettre son testament et lui recommander Thérèse, comme il
avait fait à Duclos.
Adieu, monsieur, je pars pour la patrie des âmes justes, j'espèce y
trouver peu d'évêques et de gens d'Église, mais beaucoup d'hommes
comme vous et moi.
Je note ce projet de suicide. Plus tard, en Dauphiné, dans la lettre où
il propose à Thérèse la séparation, il lui promet de ne pas se suicider.
Tout cela prouve du moins qu'il y songeait quelquefois.
Cependant il ne se tue pas. Il se rétablit pour de nouvelles douleurs.
L'hiver est dur à Motiers. Pendant six mois, il ne peut mettre les pieds
dehors. Tout en faisant des lacets, ou en fendant du bois pour suer
l'urine dont il a le corps ravagé, il médite sur l'universelle injustice
dont il est victime, sur son infortune qu'il juge unique au monde.
Thérèse devient moins douce, car elle se déplaît en pays étranger--et
protestant, elle, commère catholique.
A Genève, l'agitation continue. Les partisans de Rousseau font au
Conseil des «représentations», dont il ne tient compte. Pour défendre le
Conseil, le procureur général Tronchin écrit, sur le cas de Rousseau et
contre Rousseau, les _Lettres de la Campagne_. Rousseau, déchaîné cette
fois, répond par _les Lettres de la Montagne_ (neuf lettres en deux
parties; trois cents pages environ).
Dans la deuxième partie, il développe la constitution de Genève et le
mécanisme du «droit de représentation», et démontre l'illégalité de la
procédure dont on avait usé envers lui.
La première partie est restée intéressante. Elle est fort belle par
endroits. Sans doute, dans la plupart de ces pages, il ne fait que
maintenir les idées du _Vicaire Savoyard_ et son droit de les exprimer
librement, même à Genève. Mais on y trouve aussi des choses que Rousseau
n'avait pas encore dites.
D'abord le passage où il ramène la Réformation à son vrai principe, qui
est le libre examen individuel, et en tire, bien longtemps d'avance, les
conclusions du «protestantisme libéral» (qui, vraiment, n'est plus une
religion confessionnelle). Rousseau réserve pourtant deux points:
Pourvu, dit-il, qu'on _respecte toute la Bible_ et qu'on _s'accorde
sur les points principaux_, on vit selon la réformation
évangélique.
On ne voit pas, à vrai dire, pourquoi le libre examen s'arrêterait
devant la sainteté de la Bible et devant certains points de son
interprétation. Le propre d'une religion fondée sur le libre examen
semble bien être de se détruire enfin elle-même; et c'est ce qui
arriverait sans doute à la Réforme, si, au bout du compte, le commun des
protestants n'étaient des hommes comme les autres, pliés, par sens
pratique, à une habitude et à une tradition, peu capables de critique,
et chez qui la liberté d'examen est un principe et une prétention
beaucoup plus qu'une réalité. Mais, ceci réservé, les déductions de
Rousseau sont irréprochables:
Chacun, conclut-il, en demeure seul juge en lui-même (juge de la
doctrine et des interprétations) et ne reconnaît en cela d'autre
autorité que la sienne propre. Les bonnes instructions doivent
moins fixer le choix que nous devons faire, que nous mettre en état
de bien choisir. Tel est le véritable esprit de la Réfomation, tel
en est le vrai fondement. La raison particulière y prononce..., et
il est tellement de l'essence de la raison, d'être libre que, quand
elle voudrait s'asservir à l'autorité, cela ne dépendrait pas
d'elle. Portez la moindre atteinte à ce principe, et tout
l'évangélisme croule à l'instant. _Qu'on me prouve aujourd'hui
qu'en matière de foi je suis obligé de me soumettre aux décisions
de quelqu'un, dès demain je me fais catholique_, et tout homme
conséquent et vrai fera comme moi.
Et plus loin, contre ces pasteurs qui, avant l'affaire Rousseau,
affectaient une extrême liberté d'esprit et passaient même pour
«sociniens»:
Ce sont en vérité de singulière gens que messieurs vos ministres:
_on ne sait ni ce qu'ils croient, ni ce qu'ils ne croient pas; on
ne sait même pas ce qu'ils font semblant de croire; leur seule
manière d'établir leur foi est d'attaquer celle des autres_...
Et il va plus avant. Il prête aux catholiques ce qu'ils auraient pu
répondre aux premiers réformateurs, et il embarrasse ceux-ci dans leurs
propres contradictions par un raisonnement que Bossuet eût avoué, et
d'un accent où Bossuet eût seulement mis plus de charité et de douceur.
Rousseau fait simplement, ici, le procès de la Réforme même et de son
principe. Le singulier homme! Toute cette seconde _Lettre de la
Montagne_ me paraît un chef-d'oeuvre, et un chef-d'oeuvre bien
inattendu. Ainsi la destinée de Jean-Jacques était d'être destructeur,
même du protestantisme, et cela en se conformant à ce qui est l'essence
même de la Réforme et en se montrant ce que le protestantisme, dans son
fond intime, conseille d'être: un individualiste forcené.
Ce heurt de Rousseau contre ceux de sa religion, me plaît extrêmement,
je l'avoue. Cette aventure eut, je crois, pour l'âme de Rousseau, des
conséquences que nous verrons tout à l'heure.
Mais je ne puis quitter cette première partie des _Lettres de la
Montagne_ sans vous lire une page sur Jésus, qui prouve que ce n'est pas
seulement Chateaubriand, Senancour, George Sand, Michelet et Dumas fils
qui ont beaucoup lu Rousseau et s'en sont souvenu, mais que c'est aussi
Ernest Renan.
Je ne puis m'empêcher de dire,--écrit Rousseau dans la troisième
lettre,--qu'une des choses qui me charment dans le caractère de
Jésus n'est pas seulement la douceur des moeurs, la simplicité,
mais _la facilité, la grâce et même l'élégance_. Il ne fuyait ni
les plaisirs ni les fêtes, il allait aux noces, il voyait les
femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il
mangeait chez les financiers. Ses disciples ne jeûnaient point, son
austérité n'était point fâcheuse. Il était à la fois indulgent et
juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait
_quelque chose d'attrayant, de caressant_, _de tendre_; il avait
le coeur sensible, _il était homme de bonne société_. Quand il
n'eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus
aimable.
Est-ce assez «Vie de Jésus»!
Naturellement, les _Lettres de la Montagne_ redoublèrent la fureur des
ennemis de Rousseau. Elles sont brûlées à Neuchâtel, à Berne, à La Haye,
à Paris.--Des morts contribuent à l'enfoncer dans sa mélancolie. Il perd
le maréchal de Luxembourg, «ce bon seigneur», le «seul ami vrai qu'il
eût en France», qui avait continué à lui écrire affectueusement depuis
son exil, et à qui Jean-Jacques avait envoyé de longues lettres sur les
moeurs du pays de Neuchâtel et sur le paysage du Val-Travers.--Vers le
même temps meurt madame de Warens, «déjà chargée d'ans et surchargée
d'infirmités et de misères». Rousseau, qui n'a jamais parlé d'elle
qu'avec tendresse et respect malgré tout, la place dans le ciel,--ce qui
est bien,--mais aux côtés de Fénelon,--ce qui paraît excessif:
Allez, dit-il, âme douce et bienfaisante, auprès des Fénélon, des
Bernex (l'ancien évêque d'Annecy), des Catinat, et de ceux qui,
dans un état plus humble, ont ouvert comme eux leur coeur à la
charité véritable; allez goûter le fruit de la vôtre, et préparer à
votre élève la place qu'il espère occuper près de vous.
Ce n'est pas tout. Le meilleur ami (avec le maréchal de Luxembourg) et
le plus puissant protecteur de Rousseau, mylord Maréchal, rappelé en
Angleterre, quitte Neuchâtel. Contre le pauvre Jean-Jacques, malade,
triste, désemparé, la persécution continue et s'étend, attisée un moment
par un atroce pamphlet de Voltaire (_le Sentiment des citoyens_...). Le
pasteur Montmollin abandonne Rousseau, puis excite le peuple contre lui.
