Et c'est parce que cette idée m'est pénible que j'ai voulu ramasser

d'abord ce qui m'est le plus odieux dans son oeuvre, et n'arriver

qu'ensuite à la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_. A partir de là,

en effet, nous n'aurons plus qu'à plaindre Jean-Jacques, quelquefois à

l'admirer; car, je le dis très sérieusement, son âme se purifie à mesure

que ses maux et sa folie augmentent.

* * * * *

Donc, revenons un peu sur nos pas. Lorsque le gouverneur d'Émile juge à

propos de lui enseigner la religion naturelle, il suppose que lui-même,

tout près jadis de perdre son âme, a eu le bonheur de rencontrer un bon

prêtre, un curé de campagne, un «vicaire savoyard», dont les discours

l'ont ramené dans le droit chemin. Rousseau juge indispensable que ce

bon prêtre ait commis autrefois une faute contre les moeurs: car

Rousseau ne peut imaginer un personnage sympathique qui n'ait, comme

lui, quelque souillure. Mais enfin ce vicaire est plein de vertu et de

charité, et je le dirais assez proche de Jocelyn, si Jocelyn n'était

resté pur et si Jocelyn ne gardait mieux, quant au dogme catholique, une

sorte d'orthodoxie verbale.

Or ce prêtre emmène un matin son jeune ami dans la campagne, et, en

présence d'une nature dont le spectacle fortifie ses discours et les

appuie d'un magnifique témoignage, il expose à son disciple la doctrine

du plus pur et du plus émouvant spiritualisme.

Je crois utile de résumer sa très simple argumentation.

Visiblement une volonté meut l'univers. Et, si la matière mue nous

montre une volonté, la matière mue selon de certaines lois nous montre

une intelligence. Voilà pour l'univers.

Et voici pour l'homme:--L'homme est _libre_ dans ses actions et, comme

tel, animé d'une substance immatérielle.

Or, si l'âme est immatérielle, elle peut survivre au corps et, si elle

lui survit, la Providence est justifiée de l'existence du mal sur la

terre (sans compter que le mal moral est l'ouvrage de l'homme et que le

mal physique se réduit presque à rien pour l'homme naturel). Une preuve

de l'immortalité de l'âme, et d'une vie et d'une sanction future, c'est

le triomphe terrestre des méchants.

Et la création? faut-il y croire?--Le vicaire croit du moins à la

formation et à la mise en ordre du monde par Dieu. Et Dieu? Que

connaissons-nous de lui?--Je puis du moins entrevoir ses attributs:

intelligence, puissance, justice, bonté.

Reste à chercher quelle règle je dois me prescrire pour remplir ma

destination sur la terre selon l'intention de Celui qui m'y a placé. Ma

lumière, ici, c'est la conscience.

En cet endroit se place l'invocation:

Conscience! Conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix,

_guide assuré_ d'un être ignorant et borné, mais intelligent et

libre, _juge infaillible_ du bien et du mal, qui rend l'homme

semblable à Dieu! C'est toi qui fais l'excellence de sa nature et

la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui

m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège, de m'égarer

d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une

raison sans principe.

La conscience «guide assuré»? La conscience «juge infaillible»?

Infaillible toujours? et jamais abusé par l'«entendement sans

règle»?--Hélas, quel guide et quel juge était-elle à Rousseau lorsque,

ayant abandonné son troisième enfant, et cela, nous raconte-t-il, «après

un sérieux examen de _conscience_» (_Confessions_, VIII), il écrivait:

Si je me trompai dans mes résultats, rien n'est plus étonnant que

la sécurité d'âme avec laquelle je m'y livrai.

Et un peu plus loin:

Cet arrangement (le dépôt aux Enfants-Trouvés) me parut si bon, si

sensé, si _légitime_!...

--Oh! que Julie, régénérée et devenue dévote, avait raison d'écrire: «Je

ne veux plus être juge en ma propre cause»! La conscience, non appuyée

sur une règle fixe, une tradition, une religion dogmatique, ou

simplement le Décalogue, risque tant, dans certains cas, de se confondre

avec l'orgueil ou l'intérêt secret! La foi de Rousseau dans la

conscience,--c'est-à-dire dans _sa_ conscience, ce n'est pas autre chose

que l'«individualisme en morale» ce qui est une expression

contradictoire. Il n'y a pas _la_ conscience en général: il y a ma

conscience, votre conscience, la conscience de Rousseau, qui a été

souvent bien incertaine et bien trouble...

