Bref, ils ressemblent à leur père Jean-Jacques. Jean-Jacques aime, comme

eux, et pour eux comme pour lui-même, les situations bizarres...

D'abord, parce qu'il en a l'habitude, ayant été souvent amoureux toléré

de femmes qui avaient des amants; puis, parce que nous l'avons toujours

vu étrangement exempt de jalousie charnelle (et j'ai essayé de dire

pourquoi); enfin, parce que ces situations anormales et compliquées

donnent lieu à des sentiments rares, qui par là lui semblent sublimes.

Et c'est ainsi qu'il a conduit ses personnages dans une impasse...

Arrivé à ce point, il ne sait décidément plus que faire d'eux. Les faire

faillir? Mais alors à quoi bon tout le sublime qui est avant?--Les

laisser vieillir, s'apaiser, se détendre? Fi!--«La situation ne comporte

pas de dénouement logique» (Faguet).

Julie donc se jette à l'eau pour sauver son petit garçon. Elle y gagne

un mal que l'auteur ne spécifie pas, et qui est apparemment une

pleurésie. Sur son lit de malade elle s'attendrit, devant son mari, sur

son premier amour; elle débite d'avance l'essentiel de la _Profession de

foi du Vicaire Savoyard_, et elle meurt.

Voilà, je crois bien, comment cette histoire s'est formée et développée

dans l'imagination de Jean-Jacques, s'est pour ainsi dire nourrie de

Jean-Jacques lui-même, presque au jour le jour, et sans un plan bien

arrêté d'avance. Je ne sais pas si j'ai su vous le faire voir.

Je n'ai considéré que l'action même du roman,--«l'histoire». Elle serait

intéressante sans les déclamations, qui nous semblent aujourd'hui bien

surannées, du premier volume. L'action est simple; les situations et les

faits y sont produits par les sentiments.--Wolmar paraît bien n'avoir

jamais pu exister: mais Claire est assez vivante; Saint-Preux est un des

premiers types du héros romantique, faible, inquiet, plein de désirs et

d'impuissance; et Julie, sermonneuse, mais charmante, offre l'exemple,

assez rare dans les romans, d'un personnage qui évolue, puisque c'est

une jeune fille passionnée et déraisonnable, lentement transformée par

sa fonction d'épouse et de mère. Tout cela, on l'a dit bien souvent. Si

la _Nouvelle Héloïse_ se réduisait à l'histoire passionnelle de Julie,

de Saint-Preux, de Wolmar et de Claire, la _Nouvelle Héloïse_ aurait

quatre cents pages, et serait un livre plus parfait, et d'aspect plus

classique en dépit d'une composition peu serrée.

Mais la _Nouvelle Héloïse_ a douze cents pages; la _Nouvelle Héloïse_

est un énorme livre, éloquent et désordonné, où l'auteur a déversé tout

ce qui lui est venu. Outre «l'histoire» elle-même, il y a les discours,

descriptions et digressions de toute sorte: le voyage de Saint-Preux

dans les montagnes du Valais; l'épisode du mariage de Fanchon; la

dissertation sur la musique française et la musique italienne; la

discussion sur le duel; les lettres de Saint-Preux sur les moeurs

parisiennes; la discussion sur le suicide; la description de la vie

qu'on mène chez Wolmar, qui est un véritable traité d'économie

domestique (en cent vingt pages et deux parties); la discussion sur

l'art des jardins; la description de vendanges; les considérations sur

l'éducation des enfants, sur le caractère des Genevois, sur la prière,

sur la liberté; la profession de foi spiritualiste de Julie à son lit de

mort, etc., etc.. (je ne retiens ici que les faits réellement extérieurs

à l'action elle-même)--et enfin le récit des _Amours de mylord Édouard_,

où l'on voit une fille galante refuser d'épouser son amant et se

racheter par le sacrifice, ce qui est donc encore une histoire de

relèvement,--et comme un premier crayon de toutes les «dames aux

camélias» qu'on a vues depuis.

Tout cela éloquent, harmonieux, et tout cela sincère et presque ingénu;

et dans tout cela bien des choses que nous remarquons à peine, à moins

d'être avertis, mais qui étaient neuves alors: un roman qui n'est pas

parisien; l'amour, le mariage, l'adultère pris au sérieux; un roman

plein de pensées (les personnages y étant tous des raisonneurs) et plein

de paysages (les personnages vivant dans la plus belle nature) et plein

de lyrisme (les personnages, et surtout l'amant, qui est le plus souvent

passif, s'y complaisant à des effusions sur les thèmes de l'absence, du

désir, du regret, du souvenir, de la nature indifférente ou

consolatrice, etc.).