On insulte dans les rues le malheureux que son costume de carnaval
désigne aux gamins. Dans la nuit du 6 ou 7 septembre 1765, on casse à
coups de pierre quelques carreaux de sa maison. Il s'en va à Neuchâtel
et, de là, à l'île Saint-Pierre dans le lac de Bienne. L'île, fort
agréable, d'une lieue de tour, appartenait à l'hospice de Berne et
n'avait pour habitants que le «receveur» de l'hospice avec sa
famille,--de braves gens.
Rousseau passe dans cette île six semaines délicieuses; il herborise, il
se promène sur l'eau, et surtout il rêve... Vraiment on aurait bien dû
le laisser là tant qu'il eût voulu y vivre; car qui gênait-il? Mais un
décret du Sénat de Berne l'en expulse le 17 octobre. Affolé, il écrit au
Sénat en lui offrant de se livrer, pour qu'on l'enferme dans une bonne
prison tout le reste de sa vie... Puis il s'en va à Bienne, où des zélés
lui assurent qu'il sera tranquille.
Il est encore expulsé de Bienne. Ah! les pasteurs ne le ménagent pas,
eux qui le revendiquent et l'honorent aujourd'hui.
Le pauvre homme ne sait plus que devenir. Il songe successivement à se
réfugier en Écosse auprès de mylord Maréchal, à Venise, à Zurich, en
Silésie, à Berlin, en Savoie, à Jersey, en Italie, en Autriche, à
Amsterdam, en Corse. Finalement, et en attendant de prendre une
décision, il se rend à Strasbourg, où l'accueil très chaud qu'il reçoit
de toute la «société», le dédommage un peu.
Tant de malheurs achèvent de le rendre illustre,--commencent à le rendre
fou,--et le purifient.
Je sais bien que Choiseul n'avait pas tort de le considérer comme un
écrivain dangereux. Mais si, au lieu de le proscrire, Choiseul lui avait
offert à temps (avant l'_Émile_) des honneurs et quelque sinécure... qui
sait, mon Dieu, qui sait?... L'ambition de Jean-Jacques avait été
longtemps d'être «officiel», d'être un homme en place. Bien qu'il parle
souvent de son «inaptitude à supporter aucun joug», il a souvent,
d'autre part, le désir de s'insérer honorablement dans un ordre de
choses bien établi,--(comme lorsqu'il rentre dans la bourgeoisie
genevoise). Puis, incapable de défendre ses intérêts matériels, il avait
un peu le besoin d'être protégé, de sentir sa tranquillité assurée,
d'échapper au souci du lendemain... Oui, Choiseul avait d'autres moyens
de l'annihiler qu'en le faisant décréter de prise de corps.
Au reste, il ne l'annihila point par ce moyen-là; au contraire. Dès que
Rousseau est persécuté par le gouvernement de France, et plus durement
par les églises suisses, sa gloire devient unique, et sa réputation
européenne. Et c'est autre chose que la gloire de Voltaire: c'est la
renommée d'un bienfaiteur des hommes, d'un sage, d'un législateur
antique. Cela prenait déjà la forme d'un culte. L'ermite de Motiers est
constamment dérangé par d'illustres visites. Il ne suffit pas à sa
correspondance. La Corse lui demande une Constitution. Des princes, de
grandes dames, de grands seigneurs, des magistrats, des prêtres, des
jeunes gens le consultent sur l'éducation, sur la religion, sur des cas
de conscience. Et il leur donne de fort bonnes consultations, non
seulement éloquentes--ou fines,--mais pleines de bon sens et presque
toutes empreintes d'un esprit d'ordre et de conservation. Car il a
presque toujours été sage pour les autres.
