faire de mettre les bras d'un autre au bout des siens... L'homme
vraiment libre ne veut que ce qu'il peut... Voilà ma maxime
fondamentale. Il ne s'agit que de l'appliquer à l'enfance.
Par suite:
Maintenez l'enfant dans la seule dépendance des choses... Ne lui
commandez jamais rien... Qu'il sache seulement qu'il est faible et
que vous êtes fort... Aucune leçon verbale. Aucun châtiment,
puisqu'il ne comprendrait pas, n'ayant pas encore de sens moral.
«Il ne faut jamais infliger aux enfants le châtiment comme un
châtiment, mais il doit toujours leur arriver _comme une suite
naturelle_ de leur mauvaise action.»
Le précepteur ne doit intervenir que de deux manières:
1º Pour protéger l'enfant contre lui-même quand il pourrait se blesser,
se faire mal. Alors, que le maître dise simplement «non», sans autre
explication.
2º Pour faire gagner du temps à l'enfant (qui a toute la vie à apprendre
tout seul, ce qui pourrait être long), le précepteur doit le placer
ingénieusement dans des circonstances telles, que la nécessité
l'instruise; et peut même préparer, aménager ces circonstances.
Rousseau en donne plusieurs exemples. Il machine, avec la complicité du
jardinier, tout un petit drame pour apprendre à Émile que le travail est
le fondement de la propriété.--Émile reçoit de temps en temps des
billets d'invitation pour un goûter, une partie sur l'eau, etc. Il
cherche quelqu'un qui les lui lise; on se dérobe; alors l'enfant se
décide à apprendre à lire.--Ou bien, Émile ayant le caprice de déranger
son maître à toute heure pour qu'il le conduise à la promenade, on
laisse un jour l'enfant sortir seul: mais, à peine a-t-il fait quelques
pas dans la rue du village, qu'il entend à gauche et à droite des propos
désobligeants: «Voisin, le joli monsieur! Où va-t-il ainsi tout seul? il
va se perdre.--Voisin, ne voyez-vous pas que c'est un petit libertin
qu'on a chassé de la maison de son père, etc.» C'est le gouverneur
lui-même qui a préparé cette comédie... (Que d'artifices, Seigneur! où
il ne fallait qu'une taloche!)
En dehors des interventions de ce genre, le précepteur laissera agir la
nature.--Pas de langues, pas de géographie, pas d'histoire. Pas de
livres, pas de lectures jusqu'à dix ans. Émile n'apprendra rien par
coeur, pas même les fables de La Fontaine, parce qu'il n'est pas capable
de les entendre. Mais on dirigera soigneusement, toujours sans en avoir
l'air, l'éducation de ses sens. D'excellentes pages là-dessus. On
l'amènera (car il ne s'agit pas de l'y contraindre) à vivre beaucoup en
plein air, à exercer beaucoup son corps. Comme nourriture, des légumes,
des fruits, le régime végétarien.
En somme, ne vous y trompez pas, cette éducation, où on laisse tant de
liberté à l'enfant, est des plus rudes. Il est très fâcheux pour Émile
qu'il y ait eu jadis une ville-couvent du nom de Sparte.--Les leçons de
sagesse que donnent les choses sont parfois brutales. On n'oblige point
Émile à travailler: mais, s'il casse exprès une vitre de sa chambre, on
ne la remet pas; et tant pis pour lui s'il attrape un gros rhume! La
tendresse paraît singulièrement absente de cette pédagogie. On y
voudrait un petit reste de faiblesse maternelle. Et l'on se ressouvient
que Rousseau ne connut ni sa mère, ni ses enfants.
Cet homme est plein d'imprévu! Bien qu'il n'ait nulle part formulé
expressément cette sottise: «le droit au bonheur», il est certain
pourtant que, dans tous ses livres, son objet est le bonheur des hommes.
Ici, son objet est le bonheur d'Émile. Et voilà que, chemin faisant, ce
bonheur devient simplement la moindre souffrance. L'art d'être heureux
est l'art de supporter, l'art de resserrer sa vie. C'est la patience,
la résignation, même la passivité; une sorte de stoïcisme ou plus
exactement de fakirisme que Rousseau a toujours porté en lui: admirable
philosophie de malade, de solitaire replié sur soi; mais, en tout cas,
philosophie d'homme fait, et bien triste et bien désenchantée pour un
jeune enfant.
