Voilà ce livre célèbre... Oh! il renferme des idées excellentes.

L'allaitement maternel, l'eau froide, le plein air, c'est très bien.

Très bien aussi d'aimer l'enfance et de la vouloir gaie et heureuse. Il

est bien encore de croire que faire un homme, ce n'est pas fabriquer une

machine, mais développer un être vivant. Les études progressives,

proportionnées au développement physique et moral de l'enfant;

l'enseignement expérimental, par la vue et le contact des choses; le pas

donné à l'éducation sur l'instruction; la réaction contre l'éducation

mondaine, et aussi contre l'éducation par les livres et surtout par les

manuels (à laquelle est présentement en proie notre société de

fonctionnaires), le dessein de former un homme complet et armé pour la

vie... tout cela est louable et juste.

Seulement, l'allaitement maternel, l'eau froide, l'air et l'exercice,

c'était déjà prescrit par Tronchin; et, pour le reste, c'était déjà un

peu partout, et c'était notamment, et plus qu'en germe, dans Rabelais,

dans Montaigne et dans Locke. Et il est bien vrai que Rousseau a mis sa

marque éloquente sur ces préceptes connus: mais, il reste, ici encore,

que ce qui est bon lui appartient peu, et que ce qui lui appartient

paraît d'une absurdité insolente.

Ce qui lui appartient, c'est l'idée antinaturelle d'une prétendue

éducation selon la nature, qui exigerait la dépossession des parents et

le sacrifice total de la vie du maître à un seul élève; et c'est l'idée

d'une éducation qui, si elle était réalisable, empêcherait chaque

génération de profiter du labeur et de la pensée des morts.

L'utilité de l'éducation, sinon son objet même, c'est précisément de

dispenser l'enfant de refaire tout le travail des pères: et voilà que

Rousseau prétend l'obliger à refaire lui-même ce travail. Mais en même

temps, comme il sent que ce serait un peu long, il triche. Nul

enseignement ne comporte plus d'artifice que cet enseignement qui croit

respecter la nature. Le gouverneur en est réduit à «truquer» les choses

et la vie autour de son élève. Il ne l'instruit pas, non; il ne le punit

pas: mais en réalité il le mystifie et il l'asservit.--comme Fénelon le

duc de Bourgogne. Or, si l'élève _doit_ arriver finalement à penser

comme son gouverneur, ce n'était peut-être pas la peine de prendre tant

de détours. Toute cette éducation est mensonge. Le mensonge est l'âme

des trois quarts de l'oeuvre de Jean-Jacques.

Ou bien, si cette éducation n'est pas l'asservissement entier de l'élève

au maître, elle tend à la rupture de toute tradition. Or la tradition

économise le temps en transmettant des parents aux enfants des opinions

toutes faites. Elle unit ainsi et fait concorder l'effort des

générations successives. Enseignez aux enfants les croyances des pères.

Ils s'en déferont plus tard s'ils veulent: mais, si la plupart s'y

tiennent, quelle force la communauté humaine dont ils font partie ne

retire-t-elle pas de cette continuité! Que deviendrait un peuple, si

chaque enfant devait être laissé libre de juger la vie et de se faire

tout seul une religion et une morale? Émile est gentil, très gentil:

mais que dirait son maître si Émile, à dix-huit ans, l'envoyait promener

avec son déisme et la profession de foi du vicaire savoyard? Quel

vaurien pourrait devenir Émile s'il n'était pas si bien né, ou s'il

n'avait pas le plus impérieux, en réalité, des précepteurs?--Ou

anarchiste, ou séïde du maître: voilà la destinée d'un enfant élevé

strictement selon Rousseau.

Rien donc n'a pu être appliqué de l'_Émile_, hormis ce qui était indiqué

déjà dans Locke, Montaigne, Rabelais. Mais de la partie originale, de la

partie propre à Rousseau, je le répète, on n'a rien pu retenir.