Mais je me reproche d'interrompre Jean-Jacques à une de ses meilleures

heures. Le vicaire continue; il a de belles pages stoïciennes sur cette

idée, que combattre ses passions par goût de l'ordre, c'est obéir à la

nature. Puis il disserte sur la «prière»; il la veut limitée:

La seule chose que je demande à Dieu c'est de redresser mon erreur

si je m'égare.

Et il arrive à la révélation et aux miracles.

Cette dernière partie contient les passages qui ont fait condamner

l'Émile (j'ai dit en raison de quelles circonstances particulières).

Rousseau y montre pourtant une assez grande prudence. En deux mots, il

néglige le surnaturel, miracles, révélation, sans les nier expressément

et surtout parce que la constatation en est impossible. Il dit de la

révélation:

Je ne l'admets ni ne la rejette: je rejette seulement l'obligation

de la connaître.

Il dit des miracles que,--sans compter qu'ils sont incontrôlables,--ils

ne servent de rien, du moment que, tour à tour, la vérité de la doctrine

se prouve par les miracles, et la vérité des miracles par la doctrine.

Il dit de l'évangile:

La sainteté de l'Évangile est un argument qui parle à mon coeur;

et vous connaissez le fameux passage qui se termine par ces mots, dont

je ne sais s'ils expriment une foi sérieuse où s'ils ne sont qu'une

façon de parler et un effet de rhétorique:

Oui, si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la

mort de Jésus sont d'un Dieu.

Il a d'ailleurs soin de dire sur chaque point délicat:

Je ne me détermine qu'en tremblant, et je vous dis plutôt mes

doutes que mon avis.

Il professe qu'il y a dans toutes les religions un même noyau solide:

croyance au Dieu personnel, à l'âme, à la vie future, et que, pour le

reste, chacun doit suivre la religion de son pays. Donc, soyons

tolérants.--Et je veux vous citer la vraie conclusion du vicaire:

...Voilà le scepticisme involontaire où je suis resté; mais ce

scepticisme n'est nullement pénible, parce qu'il ne s'étend pas aux

points essentiels de la pratique, et que je suis bien décidé sur

les principes de tous mes devoirs. Je sers Dieu dans la simplicité

de mon coeur. Je cherche à savoir ce qui importe à ma conduite.

Quant aux dogmes qui n'influent ni sur les actions ni sur la morale

(mais y en a-t-il de tels?...) et dont tant de gens se tourmentent,

je ne m'en mets nullement en peine... Je crois toutes les religions

bonnes quand on y sert Dieu convenablement. _Le culte essentiel est

celui du coeur_.

Cette profession de foi du vicaire savoyard reste, je crois, le plus

beau _Credo_ du spiritualisme qui ait été écrit.--Je crains que cette

doctrine ne paraisse un peu superficielle et surannée aux nouvelles

générations pensantes. Depuis, d'autres métaphysiques ont paru plus

savantes et plus fortes et ont été plus en faveur. Quel jeune professeur

de philosophie daignerait se dire simplement spiritualiste et

déiste?...--C'est qu'on songe toujours au spiritualisme officiel,

insincère, figé, mort, de Victor Cousin et des anciens manuels de

philosophie. Et pourtant... Les arguments du spiritualisme valent bien

ceux des métaphysiques qui passent pour plus distinguées; car, en ces

matières, il ne s'agit pas de démonstration proprement dite. «Les

preuves de Dieu métaphysiques, dit Pascal, sont si éloignées du

raisonnement des hommes, et si impliquées, qu'elles frappent peu; et

quand cela servirait à quelques-uns, cela ne servirait que pendant

l'instant qu'ils voient cette démonstration; une heure après, ils

craignent de s'être trompés.»--Mais les «preuves de Dieu» retenues par

Rousseau, si elles ne sont certes pas sans réplique, sont les plus

simples, les plus accessibles, comme il convenait, à la moyenne des

intelligences et, pour ainsi parler, les plus «portatives»; ce sont les

plus unies parmi les preuves traditionnelles de Platon, de Descartes, de

Malebranche, de Bossuet, de Fénelon... Pensez qu'avant de devenir la

philosophie du baccalauréat (j'entends le baccalauréat de ma jeunesse),

le spiritualisme fut la philosophie du _Phédon_ et du _Banquet_ et celle

du _Songe de Scipion_. Enfin songez que le spiritualisme, s'il n'est pas

la plus subtile explication de l'univers, en est la plus généreuse,

celle qui donne au monde de plus beau sens, celle qui contient le plus

d'amour et qui fait à la Cause première le plus magnanime crédit.

Et c'est bien ainsi que Rousseau l'entend. Son déisme n'est point, comme

celui de Voltaire, un déisme politique, un déisme de gendarme. Le déisme

de Voltaire n'oblige Voltaire à rien du tout. Celui de Rousseau

l'_oblige_. C'est bien véritablement pour lui une religion émouvante et

agissante, et qui influe sur la vie et sur les actes. Le déisme de

Jean-Jacques est si bien pour lui une religion, qu'il l'oppose nettement

à l'irréligion, c'est-à-dire à l'athéisme et au matérialisme des

«philosophes» (qui ne le lui pardonneront point).--Et le sentiment

religieux de Rousseau, et sa persuasion de l'absolue nécessité de la

croyance en Dieu et de l'amour de Dieu sont si profonds en lui, qu'il ne

craint pas, dans une _Note_, de préférer le fanatisme à l'irréligion. Il

faut toujours lire les _Notes_ de Rousseau, car elles sont souvent plus

significatives et plus hardies que son texte. Dans cette note, qui est

magnifique, il rompt décidément et énergiquement en visière au parti des

philosophes, et ose dire des choses comme celles-ci, qui seraient,

aujourd'hui encore, d'une si opportune application:

Un des sophismes les plus familiers au parti philosophique est

d'opposer un peuple supposé de vrais philosophes à un peuple de

mauvais chrétiens: comme si un peuple de vrais philosophes était

plus facile à faire qu'un peuple de vrais chrétiens...

Le fanatisme (religieux), quoique sanguinaire et cruel, est

pourtant une passion grande et forte, qui élève le coeur de

l'homme, qui lui fait mépriser la mort, qui lui donne un ressort

prodigieux, et qu'il ne faut que mieux diriger pour en tirer les

plus sublimes vertus: au lieu que l'irréligion et, en général,

l'esprit raisonneur et philosophique attache à la vie, effémine,

avilit les âmes, concentre toutes les passions dans la bassesse de

l'intérêt particulier, dans l'abjection du _moi_ humain, et sape

ainsi petit à petit les fondements de toute société,...

Le fanatisme, quoique plus funeste dans ses effets immédiats que

ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit philosophique, l'est beaucoup

moins dans ses conséquences. D'ailleurs il est aisé d'étaler de

belles maximes dans les livres: mais la question est de savoir si

elles tiennent bien à la doctrine... Reste à savoir encore si la

philosophie, à son aise et sur le trône, commanderait bien à la

gloriole, à l'intérêt, à l'ambition, aux petites passions de

l'homme, et si elle pratiquerait cette humanité si douce qu'elle

nous vante la plume à la main.

Par les principes, la philosophie ne peut faire aucun bien que la

religion ne fasse encore mieux, et la religion en fait beaucoup que

la philosophie ne saurait faire...

Nos gouvernements modernes doivent incontestablement au

christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins

fréquentes; il les a rendus eux-mêmes moins sanguinaires; cela se

prouve par les faits en les comparant aux gouvernements anciens.

C'est bien Rousseau, ce n'est pas Joseph de Maistre, qui a écrit cela.

Toutes ces phrases durent faire hurler les Encyclopédistes. Rousseau,

dès lors, ne fut plus lui-même à leurs yeux qu'un dangereux fanatique.

Rousseau, cependant, n'avait pas changé sur ce point. Déjà, vers 1755,

je crois, à un souper chez mademoiselle Quinault raconté par madame

d'Épinay qui y assistait, Jean-Jacques, indigné par l'impiété des

propos, s'écriait:

Si c'est une lâcheté de souffrir qu'on dise du mal de son ami

absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son

Dieu, qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu... Je

sors si vous dites un mot de plus. Et il ajoutait: Je ne puis

souffrir _cette rage de détruire sans édifier_... D'ailleurs l'idée

de Dieu est nécessaire au bonheur, et je veux que vous soyez

heureux.

Il faut remarquer que, dans cette _Note de la Profession de foi_,

Rousseau ne dit point «le déisme»; il ne dit même plus «la religion

naturelle»: il dit «la religion» ou «le christianisme». Dans la

_Profession de foi_, il est peut-être aussi proche du catholicisme que

du protestantisme: car il prend presque tout ce qui est commun aux deux

religions; et son accent serait plutôt catholique que protestant. Il est

d'ailleurs remarquable que, pour enseigner à Émile la religion vraie, il

ait choisi, non un pasteur (comme il eût été naturel qu'il le fît après

sa rentrée dans la religion de ses pères), mais un prêtre romain, formé

du souvenir de deux prêtres romains: l'abbé Gaime et l'abbé Gatier.

Il faut bien dire pourtant que ce christianisme de Rousseau est un

christianisme assez amolli. C'est le christianisme, moins ce qui en fait

la solide armature: le dogme du péché originel et toutes ses

conséquences théologiques.

Jean-Jacques, à vingt-deux ans, nourri des livres de Port-Royal, avait

été quasi janséniste. Ce qui devait le séduire, c'est que le janséniste

est l'homme qui entretient avec l'Inconnu les relations les plus

tragiques et les plus passionnées. Jean-Jacques, à ce moment-là, avait

très peur de l'enfer. Un jour il lança une pierre contre un tronc

d'arbre en se disant: «Si je le touche, signe de salut; si je le

manque, signe de damnation.» Mais ses terreurs se calmèrent sous

l'influence de deux bons pères jésuites et de madame de Warens. Celle-ci

avait la religion la plus confiante. Elle était «quiétiste» (Aimez Dieu

et faites ce que vous voudrez). Madame Guyon avait conservé en Suisse

des partisans, avec lesquels madame de Warens était en relations. Et

c'est peut-être pourquoi il y a une sorte de quiétisme dans le

christianisme latitudinaire et sentimental de Jean-Jacques,--et un peu

aussi (pour l'accent) de la tendresse de Fénelon et de l'ancien évêque

de Genève et prévôt de l'église d'Annecy, François de Sales.

Ce spiritualisme ému et religieux, ce demi-christianisme de Rousseau

sera celui de Bernardin de Saint-Pierre; il sera bien souvent, avec des

nuances, celui de Chateaubriand; celui de Lamartine, dont le _Jocelyn_

devra beaucoup au vicaire savoyard; il sera souvent celui de George

Sand, même de Michelet jeune, et de Victor Hugo.

Le spiritualisme pris de cette manière est si bien une religion capable

d'agir sur la vie, que, jusqu'au milieu du XIXe siècle et jusque dans

la première moitié du second Empire, nous avons eu, dans la bourgeoisie

française et même parmi les paysans (j'en ai connus), des aïeux et des

pères--en très grand nombre,--dont l'âme vivait de cette religion-là, un

peu en marge, mais non tout à fait en dehors du catholicisme de leurs

femmes et de leurs filles. Il est fâcheux qu'elle ait décliné (faute,

peut-être, de consistance dogmatique): car, sans suffire à tout, elle

servait encore à quelque chose, et c'était encore un reflet de

christianisme.

Et sans doute ça été le spiritualisme de Robespierre, de Saint-Just et

des théophilanthropes: mais, tout de même, en souvenir de tant de

grands-pères, grands-oncles ou bisaïeux qui, sous le premier Empire,

sous la Restauration, sous Louis-Philippe, ont un peu mieux valu par ce

spiritualisme-là qu'ils n'eussent valu sans lui,--dans tout ce qui me

reste à dire de la pauvre vie de Jean-Jacques, je n'écouterai plus que

la pitié.

