époque, avec beaucoup de sagacité et quelque vigueur dans ses
_Considérations sur les moeurs_ (1751). D'abord Duclos distingue Paris
et la province et, dans Paris même, il considère seulement quelques
groupes. Et Duclos saisit et définit fort bien les vices ou défauts
caractéristiques de cette société restreinte: non pas tant encore le
dérèglement des moeurs (dont je ne pense pas que Rousseau se crût
exempt) que la vanité, la frivolité, l'abus de l'esprit, le «persiflage»
(ce que nous appelons aujourd'hui la «blague»), la sécheresse et la
dureté du coeur (ce que Gresset avait peint en 1745 dans _le Méchant_),
le tout mêlé a des prétentions «philosophiques».
Rien, ou presque rien de tout cela dans le _Discours_ de Jean-Jacques
qui, au surplus, n'est nullement un observateur.
D'où vient donc que l'effet du _Discours sur les sciences et les arts_
ait été tel que Garat, dans son _Mémoire sur M. Suard_, ait pu écrire:
C'est à ce moment même qu'une voix qui n'était pas jeune et qui
était pourtant tout à fait inconnue, s'éleva, non du fond des
déserts et des forêts, mais du sein même de ces sociétés, de ces
académies et de cette philosophie où tant de lumières faisaient
naître et nourrissaient tant d'espérances... Et, au nom de la
vérité, c'est une accusation qu'elle intente, devant le genre
humain, contre les lettres, les arts, les sciences et la société
même... Et ce n'est pas, comme on le dit, le scandale qui fut
général, c'est l'admiration et _une sorte de terreur_ qui furent
presque universelles.
Comment expliquer cela (à supposer que Garat n'exagère point)?
C'est qu'il y avait, dans ce premier livre de Rousseau, l'accent et le
style.
Il y avait l'accent de l'homme de lettres qui n'a pas réussi, du malade
qui n'est bien que dans la solitude, de l'homme timide qui a souvent
souffert dans les belles compagnies; l'accent de l'ancien vagabond et du
plébéien révolté; bref, l'accent d'un homme qui prend au sérieux le
lieu-commun auparavant inoffensif.--Au reste on peut dire que presque
toute son oeuvre,--et c'est par là qu'elle a séduit la bêtise
humaine,--est d'un homme de génie qui a pris, pour la première fois,
d'antiques plaisanteries ou fantaisies au sérieux.
D'autre part, le morceau assez banal où vibrait cet accent-là devait
être lu, d'abord, justement par cette petite minorité de privilégiés
pour laquelle la thèse de Rousseau se trouvait être partiellement vraie.
Et, en outre, il s'élevait du premier coup contre quelques-unes des
idoles les plus chères à cette élite: la «philosophie», la science, que
l'on commençait à «adorer», et la foi au progrès. Cette gravité et cette
véhémence de sermonnaire devaient à la fois secouer et séduire des gens
qui n'allaient plus guère au sermon... De là le scandale et l'espèce de
terreur dont parle Garat. (Tel, un peu, le succès des premiers écrits
évangéliques de Tolstoï dans les salons parisiens.)
Et puis il y avait le style. Il n'a pas encore toutes les qualités que
possédera plus tard le style de Jean-Jacques. Mais il est beau dans sa
tension, il a le mouvement oratoire, la phrase fortement rythmée. Il
s'opposait, avec un air de nouveauté, au style court et fin qui était
alors le plus à la mode.--J'ajoute qu'on y trouve déjà les apostrophes,
l'abus de certains mots comme «vertu» et «nature», l'emphase et la
fausse rudesse républicaine qui caractériseront si fâcheusement,
quarante ans plus tard, l'éloquence des jacobins et des sans-culottes.
C'est Jean-Jacques qui a fourni à la Révolution son vocabulaire.
Comment, dans la tête du fade versificateur de l'_Engagement téméraire_,
s'était secrètement formée cette prose-là, si pleine, si suivie, si
robuste, si grave?
Repassons, si vous le voulez, l'histoire des lectures de l'autodidacte
Rousseau (je ne parle que de ses lectures françaises).
A six ans, il lisait avec son père l'_Astrée_ et les romans de La
Calprenède.--A sept ans, Ovide et Fontenelle, mais aussi Plutarque, La
Bruyère, Molière et le _Discours sur l'Histoire universelle_.--De douze
à seize ans, tout un cabinet de lecture, au hasard.--Plus tard, et
surtout aux Charmettes, en même temps qu'il apprend le latin, il lit Le
Sage, l'abbé Prévost, les _Lettres philosophiques_ de Voltaire, mais
aussi (avec Locke et Leibnitz) les ouvrages de Messieurs de Port-Royal,
Descartes Malebranche, etc...
En somme, peu de livres contemporains, mais à peu près tout le XVIIe
siècle dévoré dans la solitude, loin de Paris. C'est bien à ce siècle
que Rousseau doit sa formation littéraire. Et c'est pour cela,--et aussi
parce qu'il avait un don,--que, lorsqu'il se met à écrire en prose, il
retrouve la phrase et le ton des écrivains du XVIIe siècle. J'ai dit
que son style avait un air de nouveauté: c'est pour cela. Il remonte
plus haut que Marivaux, que Fontenelle, que Voltaire, même que La
Bruyère. Il renoue une tradition.--Et il est vrai qu'il y ajoute quelque
chose, parce qu'il se sert d'une forme traditionnelle avec une âme
neuve.
Donc, tel qu'il est, le _Discours_ de Rousseau, couronné par l'Académie
de Dijon le 23 août 1750, obtient du premier coup un succès inouï.
Des hommes considérables ou notables en publient des critiques: le roi
Stanislas (aidé d'un père jésuite), le professeur Gautier, Bordes,
académicien de Lyon, Lecat, académicien de Rouen, Formey, académicien de
Berlin, sans compter Voltaire, d'Alembert, Frédéric II, qui, à
l'occasion en disent leur mot. Rousseau réplique successivement à
Stanislas, à Gautier et à Bordes. Toutes ces réfutations et répliques ne
prouvent pas grand chose ni d'un côté ni de l'autre, la question étant
posée en termes trop généraux et d'ailleurs, je crois, insoluble. Mais,
naturellement, dans cette polémique, Rousseau rétorque mieux qu'il n'est
rétorqué, parce qu'il a plus de talent. Il ne remarque pas que ces
«lettres», dont il veut démontrer la malfaisance, il leur doit pourtant
d'être vainqueurs contre elles-mêmes.
Et alors il arrive que les répliques de Rousseau sont meilleures et plus
intéressantes que son _Discours_.--D'une part, obligé de mieux méditer
son sujet, de le serrer davantage, il atténue habilement et sans trop
en avoir l'air ce qu'il y avait tout de même d'un peu gros dans la
première expression de son facile paradoxe, et il le rend par là plus
acceptable. Ainsi, dans sa réponse au roi Stanislas, après avoir écrit:
Quoi! faut-il donc supprimer toutes les choses dont on abuse? Oui,
sans doute, répondrai-je sans balancer, toutes celles qui sont
inutiles, toutes celles dont l'abus fait plus de mal que leur usage
ne fait de bien;
il ajoute aussitôt:
Arrêtons-nous un instant sur cette dernière conséquence, et
gardons-nous d'en conclure qu'il faille aujourd'hui brûler toutes
les bibliothèques et détruire les universités et les académies.
Nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les
moeurs n'y gagneraient rien.
On respire, on se dit: «Ah! bien, bien».
D'autre part, tandis qu'il défend et cherche à faire accepter son idée,
son idée le travaille, et d'elle-même fructifie en lui. Son futur
_Discours sur l'inégalité_ est déjà presque contenu dans ses réponses à
Stanislas et à Bordes.--Par exemple, dans sa réponse à Stanislas:
Ce n'est pas des sciences, me dit-on, c'est du sein des richesses
que sont nés de tout temps la noblesse et le luxe. Je n'avais pas
dit non plus que le luxe fût né des sciences, mais qu'ils étaient
nés ensemble et que l'un n'allait guère sans l'autre. Voici comment
j'arrangeais cette généalogie. _La première source du mal est
l'inégalité_: de l'inégalité sont venues les richesses... Des
richesses sont nés le luxe et l'oisiveté. Du luxe sont venus les
beaux-arts, et de l'oisiveté les sciences.
Autre exemple. La croyance à la bonté naturelle de l'homme était
impliquée, mais non formulée dans le _Discours_. C'est dans une note de
la _Réponse à Bordes_ que Rousseau dit pour la première fois: «Je pense
que l'homme est naturellement bon».
Troisièmement, à mesure qu'il essaye de préciser l'idée de son premier
_Discours_, les sentiments dont cette idée n'est que le produit et
l'expression deviennent en lui plus profonds et plus violents. Il prend
l'offensive partout où il en trouve le joint. Le ton est plus frémissant
dans les _Réponses_ et surtout dans les _Notes_ que dans le _Discours_
lui-même. Voici une note de la _Réponse à Bordes_:
Le luxe nourrit cent pauvres dans nos villes et en fait périr cent
mille dans nos campagnes. L'argent qui circule entre les mains des
riches et des artisans pour fournir à leurs superfluités est perdu
pour la subsistance du laboureur, et celui-ci n'a point d'habit
parce qu'il faut du galon aux autres. (A la vérité il n'explique
pas comment.) Le gaspillage des matières qui servent à la
nourriture des hommes suffit seul pour rendre le luxe odieux à
l'humanité... Il faut des jus dans notre cuisine, voilà pourquoi
tant de malades manquent de bouillon. Il faut des liqueurs sur nos
tables, voilà pourquoi le paysan ne boit que de l'eau. Il faut de
la poudre à nos perruques, voilà pourquoi tant de pauvres n'ont
point de pain.
Oh! mon Dieu, vous trouverez cela dans La Bruyère, et vous n'aurez pas
besoin de le chercher longtemps dans Bossuet et dans Bourdaloue. Mais
ici il y a, ce me semble, l'esprit et le ton révolutionnaire, il y a,
malgré la tenue du style, ce que j'appellerai le «coup de gueule»; il y
a le terrible raccourci sophistique: «Voilà pourquoi...» Ce morceau-là
dut secouer délicieusement pas mal de petites femmes de la noblesse, et
pareillement de la finance.
Enfin, le premier _Discours_ de Rousseau s'empare de Rousseau lui-même.
Par un phénomène connu d'autosuggestion, Jean-Jacques se façonne d'après
son livre. Il veut ressembler à l'idée que ce livre donne de lui. Il
veut en réaliser l'épigraphe:
_Barbarus hic ego sum quia non intelligor illis_.
Il entreprend sa réforme morale.
Il ne faut oublier ni son origine et son vieux fond protestant, ni sa
période de pratique catholique et le temps où il composait des prières
pour madame de Warens. Je crois qu'il n'avait jamais cessé d'être
préoccupé de «vie morale». Plusieurs fois il avait eu des velléités de
réforme, et fait des efforts et des tentatives dans ce sens.
Par exemple, après son aventure avec madame de Larnage (l'unique
aventure agréable de sa vie), il avait promis d'aller rejoindre cette
dame chez elle à Saint-Andiol. Le moment venu, il hésite, et il nous en
apprend les raisons. Il s'était donné à madame de Larnage pour un
Anglais, et il craint d'être démasqué. Puis, il sait que madame de
Larnage a une fille de quinze ans, et il craint d'avance d'en tomber
amoureux, de la séduire, et de «mettre la dissension, le déshonneur et
l'enfer dans la maison». (Raison plaisante: le pauvre Jean-Jacques
n'était pas en amour un tel foudre de guerre.)--Enfin, dit-il:
A cela se mêlaient des réflexions relatives à ma situation, à mon
devoir, à cette maman si bonne[6], si généreuse, qui, déjà chargée
de dettes, l'était encore de mes folles dépenses, qui s'épuisait
pour moi et que je trompais si indignement. Ce reproche devint si
vif qu'il l'emporta à la fin. En approchant de Saint-Esprit, je
pris la résolution de brûler l'étape du bourg Saint-Andiol et de
passer tout droit. Je l'exécutai courageusement, avec quelques
soupirs, je l'avoue, mais aussi avec cette satisfaction
intérieure... de me dire: Je mérite ma propre estime, je sais
préférer mon devoir à mon plaisir.
[Note 6: Madame de Warens.]
Allons, la petite Larnage l'a échappé belle!--Et là-dessus Jean-Jacques
se met à méditer, jure de «régler désormais sa conduite sur les lois de
la vertu... et de n'écouter plus d'autre amour que celui de ses
devoirs».
En effet (car les actes vertueux s'enchaînent comme les autres) lorsque,
de retour à Chambéry, il trouve sa place occupée par le perruquier
Wintzenried et que madame de Warens lui assure que «tous ses droits
demeurent les mêmes et qu'en les partageant avec un autre il n'en sera
pas privé pour cela», Jean-Jacques, qui avait accepté le jardinier,
n'accepte pas le coiffeur. Il se précipite aux pieds de madame de
Warens, il «embrasse ses genoux en versant des torrents de larmes» et
lui tient ce discours étonnant: «Non, maman, je vous aime trop pour vous
avilir; votre possession m'est trop chère pour la partager». Beau
mouvement, que madame de Warens ne lui pardonna jamais.
Oh! Jean-Jacques en avait eu plus d'un, de ces beaux mouvements. Mais,
jusque-là, cela avait peu de suite. Cette fois, après le _Discours sur
les sciences et les arts_, c'est tout à fait sérieux. Il veut décidément
être un autre homme, et pour toute sa vie. Il nous explique cela au
livre VIII des _Confessions_, mais mieux encore dans la _Troisième
Rêverie_, où il idéalise décidément son passé et se voit tel qu'il
aurait voulu être.--Il est déterminé, non seulement par les belles
phrases de son propre _Discours_, mais par son passé religieux qui lui
remonte au coeur:
Né dans une famille où régnaient les moeurs et la piété, élevé
ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de
religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes,
des maximes, d'autres diraient des préjugés qui ne m'ont jamais
tout à fait abandonné. Enfant encore et livré à moi-même..., forcé
par la nécessité, je me fis catholique, mais je demeurai toujours
chrétien (épigramme suggérée par son résidu protestant) et bientôt,
gagné par l'habitude, _mon coeur s'attacha sincèrement à ma
nouvelle religion_... Les instructions, les exemples de madame de
Warens m'affermirent dans cet attachement. La solitude champêtre
où j'ai passé la fleur de ma jeunesse, l'étude des bons livres...
_me rendirent dévot presque à la manière de Fénélon_.
Et, plus loin, pour signifier sa réforme, il emploie des expressions
solennelles, presque toutes d'un caractère religieux:
Tout contribuait à détacher mes affections de ce monde... Je
quittai le monde et ses pompes... Une grande révolution venait de
se faire en moi, un autre monde moral se dévoilait à mes yeux...
C'est de cette époque que je puis dater mon entier renoncement au
monde...
Et, de loin, il le croit.
En réalité, sa réforme fut, d'abord, surtout extérieure. Et on ne saura
jamais, et sans doute lui-même n'a jamais su pour quelle part y entrait
le désir de se distinguer et le désir d'être meilleur.
Il faut dire que c'est au sortir d'une «grave maladie» (mais chez
lui on ne les compte plus) qu'il forme le dessein d'accorder sa
vie avec ses maximes «sans s'embarrasser aucunement du jugement des
hommes»,--«dessein le plus grand peut-être, dit-il, ou du moins le plus
utile à la vertu que mortel ait jamais conçu».
D'abord il renonce à la politesse. Mais il a la franchise de nous en
donner cette raison:
Ma sotte et maussade timidité que je ne pouvais vaincre, ayant pour
principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour
m'enhardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis caustique
et cynique par honte; j'affectai de mépriser la politesse que je
ne savais pas pratiquer.
Il y arrive à peu près, mais non entièrement. Madame d'Épinay dit de lui
dans ses _Mémoires_: «Il est complimenteur sans être poli». Combinaison
bâtarde. Le contraire serait plus digne d'un sage.
Il réforme son costume:
Je quittai, dit-il, la dorure et les bas blancs; je pris une
perruque ronde; je posai l'épée; je vendis ma montre en me disant
avec une joie incroyable: Je n'aurai plus besoin de savoir l'heure
qu'il est.
Il ne veut plus de cadeaux et devient très ombrageux sur ce point. Cela
ira, comme on le voit cinquante fois dans sa correspondance, jusqu'à la
susceptibilité la plus maladive. Il est vrai que Thérèse continuera à en
recevoir, mais à l'insu de Jean-Jacques.
Il quitte l'excellente place de caissier qu'il avait chez le
fermier-général Francueil, moitié (car il explique loyalement les deux
motifs) parce que l'emploi était trop assujettissant et ne lui donnait
que du dégoût, moitié parce que «ses principes ne se pouvaient plus
accorder avec un état qui s'y rapportait si peu».
Et, pour gagner sa vie, il s'établit copiste de musique (à dix sous la
page, un peu plus que le tarif ordinaire).--Et il n'a pas fait ce métier
en passant, durant une seule saison, le temps d'étonner ses
contemporains. Il a vécu en partie de ce métier-là pendant des années
et, semble-t-il, le reste de sa vie, à l'exception des années passées en
Suisse, en Angleterre et en Dauphiné. Et le plaisir d'étonner est bien
évident: mais, très réellement aussi, cette occupation, qui d'ailleurs
ne l'assujettit point, est conforme à son goût. Il est paresseux et
calligraphe.
Remarquez que les poètes ont presque tous de magnifiques écritures et
s'y complaisent. Les manuscrits de Racine, de Hugo, de Leconte de Lisle,
de Hérédia sont admirables. De même ceux de Rousseau. Il faisait
lui-même, pour ses amies, des copies calligraphiées de ses ouvrages. Il
a copié deux fois--pour madame d'Épinay, pour madame de Luxembourg,--les
douze cents pages de la _Nouvelle Héloïse_; il a copié au moins trois
fois, les cinq cent quarante pages de ses _Dialogues_. Cet ancien
apprenti graveur aimait à tracer de beaux caractères, surtout quand ces
beaux caractères formaient des phrases dont il était l'auteur. Mais on
peut prendre plaisir aussi à dessiner de belles notes, avec de belles
clefs, de belles accolades, de belles croches, de beaux dièzes... Le
jeune Marseillais Eymar s'émerveillera, en 1774, sur la perfection des
copies musicales de Rousseau.
Cette espèce de «conversion» de Jean-Jacques n'avait évidemment pas
grand rapport avec celle de Pascal ou de Rancé. Aussi jamais réforme
morale n'eut un tel succès mondain. Rousseau huron, Rousseau impoli,
Rousseau sans épée et sans montre, et surtout Rousseau copiste de
musique mit en l'air tout le Paris-élégant de ce temps-là. Toutes les
belles dames voulurent de la musique copiée de sa main.--Si Tolstoï
s'établissait cordonnier à Paris, toutes nos belles socialistes iraient
lui commander des bottines.
Rousseau jouit profondément de cette curiosité suscitée par sa
conversion.
Ma chambre, dit-il, ne désemplissait pas de gens qui, sous divers
prétextes, venaient s'emparer de mon temps... Je ne pouvais refuser
tout le monde... Bientôt il aurait fallu me montrer comme
Polichinelle, à tant par personne.
Or, au moment même où il obtient ce succès de vertu, nous sommes bien
forcés de croire (car ces choses se passent en 1750 et 1751) qu'il
venait de mettre ou qu'il allait mettre aux Enfants-Trouvés son
troisième ou quatrième enfant.
C'est que sa réforme n'est point intérieure, ou du moins ne l'est pas
encore. En dépit de son goût pour la solitude matérielle, il n'est
préoccupé que de l'impression qu'il fera sur les autres. Il dit qu'il
secoue le joug de l'opinion, qu'il la brave: mais la braver de cet air,
c'est toujours songer à elle. Une réforme morale aussi peu discrète,
aussi peu silencieuse, est bien suspecte.--Au moment où il tâche de
descendre en lui-même, l'opération est faussée par ce fait que, s'il
s'examine, c'est pour se confesser non à un seul, ni à un homme revêtu
d'un caractère sacré, mais à tout le monde, et qu'il est moins attentif
à recueillir le fruit moral de son examen qu'à saisir les effets publics
de sa confession. A cause de cela, et parce que, tandis qu'un de ses
yeux est tourné en dedans, l'autre louche vers l'extérieur, on peut dire
que ce solitaire qui s'est tant raconté ne s'est peut-être pas très bien
connu et s'est presque constamment illusionné sur son propre compte.
S'aimer à l'excès empêche de se connaître, et réciproquement. A peine
a-t-il résolu d'être meilleur qu'il se croit déjà meilleur.
Le grand ennemi des sciences et des lettres, des arts et du luxe est
plus que jamais répandu dans le monde du luxe, des lettres, des sciences
et des arts. Il grogne d'être envahi, mais il se laisse envahir. Il
continue à faire de la littérature et de la musique. Il fait jouer
_Narcisse_ (sans succès) à la Comédie-Française en 1752. Vers le même
temps, il compose le _Devin du Village_. Et la contradiction est si
flagrante entre ses maximes et ses occupations que lui-même s'en
aperçoit et qu'il écrit, pour s'en justifier, la curieuse préface de
_Narcisse_, imprimée en 1753.
Il y reprend d'abord sa thèse. Il affirme que le goût des lettres «ne
peut naître que de deux mauvaises sources, à savoir l'oisiveté et le
désir de se distinguer» (désir dont apparemment il était lui-même
exempt). Quant à la science, «elle n'est pas faite pour l'homme en
général, il s'égare sans cesse à sa recherche.» La philosophie est
destructrice des usages et des coutumes... Ici, lui échappe cette
magnifique affirmation traditionnaliste:
Le moindre changement dans les coutumes, fût-il même avantageux à
quelques égards, tourne toujours au préjudice des moeurs; car les
_coutumes sont la morale du peuple_; et dès qu'il cesse de les
respecter, il n'a plus de règle que ses passions ni de frein que
les lois, qui peuvent quelquefois contenir les méchants, mais
jamais les rendre bons.
Enfin, la philosophie rend l'homme orgueilleux et dur: «... La famille,
la patrie deviennent pour lui des mots vides de sens: il n'est ni
parent, ni citoyen, ni homme: il est philosophe.»
Ainsi, de la partie saine de l'âme de Rousseau, de son vieux fond
héréditaire jaillissent parfois de belles lueurs.
Mais, ajoute-t-il, quand un peuple a été corrompu à un certain
point par les sciences et les arts, mieux vaut encore les garder...
Car les sciences et les arts, après avoir fait éclore les vices,
sont nécessaires pour les empêcher de se tourner en crimes; elles
détruisent la vertu, mais elles en laissent le simulacre public qui
est toujours une belle chose; elles introduisent à la place la
politesse et les bienséances; et à la crainte de paraître méchant
elles substituent celle de paraître ridicule.
Et plus loin:
Il ne s'agit plus de porter les peuples à bien faire, il faut
seulement les distraire de faire le mal; il faut les occuper à des
niaiseries pour les détourner des mauvaises actions.
Et enfin:
Il est très essentiel de se servir aujourd'hui des sciences et des
lettres comme d'une médecine au mal qu'elles ont causé, ou comme de
ces animaux qu'il faut écraser sur la morsure.
Allons! on peut s'entendre. Et Jean-Jacques peut, en toute sûreté de
conscience, continuer à faire de petites comédies et de petits opéras.
_Narcisse ou l'amoureux de soi-même_ est un marivaudage
insignifiant.--Le _Devin du Village_, beaucoup meilleur, et surtout par
la musique,--où l'on voit un vieux paysan, qui passe pour sorcier,
enseigner à Colette le moyen de reprendre Colin en excitant sa
jalousie,--est une paysannerie enrubannée à laquelle ressembleront
beaucoup les petits opéras comiques de Favart. On ne conçoit pas bien, à
la vérité, en quoi ce joli spectacle, à la fois très factice et assez
voluptueux, avec sa musique tendre et ses danses de villageoises de
théâtre, peut remédier aux maux affreux causés par la science et les
arts. Mais il est certain que le succès du _Devin_ a été une des grandes
joies de Rousseau.
Le _Devin_ fut joué d'abord en 1752, à Fontainebleau, devant la cour.
Les huit ou dix pages des _Confessions_ où notre sauvage nous raconte
cette représentation respirent à chaque ligne l'ivresse vaniteuse d'un
auteur fieffé. Il avait gardé son costume d'ermite, et avait sa barbe et
sa perruque ronde «assez mal peignée», dit-il; le roi, la reine, la
famille royale, tous les plus grands seigneurs et les plus grandes dames
le regardaient comme un animal curieux: quel bonheur! «...Je me livrais
pleinement, dit-il, au plaisir de savourer ma gloire... Ceux qui ont vu
cette représentation doivent s'en souvenir, car l'effet en fut unique.»
Et voici le revers,--lamentable, hélas!--Le duc d'Aumont lui fait dire
de se trouver au château le lendemain, et qu'il le présenterait au roi,
et qu'il s'agissait d'une pension, et que le roi voulait l'annoncer
lui-même à l'auteur. Et maintenant écoutez: