Écoutez cette phrase, qu'on sent avoir été écrite avec un sensible
plaisir:
...Cette terrasse me servait de salle de compagnie pour recevoir
monsieur et madame de Luxembourg, monsieur le duc de Villeroy,
monsieur le prince de Tingry, monsieur le marquis d'Armentières,
madame la duchesse de Montmorencey, madame la duchesse de
Boufflers, madame la comtesse de Valentinois, madame la comtesse de
Boufflers, et d'autres personnes de ce rang (il faudrait ajouter le
prince de Conti) qui, du château, ne dédaignaient pas de faire,
_par une montée très fatigante_, le pèlerinage de Montlouis.
Diable! c'est encore mieux qu'à l'Ermitage. Mais qu'est-ce que
Jean-Jacques va faire dans ce monde-là?
Ils ont des façons parfaites, c'est vrai, et personne ne sait mieux
qu'eux et mieux qu'elles tourner un compliment. Mais enfin ces seigneurs
et ces dames sont des privilégiés entre les privilégiés. Ils
représentent tout ce que Rousseau, dans ses premiers ouvrages, dit
exécrer le plus: les mensonges et la corruption mondaine et l'inégalité
la plus insolente. Ce luxe, ce raffinement, cette «vie inimitable» ne
peut que rappeler à Jean-Jacques l'amas prodigieux d'injustices et de
misères qu'elle suppose au-dessous d'elle et dont elle se nourrit. Et
pourtant, il ne peut plus vivre, dirait-on, qu'avec ces coûteux
aristocrates, ces scandales de richesse et ces scandales d'inégalité...
Il est permis à un pauvre sceptique de voir tout le monde: mais à un
apôtre!
Nous sommes de faibles créatures, et nous devons tâcher de comprendre
toutes les contradictions. Mais il y en a aussi de trop «voyantes», de
trop éhontées, et que, vraiment, un peu de probité et de bon goût
devrait faire éviter! Je n'aime pas plus Rousseau chez les Luxembourg
que je n'aime un socialiste millionnaire, un gentilhomme anarchiste ou
un prêtre qui fait le badin et l'émancipé.
Mais eux, de leur côté, ces princes, ces ducs et duchesses, ces
comtesses et ces marquis,--dans un temps où ces noms signifiaient
quelque chose,--qu'ont-ils affaire avec Jean-Jacques? Rien que pour
vivre, pour rester ce qu'ils sont, ils ont besoin de l'ordre social et
politique d'alors, et ils ont besoin de l'Église. Qu'ils se soucient du
bien public, qu'ils soient, politiquement, avec Voltaire, avec
Montesquieu, plus tard avec Turgot, c'est bien. Mais cet excentrique, ce
détraqué les menace directement et dans ce qu'ils ont de plus précieux;
il menace la vie élégante; il menace, de loin, la propriété même, et
tout l'ordre existant, et l'Église et l'éducation traditionnelles et
nationales. Et ils le trouvent bizarre, mais sympathique, et ils
l'accablent de caresses.--Est-ce donc qu'ils poussent la générosité et
l'abnégation jusqu'à se vouloir détruire eux-mêmes? Non; mais, n'ayant
plus de foi, ils ne savent pas. Ce sont des _snobs_, et qu'on a revus.
Ils se piquent de liberté et de hardiesse d'esprit. Ils croient
d'ailleurs n'applaudir qu'à des phrases amusantes, qui les brusquent
agréablement. Ils ne savent pas que dans une trentaine d'années les plus
grossières de ces phrases, après avoir pénétré dans les cerveaux des
avocats, des procureurs, des professeurs, des hommes de lettres,
descendront dans des têtes plus obscures et se traduiront par des actes
aveugles.
L'excellent, le vertueux M. de Malesherbes, qui s'est donné tant de
peine pour faire imprimer la _Julie_ et l'_Émile_, sera envoyé à
l'échafaud par des scélérats ivres de Jean-Jacques.
En 1760, Amélie de Boufflers, petite-fille de la maréchale, future
duchesse de Lauzun, avait onze ans. «Elle avait une figure, une douceur,
une timidité virginale...» Un jour Rousseau la rencontra seule dans
l'escalier du petit château... Faute de savoir que lui dire, il lui
proposa un baiser que, dans l'innocence de son coeur, elle ne refusa
pas.--Trente-trois ans après, la duchesse de Lauzun, la plus pure et la
plus douce parmi les femmes connues du XVIIIe siècle, était condamnée
à mort par des hommes qui étaient de fervents adorateurs de Rousseau.
Si l'on se remémore rapidement l'enchaînement mystérieux et fatal des
effets et des causes, serait ce pure déclamation que de dire:--Ce
baiser donné à la petite Amélie de Boufflers par Jean-Jacques,--qui, lui
non plus, ne savait pas,--c'était déjà le baiser de la guillotine?
SIXIÈME CONFÉRENCE
LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»
Ceux qui veulent absolument ramener à une seule et même théorie tous les
livres de Rousseau, nous assurent que le sens de la _Nouvelle Héloïse_
est celui-ci: «Si nous ne pouvons revenir à l'état de nature, corrompu
par la société, chacun de nous peut, même dans l'état actuel de la
civilisation, refaire en lui l'homme naturel.» Et ils pensent que
Rousseau devait forcément, après le _Discours sur l'inégalité_ et la
_Lettre sur les spectacles_, écrire la _Nouvelle Héloïse_, comme il
devait nécessairement écrire ensuite l'_Émile_ et le _Contrat social_.
Je le veux bien, mais je n'en suis pas sûr. Il me semble (et nous
l'avons vu jusqu'ici) que les livres de Rousseau ne découlent point d'un
même système préconçu (quoi qu'il en dise, après coup, dans ses
_Dialogues_), mais qu'ils sont tous des oeuvres de circonstances,
j'entends des circonstances de sa vie individuelle. Le même tempérament,
la même espèce de sensibilité et, en général, les mêmes sentiments et
les mêmes rêves se retrouvent bien, plus ou moins, dans tous ses
ouvrages; cela était inévitable. Ses livres sortent de la même source
profonde et trouble: mais je ne vois pas bien qu'ils s'engendrent
logiquement l'un l'autre. (Je reviendrai là-dessus dans mes
conclusions.)
Voyons comment est née _Julie_ ou la _Nouvelle Héloïse_. Il nous le
raconte au livre IX des _Confessions_, abondamment et un peu
confusément.
C'était au mois de juin. Il était à l'Ermitage. Il faisait de longues
promenades dans les bois. Il rêvait. Il lui semblait, dit-il, que «la
destinée lui devait quelque chose qu'elle ne lui avait pas donné». Quoi?
L'amitié et l'amour, surtout l'amour. «Comment se pouvait-il qu'avec des
sens si combustibles, avec un coeur tout pétri d'amour, je n'eusse pas
du moins une fois brûlé de sa flamme pour un objet déterminé?» Il
revoyait toutes les femmes qui lui avaient donné de l'émotion dans sa
jeunesse, «mademoiselle Galley, mademoiselle de Graffenried,
mademoiselle de Breil, madame Basile, madame de Larnage, mes jolies
écolières, et jusqu'à la piquante Zulietta». (Il oublie carrément madame
de Warens.)
Hélas! il a beau évoquer tous ses souvenirs d'amour. Cela est assez
maigre, et il le sait bien. Ces aventures ont à peine été des ébauches.
Il n'y a qu'avec la facile madame de Larnage, qui avait tant de bonne
volonté... Mais ce n'a guère été qu'une rencontre d'auberge.--«J'ai
passé ma vie, dit-il quelque part, à convoiter et à me taire auprès des
personnes que j'aimais le plus.» Oh! avoir enfin un bel amour! Mais
Jean-Jacques a quarante-cinq ans; il est trop tard; et puis il ne
voudrait pas faire de peine à Thérèse.
Alors, dit-il, l'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jeta
dans le pays des chimères; et ne voyant rien d'existant qui fût
digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon
imagination créatrice eut bientôt peuplé d'êtres selon mon coeur...
J'imaginai deux amies... Je fis l'une brune et l'autre blonde,
l'une vive et l'autre douce, l'une sage et l'autre faible, _mais
d'une si touchante faiblesse que la vertu semblait y gagner_.
(Parbleu!) Je donnai à l'une des deux un amant dont l'autre fut la
tendre amie, et même quelque chose de plus... Épris de mes deux
charmants modèles, je m'identifiais avec l'amant et l'ami le plus
qu'il m'était possible; mais je le fis aimable et jeune, _en lui
donnant au surplus les vertus et les défauts que je me sentais_.
Après quoi il leur cherche un séjour, songe pour eux aux Iles Borromées,
et finalement les place à Vevey, au bord de son cher lac. Il se mit
alors, dit-il, à écrire au hasard, rien que pour «donner l'essor au
désir d'aimer qu'il n'avait pu satisfaire et dont il se sentait dévoré».
Il assure que les deux premières parties de _Julie_ ont été écrites de
cette manière, «_sans qu'il eût aucun plan bien formé_, et même sans
prévoir qu'un jour il serait tenté d'en faire un ouvrage en règle».
Il considère si peu son roman commencé comme un développement ou une
application de sa doctrine, qu'il le regarde, au contraire, comme une
sorte de démenti à son rôle public:
Après les principes sévères que je venais d'établir avec tant de
fracas,... après tant d'invectives mordantes contre les livres
efféminés qui respiraient l'amour et la mollesse, pouvait-on rien
imaginer de plus inattendu, de plus _choquant_ que de me voir tout
à coup m'inscrire parmi les auteurs de ces livres que j'avais si
durement censurés? Je sentais cette inconséquence dans toute sa
force.
Cela paraît bien prouver que Rousseau n'avait d'abord conçu que les deux
premières parties de _Julie_, qu'il ne les avait conçues que comme un
roman d'amour, et que les intentions moralisatrices ne lui vinrent
qu'après coup.
En attendant il revoit à la Chevrette, puis à l'Ermitage, madame
d'Houdetot. Immédiatement son idéal se concrète en elle. Il se figure
Julie sous ses traits. Quelle occasion de s'essayer à ces sentiments
exaltés qu'il veut exprimer dans son livre! Dans leurs rendez-vous
mystérieux, dans leurs conversations brûlantes (du moins de sa part à
lui) tandis que madame d'Houdetot s'amuse et qu'elle se distrait de
l'absence de Saint-Lambert, Jean-Jacques, en réalité, travaille à son
roman. Et cela explique qu'il se soit si vite consolé de l'échec de
cette grande passion. Ce n'était que de la littérature.
Cependant, ce qu'il a écrit jusqu'ici de la _Julie_, au hasard et sans
suite, ne fait même pas une histoire. Mais, «à force, nous dit-il, de
tourner et retourner mes rêveries dans ma tête, j'en formai enfin
l'espèce de plan dont on a vu l'exécution». Et alors il nous dit qu'il
se propose, dans son roman, deux objets. Le premier, c'est de montrer à
un siècle corrompu, en se mettant à sa portée, qu'on peut se relever
d'une chute, et que même une erreur d'un moment peut être la source
d'actes sublimes. «Si Julie eut été toujours sage, dira-t-il dans sa
_Seconde Préface_, elle instruirait beaucoup moins, car à qui
servirait-elle de modèle?»--Et son second objet, c'est de rapprocher les
croyants et les athées dans une estime réciproque; d'apprendre à ceux-ci
qu'on peut croire en Dieu sans être hypocrite, et aux croyants qu'on
peut être incrédule sans être un coquin. Julie dévote est une leçon pour
les philosophes, et Wolmar athée en est une pour les intolérants.--Le
reste, et notamment le rappel à la vie simple, à la vie rurale et
familiale, et à la pureté du foyer domestique, ne serait donc venu que
subsidiairement.
Voilà ce que dit Rousseau au livre IX des _Confessions_. Cela est
plausible. Mais je crois que le roman de _Julie_ s'est formé dans son
esprit plus simplement encore.
Tout ce que je retiendrai de son récit, c'est qu'il a conçu _Julie_ au
printemps, parmi les fleurs et les arbres, pendant des mois de rêverie
et d'exaltation sentimentale, et que c'est avant tout son propre roman
qu'il a rêvé.
Dans ces promenades à travers bois, il se souvient de sa jeunesse
vagabonde, qui se transfigure à ses yeux. Or, un des rêves qu'il avait
fait le plus souvent dans ce temps-là,--et qu'il a réalisé avec madame
d'Houdetot tant bien que mal, et trop tard, à quarante-cinq ans,--c'est
d'être aimé d'une belle aristocrate. Évadé de Genève, errant par la
Savoie et le Piémont, il ne pouvait presque rencontrer un château dans
la campagne sans faire ce rêve:
J'entrais avec sécurité dans le vaste monde... Mon mérite allait le
remplir... En me montrant j'allais occuper de moi l'univers... Mais
il ne me fallait pas tant... Un seul château bornait mon ambition:
favori du seigneur et de la dame, _amant de la demoiselle_, ami du
père et protecteur des voisins, j'étais content; il ne m'en fallait
pas davantage.
Un peu plus tard, à Turin:
Mon hôtesse me dit qu'elle m'avait trouvé une place et _qu'une dame
de condition_ voulait me voir. A ce mot je me crus tout de bon dans
les hautes aventures, car _j'en revenais toujours là_.
Mais surtout il se souvient de mademoiselle de Breil, chez les Gouvon,
où il était laquais:
Mademoiselle de Breil était une jeune personne à peu près de mon
âge, bien faite, assez grande, très blanche, avec des cheveux très
noirs et, quoique brune, portant sur son visage cet air de douceur
des blondes auquel mon coeur n'a jamais résisté. L'habit de cour,
si favorable aux jeunes personnes, marquait sa jolie taille,
dégageait sa poitrine et ses épaules, et rendait son teint encore
plus éblouissant par le deuil qu'elle portait alors. On dira que ce
n'est pas à un domestique de s'apercevoir de ces choses-là (phrase
pénible)... A table, j'étais attentif à chercher l'occasion de me
faire valoir. Si son laquais quittait un moment sa chaise, à
l'instant on m'y voyait établi: hors de là, je me tenais vis-à-vis
d'elle, je cherchais dans ses yeux ce qu'elle allait demander,
j'épiais le moment de changer son assiette. Que n'aurais-je point
fait pour qu'elle daignât m'ordonner quelque chose, me regarder, me
dire un seul mot! Mais point; j'avais la mortification d'être nul
pour elle; elle ne s'apercevait pas même que j'étais là.
Une fois pourtant, et une autre fois encore, il attire son attention, et
dans des conditions flatteuses pour lui: «Elle jeta les yeux sur moi. Ce
coup d'oeil, qui fut court, ne laissa pas de me transporter.» Et la
seconde fois:
Ce moment fut court, mais délicieux, à tous égards... Quelques
minutes après, mademoiselle de Breil, levant derechef les yeux sur
moi, me pria, d'un ton de voix aussi timide qu'affable, de lui
donner à boire. On juge que je ne la fis pas attendre; mais en
approchant, je fus saisi d'un tel tremblement qu'ayant trop rempli
le verre, je répandis une partie de l'eau sur l'assiette et même
sur elle. Son frère me demanda étourdiment pourquoi je tremblais si
fort. Cette question ne servit pas à me rassurer, et mademoiselle
de Breil rougit jusqu'au blanc des yeux.
Ruy Blas... c'est bien Ruy Blas, Ruy Blas sous son vrai nom, dans sa
première condition et non encore déguisé en don César... Mais sans doute
la mère avait remarqué quelque chose et elle parla à la petite.
Jean-Jacques eut beau, ensuite, s'attarder quand il pouvait dans
l'antichambre de madame de Breil: il n'obtint plus une seule marque
d'attention de la part de la fille. Même, deux fois, madame de Breil lui
demanda d'un ton fort sec «s'il n'avait rien à faire»--«Il fallut,
dit-il, renoncer à cette chère antichambre.» Et il conclut: «Ici finit
le roman.»
Eh bien, il me paraît clair que les deux premières parties de la
_Nouvelle Héloïse_, c'est l'achèvement de ce roman, du roman de toute sa
jeunesse, et que ce n'est pas autre chose, et qu'il le conçoit et même
l'écrit d'abord, pour son plaisir, et sans s'inquiéter de la suite.
Il faut que Jean-Jacques soit aimé de ce qu'il appelle dans les
_Confessions_ la «demoiselle du château»; et il faut qu'il la possède.
Après, on verra. Et voici comment cela s'arrange dans sa tête.
Personnages: lui, Jean-Jacques, sous le nom de Saint-Preux; Julie
d'Étanges; le baron d'Étanges son père, gentilhomme plein de préjugés
(cela est impliqué par la donnée même de l'histoire); la baronne
d'Étanges, mère indolente et effacée (pour faciliter et expliquer
certains faits). Enfin, comme personnages accessoires: la piquante
Claire, en contraste avec la tendre Julie; l'énergique et froid lord
Édouard, en contraste avec le faible et ardent Saint-Preux.--Cadre: le
paysage que Jean-Jacques aime et connaît le mieux: les bords du lac
Léman.
Le roman sera par lettres, pour plus de commodité, pour que l'auteur y
puisse déborder à son gré, et parce que la forme oratoire ou lyrique
(discours ou effusions) est celle qui lui est le plus naturelle. Le
roman procédera un peu de la _Clarisse Harlowe_ de Richardson, et un
peu, très peu, de la _Marianne_ de Marivaux. Ajoutez, si vous voulez, de
vagues et très indirects souvenirs des romans du XVIIe siècle qu'il
lisait, enfant, avec son père.
Mais, pour que la séduction de Julie soit plus vraisemblable, l'auteur
prête à Saint-Preux une condition sociale un peu plus relevée que
n'était celle de Jean-Jacques à Turin. Saint-Preux est un jeune
bourgeois, d'état civil incertain,--instruit, intelligent,--d'ailleurs
seul au monde, comme Ruy Blas, Didier et leurs frères romantiques;
plébéien juste assez pour que le préjugé social s'oppose à ce qu'il
épouse Julie.--D'autre part, Julie a été élevée par une servante qui
était une commère assez cynique.--En l'absence du baron, la baronne
d'Étanges, étrangement imprudente, a prié Saint-Preux de donner des
leçons à Julie. Saint-Preux à vingt ans, Julie en a dix-huit. On prévoit
ce qui arrivera.
Cela ne tarde pas beaucoup. Après quelques lettres fort longues et une
résistance assez courte, Julie, avec la complicité de son amie la
piquante Claire, va retrouver, un soir, Saint-Preux dans un bosquet, lui
applique un baiser sur la bouche, et s'enfuit. Après quoi (et ici je
copie simplement les titres de quelques chapitres) «elle exige que son
amant s'absente pour un temps, et lui fait tenir de l'argent pour aller
dans sa patrie vaquer à ses affaires.--L'amant obéit, et, par un motif
de fierté lui renvoie son argent.--Indignation de Julie sur le refus de
son amant. Elle lui fait tenir le double de la première somme.--Son
amant reçoit la somme, et part.» Eh bien, quoi? Les arguments de Julie
sont fort persuasifs, je vous assure; et puis, Jean-Jacques n'a-t-il pas
été jadis, sans nul embarras, l'obligé de madame de Warens?... Et
pourquoi soulève-t-il ici cette question inattendue sinon parce qu'il se
souvient?...
Pendant l'absence de Saint-Preux, le baron d'Étanges revient à la
maison. On lui parle des mérites de Saint-Preux. Il déclare à ce propos
qu'il ne donnera jamais sa fille à un roturier, mais qu'il veut la
marier à un gentilhomme de ses amis. Julie tombe malade, rappelle
secrètement Saint-Preux, et «elle perd son innocence».
Elle donne un second rendez-vous à son amant. Mais elle le remet ensuite
et oblige Saint-Preux à s'absenter deux jours pour une bonne action
qu'il serait inutile de vous expliquer. Le ciel les récompense
d'ailleurs de ce sacrifice, car l'absence de Saint-Preux les sauve d'un
grave péril.
Et Julie à son tour le récompense de sa vertu par un rendez-vous
nocturne et tout à fait sérieux. Je passe quelques épisodes.--Puis Julie
est enceinte, puis elle fait une fausse couche, tout cela
secrètement.--Puis, mylord Édouard, l'ami de Saint-Preux, ayant
conseillé au père de Julie de la marier avec son maître d'étude, le
baron fait une scène terrible à sa femme et à sa fille; et la subtile
Claire parvient à faire filer Saint-Preux, qui se rend à Paris. Julie,
auparavant, lui a juré que sans doute elle ne l'épouserait pas sans le
consentement de son père, mais qu'elle ne sera jamais à un autre sans le
consentement de Saint-Preux.
Et voilà le roman,--tant refait depuis,--du maître d'étude et de la
jeune noble. Je n'en ai retenu que les faits essentiels: car, dans cette
surabondante _Julie_ qui contient douze cents pages, il n'y en a pas
quatre cents qui se rapportent à l' «histoire» elle-même; et je viens de
vous en analyser le premier tiers.
Ce premier tiers est, de beaucoup, le plus ennuyeux (sauf les
digressions: le voyage de Saint-Preux dans le Valais et les lettres
qu'il envoie de Paris).--Et pourtant c'est probablement la partie de son
livre que Rousseau a écrite avec le plus de fièvre. C'est de ce premier
volume de l'_Héloïse_ que madame d'Épinay a dit dans ses _Mémoires_:
«Après le dîner nous avons lu les cahiers de Rousseau. Je ne sais si
j'étais mal disposée, mais je ne suis pas contente. C'est écrit à
merveille, mais cela est trop fait et me paraît sans vérité et sans
chaleur. Les personnages ne disent pas un mot de ce qu'ils doivent dire.
C'est toujours l'auteur qui parle.» Et madame du Deffand pensait à peu
près de même, et madame de Choiseul, et même Diderot (alors encore ami
de Jean-Jacques). Dans toute l'oeuvre de Rousseau ce volume est, avec
certains chapitres de l'_Émile_, celui sur lequel il est le plus facile
de s'égayer. L'excitation y est purement verbale. On y remarque trois
choses déplaisantes (au moins): l'abus du mot de vertu et l'équivoque
continuelle sur ce mot; l'indélicatesse des sentiments; l'avènement
définitif du style déplorable des «hommes sensibles».
1º Il est inouï qu'un garçon et une fille qui font ce que font
Saint-Preux et Julie, et qui ne pensent qu'à ça, parlent de vertu à ce
point.--Ils disent quelque part que, pour avoir eu une défaillance, ils
n'en sont pas moins vertueux sur le reste et n'ont pas perdu pour cela
le droit d'aimer la vertu. Évidemment: mais leur faute n'est pas
seulement une faiblesse de la chair, à quoi nous pourrions être
indulgents; elle se complique d'un assez lâche abus de confiance,
Saint-Preux étant le précepteur de Julie: et c'est ce dont ils n'ont pas
l'air de se douter. Cela rend plus fâcheuses encore leurs éternelles
invocations à la vertu et leur donne un air, soit d'hypocrisie, soit
d'inconscience, également regrettable... Oui, c'est vraiment
désobligeant, cette manière de fourrer la vertu où elle n'a que faire.
C'est chose de Rousseau et du XVIIIe siècle. _Rien de semblable au_
XVIIe _siècle_, ni dans l'antiquité.
En somme, c'est toujours la grande équivoque de toute la vie de
Rousseau, équivoque que j'ai déjà signalée. Saint-Preux et Julie se
croient vertueux parce qu'ils «adorent» la vertu et qu'ils se sentent un
bon coeur. Ils sont bien à l'image de leur père: de beaux sentiments, de
beaux discours, et une vilaine vie (du moins jusqu'à quarante ans).
2º En second lieu, Julie manque étrangement de délicatesse morale. Elle
paraît d'abord beaucoup trop informée de ce qu'elle va faire; elle
appelle trop les choses par leur nom. Elle dit lourdement: «Ma vertu,...
mon innocence,... mon déshonneur...» Elle parle de ses «désirs» vaincus,
des «plaisirs du vice». Elle dit à Saint-Preux (avant la chute): «Tâche,
cher ami, de calmer l'ivresse des vains désirs.» Elle dit, en parlant de
sa virginité: «Nous autres jeunes filles, nous nous trouvons dès le
premier âge _chargées d'un si dangereux dépôt_!...» Il n'est pas non
plus délicieux de la voir écrire à son amant en lui donnant rendez-vous
dans un chalet: «Oh! la nature!... C'est là qu'on n'est que sous ses
auspices et qu'on peut _n'écouter que ses lois_». Et il est moins
délicieux encore de l'entendre disserter avec Saint-Preux sur certaines
erreurs des sens:
Je me souviens des réflexions que _nous_ faisions, en lisant ton
Plutarque, sur un goût dépravé qui outrage la nature. Quand ces
tristes plaisirs n'auraient que de n'être pas partagés, c'en serait
assez, _disions-nous_, pour les rendre insipides et méprisables...
Malheureux! de quoi jouis-tu quand tu es seul à jouir! Ces voluptés
solitaires sont des voluptés mortes.
Cela est vraiment extraordinaire sous la plume d'une jeune fille de
dix-huit ans![13]
[Note 13: Voir aussi la lettre où Saint-Preux raconte à Julie qu'il
a été entraîné chez les filles, et la réponse de Julie.]
Mais là encore elle est bien à l'image de son père. L'impudeur de Julie
nous fait ressouvenir que celui qui la fait parler n'est venu qu'après
de longues souillures à l'amour normal et qu'il l'a connu pour la
première fois dans des conditions tranquillement cyniques et avec une
femme pour qui l'amour n'était qu'un geste comme un autre.