Croira-t-on que la nuit qui suivit une aussi brillante journée fut

une nuit d'angoisse et de perplexité pour moi! Ma première idée,

après celle de cette représentation, se porta sur un fréquent

besoin de sortir, qui m'avait fait beaucoup souffrir le soir même

au spectacle et qui pouvait me tourmenter le lendemain, quand je

serais dans la galerie ou dans les appartements du roi, parmi tous

ces grands, attendant le passage de Sa Majesté. Cette infirmité

était la _principale cause_ qui me tenait écarté des cercles et qui

_m'empêchait d'aller m'enfermer chez des femmes_. L'idée seule de

l'état où ce besoin pouvait me mettre était capable de me le donner

au point de m'en trouver mal, à moins d'un esclandre auquel

j'aurais préféré la mort.

Puis, il craint d'être gauche, de manquer de présence d'esprit, de

laisser échapper quelque balourdise. «Je voulais, dit-il, _sans quitter

l'air et le ton sévère que j'avais pris_, me montrer sensible à

l'honneur que me faisait un si grand monarque. Il fallait envelopper

quelque grande et utile vérité dans une louange belle et méritée.» Et

Jean-Jacques a peur de rater son affaire.--Enfin, il se souvient, à

propos, de ses principes. S'il accepte cette pension, «adieu la vérité,

la liberté, le courage. Comment oser désormais parler d'indépendance et

de désintéressement?» Bref, il se dérobe. Et nous ne saurons jamais, et

lui-même probablement n'a jamais su si c'est par fierté républicaine

qu'il a refusé l'audience et la pension, ou par crainte d'avoir besoin

de sortir pendant l'audience.

Quelques mois après, le _Devin_ est joué à Paris. Rousseau eut cent

louis du roi, cinquante louis de madame de Pompadour, cinquante louis de

l'Opéra, cinq cents francs du libraire Pissot, d'autres profits

encore.--Peut-être ce succès eût-il décidément détourné Jean-Jacques

vers le théâtre et la musique. Peut-être fût-il devenu une sorte de

Grétry ou de Gossec. Peut-être se fût-il résigné à remédier toute sa vie

à la malfaisance des arts en faisant des comédies et des opéras. Tout le

poussait de ce côté, son goût et son intérêt. Il eût d'ailleurs gardé le

bénéfice de ses singularités extérieures: sa perruque ronde, sa barbe et

ses boutades eussent contribué à ses succès de joueur de flûte...

Mais l'Académie de Dijon le guettait.

L'Académie de Dijon le relance, en posant cette question dans le

_Mercure_ de novembre 1753:--_Quelle est l'origine de l'inégalité parmi

les hommes? Et si elle est approuvée par la loi naturelle?_»

Évidemment l'Académie de Dijon, fière de son lauréat et du bruit qu'il

faisait, posait cette question pour Jean-Jacques. Au surplus les

éléments de sa réponse prévue sont déjà épars dans ses répliques à

Stanislas et à Bordes. Jean-Jacques répondra. Il ne peut pas ne pas

répondre. C'est fini, il est prisonnier de son rôle.

L'Académie de Dijon était composée, j'imagine, de fort braves gens, et

très conservateurs, encore que touchés, peut-être, de l'esprit du temps;

de riches bourgeois, de magistrats, d'anciens officiers, de vertueux

ecclésiastiques[7]. Et ce sont ces braves gens qui, ressaisissant

Jean-Jacques, le contraignent, pour ainsi dire, à écrire le plus outré

et le plus révolutionnaire de ses ouvrages et le plus gros, avec le

_Contrat Social_, de conséquences lointaines et funestes!...

A moins qu'il n'y ait eu, dans cette benoîte Académie de Dijon, quelque

homme particulièrement pervers, et que nous ne connaîtrons jamais.

[Note 7: Buffon et Piron étaient membres de cette Académie, mais

n'assistaient presque jamais aux séances.]

QUATRIÈME CONFÉRENCE

LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ» ROUSSEAU À L'ERMITAGE.

La question de l'Académie de Dijon était celle-ci:

«_Quelle est l'origine de l'inégalité parmi les hommes? Et si elle est

autorisée par la loi naturelle_?»

La réponse de Rousseau, dans ce qui se rapporte directement à la

question de l'Académie, est celle-ci:--1º L'origine de l'inégalité,

c'est la propriété, établie et maintenue par la vie sociale.--2º

L'inégalité est réprouvée par la loi naturelle, car les hommes, à l'état

de nature, sont égaux, isolés et bons: c'est la société qui les a

corrompus.

Mais le _Discours_ de Rousseau est simplement intitulé: _Discours sur

l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes_.--Ce titre

même indique qu'il ne répond pas méthodiquement aux deux questions de

l'Académie de Dijon. Il ne répond pas par des définitions ni par des

raisonnements, mais par des affirmations, des descriptions, et des

tableaux. Il répond en faisant, à sa façon, l'histoire de l'humanité

depuis les premiers âges, un peu comme Lucrèce au Livre V de son poème,

ou comme Buffon dans la _Septième époque de la Nature_, mais avec plus

de développement et dans un autre esprit. Son _Discours_ est, en somme,

un poème, c'est le roman de l'humanité innocente, puis pervertie.

Commençons, dit Rousseau, par _écarter tous les faits_ (comme c'est

rassurant!), car ils ne touchent point à la question. _Il ne faut

pas prendre_ les recherches dans lesquelles on peut entrer sur ce

sujet _pour des vérités historiques_ (à la bonne heure), mais

seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels,

plus propres à éclairer la nature des choses qu'à en montrer la

véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos

physiciens sur la formation du monde.

Nous voilà prévenus. Il raconte ce qu'il suppose, et l'on peut bien dire

ce qu'il rêve. Je disais bien:--«Lisons son _Discours_ comme un

roman.»--Il continue:

Ô homme, voici ton histoire, telle que _j'ai cru_ la lire, non dans

les livres de tes semblables qui sont menteurs, mais dans la

_nature_ qui ne ment jamais.

C'est à merveille; mais qu'est-ce que la «nature»?--Je puis vous dire

dès maintenant que je ne crois pas que Jean-Jacques ait donné nulle

part une définition précise, scientifique, de ce mot mystérieux dont il

a usé si frénétiquement. Il poursuit:

Il y a un âge auquel l'homme individuel voudrait s'arrêter: tu

chercheras l'âge auquel tu désirerais que ton espèce se fût

arrêtée!

Cherchons-le donc.--Rousseau entre alors dans sa «première partie»:

l'histoire de l'humanité primitive, jusqu'à l'établissement de la

propriété.

En considérant, dit-il, l'homme tel qu'il _a dû_ sortir des mains

de la Nature..., je vois un animal moins fort que les uns, moins

agile que les autres, mais, à tout prendre, organisé le plus

avantageusement de tous; je le vois se rassasier sous un chêne, se

désaltérant au premier ruisseau, trouvant son lit au pied du même

arbre qui lui a fourni son repas; et voilà ses besoins satisfaits.

Il nous le montre ensuite:

Imitant l'industrie des animaux... _s'élevant_ (le mot y est)

jusqu'à l'instinct des bêtes... réunissant en lui les instincts

propres à chaque espèce animale... se nourrissant également de la

plupart des aliments divers que les autres animaux se partagent, et

trouvant par conséquent sa subsistance plus aisément que ne peut le

faire aucun d'eux.

Ces premiers hommes sont nécessairement et héréditairement robustes. Sur

ce point déjà, ils ne peuvent que dégénérer:

Le corps de l'homme sauvage, étant le seul instrument qu'il

connaisse, il l'emploie à divers usages, dont, par le défaut

d'exercice, les nôtres sont incapables; et _c'est notre industrie

qui nous ôte la force et l'agilité que la nécessité l'oblige

d'acquérir_. S'il avait eu une hache, son poignet romprait-il de si

fortes branches? S'il avait eu une fronde, lancerait-il de la main

une pierre avec tant de roideur? S'il avait eu une échelle,

grimperait-il si légèrement sur un arbre? S'il avait un cheval,

serait-il si vite à la course?

Donc (et je ne force point la pensée de Rousseau, et je n'en tire que la

conséquence la plus proche), hache, fronde, échelle, domestication du

cheval, autant d'inventions tout à fait regrettables. L'homme naturel ne

peut pas faire un seul progrès sans déchoir.

Il plaît ensuite à Rousseau d'affirmer que l'homme à l'état sauvage n'a

pour ainsi dire pas de maladies ni d'infirmités, et que la mort lui

vient presque toujours par la vieillesse. (Lucrèce n'est pas de cet

avis. Il dit que les premiers hommes «ne mouraient pas beaucoup plus que

les civilisés», _non nimio plus_. Donc, ils mouraient au moins autant.)

Jean-Jacques poursuit:

La plupart de nos maux sont notre propre ouvrage, et nous les

aurions presque tous évités en conservant la manière de vivre

simple, uniforme et _solitaire_ qui nous était prescrite par la

_nature_.

«Solitaire», car il nous explique ailleurs que l'homme de la nature ne

s'embarrasse pas d'une femelle à demeure, et que, lorsque ses petits

peuvent trouver eux-mêmes leur nourriture, il les laisse aller de leur

côté.--Rousseau reprend et redouble:

Si la nature nous a destinés à être sains, j'ose presque assurer

que _l'état de réflexion est un état contre nature et que l'homme

qui médite est un animal dépravé_.

Voilà une phrase qu'il a dû écrire avec délices, pour ennuyer les

philosophes et pour étonner les belles dames. Elle n'est d'ailleurs

qu'impertinente et n'a pas grand sens, si, d'une part, on ne voit pas en

quoi la réflexion et ce qui en découle empêche nécessairement l'homme

d'être en santé; si, d'autre part, l'homme ne peut pas plus s'empêcher

de réfléchir que de manger et de boire, et si l'exercice de son esprit

lui est apparemment aussi naturel que l'exercice de ses membres.--Mais

Jean-Jacques est lancé: il va, il va! Il affirme que toute invention est

au moins inutile:

Il est clair, que le premier qui se fit des habits ou un logement

se donna en cela des choses peu nécessaires, puisqu'il s'en était

passé jusqu'alors, et qu'on ne voit pas pourquoi il n'eût pu

supporter, homme fait, un genre de vie qu'il supportait dès son

enfance.

Donc, l'immobilité intellectuelle serait le souverain bien.--Rousseau

reconnaît qu'une qualité _distingue_ l'homme de l'animal: la faculté de

se perfectionner. Mais, si elle «distingue» l'homme de l'animal, c'est

donc qu'elle est «naturelle» à l'homme, qu'elle est conforme à la

«nature», donc respectable. Jean-Jacques ne se fait pas cette objection,

et poursuit intrépidement:

Il serait triste pour nous d'être forcés de convenir que _cette

faculté distinctive et presque illimitée est la source de tous les

malheurs de l'homme_; que c'est elle qui le tire, à force de temps,

de cette condition originaire dans laquelle il coulait des jours

tranquilles et innocents.

(Qu'en sait-il?) Mais ce n'est pas tout, et il n'a pas encore épuisé son

facile paradoxe. Il se demande comment l'homme a pu tant progresser. Il

répond:--Par la parole. Mais comment l'homme a-t-il inventé la

parole?--On ne sait pas. Il est presque impossible de s'en rendre

compte. Rousseau écrit ici, sur l'origine du langage, quelques pages que

je trouve excellentes. Mais écoutez sa conclusion:

On voit du moins, au peu de soin qu'a pris la nature de rapprocher

les hommes par des besoins mutuels et de leur faciliter l'usage de

la parole, combien elle a peu préparé leur sociabilité et combien

elle a peu mis du sien pour en établir les liens.

Autrement dit:--L'homme, en inventant le langage, a été contre le voeu

de la nature; et la preuve, c'est que cette invention lui a donné un mal

de tous les diables.--Ainsi, après avoir regretté, dans le premier

_Discours_ l'invention de l'imprimerie, Rousseau déplore ici

l'invention du langage.

Ce point réglé, il affirme de nouveau que les hommes à l'état sauvage

étaient heureux.--N'ayant d'ailleurs entre eux aucune sorte de relations

morales ni de devoirs communs, ils ne pouvaient être ni bons ni méchants

et n'avaient ni vices ni vertus. Ils n'avaient que la pitié, sentiment

naturel. (L'avaient-ils tous? Qu'est-ce qu'il en sait? Et, s'ils ne

l'avaient pas tous, il y avait donc déjà des bons et des méchants.)

Mais, rendons-lui la parole:

C'est la pitié qui, dans l'état de nature, tient lieu de lois, de

moeurs et de vertu, avec cet avantage que _nul n'est tenté de

désobéir_ à sa douce voix. (Vraiment?) C'est elle qui détourne tout

sauvage robuste d'enlever à un faible enfant ou à un vieillard

infirme sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère

trouver la sienne ailleurs. (Et s'il ne l'espère pas?)

Mais les souffrances, les violences et les désordres de l'amour?--C'est

bien simple: les premiers hommes en étaient exempts. Ce sont la société,

la civilisation et les lois qui ont créé ces désordres... N'ayant pas

d'idée de la beauté, le sauvage ne choisit pas:

Il écoute uniquement le tempérament qu'il a reçu de la nature, et

_non le goût qu'il n'a pu acquérir_, et toute femme est bonne pour

lui... Chacun attend paisiblement l'impulsion de la nature et s'y

livre sans choix, avec plus de plaisir que de fureur, et, le besoin

satisfait, tout le désir est éteint.

Rousseau affirme ensuite que l'inégalité est beaucoup moindre dans

l'état de nature où les hommes vivent _épars_ et n'ont qu'un «minimum»

de besoins, et il conclut ainsi sa première partie:

Après avoir montré que l'inégalité est à peine sensible dans l'état

de nature, et que son influence y est presque nulle, il me reste à

montrer son origine et ses progrès... et à considérer les

différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en

détériorant l'espèce, et rendre un être méchant en le rendant

sociable.

Et il ajoute (ce qui n'est point inutile) que ce ne sont d'ailleurs que

des «conjectures».

La deuxième partie est une large esquisse de l'histoire politique de

l'humanité. Elle commence par ce passage à effet:

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire: Ceci est

à moi, et trouva des gens assez aveugles pour le croire, fut le

vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de

meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au

genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé,

eût crié à ses semblables: Gardez-vous d'écouter cet imposteur!

etc.

Après ce coup de tam-tam, il revient en arrière, reprend l'histoire

humaine où il l'avait laissée, et poursuit la lamentable énumération des

odieux progrès de l'humanité.

Car chaque progrès amène sa misère:

Les hommes, jouissant d'un plus grand loisir, l'employèrent à se

procurer plusieurs sortes de commodités... _Mais_ ensuite on était

malheureux de les perdre sans être heureux de les posséder.

...Les hommes connaissent la préférence dans l'amour. _Mais_ la

jalousie s'éveille avec l'amour, et la plus douce des passions

reçoit des sacrifices de sang humain.

...On s'accoutume à s'assembler... Chacun commence à regarder les

autres et à vouloir être regardé soi-même, et l'estime publique a

son prix... _Mais_ ensuite, chacun punissant le mépris qu'on lui

avait témoigné, les vengeances devinrent terribles et les hommes

sanguinaires et cruels.

Et ainsi de suite.--(Rousseau établit ici une distinction, sur laquelle

il reviendra très souvent, entre l'égoïsme de l'homme sauvage et

solitaire, égoïsme utile et inoffensif, et l'amour-propre des hommes

vivant en société, et qui est funeste.)

Cependant, Rousseau arrive à l'étape du développement humain où il

aurait voulu que l'humanité se fût arrêtée. C'est après les

commencements de l'agriculture et de la vie en tribu, et avant

l'institution de la propriété individuelle. A vrai dire, on ne voit pas

du tout pourquoi il juge que ce fut le meilleur moment de l'humanité,

puisqu'il nous a dit auparavant que les prétendus progrès qui l'avaient

amenée là étaient autant de désastres... Quoi qu'il en soit, voyons son

idéal:

Ainsi, quoique les hommes fussent devenus moins endurants et que

la pitié naturelle eût déjà subi quelque altération, cette période

de développement des facultés humaines, tenant un juste milieu

entre l'indolence de l'état primitif et la pétulante activité de

notre amour-propre... dut être l'époque la plus heureuse et la plus

durable. Plus on y réfléchit, plus on trouve que cet état était le

moins sujet aux révolutions, le meilleur à l'homme, et qu'il n'a dû

en sortir que par quelque funeste hasard... L'_exemple des

sauvages_, qu'on a presque toujours trouvés à ce point, semble

confirmer que le genre humain était fait pour y rester toujours,

que cet état est la véritable jeunesse du monde, et que tous les

progrès ultérieurs ont été, en apparence, autant de pas vers la

perfection de l'individu, _et, en effet, vers la décrépitude de

l'espèce_.

Et Rousseau continue à nous raconter ce qu'il lui plaît.--De la culture

des terres s'ensuit nécessairement leur partage, et, par conséquent, la

propriété.--De la propriété naissent les concurrences, les rivalités. Il

y a bientôt des riches et des pauvres. La lutte devient atroce.--Alors

les riches et les habiles proposent d'établir un gouvernement et des

lois «dans l'intérêt de tous».--Alors naissent les cités et les

États.--Alors éclatent les guerres nationales.--Alors les peuples

choisissent des chefs pour défendre leur indépendance.--Alors le chef

devient tyran.--Déclamation sur la liberté (que l'homme n'a jamais le

droit d'aliéner).--Déclamation contre le despotisme.--Cependant

l'inégalité s'accroît et se multiplie, et avec elle tous les vices...

Et voici la conclusion et le résumé de l'ouvrage; conclusion

remarquable de lourdeur et, à un moment, d'obscurité:

Il suit de cet exposé que l'inégalité, étant presque nulle dans

l'état de nature, tire sa force et son accroissement du

développement de nos facultés et des progrès de l'esprit humain, et

devient enfin stable et légitime par l'établissement de la

propriété et des lois. Il suit encore que l'inégalité morale

autorisée par le seul droit positif est contraire au droit naturel

toutes les fois qu'elle ne concourt pas en même proportion avec

l'inégalité physique, cela veut dire, je pense: toutes les fois

qu'un individu puissant socialement se trouve être faible d'esprit

ou de corps; distinction qui détermine suffisamment ce qu'on doit

penser à cet égard de la sorte d'inégalité qui règne parmi les

peuples policés, puisqu'il est manifestement _contre la loi de

nature_, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant

commande à un vieillard, qu'un imbécile conduise un homme sage, et

qu'une poignée de gens regorge de superfluités, tandis que la

multitude affamée manque du nécessaire.

Sur quoi l'on pourrait dire:--L'hérédité, dont vous citez un

inconvénient possible, et l'inégalité des biens peuvent être contre la

justice ou la raison, non contre la nature. Tantôt vous opposez la

nature à la raison; tantôt vous les identifiez. Alors on ne comprend

plus.

Le _Discours sur l'inégalité_ a cent dix bonnes pages. Je vous l'ai

analysé fidèlement, et en me servant autant que possible des phrases

mêmes de Rousseau, que j'ai tronquées quelquefois, mais seulement pour

les abréger, jamais pour en altérer le sens.

Et là-dessus je songe:

--Voilà donc un des ouvrages les plus fameux du XVIIIe siècle; celui

qui a définitivement fondé la gloire de Rousseau, et qui, quarante ans

après, a peut-être le plus agi (avec le _Contrat social_) sur la

sensibilité et l'imagination des hommes.

Quelle pauvreté, pourtant, sous son apparente insolence! Toute la thèse

est fondée sur l'opposition de la nature, qui serait le bien, et de la

société, qui serait le mal: et l'auteur ne définit même pas ce mot de

«nature». Dieu sait pourtant s'il a besoin d'être défini! Pour Buffon,

la nature paraît être l'ensemble des forces dont se compose la vie de

l'univers. Pour Diderot, la nature c'est l'athéisme, c'est le contraire

des institutions et des lois, et c'est, finalement, le plaisir. Pour

Rousseau, il semble bien que la nature, ce soient les instincts et les

sentiments avec lesquels l'homme vient au monde. Or, le désir de durer,

celui de ne pas souffrir, celui de vivre en société, celui même

d'étendre son être, de posséder, de se distinguer et de dominer sont

apparemment et ont été de tous temps parmi ces instincts. Mais, aux yeux

de Rousseau, l'invention même de la hache et de la fronde, celle de

l'agriculture et de la navigation sont autant de déchéances; le choix

dans l'amour est une déchéance; la formation de la famille est une

déchéance; la vie sociale est une déchéance; la notion du bien et du mal

est une déchéance. Il nous accorde, il est vrai, que le meilleur moment

de l'humanité, ç'a été le commencement de la vie en tribu et de la

civilisation agricole et patriarcale; mais, cette concession même, ce

qu'il a dit auparavant lui retire le droit de la faire; et son idéal

c'est, qu'il le veuille ou non (ou bien il a menti auparavant), une

humanité composée de sauvages épars dans les forêts, sans habits, sans

armes, ni bons ni méchants, _solitaires_, _immuables_, et qui ne

réfléchissent point. Comme si cela était intéressant, et comme si cela

valait même la peine qu'il y eût une humanité sur la terre! C'est cette

stagnation dans une vie de demi-brutes qui serait contraire à la

«nature»!

Et pourquoi, dit-il, la préférer? Parce que, affirme-t-il, l'égalité est

mieux sauvegardée dans cet état primitif. D'abord, il n'en sait rien:

car l'inégalité des forces musculaires, en un temps où elle ne peut

guère être compensée par l'intelligence, pourrait bien être la plus dure

de toutes. Comme si, d'ailleurs, l'égalité,--et l'égalité dans

l'ignorance et dans l'abrutissement,--était nécessairement le bien

suprême, auquel tous les autres devraient être sacrifiés! A vrai dire,

ce culte est bien étrange dans un livre qui prétend découvrir et honorer

les intentions de la «nature», laquelle apparaît si évidemment mère et

maîtresse d'inégalité à tous les degrés de l'être.

Notez qu'il n'est guère possible que cette niaise adoration de l'égalité

soit sincère chez un homme qui sent sa supériorité intellectuelle et qui

en jouit avec un orgueil démesuré.--A moins qu'il ne soit dans la

disposition d'esprit de ce jeune socialiste qui, dans une réunion

politique, répliquait à un de mes amis: «Mais ce que nous voulons, ce

n'est pas que tout le monde soit heureux, c'est que tout le monde soit

aussi malheureux que nous.»

Mais non, ce ne peut être cela, puisque Rousseau, au contraire, ne

s'intéresse qu'à notre bonheur. Tout simplement, c'est que son rôle le

tient. C'est qu'il lui faut étonner les marquises, les fermiers généraux

et les philosophes. C'est qu'il lui faut renchérir sur le _Discours des

sciences et des arts_. Ah! le pauvre homme, comme il s'y applique! Ce

n'est pas le paradoxe léger, si cher à son temps. C'est le défi à la

raison, tout cru, tout nu, et sans esprit, puisque Rousseau n'en a pas

et qu'il est condamné au sérieux dans l'absurde.--Mais on est vraiment

étonné d'une pareille débilité de pensée, après les grands livres du

XVIIe siècle et ceux même de Montesquieu et de Buffon. Que ce livre

ait eu un tel retentissement et une telle influence, voilà une des plus

fortes démonstrations qu'on ait vues de la bêtise humaine.

Mais on peut dire aussi:

--Oui, le _Discours sur l'inégalité_ pourrait être une chose assez

plate, sans le style, l'accent, le frémissement intérieur. Les

objections sans fin qu'on y peut faire paraissent naïves et superflues

parce qu'elles sont trop faciles,--si faciles qu'on rougit de les

énoncer si on a l'esprit un peu délicat. Il faut prendre le livre

autrement. Il faut le considérer comme une sorte de poème, comme une

vision de _nabi_, de prophète en chambre, bien ordonnée et écrite en

style didactique et tendu. L'intransigeance, l'intrépidité, l'insolence

du paradoxe finit par avoir une espèce de grandeur. Les idoles du temps,

Science, Progrès, Philosophie, y sont méthodiquement souffletées.

L'ouvrage, vu de loin, prend, avec un peu de bonne volonté, des aspects

de récit biblique, de mythe religieux. Rousseau recule seulement

l'époque de la Chute. L'état de grâce, c'est l'état de nature; le péché

originel, c'est la civilisation qui, engendrant l'inégalité, tue la

fraternité. C'est la civilisation qui, pour notre malheur, a cueilli les

fruits de l'arbre de la science.

Croyez bien que Rousseau se divertit à rêver. Mais, au surplus, voyez

comme, en ayant l'air de le bousculer et de le braver, il reste dans

l'esprit du temps. Être réactionnaire au point d'aspirer à un idéal

disparu depuis cinq ou six mille ans, c'est être révolutionnaire,

puisqu'il faut, pour y retourner, démolir ce qui nous en a éloignés.

Qu'il s'agisse de faire l'âge d'or, ou de le refaire, c'est la même

action, vers la même chimère.--Aujourd'hui encore le rêve

révolutionnaire,--l'égalité des gamelles avec le moindre effort pour

chacun,--n'est-il pas, comme celui de Jean-Jacques, un idéal régressif?

Jean-Jacques Rousseau · 第 6 / 20 段