si l'on considère le théâtre de son temps, le théâtre antérieur à 1758.
Elle semblerait peut-être moins injustifiée si l'on songeait à certaines
pièces d'aujourd'hui: et encore on ne peut pas dire qu'elles dépravent
le public, puisqu'elles se conforment simplement à sa dépravation.--Mais
le théâtre qu'on jouait du temps de Rousseau? Le théâtre avant 1758?--Je
ne parle point de Corneille, de Racine, de Molière, ni même de Regnard.
Le goût d'entendre les trois premiers vaut tout de même autant que
l'ivrognerie ou que les libertés des danses populaires; et quant à
Regnard, il n'y a que Jean-Jacques pour prendre au tragique l'immoralité
du _Légataire_. Mais peut-on dire que les tragédies de Campistron, de
Lagrange-Chancel, de Longepierre, de Lafosse, de Dauchet, de Duché, de
Lamotte, de Lefranc de Pompignan, de Lanoue, de Marmontel, de Crébillon,
et de Voltaire lui-même, fussent si dangereuses à entendre? Et les
comédies de Lesage, de Legrand, de Dufresny, de Dancourt, de Destouches,
de Marivaux, de Gresset! Vous n'y trouverez pas un adultère consommé, et
la courtisane n'y est encore désignée que par de décentes périphrases...
Chose à noter: le moment où Jean-Jacques brandit ses foudres contre le
théâtre est un des moments les plus chétifs et les plus inoffensifs de
la comédie en France. Après Lesage, Dancourt et Marivaux, qui avaient de
la saveur, la comédie se traîne dans de fades portraits, dans de petites
satires de moeurs et dans de petites intrigues amoureuses! Elle est
menue et galante. Et il est vrai qu'elle parle beaucoup d'amour, et
qu'elle conseille tout au moins une sensualité légère. Mais on ne voit
pas bien pourquoi Rousseau s'insurge là contre, et nous retrouvons ici
une de ses habituelles contradictions ou équivoques.
Pascal, et Bossuet, et Bourdaloue, et bien d'autres docteurs chrétiens,
avaient défini et réprouvé le pouvoir amollissant et corrupteur de la
comédie. Ils le faisaient au nom d'un dogme. Les «passions de l'amour»,
ils les appelaient «concupiscence». Mais, lui, Jean-Jacques, au nom de
quoi condamne-t-il les trop douces impressions qu'on peut recevoir au
théâtre? Au nom de la nature, dont le théâtre, assure-t-il, nous
éloigne? Mais il paraît pourtant bien que le désir et la volupté sont
dans la «nature», puisque, précisément, pour les prédicateurs,
«combattre la nature» veut souvent dire «combattre les désirs des sens».
De quelle «nature» nous parle donc Rousseau? Jamais, jamais nous ne le
saurons.
(Lui-même, en réalité, ce n'est pas au nom de la «nature», mais c'est,
au contraire, au nom de son vieux protestantisme hérité qu'il condamne
le théâtre.)
Avec tout cela, la _Lettre sur les spectacles_ se lit encore avec
plaisir. Cela est tout genevois et tout protestant, mais d'un Genevois
presque souriant et d'un protestant détendu. Ce n'est plus l'exagération
folle et sombre du _Discours sur l'inégalité_. Tout n'y est pas
paradoxe; et les paradoxes mêmes y contiennent une part de raison. C'est
d'ailleurs celui de ses livres que Rousseau a écrit avec le moins
d'effort (en trois semaines). Il se répand en vingt digressions; il se
joue, autant qu'il peut se jouer. On sent que cela a été écrit entre
deux «parties» de la _Nouvelle Héloïse_.
L'ouvrage eut beaucoup de succès et provoqua des réponses; notamment une
de Marmontel et une de d'Alembert.
