3º Enfin, dans les deux premières parties de la _Julie_, plus que

partout ailleurs, c'est l'affreux épanouissement de l'abominable style

des «hommes sensibles». Ce style implique cette convention, que

toujours, partout, en toute occasion, les sentiments naturels,

affections de famille, tendresse maternelle, paternelle, filiale,

conjugale, amour, amitié, pitié, humanité ne peuvent être éprouvés

qu'avec une extrême intensité, ni exprimés que dans le style le plus

noble, le plus solennel, le plus emphatique, coupé quelquefois

d'exclamations, d'apostrophes, de suspensions, de frémissements, de

silences... Ce style, à vrai dire, préexistait à Jean-Jacques. Il se

trouvait un peu dans les romans de l'abbé Prévost, et surtout dans

Diderot. Mais Jean-Jacques en a fait, dans le premier tiers de la

_Julie_, un triomphal et effarant abus. Voici quelques courts exemples

de ce style, pris véritablement au hasard, car on le trouve presque à

chaque page.

Julie vient de revoir son père (qu'elle ne doit pas aimer autrement,

d'après ce que nous savons):

Ô toi que j'aime le mieux au monde après les auteurs de mes jours,

écrit-elle à Saint-Preux, pourquoi tes lettres, tes querelles

viennent-elles contraster mon âme?... Tu voudrais que mon coeur

s'occupât de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourrait-il

aimer une fille dénaturée, à qui les feux de l'amour feraient

oublier les droits du sang, et que les plaintes d'un amant

rendraient insensible aux caresses d'un père!

Et que dites-vous de ce délire de Saint-Preux:

Quelle taille enchanteresse!... Au devant deux légers contours... Ô

spectacle de volupté!... La baleine a cédé à la force de

l'impression... Empreintes délicieuses, que je vous baise mille

fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand...

Et la phrase ne s'achève pas.--Du même Saint-Preux:

Oh! si bientôt tu pouvais tripler mon être!... Si bientôt un gage

adoré... Espoir trop tôt déçu, viendras-tu m'abuser encore?... Ô

désirs! ô crainte! ô perplexités!...

De Julie (tableau de famille):

...Je feignis de glisser; je jetai, pour me retenir, un bras au cou

de mon père; je penchai mon visage sur son visage vénérable, et

dans un instant, il fut couvert de mes baisers et inondé de mes

larmes; je sentis à celles qui lui coulaient des yeux qu'il était

lui-même soulagé d'une grande peine; ma mère vint partager nos

transports. Douce et paisible innocence, tu manquas seule à mon

coeur pour faire de cette scène de la nature le plus délicieux

moment de ma vie!

Et cætera, et cætera.

Je crois, pour moi, que ce style emphatique et pleurard est sincère chez

Rousseau; que ce style sans naturel lui est naturel. Pourquoi? Parce

qu'il était malade, atteint d'une profonde névrose; parce qu'il avait,

au sens exact du mot, une sensibilité _morbide_; parce que lui-même

fondait réellement en larmes à la moindre occasion. Mais hélas! on

l'imita, et ce fut affreux.

Au temps de Louis XVI, et plus encore sous la Révolution, presque toute

la littérature fut infestée de cette sensibilité à la Rousseau. Elle

n'avait guère de la sensibilité que le nom: c'était surtout

l'application à paraître éprouver jusqu'à l'excès les émotions

altruistes, parce qu'on tenait cet excès pour honorable. Il y entrait

donc beaucoup d'artifice et de vanité et, par suite, très peu de bonté

réelle, puisque cette préoccupation d'être, aux yeux des autres et à ses

propres yeux, dans une posture qui vous fit honneur, était

contradictoire à la vraie bonté qui suppose justement l'oubli de soi ou

du moins l'effort de s'oublier. Et c'est pourquoi leur «sensibilité»

n'empêcha nullement les hommes de la Révolution d'être sans

pitié.--Puis, cette sensibilité étant une mode et, par suite, étant

affectée par les êtres les plus médiocres, avait rapidement revêtu une

forme d'une exprimable sottise.--Et enfin, comme cette sensibilité

passait pour noble, elle entraîna la «noblesse du style», telle que la

concevaient les sots, c'est-à-dire la plus emphatique et la plus niaise

phraséologie, un charabia sans nom. Par là, quelques-uns des écrivains

de la seconde moitié du XVIIIe siècle nous paraissent plus éloignés

de nous, plus étrangers, plus iroquois que les «précieux» ou les

«burlesques» du XVIIe siècle ou les pédants du XVIe. Lisez un peu,

pour voir, le théâtre de Sébastien Mercier, ou la correspondance

amoureuse ou même familiale de certains Conventionnels, et certains

romans oubliés du temps de la Terreur.--Rousseau n'a pas seulement légué

à la Révolution son vocabulaire politique, ses fêtes et sa conception de

l'État: il lui a transmis le style bête.

