Cependant on se doute de quelque chose dans le petit cercle de la

Chevrette. A table, on se moque de lui à mots couverts. Madame d'Épinay

est un peu jalouse. Elle déteste d'ailleurs madame d'Houdetot. Elle

«potine» avec Thérèse, que Jean-Jacques, je l'ai dit, ne traite plus que

comme une soeur, et qui souffre probablement, elle aussi, de cette

aventure. Thérèse détourne des lettres de madame d'Houdetot et les

montre à madame d'Épinay.

Puis, Saint-Lambert est averti, soit par une lettre anonyme de Thérèse,

ou simplement (selon M. Ritter), par une indiscrétion de Grimm.

Saint-Lambert est un sage, un homme qui «ne se frappe pas». Il sait du

reste que Jean-Jacques n'a pu aller très loin. Néanmoins, il lui bat

froid à son retour, et madame d'Houdetot aussi: de quoi (détail

charmant) Jean-Jacques se plaignit à Saint-Lambert lui-même. Tout ce

qu'il a gagné à cette vaine excitation, il nous apprend que c'est une

«descente» qui vient s'ajouter à ses autres maux.

Là-dessus, madame d'Épinay devant aller à Genève, consulter Tronchin

(peut-être sur une grossesse que sa maladie rendait dangereuse), dit un

jour à Rousseau: «Ne viendrez-vous pas avec moi, mon ours?» Rousseau

n'en a nulle envie. Déjà, il s'est aperçu qu'il s'est donné des chaînes.

Combien de fois a-t-il été appelé à la Chevrette au moment où il avait

envie d'écrire, ou de rêver dans les bois, ou simplement de rester chez

lui! Diderot, indiscret et impétueux comme toujours,--ce bourdonnant

Diderot dont le style même vous tutoie et vous tape sur les cuisses,--le

somme de payer sa dette à sa bienfaitrice en l'accompagnant.

Grimm,--l'Allemand profiteur et sournois, l'amant de madame

d'Épinay,--l'en presse de son côté. Rousseau lui répond par une longue

lettre explicative, gauche et fière, d'où j'extrais ce passage

délicieux:

...Madame d'Épinay, souvent seule à la campagne, souhaitait que je

lui tinsse compagnie. C'était pour cela qu'elle m'avait retenu...

Il faut être pauvre, sans valet, haïr la gêne et avoir mon âme,

pour savoir ce que c'est pour moi que de vivre dans la maison

d'autrui. J'ai pourtant vécu deux ans dans la sienne, assujetti

sans relâche avec les plus beaux discours de liberté, servi par

vingt domestiques et nettoyant tous les matins mes souliers,

surchargé de tristes indigestions et soupirant sans cesse après ma

gamelle...

Il aurait dû s'en aviser plus tôt. Dès qu'il s'en avise, il devrait

partir, coûte que coûte. Mais il reste sur les prières de madame

d'Houdetot, qui craint des «histoires». Et il attend que, sous

l'influence de ce mauvais chien de Grimm, madame d'Épinay, qui est déjà

à Genève, lui signifie son congé.

Et, le 15 décembre 1757, en plein hiver et par la neige, il

déménage,--beaucoup trop tard pour sa dignité. Où va-t-il? A Paris, où

l'on peut si bien vivre seul? Dans quelque maisonnette de la banlieue,

dont le propriétaire serait un bourgeois inconnu, à qui il n'aurait

nulle obligation? Non, mais à Montlouis, près de Montmorency, dans une

maison que lui loue M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé, et

tout proche du château du maréchal et de madame de Luxembourg, dont il

sera encore, et quoi qu'il fasse, l'obligé, et qui lui feront du mal

sans le vouloir. Mais quoi! On dirait que cet ami des sauvages et cet

homme d'une indépendance si farouche ne peut absolument pas se passer

de la compagnie et de la protection des grands.

C'est donc à Montmorency que nous le retrouverons,--à Montmorency où il

continuera à devenir meilleur à mesure qu'il deviendra plus fou.

CINQUIÈME CONFÉRENCE

LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.» ROUSSEAU À MONTMORENCY.

Voilà donc Rousseau installé, en plein hiver, dans la maisonnette de M.

Mathas, procureur fiscal du prince de Condé. Je crois que, là du moins,

il payait un petit loyer:

M. Mathas me fit offrir une petite maison qu'il avait à son jardin

de Montlouis à Montmorency. J'acceptai avec empressement et

reconnaissance. Le marché fut fait.

Tout d'abord il fut très malade. Il nous le raconte, comme toujours,

avec une précision voulue dans le détail rebutant. Il y met, je pense,

une sorte de bravade et de coquetterie amère:

A peine fus-je installé dans ma nouvelle demeure, que de vives et

fréquentes attaques de mes rétentions se compliquèrent avec

l'incommodité nouvelle d'une descente qui me tourmentait depuis

quelque temps sans que je susse que c'en était une. Je tombai

bientôt dans les plus cruels accidents. Le médecin Thierry, mon

ancien ami, vint me voir et m'éclaira sur mon état. Les sondes, les

bougies, les bandages, tout l'appareil des infirmités de l'âge[10]

rassemblé autour de moi, me fit durement sentir qu'on n'a plus le

coeur jeune impunément quand le corps a cessé de l'être. La belle

saison ne me rendit point mes forces, et je passai toute l'année

1758 dans un état qui me fit croire que je touchais à la fin de ma

carrière.

[Note 10: Il n'avait pourtant que quarante-six ans.]

Et voici une lettre, encore plus douloureuse, adressée à un médecin

inconnu (probablement Thierry) et datée du 10 mai 1758 (ce qui prouve

que Jean-Jacques se trompe quelquefois sur les dates, puisque tout à

l'heure il plaçait la crise quatre mois plus tôt).

L'eau de chaux ne m'ayant rien fait, je l'ai quittée. Le lait ayant

tout à fait supprimé les urines, j'ai été forcé de le quitter

aussi. Il s'est formé depuis quelque temps une enflure dans le

bas-ventre, un peu au-dessus de l'aîne gauche. Cette enflure est en

ligne droite et dans une direction oblique. Elle rentre quand je

suis couché et reparaît à l'instant que je me lève. Ce n'est point

une descente[11]. Elle n'a que la douleur sourde et légère qui,

_depuis quelques années, ne me quitte point dans cette région_. Du

reste l'urine diminue en quantité de jour en jour, et sort plus

difficilement, excepté quand elle est tout à fait crue et couleur

d'eau claire: alors elle sort avec un peu plus d'abondance et de

facilité. Mais en quelque état que ce soit, il faut toujours

presser le bas-ventre pour la faire sortir. Je vous dis cela,

persuadé que mon mal n'a jamais été connu de personne et qu'on en

pourrait peut-être tirer quelques observations utiles à la

médecine. Je ne vous consulte point d'ailleurs; je n'attends ni ne

veux plus aucune espèce de soulagement de la part des hommes, mais

seulement de Celui qui sait consoler les maux de cette vie par

l'attente d'une meilleure.

[Note 11: Il dit ailleurs que c'en était une.]

Je prends soin de noter souvent, à la rencontre, ses maladies et ses

infirmités parce qu'il ne faut jamais oublier qu'il fut en effet toute

sa vie un malade et un infirme, et de façon cruelle et humiliante. Cela

nous conseille l'indulgence dans les moments où nous sommes tentés de

nous irriter contre lui. Et cela explique en lui bien des choses: ses

humeurs, ses brusqueries, et son goût de la solitude, et les diversions

qu'il cherchait dans l'occupation mécanique de copiste; l'excès même de

son orgueil, la conscience de son génie lui étant une revanche de ses

misères physiques; ses frémissements passionnés d'ermite et d'abstinent;

le refuge qu'il demande au rêve. Et, aussi, cela rend ses sentiments

religieux plus vrais et plus touchants, et presque héroïques, dans son

parti-pris, son optimisme quand même.

Il revint de cette crise, comme de tant d'autres. Et il avait le

soulagement d'être débarrassé de la mère Levasseur. Avant de quitter

l'Ermitage, il l'avait fait partir pour Paris avec quelque argent et

s'était engagé à lui payer son loyer chez ses enfants ou ailleurs, et à

ne jamais la laisser manquer de pain, tant qu'il en aurait lui-même. (Il

faut dire que Grimm et Diderot faisaient déjà à madame Levasseur une

petite pension, si on en croit madame d'Épinay).

Peu de temps après son arrivée à Montlouis, il reçut le volume de

l'_Encyclopédie_ qui contenait l'article de d'Alembert sur GENÈVE. Dans

cet article, «concerté avec des Genevois du plus haut étage», et où

Voltaire avait mis la main, d'Alembert conseillait l'établissement d'un

théâtre à Genève.

Le sang de Rousseau ne fit qu'un tour. Il sentait Voltaire là-dessous,

Voltaire magnifiquement installé aux portes de Genève, qui attirait chez

lui les principaux de la ville pour leur donner la comédie sur son petit

théâtre, et qui avait évidemment entrepris de corrompre la cité de

Calvin. Or cette cité était aussi celle de Rousseau. Il y avait reçu,

quatre ans auparavant, l'accueil le plus flatteur. Il résolut donc de

défendre la pudeur de Genève, et écrivit sa _Lettre à d'Alembert_.

Les relations de Rousseau avec Voltaire remontaient au temps (vous vous

en souvenez) où Rousseau arrangeait la _Princesse de Navarre_ sous le

titre de _Fêtes de Ramire_. Ils s'étaient ensuite rencontrés dans

quelques salons de Paris; et il est bien clair qu'ils n'avaient pas dû

«s'accrocher».

Puis, en 1756, Rousseau avait un jour reçu le poème de Voltaire sur le

_Désastre de Lisbonne_ (la ville à moitié détruite en 1755 par un

tremblement de terre et un incendie; trente mille hommes écrasés ou

brûlés). Voltaire avait écrit là-dessus deux cent cinquante vers

élégants et fluides.--d'ailleurs convenablement spiritualistes,--où il

se refusait à reconnaître que «tout fût bien», même au sens de Leibnitz

et de Pope, et concluait qu'il ne faut pas dire: «Tout est bien», mais:

«Un jour, tout sera bien».

Ce pessimisme, quoique mitigé, avait paru odieux à Rousseau: et alors

(chose vraiment admirable), Rousseau, pauvre, infirme et malade, avait

écrit à l'auteur une longue lettre qui contient déjà plusieurs des

principaux éléments de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_,--et

où il démontrait que «de tous les maux de l'humanité, il n'y en avait

pas un dont la nature ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans

l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature

elle-même».--Il soutenait même expressément que la destruction de

Lisbonne et de ses habitants, c'était encore la faute des hommes,

puisque c'était la faute de la civilisation. Il faisait remarquer que ce

n'était pas la nature qui avait rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons

de six à sept étages et que, si les habitants eussent été dispersés plus

également, et plus légèrement logés, le dégât eût été moindre et

peut-être nul: «Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus

le lendemain à vingt lieues de là, tout aussi gais que si rien n'était

arrivé.»

Voltaire répondit à Rousseau, en peu de lignes, qu'étant malade et

garde-malade lui-même, il remettait à un autre temps sa réponse. Cette

réponse devait être le délicieux et pervers Candide (1759).

Dans les pages des _Confessions_ où il raconte cet incident, Rousseau

nous dit, avec plus d'esprit qu'il n'a coutume d'en montrer:

Frappé de voir ce pauvre homme[12] accablé pour ainsi dire de

prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les

misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je

formai l'insensé projet de le faire rentrer en lui-même, de lui

prouver que tout était bien. Voltaire en paraissant toujours croire

en Dieu n'a réellement jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu

prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de

plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saute aux

yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de

toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses

semblables par l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités

dont il est exempt.

[Note 12: Voltaire.]

On sent bien ici l'abîme qui sépare ces deux hommes. N'y eût-il pas eu

entre eux rivalité littéraire, Voltaire représente justement ce que

Rousseau déteste le plus: la vie sociale dans ce qu'elle a de plus

artificiel et de plus corrupteur, l'ironie et l'impiété; Voltaire,

aimable et méchant, Rousseau, désagréable et bon; Voltaire, riche et

aristocrate, Rousseau pauvre et plébéien; Voltaire spirituel et léger,

Rousseau grave et même solennel; Voltaire réaliste en politique,

Rousseau chimérique; Voltaire despotiste et qui se contenterait de

réformes prudentes, Rousseau républicain du pays d'Utopie; Voltaire

impie, Rousseau religieux; Voltaire ami de l'ordre avant tout,--mais

voulant ruiner, du moins dans les hautes classes, la religion qui

soutient l'ordre; Rousseau menaçant cet ordre,--mais défendant le

sentiment religieux: si bien que, chacun d'eux ne réussissant que dans

la partie négative de sa tâche, l'un portera à la religion, et l'autre à

l'ordre social nécessaire, des coups que, pour ma part, je déplore avec

simplicité.

Mais revenons à la _Lettre sur les spectacles_ ou _Lettre à d'Alembert_.

C'est un des ouvrages les plus connus de Rousseau. Il ne manque guère de

figurer dans les programmes de la licence et de l'agrégation. Dieu seul

sait le nombre des dissertations qui ont été composées par de bons

jeunes gens sur le «_paradoxe du Misanthrope_». Et c'est pourquoi je me

contenterai presque de résumer la _Lettre sur les spectacles_. Voici.

Le théâtre est le plus artificiel de tous les arts, celui où il y a le

plus de feinte et de simulation, puisque, d'abord, l'écrivain dramatique

prétend y faire une représentation directe de la vie, et que l'acteur y

fait un personnage qu'il n'est point dans la réalité, et plie à ce jeu

son corps même et son âme. Bref le mensonge y est complet. L'homme y est

aussi loin que possible de l'état de nature. Le théâtre est l'extrême

fleur de la civilisation. Sur cela seul Rousseau pourrait le condamner,

mais il lui plaît d'entrer dans le détail.

La tragédie est mauvaise. Le spectateur y dépense inutilement sa

provision de pleurs et de pitié, et il n'en a plus pour les souffrances

réelles. Ou bien il admire les beaux scélérats, et il s'accoutume aux

horreurs.

La comédie est mauvaise. Sa morale, ce n'est point qu'il ne faut pas

être vicieux, c'est qu'il ne faut pas être ridicule. Elle conserve les

conventions et les préjugés mondains. Elle enseigne les manières du

monde, qui ne sont que mensonges; elle ne parle que d'amour et de

galanterie; elle consacre le règne des femmes; elle abaisse les moeurs

et amollit les coeurs.

On objecte Molière. Ah! oui, parlons-en! Son théâtre est une école de

vices. La bonté et la simplicité y sont constamment raillées. Les sots y

sont les victimes des méchants. On y tourne en dérision les droits des

pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur

leurs serviteurs, etc.

Voyez le _Misanthrope_ même, son chef-d'oeuvre. Cette comédie nous

découvre mieux qu'aucune autre la véritable vue dans laquelle Molière a

composé son théâtre. Son objet n'est pas de former un honnête homme,

mais un homme du monde:

Par conséquent (écrit Rousseau), il n'a point voulu corriger les

vices, mais les ridicules; et il a trouvé dans le vice même un

instrument très propre à y réussir. Ainsi, voulant exposer à la

risée publique tous les défauts opposés aux qualités de l'homme

aimable, de l'homme de société, après avoir joué tant de ridicules,

il lui restait à jouer celui que le monde pardonne le moins, le

ridicule de la vertu. C'est ce qu'il a fait dans le _Misanthrope_.

Vous ne sauriez me nier deux choses: l'une, qu'Alceste dans cette

pièce est un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de

bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule.

(Sous-entendez: «Donc l'auteur ridiculise la vertu».) C'en est

assez pour rendre Molière inexcusable.

C'est un syllogisme. Mais il cloche. On n'a qu'à dire (et des milliers

de candidats à la Licence ès lettres l'ont répété depuis cent ans)

qu'Alceste est sans doute un homme vertueux et qu'il est aussi un

personnage parfois ridicule; mais qu'il n'est pas ridicule en tant qu'il

est vertueux. Il n'est ridicule qu'en tant que certaines de ses colères

sont excessives dans la forme et disproportionnées avec leur objet. Mais

ce n'est rien dire: car, justement, Rousseau ne souffre point cette

idée, qu'Alceste puisse paraître ridicule, même dans ses exagérations.

Que dis-je! il ne reconnaît même pas qu'Alceste exagère.

Il ne veut pas que nous nous permettions de sourire d'Alceste tout en

l'aimant bien. Il ne veut pas, il ne peut pas admettre ce tour et cette

attitude d'esprit qui font qu'on raille parfois ce qu'on respecte, et

qu'on prétend le respecter tout de même. Il la connaît, cette

attitude-là. Ses meilleurs amis l'ont eue envers lui, Jean-Jacques. Ils

l'aimaient et le respectaient, mais en s'amusant de lui

imperceptiblement. Et Jean-Jacques en a conclu qu'ils étaient des

hypocrites, et qu'ils le haïssaient, et qu'ils conspiraient contre lui.

Au fond, il se reconnaît avec complaisance dans Alceste. Or, qu'Alceste

soit ridicule, et par conséquent Jean-Jacques, Jean-Jacques n'admet pas

ça. Ou, si cela est, c'est donc que le siècle est bien infâme.

Notons ici un assez curieux exemple de la diversité des jugements

humains. Rousseau a fait au théâtre de Molière à peu près le même

reproche d'immoralité que, de nos jours, Brunetière (et aussi Faguet, et

avant eux Louis Veuillot): mais pour des raisons si différentes,--du

moins verbalement!

Molière paraît condamnable à Rousseau, parce qu'il a eu pour idéal, dans

son théâtre, l'homme de société. Mais, au contraire, Molière inquiète

Brunetière parce qu'il a été le disciple de la nature. En sorte qu'on ne

sait pas s'il faut reprocher à Molière d'avoir adoré la nature ou de

l'avoir dédaignée. C'est apparemment que la «nature» n'est pas tout à

fait la même chose pour Jean-Jacques et pour notre contemporain. Toute

bonne pour l'un, elle ne vaut pas le diable, ou plutôt elle est le

diable, pour l'autre... Ô nature, qu'es-tu donc? Nous voudrions bien le

savoir. Mais si tu es tout, comme il est probable, nous n'en serons pas

plus avancés. En tout cas Rousseau, qui a tant parlé de toi, aurait

bien dû songer un jour à te définir.

Continuons le résumé très sommaire de la _Lettre sur les spectacles_.

«Donc, le théâtre, qui ne peut rien pour corriger les moeurs, peut

beaucoup pour les altérer.»

En outre, le théâtre avilit et corrompt les comédiens et les comédiennes

par leur métier même, qui est un travestissement de leur être véritable,

et qui est, en outre, pour les femmes, une prostitution de leur personne

physique.--Et tout cela est quelquefois vrai, et tout cela ne l'est pas

toujours. Et Rousseau se rencontre ici avec Bossuet, comme il s'était

rencontré avec Pascal à propos des effets de la représentation

dramatique des «passions de l'amour».

Encore, continue Rousseau, le théâtre peut-il être un moindre mal dans

l'affreuse corruption des grandes villes. Mais quel divertissement

funeste pour les petites cités!

Et il se ressouvient de sa patrie; et il évoque la vie pastorale,

patriarcale, idyllique, simple et parfaite des vertueux «Montagnons»,

qui sont une tribu des environs de Neuchâtel.--Après quoi, il explique

en combien de façons et à combien de points de vue (moral, social,

civique, économique) l'établissement d'un théâtre à Genève,--petite

ville de vingt mille âmes,--nuirait à Genève. Et ici, il ne me paraît

pas qu'il ait si grand tort.

Mieux valent encore pour Genève, continue-t-il, ses petites «sociétés»

ou «coteries» traditionnelles: sociétés d'hommes et sociétés de femmes

(car Rousseau juge bon que les deux sexes, en général, vivent séparés

l'un de l'autre). Dans les cercles de femmes, on médit un peu: mais les

femmes y font en quelque sorte la police morale de la ville; dans les

cercles d'hommes, on boit abondamment, mais avec innocence. Et ici se

place un éloge du vin, qui a de la grâce et quelque chose

d'attendrissant, venant d'un homme qui buvait surtout de l'eau et du

lait, et n'a jamais bu plus de sa demi-bouteille de vin.

--Mais quoi! s'écrie Rousseau, ne faut-il donc aucun spectacle dans une

république?--Au contraire, il en faut beaucoup. Les Genevois ne sont pas

encore assez vertueux pour que Rousseau leur propose les danses nues des

jeunes filles de Sparte, et il le regrette. Mais ils ont déjà des

revues, des prix publics, des rois de l'arquebuse, du canon, de la

navigation. Il faut multiplier les fêtes de ce genre.

Mais n'adoptons point ces spectacles exclusifs qui renferment

tristement un petit nombre de gens dans un _antre_ obscur; qui les

tiennent _craintifs_ et immobiles dans le silence et l'inaction;

qui n'offrent aux yeux que cloisons, que pointes de fer, que

soldats, qu'affligeantes images de la servitude et de

_l'inégalité_. (Que vient faire ici l'inégalité? Oh! que voilà déjà

bien une phrase de 93!)

--Non, peuples heureux, ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en

plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler et vous

livrer au doux sentiment de votre bonheur... Que vos plaisirs ne

soient pas efféminés ni mercenaires; que rien de ce qui sent la

contrainte et l'intérêt ne les empoisonne; qu'ils soient libres et

généreux comme vous; que le soleil éclaire vos innocents

spectacles: vous en formerez un vous-même le plus digne qu'il

puisse éclairer.

Tout ça, pour des espèces de fêtes de comices agricoles ou de fanfares

de pompiers,--fêtes dont je ne dis point de mal, et où il m'est arrivé

de prendre part non sans plaisir, mais où l'on sait bien enfin que

l'important est de boire.

Pour l'hiver, Rousseau imagine d'autres divertissements. Il propose

notamment des bals entre jeunes gens et jeunes filles à marier, que

présiderait un magistrat nommé par le Conseil.

Je voudrais qu'on formât dans la salle une enceinte commode et

honorable, destinée aux gens âgés de l'un et de l'autre sexe, qui,

ayant déjà donné des citoyens à la patrie, verraient encore leurs

petits enfants se préparer à le devenir.

Et, là-dessus, il s'exalte d'une manière bien surprenante:

Je voudrais que personne n'entrât sans saluer ce parquet, et que

tous les couples de jeunes gens vinssent, avant de commencer leur

danse et après l'avoir finie, y faire une profonde révérence pour

s'accoutumer de bonne heure à respecter la vieillesse. Je ne doute

pas que cette agréable réunion des deux termes de la vie humaine ne

donnât à cette assemblée un certain coup d'oeil attendrissant, et

qu'on ne vît quelquefois couler dans le parquet des larmes de joie

et de souvenir, capables d'en arracher à un spectateur sensible...

Je voudrais que tous les ans, au dernier bal, la jeune personne

qui, durant les précédents, se serait comportée le plus honnêtement

et aurait plu davantage à tout le monde, fut honorée d'une couronne

par la main du magistrat, et du titre de reine du bal, qu'elle

porterait toute l'année. Je voudrais qu'à la clôture de la même

assemblée on la reconduisît en cortège, etc..

(Holà! et l'égalité, monsieur, et l'égalité!)

Ô Sparte! ô Lycurgue! ô Plutarque! Ô présence du «magistrat» là où il

n'a que faire! Ô publicité et réglementation des sentiments intimes et

des scènes familiales!

Comme Rousseau, par ses deux premiers _Discours_ donnera son vocabulaire

à la Révolution, par la _Lettre sur les spectacles_ il donnera à la

Révolution ses fêtes,--de même qu'il lui donnera, par le _Contrat

social_, sa conception de l'État.

Sur le fond même de la _Lettre sur les spectacles_, je crois bien, comme

Rousseau, que le théâtre ne peut rien, ou ne peut pas grand'chose, pour

corriger les moeurs; mais peut-il tant que cela pour les corrompre? Je

ne sais, personne ne sait. Oh! que de _distinguo_ il faudrait ici!

Généralement, le théâtre ne réussit qu'en se conformant à la morale du

public assemblé; et c'est presque toujours ce qu'il fait. Il ne vaut que

ce que vaut le public lui-même.--Rousseau, qui croit les choses

mauvaises à proportion qu'elles s'éloignent de l'état de nature, estime

le théâtre le plus dangereux des divertissements parce qu'il en est le

plus artificiel; mais ce jugement ne repose que sur l'excellence

présumée de ce mystérieux «état de nature».

Le théâtre est un plaisir qu'on prend en public et en commun. Or, il

paraît bien que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent que des

moeurs et une morale moyennes. Il est donc probable que le théâtre ni ne

corrompt les moeurs ni ne les améliore.--On a dit cent fois ces choses,

et mieux que je ne saurais faire.

Jean-Jacques Rousseau · 第 8 / 20 段