La réponse de Marmontel est une réfutation sensée et un peu
superficielle, un morceau d'honnête professeur. Mais la réponse de
d'Alembert est distinguée et fine, et pleine de ces malices sournoises
qu'on appelle aujourd'hui des «rosseries». Ce n'est pas mon objet de les
recueillir. J'en veux pourtant citer une,--atroce, celle-là, si, comme
je le crois, c'est une allusion à l'abandon des enfants de Rousseau. Et
ce doit bien être cela; car, si on lit la page qui précède, on reconnaît
que le trait est préparé de loin, qu'il ne venait point nécessairement,
qu'il a été voulu et prémédité. Voici: D'Alembert vient de reprocher à
Rousseau d'avoir adopté et défendu, dans sa _Lettre_, le préjugé du
temps sur l'éducation des femmes. Et là-dessus il s'écrie:
Philosophes, c'est à vous de détruire un préjugé si funeste, c'est
_à ceux d'entre vous qui éprouvent la douceur_ OU LE CHAGRIN D'ÊTRE
PÈRES d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage, en
donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autres
enfants... On vous a vus si souvent, pour des motifs très légers,
_par vanité ou par humeur_, heurter de front les idées de votre
siècle: pour quel intérêt plus grand pouvez-vous les braver que
_pour l'avantage de ce que vous avez de plus cher au monde, pour
rendre la vie moins amère à ceux qui la tiennent de vous_?...
(Notez que d'Alembert devait connaître l'abandon des enfants, puisque
Rousseau l'avait raconté quelques années auparavant à Grimm, à Diderot,
à madame d'Épinay, à madame de Francueil, etc.)
Je passe d'autres sournoiseries moins envenimées. Mais d'Alembert ne
pouvait manquer d'opposer l'auteur du _Devin_ à l'auteur de la _Lettre
sur les spectacles_; et c'est ce qu'il fait en termes bien spirituels:
La plupart de nos orateurs chrétiens, en attaquant la comédie,
condamnent ce qu'ils ne connaissent pas: vous avez au contraire
étudié, analysé, composé vous-même, pour en mieux juger les effets,
le poison dangereux dont vous cherchez à nous préserver; et vous
décriez nos pièces de théâtre avec l'avantage non seulement d'en
avoir vu, mais d'en avoir fait... Oh! je sais bien, les spectacles,
selon vous, sont nécessaires dans une ville aussi corrompue que
celle que vous avez habitée longtemps; et c'est apparemment pour
ses habitants pervers, car ce n'est pas certainement pour votre
patrie, que vos pièces ont été composées: c'est-à-dire, monsieur,
que vous nous avez traités comme ces animaux expirants qu'on achève
dans leurs maladies de peur de les voir longtemps souffrir. Assez
d'autres sans vous auraient pris ce soin; et votre délicatesse
n'aura-t-elle rien à se reprocher à notre égard? Je le crains
d'autant plus que le talent dont vous avez montré au théâtre
lyrique de si heureux essais comme musicien et comme poète, est du
moins aussi propre à faire au spectacle des partisans que votre
éloquence à lui en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point
à celui de vous entendre; et vous aurez longtemps la douleur de
voir le _Devin du Village_ détruire tout le bien que vos écrits
contre la comédie auraient pu nous faire.
C'est d'un joli persiflage, et qui devait enrager Rousseau. Et sans
doute il peut répondre, et il avait à peu près répondu, en effet, dans
la préface de _Narcisse_: «J'ai fait du théâtre, mais qui ne pouvait
plus nuire à des êtres aussi corrompus que vous; et d'ailleurs je n'en
fais plus. Et puis, d'avoir manqué à mes préceptes, cela doit-il
m'empêcher de les proclamer si je les crois vrais? N'importe, il reste
que cet homme qui condamne le théâtre, a fait des comédies, et
précisément de ce tour artificiel et galant qu'il blâme si fort; il
reste qu'il a fait le _Devin_, qui, par sa musique, ses danses et ses
belles filles exposées, a dû conseiller la sensualité et amollir les
coeurs un peu plus peut-être que le _Misanthrope_; il reste qu'il a
écrit le _Discours_ contre les arts au moment où il faisait du théâtre;
la _Lettre à d'Alembert_ tout de suite après en avoir fait; le _Discours
sur l'inégalité_ au moment où il était le protégé des grands,--et son
traité de l'_Éducation_ quelques années après avoir abandonné son
cinquième enfant... Et tout cela est gênant, et je ne sais si jamais vie
humaine s'est passée dans de telles contradictions, et divisions contre
soi-même. Et si Jean-Jacques n'en avait que faiblement conscience, c'est
donc bien, comme je le crois, qu'il était né avec «le coup de marteau».