Rousseau mène ainsi son élève jusqu'à douze ans. Arrivé là, il contemple
son oeuvre avec admiration. Émile est bien portant, vigoureux, franc,
loyal. Il a du bon sens, de la fierté, de la volonté. Rousseau le voit
ainsi parce qu'il le veut, et parce qu'il lui a plu que la «nature» fût
«bonne» chez Émile. Autrement ce beau système d'éducation eût pu tout
aussi bien donner un polisson ou un crétin.
Car enfin, ce qui réussit si bien pour Émile réussit fort mal pour
Victor et Victorine, dans _Bouvard_ et _Pécuchet_. Et pourtant les deux
bonshommes de Flaubert possèdent leur Rousseau. Même ils en font des
résumés:
Pour qu'une punition soit bonne, il faut qu'elle soit la
conséquence naturelle de la faute. L'enfant a brisé un carreau, on
n'en remettra pas: qu'il souffre du froid; si, n'ayant plus faim,
il demande d'un plat, cédez-lui: une indigestion le fera vite se
repentir. Il est paresseux, qu'il reste sans travail: l'ennui de
soi-même l'y ramènera.
Mais Victor ne souffre point du froid; son tempérament peut endurer
les excès, et la fainéantise lui convient admirablement.
Alors?...
Au livre III, de douze à quinze ans, se fait l'éducation de
l'intelligence et de la réflexion,--toujours par les choses mêmes, par
l'expérience directe, sans livres,--avec le moindre effort possible pour
l'élève.
On lui apprend notamment l'astronomie, la géographie, la physique, la
chimie: ou plutôt on s'arrange de façon que les circonstances et le
besoin les lui apprennent. On feint de s'égarer dans une promenade, pour
qu'il essaye de s'orienter; et ainsi on lui glisse l'astronomie en
douceur.--Il y a toute une histoire compliquée et vraiment grotesque, où
le gouverneur s'entend secrètement avec un joueur de gobelets pour
apprendre la physique à Émile tout en corrigeant sa vanité. Ainsi, par
grand respect de la nature, on lui enseigne les choses sans les lui
enseigner tout en les lui enseignant par de subtils détours.
On met aux mains d'Émile _Robinson Crusoë_, et on lui fait réaliser ce
roman autant qu'il se peut. On lui persuade (fort bon, cela) d'apprendre
un métier manuel,--un métier honnête, bien entendu,--«non celui de
brodeur, par conséquent, ou de doreur, ou de tailleur, ou de musicien,
ou de comédien, ou de faiseur de livres»,--mais celui de menuisier.
Nous voilà au Livre IV, où Émile fait l'éducation de sa sensibilité, et
où son précepteur le forme aux sentiments sympathiques et sociaux.
Émile a quinze ans; âge dangereux. (Rousseau, insiste beaucoup sur
cette période délicate de la vie d'Émile. Peut-être y a-t-il là un
ressouvenir de sa propre adolescence.) Émile est encore ignorant. Il
faut prolonger cette ignorance. Mais si c'est impossible?... Rousseau
hésite... Puis il se reprend, et se fait fort de maintenir l'innocence
d'Émile jusqu'à vingt ans.
Par quels moyens? Rousseau songe un moment à montrer à Émile un hôpital
d'«avariés»... Mais le mieux, pour garder Émile pur (et ce souci est
beau, et il n'y a pas de quoi sourire), c'est encore d'éluder sa
sensualité par sa sensibilité, et de faire dériver celle-ci vers les
sentiments affectueux: reconnaissance, amitié, pitié, amour du peuple,
amour de l'humanité. Ici se placent des propos éloquents et généreux:
C'est le peuple qui compose le genre humain; ce qui n'est pas
peuple est si peu de chose que ce n'est pas la peine de le
compter... Fût-il plus malheureux que le pauvre même, le riche
n'est point à plaindre, parce que ses maux sont tous son ouvrage,
et qu'il ne tient qu'à lui d'être heureux. Mais la peine du
misérable lui vient des choses, de la rigueur du sort qui
s'appesantit sur lui. Il n'y a point d'habitude qui lui puisse ôter
le sentiment physique de la fatigue, de l'épuisement, de la faim;
le bon esprit ni la sagesse ne servent de rien pour l'exempter des
maux de son état... Respectez votre espèce; songez qu'elle est
composée essentiellement de la collection des peuples; que, quand
tous les rois et tous les philosophes en seraient ôtés, il n'y
paraîtrait guère, et que les choses n'en iraient pas plus mal. En
un mot, apprenez à votre élève à aimer tous les hommes, et même
ceux qui les déprisent; faites en sorte qu'il ne se place dans
aucune classe, mais qu'il se retrouve dans toutes; parlez-lui du
genre humain avec attendrissement, avec pitié même, mais jamais
avec mépris. Homme, ne déshonore point l'homme.
