C'est bien malgré elle (Thérèse), c'est bien malgré nous qu'elle et

moi _n'avons pu remplir de grands devoirs_: mais elle en a rempli

de bien respectables.

Et il ajoute cette phrase que j'avoue ne pas bien comprendre:

Que de choses qui devraient être sues vont être ensevelies avec

moi! Et combien mes cruels ennemis tireront d'avantages _de

l'impossibilité où ils m'ont mis de parler_!(?)

Et dans l'admirable lettre à Thérèse, quand il songe à se séparer

d'elle: «_Nous avons des fautes à pleurer et à expier_.» Des mots comme

celui-là, dans une lettre intime, me paraissent une meilleure preuve

des enfants abandonnés que les récits des _Confessions_.

Et dans la lettre à madame de Chenonceaux (17 janvier 1770):

Jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du

devoir pour exténuer (atténuer) mes fautes. J'aime mieux les expier

que les excuser.

(Il est vrai qu'après cela il revient à ses mauvaises excuses.)

Enfin, dans sa lettre du 26 février 1770 à M. de Saint-Germain, qui est

une sorte de confession générale:

L'exemple, la nécessité, l'honneur de celle qui m'était chère me

firent confier mes enfants à l'établissement fait pour cela, et

m'empêchèrent de remplir moi-même le premier, le plus saint des

devoirs de la nature. En cela, loin de m'excuser, je m'accuse... Je

ne fis point un secret de ma conduite à mes amis, ne voulant pas

passer à leurs yeux pour meilleur que je n'étais. Quel parti les

barbares en ont tiré! Avec quel art ils l'ont mise (ma conduite)

dans le jour le plus odieux!... Comme si pécher n'était point de

l'homme, et même de l'homme juste! Ma faute fut grave sans doute,

elle fut impardonnable, mais aussi ce fut la seule, et je l'ai bien

expiée.

Il n'y a peut-être pas là «contrition parfaite», mais enfin, il y a

trouble et repentir,--comme aussi dans l'audacieuse allusion qu'il fait

publiquement à l'abandon de ses enfants, au livre Ier de

l'_Émile_.--Si l'histoire des cinq enfants abandonnés était une

«simulation», il faut avouer que Jean-Jacques l'aurait soutenue avec

une stupéfiante et miraculeuse vraisemblance.

Hélas, je vois bien qu'il faut le croire... Et alors, de quelque

indulgence qu'on se veuille munir pour lui, il paraît tout de même

offensant à la fois et sinistrement comique que ce soit entre deux

abandons de nouveau-nés, au retour du peu austère château de Chenonceaux

où il avait fait la petite comédie de l'_Engagement téméraire_ et les

petits vers de l'_Allée de Sylvie_ pour plaire aux belles dames;--que ce

soit dans sa chambre de la rue Plâtrière, dictant ses périodes à la mère

Levasseur qui venait tous les matins allumer son feu;--que ce soit dans

ces conditions qu'il ait écrit son vertueux _Discours_,--ah! si

vertueux!--sur la corruption des moeurs par les sciences et les arts.

TROISIÈME CONFÉRENCE

LE «DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS» LA RÉFORME MORALE DE ROUSSEAU.

J'ai traité aussi complètement que j'ai pu la question de Thérèse et de

l'abandon des cinq enfants. J'ai présenté les diverses explications que

donne Rousseau, et celles qu'il ne donne pas. Mais en voici une autre,

d'ordre général, et qui rend compte de beaucoup d'actes de sa vie.

Nous avons, de Joubert, une longue lettre (six ou sept pages) à Molé sur

Chateaubriand, écrite le 21 octobre 1803, et qui est une merveille

d'analyse, on pourrait dire d'anatomie psychologique.

Nous y lisons vers la fin:

Il y a dans le fond de ce coeur (le coeur de Chateaubriand) une

sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre

garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les

sottises qu'il aura faites, parce que _à la conscience de sa

conduite, gui exigerait des réflexions, il opposera toujours

machinalement le sentiment de son essence, qui est fort bonne_.

Il me semble que cela convient singulièrement aussi à Rousseau. Et voici

un passage des _Confessions_ qu'on dirait écrit exprès pour illustrer

par Rousseau la remarque de Joubert sur Chateaubriand.

C'est dans le voyage que fit Jean-Jacques à Genève en 1754. Il revoit

madame de Warens, tout à fait déchue:

Ah! écrit-il, c'était alors le moment d'acquitter ma dette. Il

fallait tout quitter pour la suivre, m'attacher à elle jusqu'à sa

dernière heure, et partager son sort, quel qu'il fût. _Je n'en fis

rien_. Distrait par un autre attachement, je sentis relâcher le

mien pour elle, faute d'espoir de pouvoir le lui rendre utile. Je

gémis sur elle et ne la suivis pas. De tous les remords que j'ai

sentis en ma vie, voilà le plus vif et le plus permanent.

(Là, décidément, il exagère, car enfin le remords de ses enfants

abandonnés a dû ou aurait dû être pire; mais il passe sa vie à

exagérer.)

Je méritai par là, continue-t-il, les châtiments terribles qui

depuis lors n'ont cessé de m'accabler. Puissent-ils avoir expié mon

ingratitude! _Elle fut dans ma conduite; mais elle a trop déchiré

mon coeur pour que jamais ce coeur ait été celui d'un ingrat_.

Autrement dit: «J'ai pu agir comme si j'étais un ingrat; mais je n'ai pu

être un ingrat puisque j'ai un bon coeur». Ou bien encore: «J'ai

abandonné mes enfants, mais je n'ai pu être un mauvais père, parce que

je suis un homme plein de sensibilité.» C'est là de la psychologie

proprement vaudevillesque: car notez que c'est tout à fait la logique de

Jobelin dans _Le plus heureux des trois_: «Nous t'avons trompé,

Marjavel!... _Je n'ai pas de remords parce que je me repens_.» Ainsi

Jean-Jacques, pénétré de sa bonté intime, se juge toujours sur ses

sentiments, non sur ses actes. C'est extrêmement commode. C'est en somme

une déviation profane de la doctrine de l'«amour pur» de Molinos et de

madame Guyon, doctrine où les actes sont indifférents pourvu qu'on aime

Dieu. Tant il est vrai que toutes les erreurs laïques correspondent à

quelque forme d'hérésie!

Nous nous souviendrons de cela quand nous rencontrerons dans _Émile_ la

morale du sentiment et l'invocation à la conscience.

* * * * *

En attendant, reprenons Jean-Jacques où nous l'avons laissé. Il vient

donc de se «mettre» avec Thérèse. Il mène une vie simple et toute

populaire, qu'il nous décrit de façon savoureuse:

Si nos plaisirs pouvaient se décrire, ils feraient rire par leur

simplicité; nos promenades tête à tête hors de la ville, où je

dépensais magnifiquement huit ou dix sous à quelque guinguette; nos

petits soupers à la croisée de ma fenêtre, assis en vis-à-vis sur

deux petites chaises posées sur une malle qui tenait la largeur de

l'embrasure. Dans cette situation, la fenêtre nous servant de

table, nous respirions l'air, nous pouvions voir les environs, les

passants, et, quoique au quatrième étage, plonger dans la rue tout

en mangeant. Qui décrira, qui sentira les charmes de ces repas

composés, pour tous mets, d'un quartier de gros pain, de quelques

cerises, d'un petit morceau de fromage, et d'un demi-setier de vin

que nous buvions à nous deux! Amitié, confiance, intimité, douceur

d'âme, que vos assaisonnements sont délicieux! Quelquefois nous

restions là jusqu'à minuit sans y songer et sans nous douter de

l'heure, si la vieille maman ne nous en eût avertis.

(Ah! que vient faire cette vieille?...) C'est égal, cette simplicité de

goûts, très sincère chez Jean-Jacques, est un de ses charmes, et que

rien ne pourra lui enlever.

Cependant, à travers des découragements et des paresses, il cherche à se

faire sa place, soit dans la musique, soit dans la littérature, et

particulièrement au théâtre; et c'est à cela qu'il songe entre 1741 et

1749.