Rien? je me trompe. On a retenu le pire. Il en est resté cette

niaiserie: le respect de la liberté de l'enfant, la crainte d'attenter à

sa conscience; par suite, nul enseignement religieux,--et pourquoi

n'ajoute-t-on pas: nul enseignement moral?--jusqu'à ce qu'il soit

capable de choisir lui-même sa religion ou sa philosophie, ou de

s'abstenir volontairement de tout choix. Ce qu'on appelle aujourd'hui la

neutralité et qui est en fait l'irréligion de l'école est bien en germe

dans l'_Émile_, est certainement impliqué par le système d'éducation de

Rousseau;--et nous commençons, je crois, à en entrevoir les

résultats,--résultats qu'on se garde bien d'atténuer en récitant du

moins aux adolescents,--comme Rousseau fait pour Émile,--la _Profession

de foi du Vicaire Savoyard_, devenue «cléricale».

_Émile_ eut un grand succès, moindre pourtant que celui de la _Nouvelle

Héloïse_. Mais _Émile_, plus austère, passa pour le chef-d'oeuvre de

l'auteur. Les femmes n'y virent que le roman de Sophie et l'allaitement

maternel; et, à l'Opéra, les belles dames, ces années-là, se firent

apporter leurs petits enfants au fond de leur loge, et leur donnèrent à

téter pendant les entr'actes.--Quant aux hommes, ils virent dans _Émile_

ce qu'ils voulurent, car il y a de tout.

Je veux du moins vous faire connaître l'interprétation d'_Émile_ par ce

bon Musset-Pathay (le père d'Alfred de Musset) qui publia en 1825 une

histoire apologétique de Rousseau. C'est bien simple. Rousseau, avec le

coup d'oeil du génie; prévoyant toute la Révolution française, a voulu

élever Émile, jeune noble, de façon qu'il pût se tirer d'affaire, quels

que fussent les événements. Et c'est pourquoi il lui a appris,

notamment, le métier de menuisier. _Émile_ serait donc un traité

d'éducation pour les jeunes gentilshommes en vue de la catastrophe

révolutionnaire. Évidemment Musset-Pathay pensait au duc d'Orléans

(Louis-Philippe), formé autrefois par madame de Genlis selon

quelques-uns des préceptes de Jean-Jacques. C'est assez curieux.

Mais l'idée essentielle, originale et absurde de l'_Émile_ se plie si

mal à la pratique, que Jean-Jacques, consulté par des mères, des abbés

précepteurs, même des princes, fait ce qu'il avait déjà fait à propos du

_Discours sur les sciences_ et du _Discours sur l'inégalité_: il avoue

sa propre outrances ou bien il l'atténue, ou même il se contredit.--A

madame de T... (6 avril 1771) il conseille nettement d'éloigner et de

mettre en pension un enfant indisciplinable, et ne se soucie nullement

de laisser faire la nature chez ce jeune vaurien.--A l'abbé M... (28

février 1770) il écrit (et je ne sais trop s'il n'y met pas une ironie

sourde de pince-sans-rire, bien que ce sentiment lui soit, en général,

très étranger):

S'il est vrai que vous ayez adopté le plan que j'ai tâché de tracer

dans l'_Émile_, _j'admire votre courage_: car vous avez trop de

lumières pour ne pas voir que, dans un pareil système, il faut tout

ou rien, et qu'il vaudrait cent fois mieux reprendre le train des

éducations ordinaires et faire un petit talon rouge que de suivre à

demi celle-là pour ne faire qu'un homme manqué... Vous ne pouvez

ignorer quelle tâche immense vous vous donnez: vous voilà, pendant

dix ans au moins, nul pour vous-même, et livré tout entier avec

toutes vos facultés à votre élève; vigilance, patience, fermeté,

voilà surtout trois qualités sur lesquelles vous ne sauriez _vous

relâcher un seul instant sans risquer de tout perdre; oui, de tout

perdre, entièrement tout_: un moment d'impatience, de négligence ou

d'oubli peut vous ôter le fruit de dix ans de travaux, sans qu'il

vous en reste rien du tout, pas même la possibilité de le

recouvrer par le travail de dix autres. Certainement, s'il y a

quelque chose qui mérite le nom d'héroïque et de grand parmi les

hommes, c'est le succès d'une entreprise pareille à la vôtre. Etc.