* * * * *
Mais rejoignons-le dans sa petite maison de Montlouis.
Il y mène une vie assez tranquille les premiers mois. Il fait des
connaissances dans le voisinage. Il se lie avec le Père Berthier,
oratorien, et surtout avec M. Maltor, curé de Groslay. Encore un bon
prêtre, et qui est charmant pour lui. Au reste Jean-Jacques, de son
propre aveu, n'en a guère rencontré que de tels.
Cependant madame d'Épinay regrette de l'avoir si durement traité.
Saint-Lambert et madame d'Houdetot ne lui en veulent plus. Ils
l'invitent à dîner à Paris. Tout se passe très bien. Jean-Jacques est
lui-même étonné qu'après de tels orages de passion cette entrevue le
laisse si paisible. Il s'avise de trouver Saint-Lambert admirable. Il
voit déjà madame d'Houdetot entre Saint-Lambert et lui, comme il verra
Julie d'Étanges entre Wolmar et Saint-Preux.
Il fait la connaissance de Malesherbes, qui lui facilite beaucoup
l'impression de la _Nouvelle Héloïse_ (parue en 1760 chez Rey, à
Amsterdam) et qui indique lui-même les corrections à faire pour que
l'ouvrage ait libre cours en France.--Malesherbes lui offre une place de
rédacteur au _Journal des Savants_. Rousseau refuse. Il ne saurait pas
écrire à jour fixe et sur un sujet donné. «On s'imaginait, dit-il, que
je pouvais écrire par métier comme tous les autres gens de lettres, au
lieu que je ne sus jamais écrire que par passion.»
Il commence l'_Émile_ tout de suite après la _Nouvelle Héloïse_.
On vient le voir de Paris, mais pas trop: juste ce qu'il faut pour le
laisser mieux jouir ensuite de sa solitude. Cependant, pour la vingtième
fois, il fait des projets de retraite définitive et de renoncement. Il
est déterminé, dit-il, «à renoncer totalement à la grande société, à la
composition des livres, à tout commerce de littérature, et à se
renfermer pour le reste de ses jours dans la sphère étroite et paisible
pour laquelle il se sentait né...»