* * * * *

Voilà donc terminée la première période des amours du maître d'étude et

de la jeune fille noble. Cela est glacial (Jean-Jacques ne l'ayant écrit

qu'avec sa tête, et d'après l'amour artificiel, livresque et voulu qu'il

avait conçu pour madame d'Houdetot); et cela est souvent ridicule, et

cela est souvent ennuyeux. Et je suis content d'en être sorti: car ce

qui viendra après sera fort beau d'abord, et ensuite un peu fou, mais

toujours intéressant.

Les deux amants séparés, l'un à Paris, l'autre à Vevey, Rousseau se

demande ce qu'il va faire de Julie. Notez que, précisément à ce

moment-là, son artificielle passion pour madame d'Houdetot est fort

calmée.--Je ne pense pas que l'idée lui soit venue un seul instant de

marier, après quelques péripéties, Saint-Preux et son élève: ce

dénouement serait par trop fade.--Non: mais, arrivé là, il se

ressouvient de son rôle de réformateur des moeurs et de professeur de

vertu. Et pourquoi disons-nous «son rôle»? Il n'était pas modeste, il se

connaissait lui-même très incomplètement, mais il avait fini par être

sincère dans son projet de réforme et de perfectionnement intérieur. Sa

propre vie, quand nous l'embrasserons dans son ensemble, nous apparaîtra

comme une évolution, comme un effort, souvent plein d'illusions, mais

enfin comme un effort vers la vertu, comme une lente sortie hors de sa

fange première, comme une montée que n'arrêtera point sa folie peu à peu

croissante; au contraire.

Et alors (j'en suis persuadé) il a l'idée de rapprocher la vie de Julie

de la sienne. Julie aussi est un être malheureux et faible, qui a mal

commencé. Eh bien, sa vie, comme celle de Rousseau, sera l'histoire

d'une évolution morale, d'une «conversion» (c'est le vrai mot). Et même

il s'avisera (après coup, je le crois) qu'il n'a fait Julie d'abord

coupable que pour la convertir.

«Je sens deux hommes en moi», dit Saint-Paul dans son Épitre aux

Romains. Je vous ai dit qu'il y avait bien plus de deux hommes dans

Jean-Jacques. C'est le vagabond plein de désirs, l'amoureux qui n'a

jamais été rassasié, l'ancien laquais épris de la fille de la maison,

c'est cet homme-là qui a écrit les deux premières parties de la

_Julie_. C'est l'amant de la nature et de la vie simple qui décrira

la vie qu'on mène dans la maison de Clarens. C'est le rêveur

orgueilleux et romanesque qui nous racontera le ménage compliqué

Wolmar-Saint-Preux-Julie-Claire.--Et, en attendant, c'est le Genevois,

c'est le protestant attendri de catholicisme, c'est l'homme profondément

religieux qui «convertit» Julie d'Étanges.

Il la convertit en la mariant à M. de Wolmar.

Les faits sont assez habilement arrangés pour nous faire accepter ce

mariage. Madame d'Étanges meurt; elle meurt des duretés de son mari,

mais surtout de la faute de sa fille, et du secret qu'elle garde et qui

l'étouffe. Julie, désespérée, se fait rendre sa parole par Saint-Preux.

Après un temps convenable,--et avec l'assentiment de Saint-Preux absent,

qui à la vérité ne peut le lui refuser,--elle se résigne à épouser M. de

Wolmar, cet ami dont son père lui avait parlé. Ce qui la décide, c'est

que son père l'avait promise à Wolmar riche, et que maintenant Wolmar

est ruiné. Mais enfin elle va au mariage comme à un sacrifice.

C'est ici que Rousseau a une idée admirable (C'est peut-être l'endroit

de son oeuvre où émerge de la façon le plus inattendue son fond

traditionaliste, offusqué le plus souvent par son âme de révolte).--La

cérémonie du mariage opère sur l'âme sérieuse de Julie à la manière d'un

sacrement comme le signe sensible de quelque chose de profond, de sacré,

de nécessaire, de conforme aux destinées et aux intérêts de l'humanité.