Cela est fou. De qui Rousseau se moque-t-il? Si l'éducation d'un seul

petit bonhomme veut cette abnégation totale et ce travail herculéen de

dix années, l'abbé M... n'a qu'à y renoncer. Peut-on avouer plus

clairement qu'_Émile_ n'est que le roman de l'éducation?

Enfin, dans un journal sur le séjour de Jean-Jacques à Strasbourg en

1765, on lit ceci:

Monsieur Anga lui a rendu visite et lui a dit;--Vous voyez,

monsieur, un homme qui a élevé son fils selon les principes qu'il a

eu le bonheur de puiser dans votre _Émile_.--Tant pis, monsieur,

lui répondit Jean-Jacques; tant pis pour vous et pour votre fils.

Mais Rousseau détruit encore mieux l'_Émile_ par un autre roman dont il

n'a écrit que deux chapitres et qui est intitulé: _Émile et Sophie ou

les Solitaires_.

Émile et Sophie sont mariés. Ils ont un fils. Vous pensez que, pétris

par Jean-Jacques, ils sont pour jamais sages et heureux. Mais ils

viennent à Paris. Ils voient le monde. Ils se dissipent. Un jour Sophie

se refuse à son mari. Cela dure plusieurs mois. Pressée de questions,

elle finit par dire: «Arrêtez, Émile, et sachez que je ne vous suis plus

rien: un autre a souillé votre lit, je suis enceinte, vous ne me

toucherez de ma vie.»

Quoi! cette Sophie si charmante et si bien élevée... Oui, c'est une

manie de Rousseau. Il faut que Sophie soit souillée comme Julie, afin de

pouvoir remonter à la vertu comme Julie,--et comme Jean-Jacques

lui-même, dont je vous ai déjà dit que la vie est une évolution morale,

une purification achevée par la démence.

Émile s'enfuit désespéré. Puis il réfléchit, il se rappelle les leçons

de stoïcisme de son maître; il trouve des excuses à Sophie; il admire

même ce qu'elle a gardé de franchise et de vertu dans la faute. Il lui

pardonne, mais il s'en ira, loin, avec son fils.

En attendant, il travaille, à quelques lieues de Paris, chez un

menuisier, pour fatiguer son corps et épuiser sa peine. Sophie l'y

retrouve, n'ose entrer dans l'atelier, mais s'écrie à mi-voix, en

regardant l'enfant dont elle est accompagnée: «Non, jamais il ne voudra

t'ôter ta mère; viens, nous n'avons rien à faire ici.»

Et, en effet, Émile renonce à emmener l'enfant et part seul, à pied.

Puis il s'engage comme matelot, est pris par un corsaire. Captif en

Alger, il se signale par sa patience, sa douceur, son courage, et

devient l'esclave du dey, qui a de la considération pour lui.

Ici s'arrête le roman, et nous nous disons: A quoi a servi l'éducation

si spéciale d'Émile, puisque, venu à Paris, il s'est mis à y vivre comme

tout le monde?--Elle lui a servi, dira Rousseau, à se ressaisir, à se

montrer juste et bon envers Sophie, à se conduire courageusement en

Alger.--Mais un homme bien né n'aurait-il pu faire exactement les mêmes

choses, quand même il eût été élevé au collège de Navarre et selon les

anciennes méthodes. Alors?...

Mais il y a de vraies beautés dans ce fragment de roman; mais l'adultère

y est pris très au sérieux dans un temps où il n'excitait d'ordinaire

que des plaisanteries (au moins chez les hautes classes); mais Émile

trompé pardonne à sa femme presque dans les termes et par les

considérants d'un mari de Dumas fils; mais, déjà, dans la _Nouvelle

Héloïse_, Jean-Jacques nous avait montré une courtisane encore plus

héroïque que la Dame aux camélias; mais, plusieurs années auparavant,

dans une note de la _Réponse à Bordes_ il avait déclaré que la trahison

du mari est aussi coupable que celle de la femme, et que femme et mari

se doivent une fidélité égale... Car cet homme, qui a écrit à lui tout

seul plus de sottises, beaucoup plus, que tous les autres grands

classiques ensemble, est aussi celui qui a ouvert à la littérature et au

sentiment le plus de voies nouvelles... C'est ainsi.

HUITIÈME CONFÉRENCE

LE «CONTRAT SOCIAL» LA «PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD»

A mon avis, le _Contrat social_ est, avec le premier _Discours_, le plus

médiocre des livres de Rousseau. Il en est, sous une forme sentencieuse,

le plus obscur et le plus chaotique. Et il en a été, dans la suite, le

plus funeste.

C'est aussi l'ouvrage qui s'insère le moins facilement dans sa

biographie, celui dont on voit le mieux qu'il aurait pu ne pas l'écrire.

Le _Contrat social_ ne s'explique pas, comme les deux _Discours_, comme

la _Julie_, comme l'_Émile_, comme les quelques autres ouvrages qui

suivront, par quelque circonstance impérieuse ou persuasive de la vie de

Jean-Jacques.

Le texte définitif du _Contrat social_ a dû être rédigé immédiatement

avant ou après l'_Émile_. Mais le _Contrat_ est un fragment d'un grand

ouvrage antérieur: les _Institutions politiques_, commencées par

Rousseau à Venise (1744). Le _Contrat_ est donc le seul ouvrage de

Rousseau (avec les _Rêveries_) qui n'ait pas été conçu et écrit sous le

coup de la passion.

Je crois simplement que Rousseau à Montmorency reprit et revit, vers

1760-1761, ses vieux cahiers de Venise, parce qu'il était très touché de

la gloire de Montesquieu (qu'il raille sans le nommer au livre II du

_Contrat_). Puis, il était encore dans sa période d'adoration pour

Genève. Ce qu'il édifie dans le _Contrat social_, c'est le gouvernement

de Genève _idéalisé_.

Idéalisé? Comment?--Genève était un gouvernement démocratique, mais

atténué.--En dehors des «habitants», c'est-à-dire les étrangers

domiciliés dans la république, et des «natifs», ou fils d'«habitants»

(deux classes qui comptaient peu) il y avait les «citoyens», fils de

bourgeois et nés dans la ville, et les «bourgeois», fils de bourgeois ou

de citoyens, mais nés à l'étranger, ou étrangers ayant acquis le droit

de bourgeoisie. Ces deux classes: les «citoyens» et les «bourgeois»,

formaient ensemble le corps électoral: environ quinze cents votants (on

n'était électeur qu'à vingt-cinq ans). Mais, seuls, les «citoyens»

pouvaient être membres du gouvernement (appelé «Petit Conseil»).

Or, lorsque Rousseau avait publié le _Discours sur l'inégalité_, il

l'avait dédié à la République de Genève, et particulièrement aux membres

du Petit Conseil. Mais ils avaient, paraît-il, reçu froidement cette

dédicace; et, tandis que tout le peuple de Genève s'échauffait pour

Jean-Jacques, eux seuls avaient montré quelque réserve. Jean-Jacques,

nous le savons, leur en avait gardé rancune; et il est donc fort

possible qu'en poussant à la démocratie toute pure son tableau idéalisé

d'une petite république, il ait voulu ennuyer un peu ces membres

privilégiés du Petit Conseil, qu'il avait inutilement traités dans sa

dédicace de «magnifiques et souverains seigneurs».

Ce n'est que par là, je crois, qu'on peut «insérer», comme je disais, le

_Contrat social_ dans la vie personnelle et intime de Jean-Jacques:

Jean-Jacques veut démocratiser Genève par rancune des sentiments trop

tièdes du gouvernement genevois à son égard.--Il n'est pas impossible.

D'autre part, il n'était pas nécessaire sans doute, mais il était assez

naturel que Rousseau, censeur des moeurs dans ses premiers livres,

précepteur d'amour dans la _Julie_, oracle de l'éducation dans

l'_Émile_, sentît le besoin d'être enfin législateur, pour achever sa

mission de bienfaiteur de l'humanité. Car tous ces emplois se

tiennent.--Lui-même avait dit dans l'_Émile_ (et l'on y peut voir une

amorce au _Contrat social_):

Comment faire pour que l'homme, dans l'état civil, reste aussi

libre que possible, ne subisse pas des volontés particulières et

arbitraires, ne subisse que des volontés générales? Il faut

substituer la loi à l'homme; armer les volontés générales d'une

force réelle, supérieure à l'action de toute volonté particulière.

Bref, c'est l'homme d'un rôle qui a écrit le _Contrat social_, et c'est

aussi l'homme froissé par les «magnifiques seigneurs» de Genève; et

c'est le Genevois, fils d'une très petite république; et c'est plus

encore le protestant. La «souveraineté du peuple» est un dogme

protestant, opposé par les pasteurs du XVIIe siècle au despotisme de

Louis XIV. Le ministre Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple

est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider

ses actes.»

Et, si c'est le protestant qui a écrit le _Contrat_, ce n'est donc point

l'apôtre de la nature; et il paraît en effet impossible de faire rentrer

ce livre dans la théorie exposée par les deux _Discours_. Car le

gouvernement «selon la nature», le gouvernement «naturel»,--de quelque

façon qu'on l'entende,--ce ne peut évidemment pas être la démocratie

absolue, tardif et artificiel produit des métaphysiques politiques, (et

qui n'a jamais été réalisée même dans les petites républiques de

l'antiquité, où il y avait les «esclaves»): le gouvernement selon «la

nature», ce serait le gouvernement le plus ressemblant à l'immémoriale

et naturelle institution de la famille; ce serait le gouvernement d'un

seul, ce serait la monarchie,--et cela de l'aveu même de Rousseau qui,

dans le _Discours sur l'inégalité_, considère comme le meilleur et le

plus heureux le régime patriarcal de la tribu.

Et maintenant voici le dessein du _Contrat social_, dégagé de toutes les

digressions qui l'obscurcissent. Je veux citer d'abord une partie des

principes posés par l'auteur, et d'où le reste est déduit:

L'homme est né libre, et partout il est dans les fers («né libre»

ne me présente aucun sens; mais passons). Comment ce changement

s'est-il fait? Je l'ignore... Qu'est-ce qui peut le rendre légitime

(«le», c'est-à-dire ce changement de l'homme né libre en homme qui

n'est plus libre, c'est-à-dire, au bout du compte, le gouvernement,

l'institution sociale)? Je crois pouvoir résoudre cette question.

Il y a, à l'origine des sociétés, un pacte, connu ou supposé. Comment

doit se formuler ce pacte? Quelles en doivent être les clauses,--et

ensuite le fonctionnement?

...La difficulté peut s'énoncer en ces termes:

Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la

force commune la personne et les biens de chaque associé, et par

laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à

lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problème

fondamental dont le contrat social donne la solution.

...Les clauses de ce contrat, bien entendues, se réduisent toutes à

une seule, savoir l'aliénation _totale_ de chaque associé avec tous

ses droits à toute la communauté; car, premièrement, chacun se

donnant tout entier, la condition est égale pour tous; et, la

condition étant égale pour tous, nul n'a intérêt de la rendre

onéreuse aux autres. (Rousseau en est sûr...) De plus, chacun, se

donnant à tous, ne se donne à personne; et, comme il n'y a pas un

associé sur lequel on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur

soi, on gagne l'équivalent de ce qu'on perd, et plus de force pour

conserver ce qu'on a.

(Oh! c'est d'une excellente logique, et c'est très bien sur le papier.)

...A l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque

contractant, cet acte d'association produit un corps moral et

collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix;

lequel reçoit de ce même acte son unité, son _moi_ commun, sa vie,

sa volonté...

Cet être collectif est appelé _État_ quand il est passif, _souverain_

quand il est actif... A l'égard des associés, ils prennent

collectivement le nom de _peuple_, et s'appellent en particulier

_citoyens_, comme participant à l'autorité souveraine, et _sujets_,

comme soumis aux lois de l'_État_.

Et voici comment le système doit fonctionner, pour que les hommes soient

aussi heureux et, paraît-il, aussi libres que possible.

Le peuple fait la loi en tant que souverain.--Le peuple obéit à la loi

en tant que sujet.--Le peuple applique la loi en tant que prince ou

magistrat, en nommant, pour l'appliquer, non pas des «représentants»,

mais des «commissaires».

C'est le gouvernement direct et continu du peuple par le peuple.

Et voici ce qui est impliqué dans ce système:

1º L'égalité absolue des citoyens.--Pour que cette égalité demeure, il

ne faut pas que le citoyen fasse partie d'un autre groupe que l'État,

qu'il subisse une hiérarchie privée. Donc, aucune société partielle,

aucune association, aucune corporation. «Autrement, on pourrait dire

qu'il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant

que d'associations.»

Quant à l'inégalité des fortunes... Le communisme est enveloppé dans

Rousseau. Il dit dans le _Contrat_ (L. 9):

L'État, à l'égard de ses membres, est maître de leurs biens par le

contrat social... Les possesseurs sont considérés comme

_dépositaires_ du bien public.

Et il avait dit dans l'_Émile_ (V):

Le souverain (c'est ici le peuple) peut légitimement s'emparer des

biens de tous, comme cela se fit à Sparte, au temps de Lycurgue.

(Et pourtant, dans la _Nouvelle Héloïse_, il écrivait à la fois le poème

et le traité du gouvernement domestique; et cela supposait à la fois

l'inégalité assez grande des fortunes et une sévère hiérarchie, et il en

résultait un groupement naturel, économique et moral, qui formait

évidemment une «société partielle», interposée entre l'individu et

l'État. Et ce groupement semblait à Rousseau utile et délicieux.)

2º Le système implique la souveraineté du peuple. Cette souveraineté va

loin.

On convient, dit Rousseau, que tout ce que chacun aliène, pour le

pacte social, de sa puissance, de ses biens, de sa liberté, c'est

seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la

communauté: _mais_ il faut convenir aussi que le souverain

(c'est-à-dire le peuple en tant que souverain) est juge de cette

importance.

Bref, c'est le peuple qui décidera ce qu'il convient de laisser de

liberté et de biens à chaque citoyen; et cela fait frémir.

(Et pourtant, dans ce même _Contrat social_, Rousseau refuse au peuple

la prévoyance et la clairvoyance, et l'appelle «une multitude _aveugle_,

qui souvent ne sait ce qu'elle veut, parce qu'elle sait rarement ce qui

lui est bon.»)

3º Troisièmement et corollairement, le système implique le droit

illimité du peuple souverain, même sur la conscience. Le peuple impose

sa loi, même en matière philosophique et théologique. Jean-Jacques

rétrograde jusqu'à Calvin. Il rétablit l'union du temporel et du

spirituel, dont la séparation avait été, selon Auguste Comte, le

chef-d'oeuvre du moyen âge.

Il y a, dit-il, une profession de foi purement civile, dont il

appartient au souverain (au peuple souverain) de fixer les

articles, non pas précisément comme dogmes de la religion, mais

comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible

d'être bon citoyen ni sujet fidèle.

Il indique les dogmes de cette religion civile: «l'existence de la

divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et

pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des

méchants, la sainteté du contrat social et des lois». Et il conclut

ainsi sur ce point:

...Sans pouvoir obliger personne à croire à ces dogmes, le peuple

peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas; il peut le

bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable

d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa

vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu

publiquement ces mêmes dogmes, SE CONDUIT COMME NE LES CROYANT PAS

(formule terriblement ambiguë et inquisitoriale), _qu'il soit puni

de mort_; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant

les lois.

Quand on se rappelle que les «dogmes» en question, outre l'existence de

Dieu et la vie future, comprennent _la sainteté du contrat social et des

lois_, on croit entendre ici les considérants des arrêts qui, trente ans

plus tard, enverront tant de gens,--parmi lesquels Malesherbes, André

Chénier et Lavoisier,--à la guillotine pour cause d'incivisme; ce qui

donne bien de la saveur à la phrase où Rousseau, tout de suite après,

condamne l'intolérance.

Remarquons en passant que ce ne sont pas les athées que les fils

politiques de Rousseau prescriraient aujourd'hui: au contraire. Ainsi

varie la folie humaine.

Donc, Rousseau décrète la mort contre l'athée relaps.

Jean-Jacques Rousseau · 第 14 / 20 段