D'ailleurs (et nous l'avons déjà vu à propos de son premier _Discours_),

Jean-Jacques a bien soin,--dans sa correspondance, dans sa _Lettre à

d'Alembert_, même dans le _Contrat social_ et, plus tard, dans le

troisième _Dialogue_,--d'atténuer l'absurdité de son paradoxe. Déjà,

dans le _Discours sur l'inégalité_, en dépit des exigences de la

logique, il se garde de nous offrir comme idéal la vie solitaire de

l'homme orang-outang: il s'arrête à la vie pastorale, à l'«âge d'or» des

poètes classiques. Au fond, sa pensée est celle-ci (c'est Faguet qui la

résume avec une extrême clémence): «Conviction que l'homme est, au

moins, _trop_ social, qu'il faudrait au moins restreindre l'état social

à son _minimum_, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la

tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient la lourdeur de

la tâche, et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre

les hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire,

luxe, vie mondaine, jouissances d'art, qu'ainsi l'homme serait ramené à

une demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible,

reposée, affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son état

de bonheur.»

Voilà qui va bien. C'est ainsi qu'il nous arrive, à vous, à moi, d'être

excédés de ce qu'il y a de factice dans nos moeurs, de penser que nous

nous passerions facilement des derniers bienfaits de la science

appliquée, puisque nous nous en passions avant; que l'humanité tourne

probablement le dos à son bonheur; que la civilisation industrielle est

un mal, comme aussi ces amas démesurés d'hommes qui forment les grandes

villes et les grandes nations; qu'il serait bon de revenir à la vie

naturelle et rustique, etc. Mais ce ne sont là que des impressions sans

conséquence et vite effacées. Joignez qu'on ne sait pas bien où finit la

nature et que les développements même de l'humanité que nous appelons

artificiels sont encore naturels dans leur origine, aussi naturels que

les sentiments primitifs d'où, au bout du compte, ils sont sortis.

Seulement, si Rousseau s'était contenté d'exhorter ses contemporains à

la simplicité des moeurs et de leur recommander la vie de la campagne ou

des petites cités, cela n'aurait pas semblé bien original et n'aurait

pas fait beaucoup de bruit. Sa pensée aurait paru assez humble s'il ne

l'avait pas follement outrée. Et c'est pourquoi il a d'abord donné son

coup de gong.--Mais il est tout de même fâcheux que les plus chauds amis

de Rousseau soient obligés, dans leurs commentaires, de distinguer entre

ce qu'il a dit (et qui est souvent inepte) et ce qu'il a probablement

pensé. Ils semblent faire ce raisonnement: «La preuve que ce qu'il a dit

n'est pas ce qu'il a voulu dire, c'est que ce qu'il a dit est par trop

facile à réfuter. Un esprit un peu fin ne le prend pas au mot; ce serait

grossier.»--Soit. Qu'on le prenne comme on voudra, et plus tard, hélas,

des brutes le prendront au mot, (et non pour le réfuter), cette

différence entre la pensée et la parole, c'est du charlatanisme; et il

n'est presque pas possible de lui donner un autre nom.--Et c'est, en

effet, le nom que lui donnait la partie la plus sensée de la société

d'alors, et notamment le groupe de madame du Deffand et des Choiseul.

Mais il est clair que ce charlatanisme fut une des causes les plus

déterminantes du succès de ce _Discours sur l'inégalité_.--En outre, ce

_Discours_ est un des ouvrages de Rousseau où il y a le plus d'âpreté et

d'amertume et où vibre le plus l'accent révolutionnaire. Cela est

beaucoup plus rare dans ses autres livres. D'où lui venait donc ce ton?

Rousseau prend soin, dans les _Confessions_, de nous dire, à trois ou

quatre reprises, que c'est telle aventure de son enfance ou de sa

jeunesse qui a éveillé en lui, pour toute sa vie, la haine de

l'injustice. Mais je crois bien que ce sont là des réflexions «après

coup». Les traits qu'il cite: la fessée injuste donnée par l'oncle

Bernard, l'histoire du paysan qui, terrifié par le fisc, cache ses

provisions, ses démêlés avec M. de Montaigu, ce n'est peut-être pas de

quoi déterminer une vocation de révolutionnaire. Il y a bien ses

ressouvenirs de laquais, et l'aigreur que lui donnaient ses

infirmités... Mais ce qui paraît plus vrai, ou aussi vrai, c'est que

cette âpreté lui a été soufflée par Diderot, que cela amusait.

Jean-Jacques nous le dit dans deux notes des _Confessions_:

Je ne sais pas comment toutes mes conférences avec Diderot

tendaient toujours à me rendre satirique et mordant, plus que mon

naturel ne me portait à l'être.

Et encore:

Diderot abusait de ma confiance pour donner à mes écrits ce _ton

dur_ et cet _air noir_ qu'ils n'eurent plus quand il cessa de me

diriger.

Quoi qu'il en soit, ce qui dans le _Discours sur l'inégalité_ a

probablement le plus secoué le beau monde, et ce qui a le plus agi

quarante ans plus tard, ce sont probablement des lieux-communs

emphatiques ou violents comme ceux-ci (j'en indique seulement le début

et comme la première modulation):

Sur la liberté:

Comme un coursier indompté hérisse ses crins, frappe la terre du

pied et se débat impétueusement à la seule approche du mors, tandis

qu'un cheval dressé souffre patiemment la verge et l'éperon,

l'homme barbare ne plie point la tête au joug que l'homme civilisé

porte sans murmure, et il préfère la plus orageuse liberté à un

assujettissement tranquille...

Sur les riches:

...Je prouverais enfin que, si l'on voit une poignée de puissants

et de riches au faîte des grandeurs et de la fortune, tandis que la

foule rampe dans l'obscurité et la misère, c'est que les premiers

n'estiment les choses dont ils jouissent qu'autant que les autres

en sont privés et que, sans changer d'état, ils cesseraient d'être

heureux, si le peuple cessait d'être misérable...

Sur les tyrans:

...C'est du sein de ce désordre et de ces révolutions que le

despotisme, élevant par degrés sa tête hideuse, et dévorant tout ce

qu'il aurait aperçu de bon et de sain dans toutes les parties de

l'État, parviendrait enfin à fouler aux pieds les lois et le

peuple, et à s'établir sur les ruines de la république...

Et enfin il y a, partout répandu dans ces pages d'où est absent

«l'esprit de finesse», ce culte stupide de l'égalité que nous

retrouverons dans le _Contrat social_, et qui porte en lui une grande

force de propagande parce qu'il répond moins au sentiment de la justice

qu'aux instincts envieux.--En somme, on voit déjà dans ce second

_Discours_ (et mieux que dans le premier) que c'est bien Rousseau qui

donnera le ton à la Révolution et qui approvisionnera les hommes de 93

de clichés et de lieux-communs, semeurs de haines aussi aveugles que ces

lieux-communs sont brutaux et sommaires.

Cette fois, l'Académie de Dijon ne couronna pas le discours de Rousseau.

Si «éclairée» qu'elle fût, ce n'est pas ce discours qu'elle avait

espéré.

* * * * *

Les années qui suivent sont, je pense, parmi les moins malheureuses de

la vie de Jean-Jacques. Il jouit de se sentir si bon,--et célèbre

par-dessus le marché. Il se souvient de sa petite patrie, de Genève, où

l'on commence à être fier de lui. Il dédie le _Discours sur l'inégalité_

à «la République de Genève». Il n'avait plus la foi catholique, si

jamais il l'avait eue intégralement. Jugeant qu'un homme doit croire en

Dieu et, pour le reste, suivre la religion de sa patrie, il s'en va à

Genève pour y rentrer publiquement dans la religion protestante et y

reprendre son titre de citoyen; et il a la joie de revenir en

triomphateur dans cette ville d'où il s'était échappé, vagabond de seize

ans, vingt-six années auparavant.

En allant à Genève, il avait passé par Chambéry et revu madame de

Warens:

Je la revis. Dans quel état, mon Dieu! Quel avilissement! Que lui

restait-il de sa vertu première?... Je lui réitérai vivement et

vainement les instances que je lui avais faites plusieurs fois dans

mes lettres de venir vivre paisiblement avec moi, qui voulais

consacrer _mes jours et ceux de Thérèse_ à rendre les siens

heureux.

Quel charmant tableau! Et plus loin, il nous fait ce petit récit, où il

apparaît que Thérèse aussi était une «femme sensible»:

Durant mon séjour à Genève, madame de Warens fit un voyage en

Chablais et vint me voir à Grange-Canal. Elle manquait d'argent

pour achever son voyage; je n'avais pas sur moi ce qu'il fallait

pour cela; je le lui envoyai une heure après par _Thérèse_. Pauvre

maman! Que je dise un trait de son coeur. Il ne lui restait pour

dernier bijou qu'une petite bague; elle l'ôta de son doigt pour la

mettre à celui de Thérèse, qui la remit à l'instant au sien en

baisant cette _noble_ main _qu'elle arrosa de larmes_.

Et je ne vous dirai pas si cela est touchant ou comique--attendu que je

n'en sais rien. Mais nous retrouverons dans la _Nouvelle Histoire_ ce

galvaudage des idées de morale et cette espèce de sécurité béate dans

les situations équivoques.

A Genève donc il est fort bien reçu. Il se sent chez les siens. Il

retrouve en lui-même son premier fond protestant et républicain. Il

revient très content. C'est vers cette époque (1755) qu'il commence à

traiter Thérèse comme une soeur; soit (car avec lui on ne sait jamais)

parce que sa santé ne lui permettait plus de la traiter autrement, soit

pour cette autre raison, fort honorable, qu'il nous donne: «Je craignais

la récidive (c'est-à-dire de nouveaux enfants), et, n'en voulant pas

courir le risque, j'aimai mieux me condamner à l'abstinence». Il jouit

de son héroïsme, il jouit de ses singularités, il jouit de la beauté de

son masque qu'il ne distingue plus lui-même de son visage. Il vit dans

un état d'exaltation, d'enthousiasme moral, qui dura «quatre ans au

moins», dit-il d'abord, ou «près de six ans», dit-il à la page suivante.

Écoutez ce morceau magnifique:

Jusque-là j'avais été bon: dès lors je devins vertueux ou du moins

enivré de la vertu...

(Oh! que ce n'est point la même chose! et que l'ivresse et la vertu vont

mal ensemble! Boileau, ce parfait Honnête homme, se dit seulement «ami

de la vertu», ce qui est déjà bien joli.)

Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait passé

dans mon coeur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la

vanité déracinée. Je ne jouai rien, je devins en effet tel que je

parus, et pendant quatre ans au moins que dura cette effervescence

dans toute sa force, rien de beau et de grand ne peut entrer dans

un coeur d'homme dont je ne fusse capable _entre le ciel et moi_.

Voilà d'où naquit ma subite éloquence, voilà d'où se répandit dans

mes premiers livres ce feu vraiment céleste qui m'embrasait...

J'étais vraiment transformé; mes amis, mes connaissances ne me

reconnaissaient plus. Je n'étais plus cet homme timide et plutôt

honteux que modeste, qui n'osait ni se présenter, ni parler, qu'un

mot badin déconcertait, qu'un regard de femme faisait rougir.

Audacieux, fier, intrépide, je portais partout une assurance

d'autant plus ferme qu'elle était simple et résidait dans mon âme

plus que dans mon maintien. Le mépris que _mes profondes

méditations_ m'avaient inspiré pour les moeurs, les maximes et les

préjugés de mon siècle, me rendait insensible aux railleries de

ceux qui les avaient, et j'écrasais leurs petits bons mots avec mes

sentences comme j'écraserais un insecte entre mes doigts. Quel

changement! _Tout Paris_ répétait les âcres et mordants sarcasmes

de ce même homme qui, deux ans auparavant et dix ans après, n'a

jamais su trouver la chose qu'il avait à dire ni le mot qu'il

devait employer.

Tudieu! quel homme! Et que va-t-il faire, ce terrible auteur des deux

_Discours_, ce contempteur les moeurs, des maximes et des préjugés de

la civilisation, ce fanatique de vertu, de sincérité et d'indépendance,

et enfin cet amant de la solitude et cet adorateur de la nature? Il

pourrait vivre dans son austère petite patrie retrouvée; il pourrait

accepter la place de bibliothécaire que lui offrent ses vertueux

concitoyens. Il serait bien là. L'ancien petit ami de la grosse Warens,

l'amant de Thérèse, oublieux de ses cinq infanticides probables,

enseignerait la morale à l'univers entier, du pied même de la chaire de

Calvin. Mais voilà! Il serait trop loin de Paris et de ce beau monde

qu'il méprise. «Tout Paris» ne pourrait plus «répéter ses âcres et

mordants sarcasmes».--Au moins, s'il lui faut à la fois le voisinage de

la grande ville et la solitude, la banlieue de Paris à cette époque est

charmante et encore toute campagnarde. Il pourrait y louer une

maisonnette et un jardin, dont il paîrait le loyer de ses propres

deniers, et où il serait chez lui, et où il ne devrait rien à personne.

Ce serait le bon sens, ce serait la sagesse.

Mais, parmi les grandes dames chez qui il continue de fréquenter,--et

qui pourtant pratiquent les maximes, étalent les moeurs et mènent la vie

qui lui sont le plus en horreur,--il y en a une, madame de la Live

d'Épinay, une petite femme noiraude, raisonneuse, esprit fort,

écrivailleuse et sensuelle, femme d'un de ces fermiers-généraux dont le

métier même devrait paraître particulièrement infâme à l'auteur des deux

_Discours_. Il va souvent chez elle, au château de la Chevrette, où il

rencontre la plus brillante et frivole compagnie, et où il lui est

arrivé de jouer lui-même un rôle dans sa comédie de l'_Engagement

téméraire_. Cette petite femme ardente est curieuse de Rousseau. Elle

dit de lui, dans ses _Mémoires_, après leurs premières rencontres:

Il est complimenteur sans être poli ou au moins sans en avoir l'air

(j'ai déjà cité ce mot pénétrant). Il paraît ignorer les usages du

monde; mais il est aisé de voir qu'il a infiniment d'esprit. Il a

le teint brun; et des yeux pleins de feu animent sa physionomie.

Lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, il paraît joli; mais

lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. (Il est vrai

qu'elle le déteste au moment où elle écrit ses _Mémoires_.) On dit

qu'il est d'une mauvaise santé, et qu'il a des souffrances qu'il

cache avec soin, par je ne sais quel principe de vanité; c'est

apparemment ce qui lui donne, de temps en temps, l'air farouche...

On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce

n'est pas peu.

Et plus loin:

Vous n'imaginez pas combien j'ai trouvé de douceur à causer avec

lui.

Bref, madame d'Épinay en tient un peu pour Jean-Jacques. C'est surtout,

semble-t-il, curiosité et vanité. Elle veut avoir «son grand homme».

Elle l'appelle déjà «mon ours».

Un jour qu'ils se promenaient tous deux, ils avaient poussé jusqu'au

réservoir des eaux du Parc, qui touchait la forêt de Montmorency, et où

était un joli potager, avec une petite loge fort délabrée, qu'on

appelait l'Ermitage. «Ah! madame, avait dit Rousseau, quelle habitation

délicieuse, voilà un asile tout fait pour moi!» Madame d'Épinay n'avait

pas relevé le propos. Mais, quelque temps après, Jean-Jacques, refaisant

avec elle la même promenade, trouve, au lieu de la vieille masure, une

petite maison presque entièrement neuve. «Mon ours, voilà votre asile;

c'est vous qui l'avez choisi, c'est l'amitié qui vous l'offre.»--Je ne

crois pas, raconte Rousseau, avoir été de mes jours plus vivement, plus

délicieusement ému: je _mouillai de pleurs_ la main bienfaisante de mon

amie.

Madame d'Épinay nous dit qu'il y avait cinq chambres (fort proprement

meublées par elle), une cuisine, une cave, un potager d'un arpent, une

source, et la forêt pour jardin. Jean-Jacques ne payait pas de loyer. Il

payait les gages du jardinier, mais avec l'argent que madame d'Épinay

lui remettait pour cela. Seulement, il dut plusieurs fois avancer

l'argent. N'importe: le grand ennemi des inégalités sociales, l'homme

qui se disait si jaloux de son indépendance restait, même

financièrement, l'obligé et l'on peut bien dire le parasite d'une femme

de traitant.

D'autre part, le petit monde, le cercle de madame d'Épinay

offrait,--comme eût dit Rousseau de tout autre cercle du même genre,--le

spectacle des plus mauvaises moeurs. M. d'Épinay, toujours chez quelque

fille d'Opéra, avait, paraît-il, communiqué à sa femme une maladie que

celle-ci avait transmise à Francueil. Après avoir été la maîtresse de

Francueil, elle allait être celle de Grimm. Sa belle-soeur, madame

d'Houdetot était la maîtresse de Saint-Lambert. Sa cousine mademoiselle

d'Ette était la maîtresse de Valory, etc., etc... C'est dans l'intimité

de ce monde, aussi élégant et cultivé que vicieux, qu'allait vivre le

dénonciateur de l'influence corruptrice des sciences et des arts,

l'homme qui se disait «enivré de vertu»; et l'homme enfin qui avait

écrit, vous vous en souvenez: «Il faut de la poudre à nos perruques,

voilà pourquoi tant de pauvres n'ont point de pain.»

Il s'installe à l'Ermitage le 9 avril 1756, avec Thérèse et la mère

Levasseur, après s'être beaucoup fait prier, assure-t-il. Mais enfin il

s'installe.

Pourquoi? Parce que, bien qu'orgueilleux, il est vaniteux aussi; parce

qu'il est étrangement faible; parce qu'il n'a jamais eu de volonté;

parce qu'il rêve sa vie au lieu de la vivre; parce qu'il se rêve

lui-même au lieu de se connaître, et parce qu'il a le don de ne pas voir

les réalités comme elles sont.

Donc, il s'installe à l'Ermitage. Et il a grand tort. Il y eut mille

ennuis (beaucoup par sa faute) et ce fut là que commença à se développer

en lui, de façon inquiétante, la folie de la persécution.

Sur le séjour de vingt mois que fit Rousseau à l'Ermitage, nous avons le

livre IX des _Confessions_, les _Mémoires_ de madame d'Épinay et les

_Mémoires_ de Marmontel _passim_, notamment le début du livre VIII, où

Marmontel est l'interprète de Diderot.

Quand on a lu tout cela, on s'y embrouille un peu. J'ajoute que les

_Mémoires_ de madame d'Épinay sont «romancés» et suspects, et que

Marmontel, quand il rapporte ce qu'il ne sait pas directement, m'inspire

beaucoup de méfiance.

Enfin, voici l'essentiel et, je crois, le vrai.

Lorsque Rousseau était arrivé à Paris, et ensuite à son retour de

Venise, il avait été très bien accueilli par les hommes de lettres. Les

encyclopédistes voyaient en lui une recrue; puis, le sachant malade,

très sensible, très susceptible, ils étaient assez disposés à le

ménager. Peut-être s'amusaient-ils entre eux de ses bizarreries. Mais

ils n'y mettaient, je crois, nulle malveillance. Voici une page de

Marmontel qui semble bien donner là-dessus la «note juste»:

Ce fut là[8] que je connus Diderot, Helvétius, Grimm, et

Jean-Jacques Rousseau, avant qu'il se fût fait sauvage. Grimm nous

donnait chez lui un dîner toutes les semaines, et à ce dîner de

garçons régnait une liberté franche, mais c'était un mets dont

Rousseau ne goûtait que fort sobrement... Il n'avait pas encore

pris couleur, comme il a fait depuis, et n'annonçait pas l'ambition

de faire secte. Ou son orgueil n'était pas né, ou il se cachait

sous le dehors d'une politesse timide, quelquefois même obséquieuse

et tenant de l'humilité. Mais, dans sa réserve craintive, on voyait

de la défiance; son regard en dessous observait tout avec une

ombrageuse attention. Il n'en était pas moins amicalement

accueilli: comme on lui connaissait un amour-propre inquiet,

chatouilleux, facile à blesser, il était _choyé, ménagé avec la

même attention et la même délicatesse dont on aurait usé à l'égard

d'une jolie femme_ bien capricieuse et bien vaine, à qui l'on

aurait voulu plaire. Il travaillait alors à la musique du _Devin du

Village_ et il nous chantait au clavecin les airs qu'il avait

composés. Nous en étions charmés. Nous ne l'étions pas moins de la

manière ferme, animée et profonde dont son premier essai en

éloquence était écrit. Rien de plus sincère, je dois le dire, que

notre bienveillance pour sa personne et que notre estime pour ses

talents.

[Note 8: Chez d'Holbach, vers 1750.]

(Cela doit être vrai, on le sent. Nous avons vu cela. Il nous est arrivé

à tous d'être particulièrement gentils pour un confrère de talent à qui

nous savions un sale caractère.)

Telles étaient encore, ce semble, les dispositions de ses amis, lorsque

Jean-Jacques vint à l'Ermitage.

Rousseau dit que, tout de suite après le _Devin_ ils avaient été jaloux

de lui parce qu'ils n'auraient pas su, eux, faire un opéra-comique. Il

dit aussi qu'ils lui en voulaient de sa réforme morale, qu'ils ne lui

pardonnaient pas sa vertu. Cela est bien peu croyable. Sa célébrité

subite a pu les ennuyer un moment; mais je crois qu'ils ne lui furent

ennemis que plus tard, après qu'il les eut lassés par ses défiances et

ses noires humeurs, et surtout après qu'il se fut déclaré nettement et

solennellement contre le parti des philosophes.

Mais, auparavant, ils pouvaient bien le taquiner quelquefois comme

d'Holbach qui se divertissait à le faire «monter à l'échelle» parce que

c'est seulement dans ces moments-là que Rousseau était éloquent: ils

n'avaient point encore de mauvais sentiments pour lui. Je me figure

qu'ils se disaient simplement:--Voilà un homme bizarre, mais d'un beau

talent. Sa tête va achever de se détraquer l'hiver dans cette solitude.

Et quelle compagnie pour lui que Thérèse et sa mère! Si on pouvait le

détacher de Thérèse, ou tout au moins le ramener à Paris!

Or, la mère Levasseur avait soixante-dix ans et était impotente. Ils

imaginèrent de dire que c'était conscience d'obliger cette vieille femme

à passer l'hiver dans un isolement complet, loin de tout secours. Ils

pensaient sans doute que Thérèse voudrait suivre sa mère et que Rousseau

viendrait lui-même à Paris, dont le séjour serait meilleur pour son

cerveau, et où il aurait d'autre société que celle des deux

«gouverneuses».

Mais ils s'y prirent mal. Ils eurent avec les deux femmes des

conférences secrètes dont Jean-Jacques eut vent. Avec lui, Diderot se

montra indiscret et despotique, à son ordinaire. Jean-Jacques fut

vivement blessé. Dès lors, il croit à un complot formé par ses amis

(Grimm, Diderot, d'Holbach) pour le rendre odieux. Plus tard il fera

entrer tout l'univers dans ce complot.

Il entendait vraiment trop peu la plaisanterie. Une fois,--toujours pour

le décider à rentrer l'hiver à Paris,--Diderot lui écrit:

Le Lettré[9] a dû vous écrire qu'il y avait sur le rempart vingt

pauvres qui mouraient de faim et qui attendaient le liard que vous

leur donniez. C'est un échantillon de notre petit babil.

La plaisanterie était amicale et gentille puisque c'était une allusion

aux habitudes aumônières de Jean-Jacques. Il l'accueillit de la façon la

plus rogue et répondit fort lourdement:

Il y a ici un vieillard respectable qui, après avoir passé sa vie à

travailler, ne le pouvant plus, meurt de faim sur ses vieux jours.

_Ma conscience_ est plus contente des deux sous que je lui donne

tous les lundis que des cent liards que j'aurais distribués aux

gueux des remparts... C'est à la campagne qu'on apprend à servir

l'humanité: on n'apprend qu'à la mépriser dans les villes.

De même, Diderot ayant écrit par hasard dans ses _Entretiens sur le Fils

naturel_: «Il n'y a que le méchant qui soit seul», Rousseau prit cela

pour lui et cria comme un assassiné. Ah! ce n'était pas un monsieur

commode.

L'autre épisode de son séjour à l'Ermitage, ce sont ses amours avec

madame d'Houdetot.

[Note 9: C'était le surnom qu'on donnait au fils de madame

d'Épinay.] Les études sur ce sujet sont abondantes. La dernière est le

livre précis et solide de M. Eugène Ritter: _J.-J. Rousseau et madame

d'Houdetot_. Mais voici, je crois, tout ce qu'il vous importe de savoir,

et ce qui me semble la vérité.

En l'absence de son amant Saint-Lambert, qui est à l'armée, madame

d'Houdetot, belle-soeur de madame d'Épinay, trente ans, brune, beaucoup

de cheveux, louche et marquée de la petite vérole, agréable avec cela,

libre, gaie, très bonne femme, fait des visites à Rousseau dans son

Ermitage--(la première fois, crottée comme un barbet). Lui, va la voir à

son château d'Eaubonne. Il s'enflamme, il croit aimer pour la première

fois, et que c'est la grande passion. Il nous parle de son «tendre

délire», et de ses «érotiques transports». Il écrit à madame d'Houdetot

des lettres brûlantes. Elle s'amuse de ses entreprises auxquelles elle

n'a pas de peine à se dérober. En somme, Rousseau la chauffe pour

Saint-Lambert.

Jean-Jacques Rousseau · 第 7 / 20 段