Il est surtout dégoûté de vivre avec et chez les gens du monde. Il se
souvient de tous les ennuis que cela lui a valus à la Chevrette ou à
Eaubonne, et il nous donne là-dessus des détails d'une franchise
amusante:
Vivant avec des gens opulents sans tenir maison comme eux, j'étais
obligé de les imiter en bien des choses; et de menues dépenses, qui
n'étaient rien pour eux, étaient pour moi non moins ruineuses
qu'indispensables... Seul, sans domestique, j'étais à la merci de
ceux de la maison, dont il fallait nécessairement capter les bonnes
grâces pour n'avoir pas beaucoup à souffrir... Les femmes de Paris,
qui ont tant d'esprit, n'ont aucune idée juste sur cet article et à
force de vouloir économiser ma bourse elles me ruinaient. Si je
soupais un peu loin de chez moi, au lieu de souffrir que
j'envoyasse chercher un fiacre, la dame de la maison faisait mettre
les chevaux pour me ramener; elle était fort aise de m'épargner les
vingt-quatre sous du fiacre; quant à l'écu que je donnais au
laquais et au cocher, elle n'y songeait pas. Une femme
m'écrivait-elle de Paris à l'Ermitage ou à Montmorency; ayant
regret aux quatre sous de port que sa lettre m'aurait coûté, elle
me l'envoyait par un de ses gens, qui arrivait à pied tout en nage,
et à qui je donnais à dîner, et un écu qu'il avait assurément bien
gagné. Me proposait-elle d'aller passer huit ou quinze jours avec
elle à sa campagne, elle se disait en elle-même: ce sera toujours
une économie pour ce pauvre garçon et pendant ce temps-là sa
nourriture ne lui coûtera rien. Elle ne songeait pas aussi que
durant ce temps-là je ne travaillais point et que mon ménage et mon
loyer, et mon linge et mes habits n'en allaient pas moins; que je
payais mon barbier à double et qu'il ne laissait pas de m'en
coûter chez elle plus qu'il ne m'en aurait coûté chez moi... Je
puis assurer que j'ai bien versé vingt-cinq écus chez madame
d'Houdetot à Eaubonne, où je n'ai couché que quatre ou cinq fois,
et plus de cent pistoles tant à Épinay qu'à la Chevrette, pendant
les cinq ou six ans que j'y fus le plus assidu. Ces dépenses sont
inévitables pour un homme de mon humeur qui ne sait se pourvoir de
rien, ni s'ingénier sur rien, ni supporter l'aspect d'un valet qui
grogne et qui vous sert en rechignant.
Non, non, il n'ira plus chez les gens du monde. Il a enfin reconquis sa
liberté et il la gardera. Son éternel dessein de réforme morale paraît
sérieux cette fois. On dirait qu'il va devenir capable de «vie
intérieure». Le libraire Rey le pressant d'écrire les «Mémoires de sa
vie», il raille la «fausse naïveté» de Montaigne, qui a soin de ne se
donner que des défauts aimables, «tandis que je sentais, dit-il, moi qui
me suis cru toujours et qui me crois encore, à tout prendre, le meilleur
des hommes, qu'il n'y a point d'intérieur humain, si pur qu'il puisse
être, qui ne recèle quelque vice odieux». Et cette fin de phrase
impliquerait quelque connaissance de soi et quelque humilité, s'il n'y
avait tant d'orgueil,--ou peut-être simplement de gageure,--dans le
commencement. N'importe, il n'a jamais paru si sage, et est bien décidé
à vivre dans son coin.
* * * * *
Mais, au commencement de l'été, le maréchal et la duchesse du Luxembourg
arrivent à leur château, qui est proche de la maisonnette de Montlouis,
et voilà ses projets de retraite renversés. Le duc et la duchesse lui
font quelques avances, et presque aussitôt il reprend ses chaînes.
Chaînes moins lourdes, il est vrai, que celles de la Chevrette,
Jean-Jacques fait ses conditions: on ne le recevra que dans l'intimité;
on ne l'obligera pas à être des soupers. Il semble d'ailleurs que
monsieur et madame de Luxembourg aient été beaucoup moins indiscrets
avec lui que naguère madame d'Épinay. Mais, tout de même, ce n'est déjà
plus la liberté. Notre faux Huron ne pouvait s'empêcher ni de la
désirer, ni de l'abdiquer en des mains aristocratiques. Et tant de
récidives nous feraient croire que, dans le fond, il aimait cette
servitude-là.
Il est vrai qu'il était tombé, cette fois, sur des gens qui ne la lui
faisaient pas trop sentir.