Mais aussi cette situation d'oracle européen exalte de plus en plus son
orgueil,--en même temps que ses malheurs trop réels, et l'inquiétude
continuelle où il vit, développent en lui la folie de la persécution.
Mais de ces malheurs même il jouit en quelque manière, tant il les voit
démesurés et exceptionnels.--Comme Chateaubriand (et ce n'est pas la
première fois que j'ai l'occasion de rapprocher ces deux hommes)
Rousseau trouve extraordinaire tout ce qui lui arrive, passe son temps à
s'émerveiller de sa destinée, et se console de ses duretés par ce
qu'elle a d'unique,--Je ne vous en donnerai qu'un petit exemple. Dans le
temps qu'on le huait à Motiers, Rousseau obtint, par mylord Maréchal,
une place de conseiller d'État de Neuchâtel pour le colonel Pury, gendre
de Dupeyrou:
C'est ainsi, dit-il, que le sort, qui m'a toujours mis trop haut ou
trop bas, continuait à me balloter d'une extrémité à l'autre: et,
tandis que la populace me couvait de fange, je faisais un
conseiller d'État.
(Que de phrases de ce genre,--rappelez-vous,--dans _les Mémoires
d'outre-tombe_!)
Et cependant, parmi cet orgueil et parmi ces commencements de démence,
il n'est point douteux que Rousseau ne devienne meilleur. Ses infortunes
ne le détachent point de lui-même, mais le détachent de beaucoup de
choses contingentes et passagères. Il s'exerce à cette résignation qu'il
définit si bien dans l'_Émile_. Entre ses crises d'orgueil ou de délire,
il est patient et doux. Il est à noter que toutes les amitiés qu'il a
faites ou confirmées dans ce temps-là (mylord Maréchal, Dupeyrou,
Moultou, même l'ennuyeux d'Ivernois), il leur est resté fidèle jusqu'à
sa mort, et les a à peu près exceptées de sa manie soupçonneuse.
Enfin, l'âme religieuse de Jean-Jacques devient plus purement
religieuse. Si les pasteurs genevois avaient été indulgents pour lui,
son spiritualisme eût assez facilement accepté la forme confessionnelle
de l'église genevoise. Mais, éclairé en même temps qu'irrité par
l'intolérance protestante, il se dégage de tout reste de protestantisme,
et je ne dirai pas qu'il tend au catholicisme (où il passa, après tout,
vingt-six ans de sa vie et qu'il pratiqua sincèrement pendant une
dizaine d'années); mais je dirai qu'il tend à une sorte de
_catholicité_. J'entends par là que son Dieu est le Dieu commun à toutes
les religions, et aussi que son Dieu n'est point le Dieu gendarme de
Voltaire, ni le Dieu géomètre de ceux des Encyclopédistes qui ne sont
pas tout à fait athées, mais que c'est «Dieu sensible au coeur», et
aussi Dieu-Providence (un Dieu dont il parle presque aussi souvent que
Bossuet); quelque chose de plus, en vérité, que le Dieu des
déistes-rationalistes.
Et, en outre, il serait sans doute un peu excessif de dire qu'il incline
de _coeur_ au catholicisme: mais pourtant, jugeant cruels et stupides
les ministres de la religion du libre examen, lesquels le persécutent à
la fois par méchanceté et par ignorance du vrai principe de la
Réformation; considérant d'ailleurs et découvrant peut-être l'infirmité
d'esprit de la plupart des hommes, et même sentant quelquefois sa propre
tête faiblir, il n'est pas sans éprouver quelque sympathie pour l'esprit
de soumission et de non-examen des catholiques, qui eux, au surplus, ne
l'ont pas traqué.
De très nombreux passages de ses lettres des années suivantes
manifestent les sentiments que je viens d'indiquer.
J'en citerai quelques-uns sans beaucoup d'ordre:
A madame de B..., déc. 1763:
Vous avez une religion qui dispense de tout examen: suivez-la en
simplicité du coeur.