Et c'est pourquoi,--quelque tendresse qu'on ait pour la _Princesse de

Clèves_ ou _Manon Lescaut_,--il faut bien dire que, tout de même, la

_Nouvelle Héloïse_ est d'un autre ordre et qu'elle renouvelle le roman,

tant elle le hausse, l'élargit et le diversifie.

Nous ne pouvons plus bien concevoir l'effet que produisit la _Julie_.

Comparez-la seulement aux _Égarements du coeur et de l'esprit_, ou même

à _Marianne_. La littérature du temps était, avouons-le, un peu

desséchée. Le vagabond, le rêveur, le solitaire Rousseau y rouvrit de

larges sources neuves.

De la _Julie_ se répandirent dans toute la société d'alors le goût de la

nature, de la vie campagnarde (ce qui est fort bien), le culte de la

sensibilité (ce qui ne serait pas mal), mais de la sensibilité se

croyant une vertu (ce qui est dangereux). On fut plus touché, j'en ai

peur, des sophismes du premier volume et des paradoxes psychologiques du

troisième que de la morale excellente et traditionnelle qui se

rencontrait dans le tome du milieu. Et il arriva bientôt que les formes

du roman auparavant en faveur, le roman naïvement romanesque et le roman

franchement libertin (qui du moins étaient faciles à distinguer)

cédèrent le pas au roman à la fois sérieux et menteur. Et ainsi, au

cours des âges suivants, tous les romans où sont affirmés la fatalité et

le droit de la passion, tous les romans de mésalliances sociales ou

morales, tous ceux où l'amour triomphe, souvent contre la raison, des

préjugés ou des convenances de classes, et ceux où le vice parle le

langage de la vertu, et ceux où abondent les courtisanes touchantes, et

ceux où les personnages se font une morale particulière, supérieure à la

morale commune, prennent le sentiment pour la conscience et commettent

des actions douteuses avec des discours et des gestes avantageux, tous

ces romans où règne ce que j'appellerai «l'illusion sur la moralité des

actes», les _Indiana_, les _Lélia_, les _Jacques_ et leurs innombrables

petits... on peut dire que, directement ou non,--et sans que peut-être

ce soit «la faute à Rousseau»,--ils découlent de la _Nouvelle Héloïse_,

mère gigogne des sophismes romantiques et des rêves orgueilleux.

Mais, pour ne point finir sur ces mots trop maussades, pour vous faire

sentir au bout d'un siècle et demi quel accent nouveau apportait la

_Julie_, je veux vous lire un de ces morceaux que j'appelais «lyriques»,

une page qui semble un thème tout prêt pour les vers de quelque poète

de 1830,--qui d'ailleurs n'auraient pas valu cette prose. (C'est, dans

la sixième partie, une lettre de Saint-Preux à madame de Wolmar, dans un

moment où il est amoureux à la fois de Julie et de Claire):

Femmes! femmes! objets chers et funestes, que la nature orna pour

notre supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez

quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont également

nuisibles, et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément!

Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimère inconcevable,

abîme de douleurs et de voluptés! beauté, plus terrible aux mortels

que l'élément où l'on t'a fait naître, malheureux qui se livre à

son charme trompeur! C'est lui qui produit les tempêtes qui

tourmentent le genre humain. Ô Julie! ô Claire! que vous me vendez

cher cette amitié cruelle dont vous osez vous vanter à moi! J'ai

vécu, dans l'orage, et c'est toujours vous qui l'avez excité. Mais

quelles agitations diverses vous avez fait éprouver à mon coeur!

Celles du lac de Genève ne ressemblent pas plus aux flots du vaste

océan. L'un n'a que des ondes vives et courtes dont le perpétuel

tranchant agite, émeut, submerge quelquefois, sans jamais former de

long cours. Mais sur la mer, tranquille en apparence, on se sent

élevé, porté doucement et loin par un flot lent et presque

insensible; on croit ne pas sortir de la place, et l'on arrive au

bout du monde.

SEPTIÈME CONFÉRENCE

ÉMILE.

Nous avons vu que, en 1758 probablement, Rousseau, ayant terminé la

_Nouvelle Héloïse_, se mit à écrire _Émile ou de l'Éducation_.