Plus tard, il répétera à satiété que son cas est unique, qu'il n'a

jamais pensé à la gloire, qu'il n'a pris la plume que vers quarante ans,

et pour son malheur. Cela n'est pas vrai.--De bonne heure il a eu la

passion et le don de la musique, et il a rêvé d'être compositeur. De

bonne heure aussi, et malgré des études fort capricieuses et

incomplètes, il a écrivaillé en prose et en vers, et il a rêvé d'être

poète, et surtout auteur dramatique.

A son arrivée à Paris, il avait en portefeuille non seulement

_Narcisse_, petite comédie en prose dans le goût de Marivaux écrite à

vingt ans, mais des poésies, des élégies, des vers amoureux, et une

tragédie sur la _Découverte du Nouveau Monde_. Et, de 1741 à 1749, il

écrit des épitres en vers, la _Dissertation sur la musique moderne_, le

_Projet concernant de nouveaux signes pour la musique_, une petite

comédie intitulée les _Prisonniers de Guerre_, l'opéra des _Muses

galantes_, le _Persifleur_, premier numéro d'un écrit périodique qui

n'eut pas de second numéro, l'_Allée de Sylvie_, l'_Engagement

téméraire_, comédie en trois actes, en vers; et j'en passe.

En 1745 il entre en rapports avec Voltaire, et il retouche pour lui la

_Princesse de Navarre_ qui reparaît à Versailles sous le titre de _Fêtes

de Ramire_.--En 1747, son père meurt; cela lui vaut un peu d'argent,

dont il envoie une partie à madame de Warens.--La même année, il

présente inutilement sa comédie de _Narcisse_ aux Italiens.

Ses dîners avec Thérèse, sur la malle, dans l'embrasure de la fenêtre,

ne l'empêchaient pas d'aller «dans le monde». Il devient, je l'ai dit,

secrétaire de madame Dupin. Francueil l'introduit chez madame d'Épinay.

Il fait la connaissance de madame d'Houdetot la veille même du mariage

de celle-ci. Il soupe chez mademoiselle Quinault.

Et sans doute il fréquente Grimm, Diderot, Condillac, dîne avec eux

toutes les semaines au _Panier Fleuri_ (restaurant du Palais-Royal),

connaît d'Alembert et l'abbé de Raynal, et est considéré comme du parti

des «philosophes»; et sans doute, Diderot exerce quelque influence sur

lui; et sans doute la religion de Jean-Jacques, jusqu'ici

demi-protestant, demi-catholique, tourne au déisme pur,--à un déisme, il

est vrai très sincère, très pieux et même tendre: mais enfin, il n'y a

pas un brin ni de révolte sociale, ni même de paradoxe, dans les petits

vers de l'_Allée de Sylvie_ ni dans les vers un peu chétifs de

l'_Engagement téméraire_, écrit pendant un automne qu'il passa en très

brillante compagnie, au château de Chenonceaux, et joué en 1749, chez

madame d'Épinay à la Chevrette. Le futur citoyen de Genève y tint

lui-même un rôle. Le sujet est encore dans le goût de Marivaux.

L'«engagement» dont il s'agit est l'engagement que prend un amoureux de

ne montrer aucun amour pour sa maîtresse pendant un jour, moyennant quoi

elle l'épousera. Et quant à l'_Allée de Sylvie_, c'est à peu près, avec

moins de souplesse, du ton et de la force de la _Chartreuse_ de Gresset.

Bref, Rousseau est un homme d'allure un peu singulière, il est vrai,

mais qui fait de la musique amoureuse et des petites comédies

galantes,--la musique avec quelque originalité, les comédies comme tout

le monde, et plutôt un peu moins bien,--et qui paraît ne songer qu'à

l'Opéra, aux Italiens et à la Comédie-Française.--Cela, jusqu'en

novembre 1749.

Mais en octobre 1749, il arrive ceci.

Quelques mois auparavant, Diderot avait publié la _Lettre sur les

Aveugles à l'usage de ceux qui voient_. C'était à propos de l'opération

de la cataracte pratiquée par M. de Réaumur sur un aveugle-né. Réaumur,

malgré les demandes, n'avait invité presque personne à la séance où il

leva le premier appareil. De là, à la première page de la _Lettre_,

cette plaisanterie de Diderot: «M. de Réaumur n'a voulu laisser tomber

le voile que _devant quelques yeux sans conséquence_». Dans ces «yeux

sans conséquence», madame du Pré de Saint-Maur reconnut les siens. Cette

dame était l'amie de Réaumur et aussi du comte d'Argenson, ministre de

la guerre. Elle fut ulcérée.