Le maréchal de Luxembourg était un excellent homme, de façons simples et
cordiales. Il prit tout de suite Jean-Jacques par sa bonhomie. Il
l'appelait son cher ami. Jean-Jacques se mit à l'adorer, car il allait
toujours, pour commencer, jusqu'à l'adoration. Mais tout de même le rang
du maréchal lui en imposait. Il paraît, dans ses lettres, songer à ce
rang plus que n'y songeait le bon maréchal lui-même. Et cependant
Jean-Jacques veut garder l'allure d'un homme libre, que les grandeurs
n'éblouissent point. Et de là bien des embarras:
Vos bontés, écrit-il au maréchal, m'ont mis dans une perplexité qui
augmente le désir de n'en être pas indigne. Je conçois comment on
rejette avec un regard froid et repoussant les avances des grands
qu'on n'estime pas: mais comment, sans m'oublier, en userais-je
avec vous, monsieur, que mon coeur honore, avec vous que je
rechercherais _si vous étiez mon égal_? N'ayant jamais voulu vivre
qu'avec mes amis, je n'ai qu'un langage, celui de l'amitié, de la
familiarité. Je n'ignore pas combien, de _mon état au vôtre_, il
faut modifier ce langage: je sais que mon respect pour votre
personne ne me dispense pas de celui que je dois _à votre rang_...
Je suis toujours dans le doute de manquer à vous ou à moi, d'être
familier ou rampant...
Et ça continue. Mon Dieu, que d'histoires! et que cela est lourd!--Dans
une autre lettre:
Ah! monsieur le maréchal, vous ne songez pas combien il m'est doux
de voir que _l'inégalité_ n'est pas incompatible avec l'amitié, et
qu'on peut avoir _plus grand que soi_ pour ami.
Encore? Il passe son temps à rappeler au bonhomme qu'il est maréchal et
duc. (Ah! nous sommes loin, ici, de la jolie attitude si aisée de
Voltaire avec les grands seigneurs.)
Un jour, le Genevois Coindet étant venu montrer au maréchal des projets
d'estampes pour la _Nouvelle Héloïse_, le maréchal le retint à dîner,
et, comme Coindet était obligé de retourner à Paris de bonne heure, il
dit à la compagnie: «Allons nous promener sur le chemin de Saint-Denis;
nous accompagnerons monsieur Coindet». Le maréchal ne pensait faire là
rien de sublime. Mais, après nous avoir raconté le fait, Jean-Jacques
ajoute: «Pour moi, j'avais le coeur si ému, que je ne pus dire un seul
mot. Je suivais par derrière, _pleurant comme un enfant, et mourant
d'envie de baiser les pas de ce bon maréchal_.» Cela est d'un bon coeur;
mais c'est trop, décidément, c'est trop.
Quant à la maréchale, vous la connaissez. Besenval, parlant du temps où
elle était duchesse de Boufflers, nous la peint comme un monstre de
débauche, d'ivrognerie et de méchanceté. Vous en penserez ce que vous
voudrez. Et il est vrai que Besenval ajoute: «Je ne lui connais qu'un
seul mérite, c'est la manière dont elle a élevé la duchesse de Lauzun sa
petite-fille... On ne peut disconvenir qu'elle ne soit un chef-d'oeuvre
d'éducation et la femme la plus parfaite qu'on ait connue.» (Quant au
maréchal, Besenval nous le donne pour un homme extrêmement «borné»).
La maréchale avait cinquante et un ans quand Rousseau entra dans sa
quasi-intimité. Elle avait eu publiquement le maréchal pour amant avant
de l'avoir pour mari. Elle était encore belle, très spirituelle, et d'un
esprit mordant, mais qui commençait à s'adoucir. Après la mort du
maréchal (1764) elle devint, paraît-il, tout à fait bonne, d'une bonté
faite d'une longue expérience. Sous Louis XVI, elle fut considérée comme
l'oracle du bon ton et de l'urbanité, comme celle qui maintenait les
règles de la «parfaitement bonne compagnie».--«Le genre de madame
Geoffrin était une espèce de police pour le goût, comme la maréchale de
Luxembourg _pour le ton et l'usage du monde_.» Ainsi s'exprime le prince
de Ligne. La maréchale eut l'esprit de mourir en 1787.