Cependant, le moment est venu de faire connaître les hommes à Émile:
d'abord par l'histoire, et surtout par Plutarque.
Et le moment est venu aussi de lui faire connaître Dieu. C'est ici que
son gouverneur lui rapporte la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_.
Ici, le gouverneur _enseigne_ enfin, il n'y a pas à dire... Jamais
Émile, livré à la seule nature, n'aurait trouvé de lui-même une si belle
démonstration d'un Dieu personnel, de l'immortalité de l'âme et de la
vie future. Alors, pourquoi ne lui avoir pas enseigné cela plutôt? cela,
et quelques autres choses bonnes à connaître? Que de temps de gagné!
Rousseau répond:
A quinze ans, Émile ne savait point s'il avait une âme, et
peut-être à dix-huit ans n'est-il pas encore temps qu'il
l'apprenne. En tout cas, si on lui avait dit ces choses-là plus
tôt, il ne les aurait pas comprises.
Qui sait? Il en aurait compris ce qu'il aurait pu. Le même Rousseau
écrit au livre II des _Confessions_:
Quand j'ai dit qu'il ne fallait point parler aux enfants de
religion si l'on voulait qu'un jour ils en eussent, et qu'ils
étaient incapables de connaître Dieu, même à notre manière, j'ai
tiré mon sentiment de mes observations, non de ma propre
expérience; je savais qu'elle ne concluait rien pour les autres.
Trouvez des Jean-Jacques à six ans, et parlez-leur de Dieu à sept,
je vous réponds que vous ne courez aucun risque.
Oui, nous savons que Jean-Jacques était un enfant de génie. Mais Émile,
ce cher Émile, est-il donc un petit idiot?
Mais laissons la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, que je
traiterai à part, et continuons de suivre Émile dans son développement.
Émile est de plus en plus tourmenté par la crise de la dix-huitième
année. Comment «étendre chez lui, jusqu'à vingt ans, l'ignorance des
désirs et la pureté des sens»?
«Couchez dans sa chambre; qu'il ne se mette au lit qu'accablé de
sommeil, et qu'il en sorte à l'instant qu'il s'éveille.» Puis, il faut
l'emmener hors des villes, l'exercer à des travaux pénibles, l'envoyer à
la chasse, et lui parler éloquemment.
«Lui parler éloquemment?» Cela rappelle Bouvard et Pécuchet s'évertuant
à moraliser Victor: «Fénelon recommande de temps à autre une
«conversation innocente». Impossible d'en imaginer une seule... Bouvard
et Pécuchet firent lire à leurs élèves des historiettes tendant à
inspirer l'amour de la vertu. Elles assommèrent Victor...»
Etc.--Peut-être bien qu'en ces matières et dans la plupart des cas rien
ne vaut ni ne remplace le commandement catégorique d'une foi
religieuse. Mais c'est ce que la «nature» ne fournit pas: au contraire.
Reprenons. Si Émile continue d'être tourmenté, il n'y a plus qu'une
ressource: son gouverneur partira avec lui, à la recherche d'une
compagne, et fera durer la recherche.
De même qu'on avait combiné d'avance de petits drames pour apprendre à
Émile enfant ce que c'est que la propriété, ou pour lui ôter l'envie de
sortir sans son gouverneur, ou pour lui enseigner à la fois la physique
et la modestie,--ainsi le mariage de l'heureux jeune homme sera l'effet
d'une machination longuement préparée par son maître.
Voici. Le gouverneur connaît depuis longtemps la jeune fille qui
convient à son élève et qu'il lui destine; il connaît ses parents, il
sait où elle demeure. Mais il la décrit d'abord à Émile comme un objet
imaginaire, dont la pensée combattra l'impression des objets réels. Il
dit négligemment: «Pour lui donner un nom, mettons qu'elle s'appelle
Sophie». Et il part avec son élève à la recherche de la jeune personne
qui ressemblera le mieux à cette Sophie de ses rêves.