Il faut dire aussi que certaines idées de la _Lettre sur les Aveugles_

pouvaient paraître hardies. Bref, on fit des perquisitions chez Diderot,

sous prétexte de rechercher le manuscrit d'un conte, l'_Oiseau bleu_,

qui contenait, disait-on, des allusions à madame de Pompadour. En

réalité, c'était pour mettre l'embargo sur les matériaux de

l'_Encyclopédie_. Diderot est arrêté le 29 juillet et conduit au donjon

de Vincennes. Un mois après, on lui donna le château et le parc pour

prison, avec permission de voir ses amis. Il resta là jusqu'au 3

novembre.

Et maintenant, écoutons Rousseau, puis Marmontel, puis Diderot.

Et ne vous plaignez pas que je fasse trop de citations: car ce premier

ouvrage de Rousseau: le _Discours sur les sciences et les arts_, celui

qui a commencé sa gloire et déterminé l'esprit de ses autres ouvrages,

il s'agit de savoir dans quelles conditions, comment et pourquoi il l'a

écrit, et à combien peu il a tenu qu'il ne l'écrivît pas ou qu'il

l'écrivît autrement:

...Tous les deux jours, malgré des occupations très exigeantes,

j'allais, soit seul, soit avec sa femme, passer avec lui (Diderot),

l'après-midi (à Vincennes).

Cette année 1749 l'été fut d'une chaleur excessive...

(La question du _Mercure_ est d'octobre, et octobre n'est pas l'été;

mais peu importe. Rousseau écrit cela vingt ans après les événements.)

On compte deux lieues de Paris à Vincennes. Peu en état de paye des

fiacres, à deux heures après-midi j'allais à pied quand j'étais

seul, et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la

route, toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presque

aucune ombre; et souvent, rendu de chaleur et de fatigue, je

m'étendais par terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer

mon pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le _Mercure de

France_, et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette

question proposée par l'Académie de Dijon pour le prix de l'année

suivante: _Si le progrès des sciences et des arts a contribué à

corrompre ou à épurer les moeurs_[5].

[Note 5: Le vrai texte porte: _Si le rétablissement..._]

A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers, et je devins

un autre homme... En arrivant à Vincennes, j'étais dans une

agitation qui tenait du délire, Diderot l'aperçut, je lui en dis la

cause, et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite au crayon

sous un chêne. Il m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de

concourir au prix. Je le fis et dès cet instant je fus perdu.

Il écrit cela en 1769. Il avait déjà raconté la chose en 1762, dans sa

_Deuxième Lettre à M. de Malesherbes_, et avec plus d'échauffement

encore:

«... Si jamais quelque chose a ressemblé à une _inspiration_ subite,

c'est le mouvement qui se fit en moi à cette lecture...» Et il parle de

palpitations, d'éblouissements, d'un étourdissement semblable à

l'ivresse, et il dit qu'il se laisse tomber sous un des arbres de

l'avenue et qu'il y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en

se relevant, il aperçoit tout le devant de sa veste mouillé de ses

larmes sans avoir senti qu'il en répandait.

Tout ça pour aboutir à la prosopopée de Fabricius!

Tel est le récit de Rousseau. Mais il y a celui de Marmontel dans ses

_Mémoires_ (livre VII).

Voici le fait dans sa simplicité tel que me l'avait raconté Diderot

et tel que je le racontai à Voltaire.

J'étais (c'est Diderot qui parle) prisonnier à Vincennes; Rousseau

venait m'y voir. Il avait fait de moi son Aristarque, comme il l'a

dit lui-même. Un jour, nous promenant ensemble, il me dit que

l'Académie de Dijon venait de proposer une question intéressante,

et qu'il avait envie de la traiter. Cette question était: _Le

rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer

les moeurs?_ Quel parti prendrez-vous? lui demandai-je. _Il me

répondit_: _Le parti de l'affirmative_.--C'est le pont aux ânes,

lui dis-je; tous les talents médiocres prendront ce chemin-là, et

vous n'y trouverez que des idées communes, au lieu que le parti

contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ

nouveau, riche et fécond.--Vous avez raison, me dit-il après y

avoir réfléchi un moment, et je suivrai votre conseil... Ainsi,

dès ce moment, ajoute Marmontel, son rôle et son masque furent

décidés.

Et je sais bien qu'il faut prendre garde que Marmontel tient le fait

d'un ennemi de Jean-Jacques et le rapporte à un autre ennemi de

Jean-Jacques.

Enfin, dans l'_Essai sur les règnes de Claude et de Néron_, chap. 67, au

cours de la diatribe la plus violente contre Rousseau, Diderot dit

simplement ceci:

«Lorsque le programme de l'Académie de Dijon parut, il vint _me

consulter_ sur le parti qu'il prendrait. Le parti que vous prendrez,

lui-dis-je, c'est celui que personne ne prendra.--Vous avez raison me

répliqua-t-il.»

Voilà les trois versions. Celle de Rousseau est d'un ton bien excessif,

et sans doute l'incident s'est amplifié et embelli dans sa mémoire. Il a

voulu que son premier livre notable ait été conçu tragiquement et avec

fracas. Les deux autres versions sont, l'une d'un malveillant (et de

seconde main), l'autre d'un ennemi, mais d'un ennemi qui, je crois,

avait de la sincérité. Je ne me prononce point. Je remarque seulement

que la version de Jean-Jacques ne diffère pas radicalement de celle de

Diderot. Jean-Jacques dit lui-même: «Diderot M'EXHORTA _de donner

l'essor à mes idées et de concourir au prix_.» Cela semble indiquer que

Rousseau hésitait. Le parti auquel il s'arrêta, ce parti dont devait

dépendre le reste de son oeuvre et de sa vie, il serait vraiment

curieux que Rousseau ne l'eût pris que par un hasard et sur le conseil

d'un autre.

S'il avait pris l'autre parti, s'il avait répondu que les sciences et

les arts favorisent les moeurs, ou s'il avait adopté une thèse mitigée

(et pourquoi non? l'auteur de _Narcisse_ et des _Muses galantes_ ne

pouvait être alors un bien farouche ennemi des arts), il aurait eu le

prix tout de même à cause de son excellent style, mais sa vie eût été

aiguillée dans une autre direction...

Et s'il n'avait pas lu le numéro fatidique du _Mercure de France_?...

Je sais bien ce que ces déductions sur des hypothèses ont de futile.

Mais ici il s'agit à la fois d'un homme de génie et dont l'influence a

été prodigieuse, et d'un homme de peu de volonté, et d'un homme dont on

peut dire que ses oeuvres expriment sa vie individuelle et les incidents

de cette vie et sont à peu près toutes des «oeuvres de circonstances».

Et la grandeur des conséquences fait qu'il devient émouvant de les voir

sortir de si petites causes et si accidentelles,--et comme tout

s'enchaîne, et comme tout est fatal;--ou providentiel.

En tout cas cet écrit de cinquante pages, dont la première conception a

bouleversé l'auteur jusqu'à lui faire tremper de larmes le devant de son

gilet, paraît aujourd'hui assez peu de chose: une déclamation d'école.

En voici l'analyse.

Deux parties.

La première partie est une série d'affirmations. «Nos âmes se sont

corrompues à mesure que nos arts et nos sciences se sont avancés à la

perfection.» Cela est prouvé par l'histoire (l'histoire comme on

l'enseignait dans les collèges). Voyez l'Égypte, la Grèce, Rome,

l'Empire d'Orient, même la Chine.

Et voici la contre-épreuve «Opposons à ces tableaux celui des moeurs du

petit nombre des peuples qui, préservés de cette contagion des vaines

connaissances, ont par leurs vertus fait leur propre bonheur et

l'exemple des autres nations.» Tels furent les premiers Perses, tels

furent les premiers Romains. Et ici se place la prosopopée: «Ô

Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme...»

«Voilà comment, conclut Rousseau, le luxe, la dissolution et l'esclavage

ont été de tout temps le châtiment des efforts orgueilleux que nous

avons faits pour sortir de l'heureuse ignorance où la sagesse éternelle

nous avait placés.»

La seconde partie est un essai d'explication de cette malfaisance des

sciences et des arts.