La cérémonie du mariage fait comprendre à Julie le mariage.

Elle ne l'avait point prévu:

Dans l'instant même, écrit-elle à Saint-Preux, où j'étais prête à

jurer à un autre une éternelle fidélité, mon coeur vous jurait

encore un amour éternel, et je fus menée au temple comme une

victime impure qui souille le sacrifice où l'on va l'immoler.

Mais,--douloureuse comme elle est, et préparée par la douleur,--elle

sent, en entrant dans l'église, une sorte d'émotion qu'elle n'avait

jamais éprouvée... Puis, le jour sombre de l'église, le profond silence

des spectateurs, le cortège de ses parents... tout donne à ce qui va se

passer un air de solennité qui l'excite à l'attention et au respect:

La pureté, la dignité, la sainteté du mariage, si vivement exposées

dans les paroles de l'Écriture, ses chastes et sublimes devoirs, si

importants au bonheur, à l'ordre, à la paix, à la durée du genre

humain, si doux à remplir pour eux-mêmes: tout cela me fit une

telle impression que je crus sentir intérieurement une révolution

subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le

désordre de mes affections et les rétablir selon la loi du devoir

et de la nature.

Et encore:

Je crus me sentir renaître, je crus recommencer une autre vie.

Puis, rentrée à la maison:

A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étais

délivrée et de l'état d'honneur et de sûreté où je me sentais

rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes

mains suppliantes, j'invoquai l'Être qui soutient ou détruit, quand

il lui plaît, par nos propres forces, la liberté qu'il nous donne.

Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont, toi seul es la

source. Je veux aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être

fidèle, parce que c'est le premier devoir qui lie la famille et la

société. Je veux être chaste, parce que c'est la première vertu qui

nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à

l'ordre de la nature que tu as établi, et aux règles de la raison

que je tiens de loi. Je remets mon coeur sous ta garde et mes

désirs en ta main. Rends toutes mes affections conformes à ta

volonté constante; et ne permets plus que l'erreur d'un moment

l'emporte sur le choix de toute ma vie.

--Mais, direz-vous, les théories de Rousseau?--Quelles?--L'opposition de

la nature et de la société, et que la société a corrompu la nature. Le

mariage est bien, je pense, une institution sociale, et cependant le

mariage épure Julie. Elle dit elle-même qu'une puissance inconnue a

rétabli ses affections «selon la loi du devoir et de la nature». «La

nature et le devoir», qui ne peut être ici qu'un devoir social: Rousseau

y songe-t-il? La nature et la société ne sont donc plus ennemies? Une

institution sociale peut donc être bienfaisante? La société ne corrompt

donc pas nécessairement la nature?--Eh bien, quoi? Rousseau se

contredit, c'est évident. Et c'est pour cela que cette troisième partie

de la _Nouvelle Héloïse_ est une si belle chose. Et elle renferme bien

d'autres contradictions encore aux théories habituelles de Jean-Jacques.

Julie aime son mari parce qu'elle est sa femme et qu'elle veut l'aimer.

Telle, la Pauline de _Polyeucte_. Et ainsi, pour une fois, Rousseau se

rencontre avec Corneille. L'amour de Julie pour Wolmar n'est peut-être

que de l'amitié et de la tendresse. Mais elle dit ce mot d'un bon sens

éminent: «L'amour n'est pas nécessaire pour former un heureux mariage»,

et cet autre mot d'une sagesse plus haute encore, et qui ruine la

«morale du sentiment», et qui condamne toute la vie de Rousseau

lui-même, et les trois quarts de son oeuvre:

Malgré la sécurité de mon coeur, _je ne veux plus être juge en ma

propre cause_, ni me livrer étant femme, à la même _présomption_

qui me perdit, étant fille.

Et de quelle magnifique façon, dans cette troisième partie, les

sophismes et les impures sentimentalités du premier volume,--chères

pourtant à Jean-Jacques quand il les écrivit,--sont balayées comme par

un vent fort et salubre! Déjà, on voyait poindre, dans les premières

lettres de Saint-Preux et même de Julie, la théorie de la fatalité de

l'amour et presque du droit souverain de la passion: «N'as-tu pas,

disait Saint-Preux, suivi la plus pure loi de la nature? Comment veux-tu

qu'une âme sensible goûte modérément des biens infinis?» Et encore:

«Connaissez-le enfin, ma Julie; un éternel arrêt du ciel nous destina

l'un pour l'autre: c'est la première loi qu'il faut écouter». Et, Julie

tombée, il recommençait à parler de vertu, et elle aussi.--Mais écoutez

Julie mariée:

Je frémis quand je songe que nous osions parler de vertu.

Savez-vous bien ce qui signifiait pour nous un terme si respectable

et si profane, tandis que nous étions engagés dans un commerce

criminel? C'était cet amour forcené dont nous étions embrasés l'un

et l'autre qui déguisait nos transports sous ce saint enthousiasme,

_pour nous le rendre encore plus cher et nous abuser plus

longtemps_... Il est temps que _l'illusion cesse_.

Et Julie dit encore à Saint-Preux:

Quand, avec les sentiments que j'eus pour vous et les connaissances

que j'ai maintenant, je serais libre encore et maîtresse de choisir

un mari, ce n'est pas vous que je choisirais, c'est M. de Wolmar.

Et elle lui dit même ce mot définitif: «Si le ciel m'ôtait cet époux, ma

ferme résolution est de n'en prendre jamais un autre.»

Pourtant (et cela est fort bien vu), Julie n'atteint pas tout d'un coup

à la parfaite sagesse. Elle a l'imprudence de dire: «Soyez l'amant de

mon âme», parole dangereuse qui se répercutera dans des centaines et des

milliers de romans du XIXe siècle. Ce n'est pas tout. Quand elle

s'est laissée marier, n'ayant encore qu'une conscience hésitante et

divisée, elle avait juré à son père de ne pas avouer sa conduite passée

à M. de Wolmar. Maintenant qu'elle réfléchit et qu'elle a trouvé sa

lumière, ce secret lui pèse cruellement. «Car, dit-elle, une sincérité

sans réserve fait partie de la fidélité que je dois à mon mari.» Elle

croit devoir consulter là-dessus Saint-Preux lui-même. La question est

du plus haut intérêt. Elle est du même ordre (malgré les différences de

détail), que celle qui est agitée dans _Monsieur Alphonse_, dans le

_Jacques_ de George Sand, dans la _Dame de la Mer_ d'Ibsen, même dans la

_Princesse de Clèves_.

Saint-Preux déconseille à Julie l'aveu, pour des raisons spécieuses.

Elle répond, il réplique. La discussion est très serrée et fort belle.

Julie, incertaine encore, attendra. Mais elle a le courage de donner à

Saint-Preux un congé définitif: «Il est temps de devenir sage. Voilà la

dernière lettre que vous recevrez de moi, je vous supplie de ne plus

m'écrire.» Saint-Preux veut se tuer. Il ne se tue pas, mais il

s'embarque pour trois ans.

Julie a maintenant vingt-huit ans. Voilà six ans qu'elle est mariée. Son

secret lui pèse de plus en plus. Ce qui lui ferme la bouche, c'est la

crainte d'affliger trop son mari. Mais elle a un enfant; cela lui rend

du courage. Elle avoue tout à Wolmar. Mais la «scène de l'aveu», que

nous attendions, est malheureusement esquivée; et nous ne l'apprenons

que par cette étonnante lettre «de M. Wolmar à l'amant de Julie»:

Quoique nous ne nous connaissions pas encore, je suis chargé de

vous écrire. La plus sage et la plus chérie des femmes vient

d'ouvrir son coeur à son heureux époux (c'est-à-dire de lui

raconter, je pense, qu'elle a reçu Saint-Preux dans sa chambre et

dans son lit de jeune fille, qu'elle a été enceinte de lui et

qu'elle a fait une fausse couche). Il (l'heureux époux) vous croit

digne d'avoir été aimé d'elle, et _il vous offre sa maison_.

L'innocence et la _paix_ y règnent; vous y trouverez l'amitié,

l'hospitalité, l'estime, la confiance. Consultez votre coeur, et,

s'il n'y a rien là qui vous effraye, venez sans crainte. Vous ne

partirez point d'ici sans y laisser un ami.--_Post-scriptum de

Julie_:--Venez, mon ami, nous vous attendons avec empressement. Je

n'aurai pas la douleur que vous me deviez un refus.

Et ainsi, après cent cinquante pages de lumière presque pure, de raison

émue et, somme toute, de vérité humaine, nous rentrons dans la chimère,

et dans la plus désobligeante.