Son rôle mondain impliquait une rapide intelligence des hommes, beaucoup
de tact et de souplesse. Elle n'eut aucune peine à prendre Jean-Jacques,
et elle lui fut bien meilleure que n'avait été l'inquiète et
tourmentante madame d'Épinay, d'ailleurs grande dame de second ordre.
Avec l'ombrageux Jean-Jacques, la maréchale fut toute simplicité, toute
sérénité, toute tolérance, montra une admiration qui semblait absolument
involontaire et se garda d'avoir trop d'esprit.--L'agréable portrait
qu'il nous fait d'elle se termine ainsi: «Je crus m'apercevoir, dès la
première visite, que, malgré mon air gauche et mes lourdes phrases, je
ne lui déplaisais pas.»
Il ne lui déplaisait pas. Il avait pour lui sa bizarrerie, sa réputation
d'ours de génie, son étrange talent (et de tout temps les belles dames
ont aimé avoir chez elles leur homme célèbre). Mais en outre il faut
bien admettre que sa personne avait, non seulement de la saveur, mais un
charme réel: car nous voyons que jamais les enthousiastes de ses livres
ne se sont refroidis sur lui quand ils l'ont connu,--ou que le
refroidissement n'est venu qu'à la longue.
Voilà donc, encore une fois, Rousseau captif et obligé d'un grand
seigneur et d'une grande dame. Il accepte de loger dans un délicieux
petit château du parc de Montmorency pendant qu'on répare sa
maisonnette de Montlouis. Il va tous les jours chez le maréchal et
madame de Luxembourg. Il y va dès le matin; il y dîne; il y passe
l'après-midi; souvent il y soupe. «Je ne la quittais presque point»,
dit-il. Il lit tous les matins, à la maréchale couchée, le manuscrit de
la _Nouvelle Héloïse_; et ça dure longtemps. Il en écrit pour elle une
belle copie calligraphiée, «à tant la page». Quand la lecture de la
_Nouvelle Héloïse_ est terminée, il se met à lui lire l'_Émile_.
Madame de Luxembourg s'engoua de la _Julie_ et de son auteur; elle
ne parlait que de moi, ne s'occupait que de moi, me disait des
douceurs toute la journée, m'embrassait dix fois le jour. Elle
voulut que j'eusse toujours ma place à côté d'elle; et quand
quelques seigneurs voulaient prendre cette place, elle leur disait
que c'était la mienne, et les faisait mettre ailleurs.
La petite maison de Montlouis réparée, il y rentre, mais en gardant la
jouissance, à son gré, du délicieux petit château.--Soit au petit
château, soit à Montlouis, monsieur et madame de Luxembourg lui amènent
leurs visiteurs. Ce sont les plus grands seigneurs, et toujours ce sont
les plus grandes dames. Car, ne nous y trompons pas, Rousseau a été
infiniment plus choyé par ces gens-là que Voltaire. Et Thérèse leur
donne à goûter, et les grandes dames embrassent Thérèse, après avoir
mangé ses fraises à la crème.
Jean-Jacques vit dans l'enchantement. Mais il tient à nous faire savoir
que tout cet éclat ne l'éblouit point et qu'il garde, au milieu de tant
de gloire, sa simplicité. (La même note un peu niaise se retrouvera dans
Chateaubriand.)
J'interpelle, dit Jean-Jacques un peu solennellement, tous ceux qui
m'ont vu durant cette époque, s'ils se sont jamais aperçus que cet
éclat m'ait un instant ébloui; que la vapeur de cet encens m'ait
porté à la tête; s'ils m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins
simple dans mes manières, moins liant avec le peuple, moins
familier avec mes voisins, etc..
Et il se sait un gré extrême de souper quelquefois avec son voisin le
maçon Pilleu après avoir dîné chez les Luxembourg. Il trouve cela
admirable, il n'en revient pas.
Donc, jamais il n'a été plus heureux. Mais il va le payer, et bientôt.
Et les seigneurs et les dames qui l'applaudissent, le choient et
l'embrassent, le paieront aussi,--plus tard.
* * * * *
La _Nouvelle Héloïse_, imprimée à Amsterdam, paraît en France au début
de 1761 avec un succès prodigieux. _Émile_ est prêt quelques mois après.
Rousseau voudrait, par prudence, le faire imprimer et publier, comme la
_Julie_, seulement à l'étranger. Mais, prenant ses intérêts plus que
lui-même, madame de Luxembourg et Malesherbes veulent que l'_Émile_ soit
publié régulièrement en France en même temps qu'en Hollande.
Malesherbes propose lui-même les corrections nécessaires. Et, comme
l'impression traîne et que Rousseau ne sait pas ce qui se passe, il
meurt d'inquiétude. Mais quoi! Malesherbes, directeur de la librairie,
la maréchale et même le prince de Conti se sont chargés de tout, lui
répondent de tout.
Tout de même, cette impression traîne bien! Rousseau retombe malade.
Cette fois il croit avoir la pierre. Le maréchal lui amène le célèbre
frère Côme. Le frère Côme (Rousseau, je le répète, n'a jamais eu qu'à se
louer des prêtres ou religieux catholiques) parvient à le sonder, et
déclare «qu'il n'y avait point de pierre, mais que la prostate était
squirreuse et d'une grosseur _surnaturelle_, et que Rousseau souffrirait
beaucoup, mais qu'il vivrait longtemps».
Et l'impression de l'_Émile_ traîne toujours!... Il paraît enfin, en mai
1762. Mais des bruits inquiétants circulent. Le 8 juin, dans la nuit, au
moment où Rousseau, selon sa coutume, lisait la Bible avant de
s'endormir, il est averti qu'il est décrété de prise de corps. Il faut
qu'il file: il ne résiste pas. Adieux attendrissants. La maréchale,
madame de Boufflers, madame de Mirepoix qui se trouvent là, l'embrassent
en pleurant, et le bon maréchal le conduit lui-même jusqu'à une chaise
de poste déjà prête.
Pourquoi Rousseau était-il décrété? Par ce que le Parlement préparait
alors l'expulsion des Jésuites et qu'on voulait accorder aux dévots une
petite compensation en frappant un philosophe déiste. «Politique de
bascule.»
On n'avait pas alors la liberté de la presse. Nous avons la liberté de
la presse, mais nous n'avons pas la liberté de conscience, ni la liberté
d'association, ni la liberté d'enseignement. On ne peut pas tout avoir.
Voilà donc le pauvre Rousseau en fuite. Cette fuite allait le condamner
à huit années nouvelles de vie errante, et à la folie définitive.
Madame de Luxembourg, le prince de Conti et Malesherbes étaient
responsables vis-à-vis de Jean-Jacques de cette cruelle aventure. Mais
ils durent être fort embarrassés. Évidemment il n'avait pas dépendu
d'eux d'empêcher le décret du Parlement.--Au moins, direz-vous,
auraient-ils dû le prévoir.--C'est bien mon avis. Mais, maintenant que
c'était chose accomplie, que pouvaient-ils faire? Rien, sinon conseiller
à Rousseau la fuite, lui en laisser le temps et lui en procurer les
moyens. C'est ce qu'ils firent; et c'est probablement aussi ce que le
Parlement désirait.
Rousseau ne pouvait se défendre sans découvrir madame de Luxembourg, le
prince de Conti et Malesherbes. Il ne se défendit point. Il se conduisit
en fort honnête homme. Dans cette circonstance, ses puissants amis
furent bien réellement ses obligés. Ils étaient tenus de lui rester
fidèles et même reconnaissants. Ils le furent, oui,--mais pas assez
peut-être, et pas assez longtemps. Mais l'éloignement, les années, la
défiance croissante de Jean-Jacques leur sont peut-être une excuse.