NEUVIÈME CONFÉRENCE

LA LETTRE À L'ARCHEVÊQUE DE PARIS. LES LETTRES DE LA

MONTAGNE.--DERNIÈRES ANNÉES DE ROUSSEAU.--LES DIALOGUES.

Je n'ai point caché mon admiration pour la _Profession de foi du Vicaire

Savoyard_. Pourtant ce furent ces très généreuses pages qui causèrent

l'infortune définitive de Jean-Jacques. Ainsi vont les choses.

Vous vous rappelez dans quelles circonstances, malgré la protection de

madame de Luxembourg et du prince de Conti, malgré le patronage de M. de

Malesherbes, l'_Émile_ fut condamné par le Parlement de Paris, et

Rousseau décrété de prise de corps.

On ne tenait, du reste, nullement à s'embarrasser de lui. On lui laissa

le temps de partir; et il croisa en chemin les hommes chargés de venir

l'arrêter, et qui le saluèrent.

Rousseau subit la nécessité avec cette passivité ou plutôt, il faut le

dire, avec cette résignation qui lui était coutumière et qu'il avait si

éloquemment enseignée à son Émile. Il avait eu tout de suite la pensée

d'aller s'établir en Suisse. Dans sa chaise de poste, il lit la Bible et

crayonne un poème en prose sur le _Lévite d'Ephraïm_. Il n'est point

trop inquiet. Il aime sa patrie et il croit qu'elle le lui rend. Son

génie fait honneur à Genève. Il avait Genève devant les yeux quand il a

écrit le _Contrat social_. Et comment les pasteurs genevois

prendraient-ils mal l'_Émile_, eux que d'Alembert (dans son article

GENÈVE, de l'Encyclopédie) soupçonnait de «socianisme», c'est-à-dire, en

somme, de rationalisme?

Oui, là-bas, en Suisse, il sera bien.

En entrant, dit-il, sur le territoire de Berne, je me fis arrêter;

je descendis, je me prosternai, j'embrassai, je baisai la terre, et

m'écriai dans mon transport: Ciel! protecteur de la vertu, je te

loue, je touche une terre de liberté!

Il était loin de compte. C'était, pour le malheureux, le commencement de

réelles persécutions, de trois années d'une vie errante et lamentable,

traquée de refuge en refuge; et sa propre Église lui devait être plus

cruelle que l'Église de France.

Pourquoi? Vous en trouverez les raisons très clairement déduites dans le

livre excellent de M. Édouard Rod: _L'Affaire Jean-Jacques Rousseau_.

Donc, il arrive à Iverdun (territoire de Berne) chez son vieil ami

Roguin. A peine arrivé, il apprend que l'_Émile_ a été condamné et

brûlé à Genève (à cause des pages sur les miracles et la révélation) et

lui-même décrété de prise de corps par ses chers Genevois (18-19 juin

1762). Cependant un neveu de Roguin lui offre un petit pavillon où il

s'installe. Il se croit tranquille: mais, trois semaines après, le Sénat

de Berne l'expulse d'Iverdun.

Alors il traverse la montagne et s'en va à Motiers-Travers, du comté de

Neuchâtel. Une nièce de Roguin, madame Boy de la Tour, lui offre une

maison qu'elle possède à Motiers. (Car il faut que Rousseau soit

toujours l'hôte de quelqu'un.)

Le comté de Neuchâtel appartenant au roi de Prusse (Frédéric II),

Rousseau se met sous sa protection par des lettres où il se conjouit (on

le sent) de montrer à l'univers comment un homme libre sait parler à un

monarque, avec une fierté toute civique et lacédémonienne. Mais déjà il

a renié le _Contrat social_ dans son coeur.

Thérèse est venue le rejoindre. Il fait la connaissance de mylord Keit,

maréchal d'Écosse (mylord Maréchal) gouverneur de Neuchâtel pour le roi

de Prusse,--homme très bon, un de ceux qui ont été le meilleurs pour

Rousseau et que Rousseau a le plus tendrement aimés.--Jean-Jacques

respire. De nouveau il se croit tranquille. Il se promène; il fait de la

botanique; il s'amuse à fabriquer des lacets, qu'il offre à des jeunes

filles de ses amies, à condition que, mariées et devenues mères, elles

allaiteront elles-mêmes leurs enfants.