Émile et son précepteur vont donc à Paris. Émile voit le monde, la
société. Élevé comme il l'a été, la société et le monde n'ont plus de
danger pour lui. Il les voit comme ils sont, méprisables et ridicules.
Il est de plus en plus sensible à la vie simple et rurale. Et nous
rencontrons ici le «couplet» de la «maison blanche avec des contrevents
verts» et l'apostrophe à Paris:
Adieu donc, Paris, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de
boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur ni les hommes à la
vertu. Adieu, Paris. Nous cherchons l'amour, le bonheur,
l'innocence; nous ne serons jamais assez loin de toi!
Et, n'ayant pas trouvé à Paris même la plus faible représentation de la
Sophie idéale, ils s'en vont la chercher à la campagne.
Et maintenant, en attendant qu'Émile la rejoigne, transportons-nous
auprès de la vraie Sophie, chez ses bons parents, dans sa jolie maison
rustique.
Rousseau nous dit quelle a été l'éducation de cette jeune personne et
quelle doit être l'éducation des filles. C'est l'éducation la plus
strictement traditionnelle, la plus différente qu'il se puisse de
l'éducation d'Émile.
La «nature» nous signifie assez qu'elle n'est pas «féministe». Rousseau
ne l'est pas non plus; il ne l'est pas du tout, pas même un peu.--Et
l'on peut s'étonner que sa turlutaine d'égalité ne lui ait pas soufflé
l'idée d'égaliser les deux sexes. Il semblait que pas une chimère ne dût
manquer à sa collection. Il a pourtant «raté» celle-là. Rousseau n'est
pas féministe. Il est même anti-féministe. C'est sans doute parce qu'il
a beaucoup aimé les femmes. Il pense ou sent, sur ce point, comme
Michelet, comme Sainte-Beuve, comme tous ceux qui, très touchés du
féminin, auraient voulu, non pas atténuer, mais au contraire entretenir
et même accentuer les différences entre les deux sexes.
Rousseau pousse si loin ce sentiment (déjà exprimé dans la _Lettre sur
les spectacles_ et ailleurs) qu'il ne retient pour les filles absolument
aucun des procédés qu'il applique à l'éducation des garçons; comme si
les deux sexes n'avaient intellectuellement rien de commun, et comme si
rien de ce qui convient à l'un ne pouvait convenir à l'autre.
Tandis que le gouverneur d'Émile lui accordait toute la liberté possible
et voulait qu'il ne fût jamais puni que par les choses, et tandis qu'il
excitait son élève à penser par lui-même et à se mettre au-dessus du
jugement des hommes,--deux Muses sévères, la Contrainte, et le Respect
de l'Opinion, président à l'éducation des filles:
Les filles doivent être gênées de bonne heure... La dépendance est
un état naturel aux femmes, les filles se sentent faites pour
obéir... (On peut les punir, elles.)--...Il résulte de cette
contrainte habituelle une docilité dont les femmes ont besoin toute
leur vie, puisqu'elles ne cessent jamais d'être assujetties ou à un
homme, ou aux jugements des hommes, et qu'il ne leur est jamais
permis de se mettre au-dessus de ces jugements.--Il n'importe pas
seulement que la femme soit fidèle, mais qu'elle soit jugée telle
par son mari, par ses proches, par tout le monde... L'apparence
même est au nombre des devoirs des femmes... La femme, en faisant
bien, ne fait que la moitié de sa tâche, et ce qu'on pense d'elle
ne lui importe pas moins que ce qu'elle est en effet... Toute
l'éducation des femmes est relative aux hommes.
Pour le surplus, la femme doit plaire. Elle doit soigner sa toilette,
pratiquer les arts d'agrément...--Pour la religion:--«Toute fille doit
avoir la religion de sa mère, toute femme celle de son mari.»--«Puisque
_l'autorité doit régler la religion des femmes_, il ne s'agit pas tant
de leur expliquer les raisons qu'on a de croire, que de leur exposer
nettement ce qu'on croit.»--Pour la culture de leur esprit:--Pas de
livres abstraits, pas de sciences... «Leurs études doivent se rapporter
toutes à la pratique... Toutes leurs réflexions, en ce qui ne tient pas
immédiatement à leurs devoirs, doivent tendre à l'étude des hommes ou
aux connaissances agréables qui n'ont que le goût pour objet.» etc.
Rousseau, dans ce livre V, parle souvent comme un Chrysale supérieur.
C'est là encore un réveil de son âme traditionnelle et ancestrale, comme
dans la troisième partie de la _Julie_. Mais je crois aussi qu'il le
fait un peu exprès pour ennuyer ses belles amies. Oh! que ses belles
amies l'agacent par ressouvenir! Oh! qu'il en a assez de ces femmes
émancipées, de ces femmes philosophes et athées et qui croient avoir
l'esprit libre! Il raille, dans une page fort belle, ce type prétendu
distingué et respectable de la femme qui manque à la pudeur et au devoir
féminin, mais qui a, dit-on, les vertus d'un honnête homme. Il ne croit
pas à ces vertus: «Le grand frein de leur sexe ôté, dit Rousseau, que
reste-t-il qui les retienne? et de quel honneur peuvent-elles faire cas,
après avoir renoncé à celui qui leur est propre?» Et tant pis pour
madame d'Épinay, et pour madame d'Houdetot, et même pour madame de
Luxembourg!
Mais venons à Sophie elle-même.
Son portrait est long, mais agréable. En voici un petit extrait:
...Sophie n'est pas belle, mais auprès d'elles les hommes oublient
les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes
d'elles-mêmes. A peine est-elle jolie au premier aspect; mais plus
on la voit, et plus elle s'embellit; elle gagne où d'autres
perdent; et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus... Sans éblouir
elle intéresse, elle charme, et l'on ne saurait dire pourquoi...
Sophie aime la parure et s'y connaît... mais elle hait les riches
habillements... Sophie a des talents naturels... Sophie est
extrêmement propre. Cependant cette propreté ne dégénère pas en
vaine affectation ni en mollesse... Jamais il n'entra dans son
appartement que de l'eau simple; elle ne connaît d'autres parfums
que celui des fleurs; et jamais son mari n'en respirera de plus
doux que son haleine. Enfin l'attention qu'elle donne à l'extérieur
ne lui fait pas oublier qu'elle doit sa vie et son temps à des
soins plus nobles; elle ignore ou dédaigne cette excessive propreté
du corps qui souille l'âme; Sophie est bien plus que propre: elle
est pure.
Délicieux en somme, avec ses lenteurs, tout ce portrait physique et
moral de Sophie. Je le résume ainsi: un ensemble de qualités _moyennes_
d'où se dégage un charme _supérieur_... Je ne vois Sophie qu'avec des
jupes rayées de rose, et beaucoup, beaucoup de linge frais, et des yeux
facilement humides.
Sa mère était pauvre, mais «de condition». Son père était riche; il est
à demi ruiné: mais il possède encore la jolie maison aux contrevents
verts, un beau jardin, des prés, des champs. Tous deux sont bons et
respectables. Sophie est élevée selon les principes exposés ci-dessus.
On la gronde et on la punit parfaitement, puisqu'elle n'est qu'une
fille. Son père lui tient les discours les plus tendres et les plus
sensés du monde. Il y a là tout un tableau d'intérieur charmant et
cordial, un joli coin de roman bourgeois,--et qui était neuf alors.
Quelques indélicatesses de touche viennent le gâter un peu. Sophie
languit. Elle est malade d'être fille. L'auteur nous parle trop des
«sens» et des «désirs» de Sophie, et même de son «tempérament
combustible». Et nous savons bien que les jeunes filles peuvent avoir
des sens et des désirs, mais nous aimons à les supposer comme engourdis,
et il ne nous est pas très agréable qu'on nous en parle sans détour.
On s'inquiète, on interroge Sophie, et elle laisse échapper son secret.
On lui a donné à lire le roman de Fénelon, et elle aime Télémaque! Et
c'est cela qui la consume.
Or voici que Télémaque et Mentor, c'est-à-dire Émile et son gouverneur,
surpris et mouillés par un orage, viennent demander l'hospitalité aux
parents de Sophie. Tout cela a été combiné entre le gouverneur et le
père. Les voyageurs séchés, on se met à table. On cause; le père de
Sophie est amené à raconter ses malheurs, et les consolations qu'il a
trouvées dans son épouse:
Émile, ému, attendri, cesse de manger pour écouter. Enfin, à
l'endroit où le plus honnête des hommes s'étend avec plus de
plaisir sur l'attachement de la plus digne des femmes, le jeune
voyageur, hors de lui, serre une main du mari qu'il a saisie, et de
l'autre prend aussi la main de la femme, sur laquelle il se penche
avec transport en l'arrosant de ses pleurs...