--A M. M..., curé d'Ambérier en Bugey, auquel il recommande Thérèse:
...Bonjour, monsieur, je suis plein de vous et de vos bontés, et je
voudrais être un jour à portée de voir et d'embrasser un aussi
digne officier de morale. Vous savez que c'est ainsi que l'abbé
Saint-Pierre appelait ses collègues les gens d'église.
--A M. Marcel, maître de danse de la cour du duc de Saxe-Gotha:
...Je n'ai jamais aspiré à devenir philosophe, je ne me suis jamais
donné pour tel, je ne le fus, ni ne le suis, ni ne veux l'être.
--A un abbé qui a des doutes sur divers points du dogme catholique et
qui songe à quitter son état:
Quoi, monsieur..., dans un point de pure spéculation, dans lequel
nul ne voit ce qui est vrai ou faux, et qui n'importe ni à Dieu ni
aux hommes, nous nous ferions un crime de condescendre aux préjugés
de nos frères et de dire oui _où nul n'est en droit de dire non_?
--A M. Séguier de Saint-Brisson, un jeune homme inquiet, brouillé avec
sa mère sur des questions de religion (22 juillet 1764):
...Vous voulez secouer hautement le joug de la religion, où vous
êtes né? Je vous déclare que, si j'étais né catholique, je
demeurerais catholique, sachant bien que votre Église met un frein
très salutaire aux écarts de la raison humaine, qui ne trouve ni
fond ni rive quand elle veut sonder l'abîme des choses...
--De même à l'abbé de X..., autre prêtre troublé (11 nov. 1764):
...De quoi s'agit-il au fond de cette affaire? Du sincère désir de
croire, d'une soumission du coeur plus que de la raison; car enfin
la raison ne dépend pas de nous, mais la volonté en dépend, et
c'est par la seule volonté qu'on peut être soumis ou rebelle à
l'Église... Je commencerais donc par choisir pour confesseur un bon
prêtre, un homme sage et sensé, tel qu'on en trouve partout quand
on les cherche... Je lui dirais: Je sens que la docilité qu'exige
l'Église est un état désirable pour être en paix avec soi; j'aime
cet état, j'y veux vivre... Je ne crois pas, mais je veux croire,
et je le veux de tout mon coeur. Soumis à la foi malgré mes
lumières, quel argument puis-je avoir à craindre? Je suis plus
fidèle que si j'étais convaincu.
Je ne sais pas bien, n'étant pas théologien, si tout cela est d'une
orthodoxie irréprochable; je ne vous dis pas non plus que les prêtres
troublés qui consultaient Rousseau fussent encore de très bons
prêtres... Mais toujours il leur conseille l'effort pour croire et la
soumission: voilà le fait. A tout mettre au pis, le catholicisme des
dernières années de Rousseau vaut bien celui de Lamartine, par exemple.
--Au chevalier d'Éon (Wootton, 31 mars 1766):
...Si mon principe (le libre examen) me paraît le plus vrai, le
vôtre (l'autorité) me paraît le plus commode; et un grand avantage
que vous avez est que votre clergé s'y tient bien, au lieu que le
nôtre (le clergé protestant), composé de petits barbouillons à qui
l'arrogance a tourné la tête, ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il
dit, et n'ôte l'infaillibilité à l'Église qu'afin de l'usurper
chacun pour soi.
--A M. Roustan (Wootton, 7 sept. 1766):
...Le clergé catholique, qui seul avait à se plaindre de moi, _ne
m'a jamais fait ni voulu aucun mal_; et le clergé protestant, qui
n'avait qu'à s'en louer, ne m'en a fait et voulu que parce qu'il
est aussi stupide que courtisan.
--A Moultou, troublé lui aussi, quoique pasteur, une très belle lettre
de réconfort et d'exhortation à croire du moins à Dieu (Monquin, 14 fév.
1769).--Et je vous signale surtout la lettre à M. de M..., autre esprit
inquiet et travaillé de doutes, qui est un émouvant commentaire de la
_Profession de foi du Vicaire Savoyard_. (Bourgoin, 15 janvier 1769.)
J'y relève ces mots: