(Et pourtant, dans la _Nouvelle Héloïse_, le vertueux Wolmar est athée,

et serait donc proscrit de la Genève idéale et condamné à mort s'il y

rentrait. Et Jean-Jacques admire Wolmar. Partout ailleurs que dans le

_Contrat_, Jean-Jacques n'est pas intolérant. Il prêche même la

tolérance avec une sincérité émue dans la _Profession de foi du Vicaire

Savoyard_. Et justement, lui qui condamne dans le _Contrat_ ceux dont la

croyance n'est pas conforme à son orthodoxie, il sera condamné, et à

cause du _Contrat_ et à cause de la _Profession de foi_, par deux autres

orthodoxies, celle du Parlement de Paris et celle du Petit Conseil de

Genève. Si bien qu'il pourra se dire: _Patere quam fecisti legem_. Mais

assurément il ne se le dira pas.)

Ainsi, le peuple souverain, qui ne devait prendre à chaque citoyen que

la part de sa liberté «dont l'usage importe à la communauté», lui prend

finalement tout.--Et, comme sans doute Rousseau prévoit qu'il y aura de

mauvais esprits qui essayeront de résister ou de se dérober, il imagine

par surcroît un tas de magistratures imitées des républiques antiques

pour maintenir l'ordre:--la _dictature_, bien entendu, dans les grandes

crises; mais aussi la _censure_, pour surveiller les moeurs, dénoncer

les méchants et réglementer ce qui pourra rester de plaisirs aux

malheureux citoyens,--et le _tribunat_, «conservateur des lois et du

pouvoir législatif» et qui «servira quelquefois à protéger le souverain

contre le gouvernement» (c'est-à-dire le peuple contre ses

commissaires), comme faisaient à Rome les tribuns du peuple, quelquefois

à soutenir le gouvernement contre le peuple, comme fait à Venise le

Conseil des Dix; et quelquefois à maintenir l'équilibre de part et

d'autre, comme faisaient les Éphores à Sparte. (Sentez-vous se dresser

ici, déjà, l'appareil du gouvernement de la Terreur?)--Autant de

tyrannies ajoutées, et bientôt substituées, plus dures encore, à celle

de l'État.

Il est clair qu'après cela il ne peut rester une parcelle de liberté aux

citoyens, si ce n'est à ceux qui sont de la clientèle des magistratures

gouvernantes.

Quant à l'égalité, voilà longtemps qu'il n'y en a plus trace dans la

démocratie pure inventée par Jean-Jacques. Et cependant, ici comme dans

les deux _Discours_, l'égalité semble son suprême idéal. Pourquoi? je

n'en sais rien. Amour des symétries abstraites?... A moins de supposer

qu'il y eût dans son coeur plus d'envie, plus de rancune des

abaissements de sa jeunesse qu'il n'en a laissé paraître dans ses

livres: car, il faut le reconnaître, jamais ce sentiment d'envie n'y est

confessé. Pourquoi donc cette superstition de l'égalité?

L'égalité n'est pas un droit (quoique la Révolution en ait fait le

premier des «droits de l'homme»); et elle n'est pas un fait de nature, ô

Jean-Jacques, prêtre de la nature! (Tout ce qu'on peut dire, c'est que

le désir de l'égalité coïncide, _dans certains cas_, avec le désir de la

justice).

Elle n'est pas un droit.--«Vous imaginez-vous qu'un homme puisse dire en

venant au monde:--J'ai _droit_ à ce qu'aucun homme ne me soit supérieur,

n'ait plus de puissance que moi»! (Faguet.) Cela n'a aucun sens. Ce qui

est vrai, c'est ceci:--Les hommes ont le devoir de ne pas aggraver les

inégalités naturelles et fatales entre les hommes. Le mot _droit_ n'a

de sens qu'en corrélation avec le mot _devoir_.

L'égalité n'est pas non plus un fait de nature. Rousseau ne l'a pas

trouvée même chez les hommes primitifs, cela est trop évident. A moins

qu'on ne veuille simplement dire:--«Tous les hommes naissent en

pleurant, tous meurent dans l'angoisse et la souffrance; tous sont

soumis aux mêmes nécessités naturelles, etc..» Mais, de cela même, s'il

y a quelque chose à tirer pour le moraliste et pour le chrétien, il n'y

a rien à tirer pour l'État.

Je dirai toute ma pensée:--Pourquoi regretter qu'il en soit ainsi? Ou

pourquoi s'irriter contre ce qui ne peut absolument pas être autrement?

Et enfin pourquoi l'égalité paraît-elle délicieuse et désirable à

Rousseau, et l'inégalité odieuse?--L'égalité réelle entre les hommes

n'existerait que par leur complète similitude. Et cela ne se conçoit

même pas. Les inégalités natives, sauf les cas extrêmes, ne sont pas

nécessairement intolérables. On est inégaux, mais on vit tout de même,

et on vit sans en souffrir. On est inégaux, mais on est surtout

_différents_.--La page de La Bruyère (_De l'homme_, § 131): «Il se fait

généralement dans tous les hommes des _combinaisons infinies_ de la

puissance, de la faveur, du génie, des richesses, des dignités, de la

noblesse, de la force, de l'industrie, de la capacité, de la vertu, du

vice, de la faiblesse, de la stupidité, de la pauvreté, de

l'impuissance, de la roture et de la bassesse. Ces choses, mêlées

ensemble de mille manières différentes et compensées l'une par l'autre

en divers sujets, forment ainsi les divers états et les différentes

conditions, etc.», n'a pas cessé d'être vraie depuis la

Révolution.--Louis Veuillot a écrit: «Si je pouvais rétablir la

noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en mettrais pas.» Moi

non plus.

Tout ce que doit la société, ai-je dit, c'est, autant que

possible,--entendez: autant que le permet l'intérêt général,--de se

garder d'ajouter, à l'inégalité qui vient de la nature, un surcroît

d'inégalité qui viendrait des lois; c'est, autant que possible,

d'appliquer à ses membres un traitement égal.

Or cela est possible dans la vie civile. L'égalité devant le Code,

quoiqu'elle soit souvent un leurre, nous paraît chose due. Voltaire ne

réclamait que cette égalité-là. Nous l'avons.--Au delà, c'est la

chimère. L'égalité politique (suffrage universel) crée des inégalités

pires. L'égalité économique, ou collectivisme, serait un

fonctionnarisme, donc une hiérarchie, et ramènerait à l'inégalité.

Le _Contrat social_ démontre avec éclat le premier point (que l'égalité

politique crée des inégalités pires).

Avant les premières sociétés, au temps des sauvages épars, l'inégalité

existe dès qu'ils se rencontrent, et (quoi qu'en dise Rousseau) la plus

brutale des inégalités, celle de la force ou de l'adresse physique.

On peut sans doute supposer, à l'origine des sociétés, une sorte de

contrat tacite, mais qui, les apports étant inégaux, laisse inégaux les

contractants; où les forts et les habiles ont le commandement et la

puissance, et les autres seulement un peu de sécurité. (Au reste, sur

ces inconnaissables origines, je ne vois rien de plus raisonnable que

les hypothèses de Buffon dans la septième _Époque de la Nature_.)

Mais Rousseau, veut qu'un contrat où les forts auraient bénévolement

consenti à se considérer comme les égaux des faibles et n'auraient

réclamé aucun privilège, il veut qu'un tel pacte ait pu être conclu ou

sous-entendu.--ou (mettons tout au mieux) qu'une société puisse être

organisée comme si ce pacte avait été conclu. Soit.

Tous les citoyens, égaux entre eux, votent les lois (et élisent en outre

ceux qui sont chargés de les appliquer). C'est le régime du gouvernement

direct par le suffrage universel (qu'il est assez étonnant que Rousseau

ne nomme pas, soit de ce nom, soit d'un autre équivalent). Mais il est

évident que les votes ne seront pas unanimes. Le suffrage universel,

c'est la toute-puissance de la moitié des citoyens plus un, et l'autre

moitié moins un subit donc des lois qu'elle n'a pas voulues. Et ainsi

(je vous dis là des choses bien connues, mais il faut bien les répéter

ici), le suffrage universel,--déjà sous le régime parlementaire, mais à

beaucoup plus forte raison sous le régime du gouvernement direct par le

peuple,--aboutit nécessairement à la tyrannie d'un parti. (Sans compter

qu'il aboutit, d'une façon générale, à l'asservissement ou plutôt à la

submersion des capables par les incapables, qui sont les plus

nombreux.)--Et nous voudrions bien savoir, comment, dès lors, les

votants de la minorité pourraient bien demeurer les égaux des votants de

la majorité, lesquels peuvent littéralement tout contre les vaincus du

suffrage.

Rousseau connaît l'objection. Il la formule ainsi:

Hors le contrat primitif (où l'unanimité est nécessaire) la voix du

plus grand nombre oblige tous les autres; c'est une suite du

contrat même. Mais on demande comment un homme peut être libre et

forcé de se conformer à des volontés qui ne sont pas la sienne.

Comment les opposants sont-ils soumis à des lois auxquelles ils

n'ont pas consenti?

Et voici sa réponse:

Je réponds que la question est mal posée. Le citoyen consent à

toutes les lois, même à celles qu'on passe malgré lui, et même à

celles qui le punissent quand il ose en violer quelqu'une. La

volonté constante de tous les membres de l'État est la volonté

générale; c'est par elle qu'ils sont citoyens et libres. Quand on

propose une loi dans l'assemblée du peuple, ce qu'on leur demande,

ce n'est pas précisément s'ils approuvent la proposition; mais si

elle est conforme à la volonté générale qui est la leur: chacun en

donnant son suffrage dit son avis là-dessus, et du calcul des voix

se tire la déclaration de la volonté générale. Quand donc l'avis

contraire au mien l'emporte, cela ne prouve autre chose sinon que

je m'étais trompé et que ce que j'estimais être la volonté

générale ne l'était pas. Si mon avis particulier l'eût emporté,

j'aurais fait autre chose que ce que j'aurais voulu; c'est alors

que je n'aurais pas été libre (IV, 2). (C'est le «droit divin» de

la majorité.)

Franchement, cette page n'offre aucun sens. Qu'est-ce donc que la

«volonté générale»? Nous comprenons, par le chapitre précédent, que

c'est la volonté de ce qui est conforme à l'intérêt général, et que

chaque citoyen a toujours et nécessairement cette volonté-là. Soit. Mais

qui décidera ce qui est conforme, _sur tel point_, à la volonté générale

ainsi entendue? Ce sera forcément la majorité; et, comme elle n'est pas

infaillible, elle aura donc seulement signifié ce qui est conforme, sur

ce point-là, non à la volonté générale, mais à la volonté de la

majorité, et rien de plus; et la minorité n'en sera pas moins lésée.

Au reste Rousseau, après son énigmatique raisonnement, veut bien

ajouter:

Ceci suppose, il est vrai, que tous les caractères de la volonté

générale (c'est-à-dire, d'après lui-même, la clairvoyance, la

justice et le désintéressement) sont encore dans la pluralité.

_Quand ils cessent d'y être, quelque parti qu'on prenne, il n'y a

plus de liberté_.

Mais comment maintenir dans la pluralité «tous les caractères de la

volonté générale»? Autrement dit, comment faire que la majorité soit

toujours «clairvoyante, juste et désintéressée»? Rousseau ne répond pas

parce qu'il n'y a rien à répondre.

En somme, le régime rêvé par Rousseau est tellement horrible, que

lui-même, avec son humeur et son orgueil, n'aurait pas pu y vivre un

seul jour.--Pourquoi donc l'a-t-il rêvé? Comment ce solitaire, cet homme

de tempérament anarchiste, peut-il bien nous proposer cet _étatisme_

exorbitant?

Je vous l'ai dit: pour contredire Montesquieu, pour ennuyer le Petit

Conseil; et aussi pour les mêmes raisons qui font que, de nos jours, les

anarchistes ont l'air de s'entendre avec les collectivistes. Ils ont

sans doute cette pensée secrète qu'ils n'auront qu'à gagner dans une

société totalement égalisée, où nulle force, nul groupe traditionnel ne

s'opposera à l'accroissement de leur individu[14]. Ainsi, «le socialisme

de Rousseau n'est peut-être que le moyen de son individualisme»

(Brunetière). D'ailleurs Rousseau ne légifère pas pour lui, mais pour

les autres, ce qui le met bien à l'aise.

[Note 14: Remarquons cependant que le mouvement syndicaliste, si

obscur encore, semble aller contre la démocratie absolue. Certains

syndicalistes traitent Rousseau de «théoricien de la servitude

démocratique».]

Et enfin il n'en est point, à une contradiction près. Le _Contrat

social_ est remarquable d'incohérence et d'obscurité.--Tantôt Rousseau

suppose le «Contrat», tantôt il paraît croire à sa réalité

historique.--On ne sait jamais bien s'il constate ou s'il édicte, s'il

est Aristote ou s'il est Lycurgue.--C'est un mélange confus de théorie

et d'observation prétendue.--Il conseille aux citoyens, sitôt le pacte

social conclu, de choisir un législateur, à la manière de Lycurgue ou

de Solon; il est lui-même ce législateur: mais, si le peuple est

incompétent pour faire sa Constitution, comment se trouve-t-il ensuite

si merveilleusement compétent pour faire ses lois?--Après avoir raillé

Montesquieu sur la division des pouvoirs (législatif, exécutif,

judiciaire), il y revient lui-même en séparant les pouvoirs délégués aux

commissaires de la nation, etc., etc.

Je vous avoue que je flaire dans le _Contrat social_ quelques traces de

dérangement d'esprit. Il y a des choses que Rousseau y a mises, comme

ça,--et bien qu'elles contredisent par l'esprit la plus grande partie de

son oeuvre,--parce qu'elles lui ont passé par la tête,--ou parce

qu'elles sont remontées en lui d'un vieux fond atavique. J'ai déjà noté

la confusion calviniste de la politique et de la morale. Il y faut

joindre un passage tout à fait odieux,--dont on retrouverait peut-être

l'origine chez quelque écrivain protestant,--un passage où tout

l'antipapisme de sa première éducation lui revient (avec le désir

peut-être de flatter ses coreligionnaires de Genève); où il refuse aux

«chrétiens romains» la possibilité d'être de bons citoyens parce que le

chef de leur religion ne réside pas dans leur patrie; où enfin, après

avoir explicitement banni les athées de sa république, il en bannit

implicitement les catholiques. Page homicide, génératrice et conseillère

de persécutions; page écrite pourtant par un futur persécuté, et de qui?

Des protestants.

Tel est le _Contrat social_. Entrepris «pour rendre les hommes libres et

heureux», il se trouve que c'est un des plus complets instruments

d'oppression qu'un maniaque ait jamais forgé.

* * * * *

Et maintenant, vous allez voir Rousseau ruiner lui-même son utopie, et

dans le moment où il la construit, et après l'avoir édifiée.

Dans son livre même, il nous confesse qu'à l'heure actuelle, les hommes,

en général, sont trop corrompus par la société pour que le _Contrat

social_ leur convienne. Il conviendrait tout au plus à de très petites

cités: Genève, Berne. En réalité, il ne convient complètement qu'à des

peuples à la fois très petits et encore jeunes, et qui peuvent encore

supporter un législateur à la manière antique: la Corse, par exemple.

Rousseau le dit en propres termes:

Il est encore en Europe un peuple capable de législation, c'est

l'île de Corse. La valeur et la constance avec laquelle ce brave

peuple a su recouvrir et défendre sa liberté (avec Paoli)

mériterait que quelque homme sage lui apprît à la conserver. J'ai

quelque pressentiment qu'un jour cette petite île étonnera

l'Europe.

(Elle l'a étonnée, mais pas du tout de la façon qu'avait pressentie

Jean-Jacques.)

Ainsi, c'est entendu, le gouvernement du _Contrat social_ n'est fait que

pour les très petits États. Et encore, cette petitesse est-elle une

condition suffisante? Rousseau ne le croît pas.

Il écrit:

Que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce gouvernement!

Premièrement un État très petit, où le peuple est facile à

rassembler et où chaque citoyen peut aisément connaître tous les

autres; secondement, une grande simplicité de moeurs qui prévienne

la multitude d'affaires et de discussions épineuses; ensuite

beaucoup d'égalité dans les rangs et les fortunes, sans quoi

l'égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits et

l'autorité; enfin peu ou point de luxe, car le luxe est l'effet des

richesses, ou il les rend nécessaires; il corrompt à la fois le

riche et le pauvre, l'un par la possession, l'autre par la

convoitise...; il ôte à l'État tous ses citoyens pour les asservir

les uns aux autres, et tous à l'opinion...

...Ajoutons qu'il n'y a pas de gouvernement _si sujet aux guerres

civiles et aux agitations intestines_ que le démocratique ou

populaire...

...S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait

démocratiquement. Un gouvernement si parfait _ne convient pas à des

hommes_.

Ainsi, il ne convient pas même aux Corses. Alors à qui convient-il?

Et pourquoi avoir écrit le _Contrat social_?--Ici, comme pour la

_Julie_, comme pour l'Émile, les amis de Rousseau disent (en de

meilleurs termes): «Oui, cela paraît idiot, mais c'est très noble:

c'est un idéal que Rousseau propose et dont il serait beau de se

rapprocher.»--Pourquoi? Il y a des «idéaux» qui ne sont pas désirables

du tout. Tel idéal implique une telle méconnaissance des réalités, ou

des sentiments si suspects chez ceux qui l'ont conçu ou prôné, qu'il

peut être très dangereux même d'aspirer à un idéal de cette louche

espèce-là. «Idéal, idéal», cela est bientôt dit, et ce n'est pas du tout

synonyme de bon, de généreux ou d'utile.

Enfin, voilà le fait, Rousseau, même dans le _Contrat_, avoue que le

gouvernement du _Contrat_ est absolument inapplicable. Et il le

confessera encore mieux, un peu plus tard, dans ses lettres.

Nous sommes habitués à ces palinodies. Nous l'avons toujours vu atténuer

ou même démentir dans sa correspondance les paradoxes trop agressifs ou

trop déraisonnables qu'il avait mis dans ses livres.--En outre, il

devait être d'autant plus disposé à renier le _Contrat_, que, tout de

même et quoi qu'on ait fait pour l'y rattacher, le _Contrat_ est en

assez vif désaccord avec ses autres ouvrages.[15] (Dans ceux-ci il a

coutume d'accorder le moins possible à l'institution sociale; dans

celui-là, il livre à l'institution sociale l'homme tout entier.)--Enfin,

quelques années ont passé. Ces Genevois, pour qui surtout il avait écrit

son livre, l'ont odieusement persécuté. C'est le moment où il écrit au

Corse Butta-Foco:

J'aime naturellement autant votre clergé (le clergé catholique),

que je hais le nôtre. J'ai beaucoup d'amis parmi le clergé de

France, et j'ai toujours très bien vécu avec eux.

[Note 15: Il ne faut pas oublier que la rédaction primitive du

_Contrat social_ est antérieure au premier _Discours_ de Rousseau et à

sa théorie de la bonté de la nature.]

Il écrit à d'Ivernois (13 janvier 1767):

Vous avez pu voir dans nos liaisons que je ne suis pas visionnaire,

et dans le _Contrat social_ je n'ai jamais approuvé le gouvernement

démocratique.

(Et il peut le soutenir et même le croire, le livre étant plein de

contradictions.)

Il écrit au marquis de Mirabeau (26 juillet 1767).

Voici, dans mes vieilles idées, le grand problème en politique,

_que je compare à celui de la quadrature du cercle_ en géométrie:

trouver une forme de gouvernement qui mettra la loi au-dessus de

l'homme.

(Et c'est bien, en effet, la quadrature du cercle, puisque la loi sera

toujours faite par des hommes et appliquée par des hommes).

Si cette forme est trouvable, continue-t-il, cherchons-la... Si

malheureusement elle n'est pas trouvable, _et j'avoue ingénument

que je crois qu'elle ne l'est pas, mon avis est qu'il faut passer à

l'autre extrémité, et mettre tout d'un coup l'homme autant

au-dessus des lois qu'il peut être; par conséquent établir le

despotisme arbitraire et le plus arbitraire, qu'il est possible_.

(C'est peut-être aussi qu'à ce moment-là Rousseau venait d'éprouver la

bienfaisance du roi de Prusse.)

Je voudrais, poursuit-il, _que le despote pût être Dieu_. En un

mot, _je ne vois pas de milieu supportable entre la plus austère

démocratie et le hobbisme le plus parfait; car le conflit des

hommes et des lois, qui met l'État dans une guerre intestine

continuelle, est le pire de tous les états politiques_.

Puis, comme effrayé d'avoir pu écrire ces choses:

Mais les Caligula, les Néron, les Tibère!... Mon Dieu, je me roule

par terre et je gémis d'être homme.

Il se roule par terre en pensant au lointain Néron, c'est très bien.

Mais enfin il ne tient plus du tout au _Contrat_.

Il y tient si peu que, six mois après (janvier-février 1768), dans de

longues lettres à son compatriote d'Ivernois, s'occupant des troubles de

Genève et de la réforme de sa Constitution, il cherche,--comme ferait

Montesquieu lui-même,--des combinaisons et des balances d'attributions

entre les divers pouvoirs politiques (Petit Conseil, Grand Conseil, et

Conseil général ou corps des électeurs); et que, finalement, désespérant

de voir les discordes civiles s'apaiser, il jette à ses amis de Genève

cette exhortation à l'antique, qui semble extraite d'un _Conciones_

extravagant:

...Oui, messieurs, il vous reste un dernier parti à prendre, et

c'est, j'ose le dire, le seul qui soit digne de vous. C'est, au

lieu de souiller vos mains dans le sang de vos compatriotes, de

leur abandonner ces murs qui devaient être l'asile de la liberté et

_qui vont n'être plus qu'un repaire de tyrans_; c'est d'en sortir

tous, tous ensemble, en plein jour, vos femmes et vos enfants au

milieu de vous, et, puisqu'il faut porter des fers, d'aller porter

du moins ceux de quelque grand prince, et non pas _l'insupportable

et odieux joug de vos égaux_.

Ces dernières paroles sont fort belles. Elles résument vraiment toute

l'absurdité du _Contrat social_ et de la démocratie elle-même.

Ainsi, trois étapes: 1º Jean-Jacques, dans son livre même, déclare le

_Contrat_ applicable seulement à de petites cités; 2º il le déclare

inapplicable à de simples mortels; 3º cinq ou six ans après il le renie

totalement.

Or, cette forme de gouvernement que l'auteur avait décrite à l'usage

d'une cité de vingt mille âmes et de quinze cents électeurs,--qu'il

avait ensuite confessée impraticable même dans cette petite cité,--et

qu'enfin il avait reniée avec une sorte de fureur,--la Révolution,

trente ans après, s'en emparera comme d'un évangile, et voudra l'imposer

à un peuple de dix siècles et de vingt-cinq millions d'hommes. Et cet

essai s'appellera la Terreur.

--Ce n'est pas la faute de Rousseau, direz-vous.

Entendons-nous bien. Je ne dis pas que les écrits de Rousseau aient

amené la Révolution (laquelle avait des raisons économiques profondes):

surtout je ne dis pas que seuls ils l'aient amenée. Mais il se trouve

que, plus qu'aucun autre écrivain, Rousseau a fourni, a légué aux plus

systématiques et aux plus violents des hommes qui ont fait la Terreur,

et même aux têtes les plus illettrées de la canaille révolutionnaire, un

état sentimental, une phraséologie--et des formules.

D'autant mieux que, outre l'erreur essentielle qui en fait l'armature,

le _Contrat social_ fourmille de contre-vérités de détail.--On y lit que

«la voix publique n'élève presque jamais aux premières places que des

hommes éclairés et capables qui les remplissent avec honneur».--On y lit

que «le peuple se trompe bien moins sur ses choix que le

prince»;--«qu'un homme d'un vrai mérite est presque aussi rare dans le

ministère (d'un roi) qu'un sot à la tête d'un gouvernement républicain».

On y lit, à propos des rois, «que tout concourt à priver de justice et

de raison un homme élevé pour commander aux autres».--On y lit «que les

républiques vont à leurs fins par des voies plus constantes et mieux

suivies que la monarchie».--Le gouvernement féodal y est appelé «cet

inique et absurde gouvernement dans lequel l'espèce humaine est

dégradée, et où le nom d'homme est un déshonneur». Etc, etc.. Tous les

préjugés les plus ineptes et les plus meurtriers de la Révolution sont

hérités du _Contrat social_.

J'ai entendu, écrit Mallet de Pan, j'ai entendu, en 1788, Marat

lire et commenter le _Contrat social_ dans les promenades

publiques, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste.

Et, cinq ans après, la France connaissait les bienfaits des doctrines du

_Contrat social_, et de l'universelle égalité, et de la souveraineté du

peuple, et du droit absolu de l'État, et des magistratures d'exception

telles que le Comité de Salut public et le tribunal révolutionnaire. Du

chapitre 8 du livre IV sortait le préjugé anti-catholique, et la

Constitution civile du clergé, et la persécution religieuse. Et le

_Contrat social_ était codifié dans l'inapplicable Constitution de 1793.

Tout cela, parce qu'il avait plu à un demi fou, trente ans auparavant,

de rêver pour une ville de vingt mille habitants une législation qui «ne

convenait qu'à des dieux»,--et à laquelle, cinq ans plus tard il

déclarait préférer «le despotisme le plus arbitraire»!

Jamais, je crois, grâce à la crédulité et à la bêtise humaine, plus de

mal n'a été fait à des hommes par un écrivain, que par cet homme qui,

semble-t-il, ne savait pas bien ce qu'il écrivait, et qui aurait fui sa

cité s'il l'avait vue réalisée. Vraiment, il y a des cas où l'on est

tenté de dire que ce malheureux a été un misérable.

Jean-Jacques Rousseau · 第 15 / 20 段