Qu'il l'ait écrit, on peut penser que cela était à peu près inévitable.

On s'occupait de plus en plus, depuis une soixantaine d'années, des

choses de l'éducation. Pour ne citer que les principaux livres écrits

sur ce sujet, il y avait eu l'_Éducation des filles_ de Fénelon;

_Télémaque_ (1699); le _Traité des Études_ du bon Rollin; les _Pensées

sur l'éducation_, de Locke (traduction française, 1728); les _Avis d'une

mère à son fils et les Avis d'une mère à sa fille_ de madame de Lambert

(1734). Les mères philosophes, comme madame d'Épinay et madame de

Chenonceaux, consultaient continuellement Jean-Jacques sur ces

questions.

Dans les _Mémoires_ de madame d'Épinay, il y a un chapitre amusant où

cette dame visite, avec Duclos, le précepteur de son fils, le doux et

paresseux M. Linant, et où l'on voit, par les propos de Duclos, que les

plus raisonnables «hardiesses» de l'_Émile_ étaient, comme on dit, «dans

l'air».

--Monsieur, dit Duclos au précepteur, peu de latin, très peu de

latin; point de grec, surtout... De quoi cela l'avancerait-il,

votre grec?... Il ne s'agit pas ici d'en faire un Anglais, un

Romain, un Égyptien, un Grec, un Spartiate,... mais un homme _à peu

près bon à tout_.--Mais, monsieur, objecte le pauvre Linant, ce

n'est pas là une éducation ordinaire... Il faut réformer et

refondre, pour ainsi dire, un caractère...--Qui diable vous parle

de cela? reprend Duclos... Gardez-vous-en bien, il ne faut pas

vouloir changer le caractère d'un enfant; sans compter qu'on n'y

réussit jamais, le plus grand succès qu'on puisse s'en promettre,

c'est d'en faire un hypocrite... Non, monsieur, non; il faut tirer

tout le parti possible du caractère que la nature lui a donné;

voilà tout ce qu'on vous demande, etc.

Une autre fois, dans le temps que Rousseau habite l'Ermitage, madame

d'Épinay a avec lui un entretien où nous voyons déjà poindre l'idée de

l'_Émile_ (_Mémoires de madame d'Épinay_, tome III, lettre à Grimm.)

Joignez à cela, dans la _Nouvelle Héloïse_ (Partie V, lettre 3), à

propos des enfants de Julie, une quarantaine de pages, qui sont presque

une première version du premier volume de l'_Émile_ mise dans la bouche

de monsieur et de madame de Wolmar,--version moins systématique et plus

vraie. On y trouve déjà, toutefois, des axiomes tels que ceux-ci:

Tous les caractères sont bons et sains en eux-mêmes, selon M. de

Wolmar. Il n'y a point, dit-il, d'erreur dans la nature; tous les

vices qu'on impute au naturel sont l'effet des mauvaises formes

qu'il a reçues. Il n'y a point de scélérat dont les penchants mieux

dirigés n'eussent produit de grandes vertus, etc.

Rousseau lui-même avait été précepteur (chez M. de Mably, à Lyon,

pendant une année environ). Il aimait enseigner. Depuis que la gloire

lui était venue, il était, aux yeux de tous les agités, le professeur

public de vertu, le réformateur de la société. Or la société peut être

réformée surtout par l'éducation. Rousseau devait donc faire son traité

de l'éducation; il n'y pouvait guère échapper. Et il devait

nécessairement concevoir l'éducation comme l'art de respecter chez

l'enfant la nature, de la laisser se développer à l'aise, en se

contentant de la défendre contre la pernicieuse influence des

conventions sociales. Il y était obligé par ses premiers livres.

Et il y était obligé aussi par sa propre expérience. Lui-même s'était

développé tout seul, non pas, il est vrai, tout à fait en dehors de la

société, mais un peu en marge et, dans tous les cas, en dehors de la

famille et en dehors du collège. Il n'avait reçu l'enseignement ni des

parents, ni des maîtres, sauf pendant les deux années passées chez le

pasteur Lambercier, et d'ailleurs en jeux et en promenades beaucoup

plus qu'en leçons. Depuis l'âge de dix ans, il n'avait lu que ce qui lui

plaisait. Il n'avait reçu de leçons que des choses. Ses propres sottises

l'avaient formé, lui avaient appris la morale et la vie. Et de cette

éducation sans famille, ni collège, ni précepteur, était sortie cette

merveille de sagesse, de vertu, de sensibilité: lui, Jean-Jacques. C'est

donc cette éducation-là qu'il donnera à son disciple imaginaire; mais,

ces leçons des choses que Rousseau enfant et adolescent a reçues du

hasard, c'est lui-même qui les ménagera méthodiquement à son élève. On

verra, pour ainsi dire, Jean-Jacques à cinquante ans précepteur de

Jean-Jacques à dix ans, à quinze ans, à vingt ans; et ce sera très beau;

et tout portera; et Jean-Jacques aura l'infini plaisir, là encore,

d'être toujours en scène, et à tous les âges, et de ne jamais sortir de

lui-même.

Entrons maintenant dans l'analyse de l'_Émile_.

(Je ne dois pas omettre que vers la trentième page du livre I,

Jean-Jacques a le courage de faire allusion à ses propres enfants.)

Celui, dit-il, qui ne peut remplir les devoirs de père, n'a point

le droit de le devenir. (Il avait écrit le contraire, en 1751, dans

sa lettre à madame de Francueil.) Il n'y a ni pauvreté, ni travaux,

ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de

les élever lui-même. Lecteur, vous pouvez m'en croire. Je prédis à

quiconque a des entrailles et néglige de si saints devoirs, qu'il

versera longtemps sur sa faute des larmes amères, et _n'en sera

jamais consolé_.

Et là-dessus on peut également dire, selon qu'on lui est ennemi ou

indulgent, que c'est grande impudence à lui d'écrire un traité de

l'éducation après avoir abandonné ses cinq enfants,--ou qu'il l'écrit

dans une pensée d'expiation.

Commençons.--L'objet de l'éducation est de former non un citoyen, ni

l'homme de telle ou telle profession,--mais un homme. (Je ne sais pas

s'il ne serait pas plus simple et plus sûr de former d'abord l'homme

d'un pays, d'une religion, d'une profession, et si «l'homme» tout court

ne viendrait pas par surcroît: mais passons.)

Dans l'ordre naturel, dit Rousseau, les hommes étant tous égaux,

leur vocation commune est l'état d'homme; et quiconque est bien

élevé pour celui-là ne peut mal remplir ceux qui s'y rapportent...

Vivre est le métier que je veux apprendre à mon élève. En sortant

de mes mains, il ne sera, j'en conviens, ni magistrat, ni soldat,

ni prêtre; il sera premièrement homme: tout ce qu'un homme doit

être, il saura l'être au besoin aussi bien que qui que ce soit; et

la fortune aura beau le faire changer de place, il sera toujours à

la sienne... Celui d'entre nous qui sait le mieux supporter les

biens et les maux de cette vie est à mon gré le mieux élevé, d'où

il suit que la véritable éducation consiste moins en préceptes

qu'en exercices.

Mais cet objet de l'éducation, comment le réaliser?

Dans l'article: _Économie politique_ écrit pour l'Encyclopédie (en 1745,

je crois), Rousseau pensait que l'objet de l'éducation est de former

des citoyens, et il réclamait l'éducation en commun, et l'éducation par

l'État. Mais il paraît qu'il a réfléchi. Dans une société corrompue,

l'éducation publique ne peut être que corruptrice. Rousseau décrira donc

l'éducation d'un seul enfant par un seul maître. Chose assez vaine, et

d'où il n'y aura pas grandes conclusions à tirer,--l'auteur, d'une part,

imaginant un cas exceptionnel, et l'éducation, d'autre part, devant

évidemment être applicable à des ensembles d'individus nombreux, réels

et divers.--Ici, encore, passons, et voyons l'éducation idéale selon

Rousseau.

Il y faut d'abord certaines conditions: 1º pour l'élève; 2º pour le

maître.

L'élève que Rousseau choisit, Émile, est né sous un climat tempéré. Il

est vigoureux et sain; riche («parce que nous serons sûrs au moins

d'avoir fait un homme de plus, au lieu qu'un pauvre peut toujours

devenir homme de lui-même»); noble (parce qu'Émile n'aura pas le préjugé

de la naissance et que ce sera toujours «une victime arrachée à ce

préjugé»); orphelin (Émile a encore son père et sa mère; mais il est

orphelin en ce sens que ses parents remettent tous leurs droits aux

mains de son précepteur).

Sa mère doit le nourrir elle-même. Si sa santé ne le lui permet

absolument pas, Rousseau donne ses conseils sur le choix de la nourrice,

sur son alimentation, etc. Pas d'emmaillotement; beaucoup d'eau froide.

L'enfant doit habiter la campagne: «Les hommes ne sont pas faits pour

être entassés en fourmilières, mais épars sur la terre qu'ils doivent

cultiver... Les villes sont les gouffres de l'espèce humaine.»

«Pour qu'un enfant pût être bien élevé, a dit Jean-Jacques dans le

passage des _Mémoires_ de madame d'Épinay que je rappelais tout à

l'heure, il _faudrait commencer par refondre la société_.» Or, on ne le

peut pas. Donc, pour empêcher que la société ne corrompe en lui la

nature, il n'y a qu'un moyen: c'est de l'isoler de la société,--et même

de ses parents, nécessairement imbus de préjugés sociaux,--et de le

confier totalement à un précepteur, avec qui il devra passer sa vie.

Ceci nous amène aux conditions requises pour le précepteur ou

«gouverneur».

Un gouverneur! s'écrie Rousseau. Oh! quelle âme sublime!... En

vérité, pour faire un homme, il faut être père ou _plus qu'homme_

soi-même.

Le gouverneur doit être jeune, pour devenir, à l'occasion «le compagnon

de son élève». _Il ne sera pas appointé_. Ce sera un ami des parents,

célibataire et de loisir, qui, par goût, se chargera de l'éducation de

l'enfant, et consacrera à cette tâche la meilleure partie de son

existence.

Pour moi, je lis ces choses-là avec un peu d'inquiétude. On ne

peut pas dire ici: «C'est sans doute un système idéal d'éducation,

mais duquel on peut rapprocher, dans une certaine mesure, l'éducation

de tous les enfants.» On ne peut pas le dire, puisque ce système

implique,--_essentiellement et pour commencer_,--l'isolement et la

richesse.--C'est donc un rêve pur. Mais quel rêve? Celui d'une éducation

plus qu'aristocratique. De telles conditions y sont requises qu'il n'y

aurait, dans tout le royaume de France, que quelques centaines d'enfants

qui pussent recevoir une éducation de cette sorte. Applicable seulement

à une si petite minorité, cette éducation, _si elle réussit_, donnera

une espèce de «surhommes»,--de surhommes sensibles et pleurards selon la

conception de Rousseau, mais guéris du mensonge social et fidèles à la

nature,--et dont le petit groupe, produisant d'autres surhommes,

arrivera peut-être lentement à réformer la société elle-même.--Est-ce là

la pensée de Rousseau? Je ne sais pas. Lui non plus. Même, on s'aperçoit

dans la suite que ces conditions posées avec tant de rigueur et de

solennité (isolement complet, gouverneur volontaire et perpétuel), ne

sont pas indispensables aux parties les plus sensées de son plan. Mais

quoi! Il rêve, et cela l'amuse.

Donc, l'enfant ainsi isolé, il s'agit de laisser la nature agir sur lui,

et seulement d'en protéger le développement contre les influences

funestes.

Mais la nature, qu'est cela?--Nous l'avons souvent demandé à Rousseau.

Cette fois enfin il nous répond; et c'est, je crois, _la seule fois dans

toute son oeuvre_.

Mais peut-être, dit-il lui-même, ce mot de nature a-t-il un sens trop

vague; il faut tâcher de le fixer... Nous naissons sensibles, et, dès

notre naissance, nous sommes affectés de diverses manières par les

objets qui nous environnent. Sitôt que nous avons pour ainsi dire la

conscience de nos sensations, _nous sommes disposés_ à rechercher ou à

fuir les objets qui les produisent, d'abord selon qu'elles nous sont

agréables ou déplaisantes, puis selon la convenance ou disconvenance que

nous trouvons entre nous et ces objets, et enfin selon le jugement que

nous en portons sur l'idée de bonheur ou de perfection que la raison

nous donne. Ces _dispositions_ s'étendent et s'affermissent à mesure que

nous devenons plus sensibles et plus éclairés; mais, contraintes par nos

habitudes, elles s'altèrent plus ou moins par nos opinions. _Avant cette

altération, elles sont ce que j'appelle en nous la nature_.

* * * * *

Je ne vous donne pas cela pour une merveille de clarté et de précision,

mais enfin on en peut extraire ceci: «La nature, c'est la disposition à

rechercher ce qui nous est agréable, ce qui nous convient, et, ce que

nous croyons être le bonheur ou la perfection, et à fuir le contraire de

tout cela.»

Mais alors, pourquoi, après avoir dit (première ligne de l'_Émile_):

«Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses», Rousseau

ajoute-t-il: «Tout dégénère entre les mains de l'homme», entendez: de

l'homme vivant en société? Il est pourtant bien clair que l'homme est

naturellement _social_; que la vie en société s'explique elle-même (pour

reprendre la définition de Jean-Jacques) par une «disposition à

rechercher le bonheur» et qu'elle est donc, elle aussi, naturelle.

C'est (dit Rousseau, et il est revenu vingt fois sur cette distinction),

c'est que le désir de se conserver et d'être heureux, bref l'égoïsme

naturel à l'homme est forcément inoffensif quand l'homme vit isolé, dans

l'état sauvage. Mais cet innocent égoïsme devient malfaisant lorsque les

hommes vivent ensemble: car alors l'égoïsme de chacun se heurte à celui

des autres et se transforme en amour-propre, vanité, orgueil, cupidité,

haine, envie, etc. Et c'est ainsi que la nature est corrompue par la

société.

--Mais, reprendrons-nous, il n'en est pas moins vrai que la société est

dans la nature; que la société est la nature encore. Lorsque les

théologiens parlent des suites du péché originel; lorsque les moralistes

parlent des instincts égoïstes et de l'animalité qui est en nous; et

lorsque les uns déclarent la nature mauvaise, et lorsque les autres la

jugent fort mêlée, il est bien évident qu'ils ne parlent pas de l'homme

préhistorique, vivant (si toutefois il y a jamais vécu) dans un état

d'isolement dont nous ne savons rien, mais, de l'homme vivant avec ses

semblables, car c'est là seulement que nous pouvons observer la

«nature». Et, là, nous ne pouvons vraiment pas dire que la nature est

bonne: mais nous sommes bien obligés de reconnaître qu'elle est plus ou

moins bonne ou mauvaise selon les individus,--et que, justement, l'objet

de l'éducation est et a toujours été de la combattre sur certains

points, de la réformer, de l'épurer.

Mais Rousseau dirait sans doute: Cela m'est égal. J'appelle naturel ce

qui est bon, ce qui me ressemble. Je dis que ce qui n'est pas bon n'est

pas naturel. La nature est bonne; la société n'est pas naturelle

puisqu'elle n'est pas bonne; j'éléverai Émile selon la nature.--A quoi

l'on n'a plus rien à répondre, puisque tout cela n'est plus que jeu et

abus de mots, et que Rousseau appelle les choses comme il lui plaît.

Reprenons l'histoire de l'éducation d'Émile; nous aurons peut-être

quelques surprises.

Pour que l'enfant se développe «selon la nature», c'est bien simple, il

ne faut rien lui apprendre, Rousseau appelle cela l'«éducation

négative».

Il faut, d'une part, le laisser libre autant que possible, le laisser

jouir du bonheur propre à son âge. Mais il faut aussi, d'autre part, le

soumettre directement à la leçon des choses, en sorte qu'il apprenne

lui-même, à ses dépens, ce qu'il doit rechercher ou éviter. Les choses

sont souvent hostiles. Il est excellent qu'il en pâtisse, qu'il

s'habitue tout seul à resserrer sa vie, à distinguer ce qui dépend de

lui et ce qui n'en dépend pas, à accepter la nécessité. Ainsi, à

l'enfant élevé selon la nature, la première leçon muette est une leçon

de résignation.

Ô homme, dit Rousseau, resserre ton existence au-dedans de toi, et

tu ne seras pas misérable. Reste à la place que la nature t'assigne

dans la chaîne des êtres, rien ne t'en pourra faire sortir; ne

regimbe point contre la dure loi de la nécessité, et n'épuise pas,

à vouloir lui résister, des forces que le ciel ne t'a point données

pour étendre ou prolonger ton existence, mais seulement pour la

conserver comme il lui plaît et autant qu'il lui plaît. Ta liberté,

ton pouvoir ne s'étendent qu'aussi loin que tes forces naturelles,

et pas au delà; tout le reste n'est qu'esclavage, illusion,

prestige...

Et il démontre, fort éloquemment, que les puissants et les souverains

eux-mêmes subissent cette condition sans qu'ils s'en doutent. Et pour

conclure:

Jean-Jacques Rousseau · 第 12 / 20 段