Pourquoi? C'est que Rousseau aime Saint-Preux, qui est lui-même faible,

passif, plaintif, incertain et passionné. Qu'est-ce qu'il va faire de

Saint-Preux? Il ne peut pas le renvoyer faire le tour du monde; il n'a

pas le courage de le faire mourir; il ne veut pas le guérir d'une

passion qui se doit à elle-même d'être incurable... Alors?--S'il le

ramenait à Clarens, près de Julie, près de Wolmar? Pourquoi pas? Tout le

monde serait content. Nous n'avons pas affaire à des gens ordinaires.

Jean-Jacques se rappelle l'imperturbable Saint-Lambert. Est-ce que

Saint-Lambert, les premiers jours passés, se sentait gêné entre madame

d'Houdetot et lui, Jean-Jacques? ou madame d'Houdetot entre Jean-Jacques

et Saint-Lambert? ou Jean-Jacques entre Saint-Lambert et madame

d'Houdetot? Et lui-même, autrefois, s'est-il senti gêné entre madame de

Warens et Claude Anet? ou Claude Anet entre lui et madame de Warens? ou

madame de Warens entre lui et Claude Anet? Est-ce qu'on ne s'accommode

pas de toutes les situations, quand on est sincère et vertueux?--Il

oublie que ni lui ni Anet n'était le mari de la dame des Charmettes. Il

oublie, pour l'autre trio, que lui, Jean-Jacques, n'était pas et n'avait

pu être l'amant de madame d'Houdetot, et que Saint-Lambert était bien

rassuré sur ce point. N'importe. Pourquoi Wolmar ne serait-il pas un

Saint-Lambert supérieur, Saint-Lambert tel qu'il aurait pu être?

C'est dit. Il réunira, pour qu'ils soient heureux, et pour arroser leur

bonheur de ses larmes, tous ceux qu'il aime: Julie, son mari, son

amant,--et plus tard, Claire d'Orbe, sa confidente et sa complice. Et

tous ces gens vivront très bien ensemble, car tout est pur aux purs,

et, parmi les devoirs de la vertu, Jean-Jacques omet délibérément la

fuite des tentations.

Et alors ce qui arrive est vraiment inouï.

Si M. de Wolmar a été si peu troublé par l'aveu de Julie, c'est qu'il

savait déjà tout,--tout--lorsqu'il l'a épousée. Dès qu'il apprend

d'elle-même qu'elle a eu un amant, il lui dit (comme vous avez vu):

«Faisons-le venir.» Saint-Preux revient donc. A peine une nuance

d'embarras à la première entrevue. Mais bientôt Julie se remet à parler

de son passé avec Saint-Preux devant son mari. Et, comme l'ancien amant

se tient un peu sur la réserve: «Embrassez-la, dit Wolmar, appelez-la

Julie. Plus vous serez familier avec elle, mieux je penserai de vous.»

Ils vivent tous trois dans de continuels attendrissements, dont voici un

exemple (extrait d'une lettre de Saint-Preux à mylord Édouard).

Saint-Preux, au cours d'une conversation, a dit tristement à Julie:

«Madame, vous êtes épouse et mère, ce sont des plaisirs qu'il vous

appartient de connaître.»

Aussitôt, continue-t-il, M. de Wolmar, me prenant par la main, me

dit en la serrant: Vous avez des amis; ces amis ont des enfants;

comment l'affection paternelle vous serait-elle étrangère? Je le

regardai, je regardai Julie; tous deux se regardèrent, et me

rendirent un regard si touchant que, les embrassant l'un après

l'autre, je leur dis avec attendrissement: «Ils me sont aussi chers

qu'à vous!»

Et, peu de temps après, Wolmar demande à Saint-Preux d'être le

précepteur de ses enfants.

Une autre fois, comme ils visitent ensemble un nouveau jardin que les

Wolmar ont fait aménager: «Je n'ai qu'un reproche à faire à votre

Élysée, dit Saint-Preux en regardant Julie: c'est d'être un amusement

superflu. A quoi bon vous faire une nouvelle promenade, ayant de l'autre

côté de la maison des bosquets si charmants et si négligés?» (Vous vous

rappelez le baiser échangé jadis dans un de ces bosquets?). Alors M. de

Wolmar intervenant: «Jamais ma femme depuis son mariage n'a mis les

pieds dans les bosquets dont vous parlez. _J'en sais la raison_,

quoiqu'elle me l'ait toujours tue. _Vous qui ne l'ignorez pas_, apprenez

à respecter les lieux où vous êtes; ils sont plantés par les mains de la

vertu.»--Quelle «santé», ce Wolmar!

Wolmar en donne d'autres témoignages. Un jour, il leur annonce qu'il va

s'absenter une semaine, et qu'il lui plaît qu'ils restent ensemble.

Pendant son absence, au cours d'une promenade en barque, les deux amants

subissent une assez forte tentation, dont ils triomphent, naturellement.

A part cela, ils passent leur temps à déplorer ensemble l'incrédulité de

Wolmar, homme parfait, mais athée. Et ce souci commun de l'âme de Wolmar

est encore un lien de plus de Julie avec son ancien amant, et qui

pourrait devenir dangereux si, à ce moment-là, ils avaient des corps...

Ici, Rousseau se trouve, pour la quatrième fois, assez embarrassé. Que

va-t-il faire maintenant de son trio?... Voici: il va le renforcer en

quatuor; créer une situation morale encore plus compliquée, et dont il

puisse extraire encore des attendrissements et encore des discours. La

«piquante» Claire, qui avait épousé un monsieur d'Orbe, est devenue

veuve. Elle revient à Clarens. C'est d'abord toute une journée

d'effusions et de transports à quatre.

Cependant,--pour changer un peu,--Saint-Preux est parti pour Rome, où

l'appelle mylord Édouard. Wolmar, ayant vu Saint-Preux désespéré au

moment de partir, lui donne de loin ces conseils délicats: «...Faites

votre soeur de _celle qui fut votre amante_... Pensez le jour à ce que

vous allez faire à Rome: vous songerez moins _la nuit à ce qui s'est

fait à Vevey_.»

Mais Saint-Preux est bientôt de retour. La piquante Claire, à force

d'avoir été la confidente et la complice des amours de Julie, s'est

brûlée à la flamme. Julie s'aperçoit que Claire aime Saint-Preux. Elle

veut les marier, car elle sent elle-même que «ça ne peut pas durer comme

ça». Elle en fait d'abord la proposition à Claire, qui fait des façons,

qui «ne veut pas d'un coeur usé par une autre passion».--Puis, elle tâte

Saint-Preux; elle craint, dit-elle, que, s'il n'épouse pas Claire, il ne

se rabatte sur les bonnes de la maison. Saint-Preux se dérobe, alléguant

qu'il n'est pas encore assez sûr de lui: «La blessure guérit, mais la

marque reste.»

Vous avez remarqué que, dans toute la seconde moitié du roman (six cents

pages), tous les personnages sont dans une situation fausse, et cela par

leur volonté: Julie entre son mari, son ancien amant, et son amie

finalement amoureuse de cet amant; Saint-Preux entre son ancienne

maîtresse, le mari d'icelle, et son amie devenue amoureuse de

Saint-Preux; Wolmar entre sa femme, l'ancien amant de sa femme, et

l'ancienne complice de sa femme; Claire, enfin, entre son amie et

l'ancien amant de cette amie, duquel elle est amoureuse... Et ils vivent

tous quatre, serrés les uns contre les autres, dans la plus étroite

intimité.

Oh! je sais bien que tout arrive dans le monde des sentiments, et que la

psychologie n'est pas une science exacte. Mais, tout de même, tandis

qu'ils se promènent, mangent, conversent et s'attendrissent à journée

faite, inévitablement les mêmes images précises, concrètes, s'éveillent

sous leurs fronts; et chacun d'eux sait que ces images s'éveillent aussi

dans l'esprit des trois autres. Je ne parle pas de l'excellent Wolmar,

qui recule les limites connues de l'excentricité philosophique: mais il

est bien à craindre que Saint-Preux, rappelé, ne redevint d'abord

l'amant de Julie, ou qu'il ne fût l'amant de Claire, ou qu'il ne

descendit aux servantes, comme le redoute la prévoyante Julie,--et

peut-être tout cela successivement,--si ces gens-là étaient dans

l'humanité moyenne. Mais justement ils n'y sont point (et Rousseau a

voulu que ce fût leur marque à tous dans ce troisième volume); justement

ils s'en distinguent avec éclat; justement, dans leurs souffrances

mêmes, ils jouissent de se sentir exceptionnels et d'être follement

romanesques, et «tiennent infiniment, partie orgueil, partie raffinement

d'imagination, à n'être pas comme les autres» (Faguet).

Jean-Jacques Rousseau · 第 11 / 20 段