C'est à cette époque qu'il prend l'habit arménien.

Ce n'était pas, nous dit-il, une idée nouvelle... Elle m'était

souvent revenue à Montmorency, où le fréquent usage des sondes, me

condamnant à rester souvent dans ma chambre, me fit mieux sentir

les avantages de l'habit long. La commodité d'un tailleur arménien,

qui venait souvent voir un parent qu'il avait à Montmorency, me

tenta d'en profiter pour prendre ce nouvel équipage, au risque du

qu'en dira-t-on, dont je me souciais très peu... Je me fis donc une

petite garde-robe arménienne; mais l'orage excité contre moi m'en

fit remettre l'usage à des temps plus tranquilles, et ce ne fut que

quelques mois après que, forcé par de nouvelles attaques de

recourir aux sondes, je crus pouvoir prendre ce nouvel habillement

à Motiers, surtout après avoir consulté le pasteur du lieu, qui me

dit que je pouvais le porter au temple même sans scandale. Je pris

donc la veste, le caftan, le bonnet fourré, la ceinture; et après

avoir assisté dans cet équipage au service divin, je ne vis point

d'inconvénient à le porter chez mylord Maréchal. Son Excellence, me

voyant ainsi vêtu, me dit pour tout compliment: _Salamaleki_; après

quoi tout fut fini et je ne portai plus d'autre habit.

En réalité, son infirmité et même ses sondes n'exigeaient pas ce costume

excentrique. Une culotte plus large ou quelque manteau un peu long

aurait suffi.--Évidemment la fêlure gagne.--Goethe,--qui, lui, n'avait

jamais été menacé de folie,--écrit dans _Wilhelm Meister_ (livre V,

chap. XVI) à propos du vieux joueur de harpe: «Si je parviens, dit

Wilhelm, à lui faire quitter sa barbe et sa longue robe, j'aurai

beaucoup gagné; car rien ne nous dispose plus à la folie que de nous

distinguer des autres, et rien ne maintient plus le sens commun que de

vivre, avec beaucoup de gens, selon le commun usage.»

C'est, je crois, vers le même temps, que Rousseau prend ce pli, de

substituer souvent au pronom «je» ou «moi» son nom et surtout son

prénom, de parler de lui-même à la troisième personne, de dire:

«Jean-Jacques Rousseau ne peut pas...»; il ne convient pas à

Jean-Jacques...»; «que dirait-on de Jean-Jacques...». Ne vous y trompez

pas: cela aussi est signe de fêlure.

Revenons.--Le pasteur de Motiers, Montmollin, commença par être un chaud

partisan de Jean-Jacques et, sur sa demande, l'admit à la communion.

Jean-Jacques nous dit à ce propos:

...Toujours vivre isolé sur la terre me paraissait un destin bien

triste, surtout dans l'adversité. Au milieu de tant de

proscriptions et de persécutions, je trouvai une douceur extrême à

pouvoir me dire: Du moins je suis parmi mes frères; et j'allai

communier avec une émotion de coeur et des larmes d'attendrissement

qui étaient peut-être la préparation la plus agréable à Dieu qu'on

y pût porter.

(Vers le même temps, Voltaire à Ferney faisait ses pâques, et le faisait

constater par acte notarié. On pourrait mettre en regard la communion

sincère et pieuse du pauvre exilé Rousseau, et la communion sacrilège et

farce,--en même temps que prudente et conservatrice,--de l'opulent

seigneur de Ferney... Il est vrai qu'on ne tirerait pas grand chose de

ce parallèle,--sinon que c'est encore le plus religieux de ces deux

hommes qui nous a été le plus funeste.)

Presque le même jour où Jean-Jacques communiait si dévotement,

l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont signait un _Mandement

portant condamnation de l'Émile_ (20 août 1762). L'archevêque faisait

son devoir. Il relevait dans ce livre une vingtaine de propositions

contraires à l'orthodoxie catholique. Le mandement débutait (ou presque)

par un portrait de Rousseau vraiment assez brillant,--et même assez

juste, surtout si l'on songe que le critique était un archevêque. Il

faut citer ce morceau.

Jean-Jacques Rousseau · 第 16 / 20 段