(Tableau à la Diderot et à la Greuze. Vous connaissez, et nous avons
défini, à propos de la _Nouvelle Héloïse_, ce genre de sensibilité.)
...Sophie, le voyant pleurer, est prête de mêler ses larmes aux
siennes... La mère voit sa contrainte, et l'en délivre en
l'envoyant faire une commission.
Ici, écoutez bien, nous approchons d'un coup de théâtre:
Une minute après, la jeune fille rentre, mais si mal remise que son
désordre est visible à tous les yeux. La mère lui dit avec
douceur:--Sophie, remettez-vous... A ce nom de Sophie (vous vous
rappelez que c'est ainsi qu'il nommait sa chimère), à ce nom de
Sophie, vous eussiez vu tressaillir Émile. Frappé d'un nom si cher,
il se réveille en sursaut, et jette un regard avide sur celle qui
le porte, etc.
Vous pensez peut-être qu'arrivé là, le gouverneur du jeune homme va le
laisser enfin tranquille. Oh! que non pas! Le gouverneur juge à propos,
vu la «combustibilité» de leur tempérament, qu'Émile s'installe à deux
lieues de Sophie, et qu'ils ne se voient que deux ou trois fois par
semaine. Puis, un jour, il tient à Émile un discours, fort beau en
vérité, admirable même et du plus pur stoïcisme, où il l'exhorte à
quitter Sophie pendant deux ans, afin d'assurer par une épreuve leur
futur bonheur. Et il persuade Émile, et Émile persuade Sophie, parmi des
«torrents de pleurs».
Émile voyage donc «pour étudier les gouvernements et les moeurs». Il
rapporte de ses voyages un résumé du _Contrat social_--et cette pensée,
entre autres, qui est peut-être vraie, mais qui semble peu démontrable:
«La France serait bien plus puissante, si Paris était anéanti».
Et l'on marie enfin Émile et Sophie. Et vous croyez que, cette fois, le
rôle du précepteur est terminé, et que c'est aux jeunes gens de
«gouverner» eux-mêmes leur bonheur conjugal? Non; et l'oeil de
l'inlassable précepteur est encore dans leur alcôve. L'impudeur
naturelle de Jean-Jacques abonde d'autant plus en conseils aux jeunes
mariés, qu'il n'a pas été marié, lui; que son initiation par madame de
Warens fut passive et cynique, et qu'il n'a pas eu à initier Thérèse, et
que, de par sa vie privée, il ne paraît guère mieux qualifié pour
l'éducation des époux que pour l'éducation des enfants. Mais passons! Ou
plutôt disons que, là encore, il rêve sa vie, qu'il se donne le
spectacle de ce qu'il n'a pu faire, et qu'il s'étend peut-être sur les
jeunes amours d'Émile et de Sophie par un sentiment amer de regret et de
revanche.
Donc, il les prend à part pour leur recommander d'être toujours amants,
même dans le mariage. «Obtiens tout de l'amour, dit-il à Émile, sans
rien exiger du devoir, et que les moindres faveurs ne soient jamais pour
vous des droits, mais des grâces.» Et il précise, et il insiste; et
Émile se récrie, et Sophie honteuse tient son éventail sur ses yeux. Et,
quelques jours après, comprenant, à la figure d'Émile, que ses conseils
ont été pris trop à la lettre par Sophie, et comprenant aussi que la
délicate Sophie veut ménager son époux, il lui fait entendre que le
chaste Émile a des réserves, et vingt autres indécences en style
noble... De sorte que l'infortuné garçon,--que Rousseau a voulu si
libre, si indépendant des hommes, jamais puni, jamais réprimandé,--a
finalement son gouverneur pour belle-mère; et quelle belle mère!--et
qu'on ne sait quand il pourra s'en dépêtrer, et qu'il sera sans doute
élève toute sa vie.
(Mais, avec cela, je ne dois pas omettre que le discours du gouverneur
contient d'excellents conseils pour le temps où les époux seront calmés,
et que cela ressemble à certains chapitres de Michelet, et que Michelet,
dans l'_Amour_, a emprunté beaucoup, beaucoup, au livre V de l'_Émile_.
Michelet me paraît d'ailleurs, malgré la différence des génies, le plus
fidèle continuateur de Rousseau au XIXe siècle.)