L'origine des sciences est impure. «L'astronomie est née de la

superstition (comment? il ne le dit pas); l'éloquence, de l'ambition, de

la haine, de la flatterie, du mensonge; la géométrie, de l'avarice

(allusion à un passage d'Hérodote); la physique, d'une vaine curiosité;

toutes, et la morale même, de l'orgueil humain.» (Ainsi parle cet homme

modeste.) Bref «les sciences et les arts doivent leur naissance à nos

vices.»

--Mais alors ce ne sont donc pas nos vices qui doivent naissance aux

sciences et aux arts?

--Si fait; car, à leur tour, les sciences et les arts ont pour effets:

la perte du temps, à cause de leur inutilité; le luxe qui amollit. (Les

peuples sans luxe ont été forts: ainsi la Perse de Cyrus, les Scythes,

l'ancienne Rome, les Francs, les Saxons, les Suisses contre Charles le

Téméraire, les Hollandais contre Philippe II.) Les sciences et les arts

ont encore pour effets: la corruption du goût par le désir de plaire

(ici, quelques remarques vraies), la diminution des vertus militaires,

enfin la frivole et dangereuse éducation donnée aux enfants (ici encore

de bonnes réflexions).

Les philosophes sont des charlatans. L'invention de l'imprimerie est une

chose bien regrettable.

Il finit par une contradiction. Car il exalte tout de même Bacon,

Descartes, Newton. Il distingue les faux savants ou philosophes et les

vrais, et souhaite que les vrais dirigent les États: mais à quoi les

reconnaîtra-t-on? et qui les désignera? Et puis, la science n'est donc

pas toujours et nécessairement funeste?

Ce premier discours est donc bien une déclamation pure, un morceau de

rhétorique, et où éclate déjà une grande déraison et quelque niaiserie.

Aucune précision. Rousseau paraît supposer que le «rétablissement des

sciences et des arts» (par la diffusion des débris de l'ancienne Grèce

après la prise de Constantinople), s'est opéré tout d'un coup et a

instantanément corrompu les moeurs, et il ne se demande même pas ce

qu'étaient «les moeurs» auparavant. Il ne pense pas à distinguer entre

les sciences et les arts, dont il semble pourtant que l'influence

corruptrice ne saurait être tout à fait la même. Il ne s'avise pas non

plus que la corruption par les sciences ou les arts ne peut guère être

que la corruption d'un petit nombre, d'autant que, par «corruption», il

paraît surtout entendre les conventions, préjugés et mensonges mondains,

le luxe, la mollesse, la frivolité et les artifices de la vie de salon,

bref les vices ou travers du monde très restreint où il vivait lui-même.

Il ne s'avise pas que dix-huit millions de paysans ou d'artisans de

France échappaient presque totalement à cette corruption-là, et que la

petite bourgeoisie n'en était que modérément atteinte; que d'ailleurs le

mal et le bien s'entremêlent si inextricablement dans les effets

attribuables aux arts et aux sciences qu'il est en tout cas impossible

de les démêler ou de démontrer que le mal l'emporte.--Bref la thèse de

Rousseau n'est qu'un vague lieu-commun, très fatigué déjà à cette

époque, presque aussi fatigué que le lieu-commun de la thèse contraire.

Le lieu-commun de Rousseau (l'innocence de l'état de nature opposée aux

vices de la civilisation) était déjà un peu partout (dans les _Lettres

Persanes_ par exemple, deuxième partie de l'_Histoire des Troglodytes_,

ou dans Marivaux: L'_Ile des Esclaves_, l'_Ile de la Raison_), et ne

tirait pas autrement à conséquence.

(Aujourd'hui, que nous sommes quelques milliers d'auteurs, dont deux ou

trois cents célèbres, il est clair qu'un morceau comme le premier

_Discours_ de Jean-Jacques passerait totalement inaperçu.--La question,

d'ailleurs, que Jean-Jacques y résout si facilement ressemble à ces

questions banales, inutiles et insolubles que les «reporters» posent aux

écrivains, justement parce qu'elles prêtent à un bavardage indéfini.)

Mais, si le lieu-commun est banal, on pouvait l'illustrer de peintures

précises et assez probantes, car le temps y prêtait; et peut-être

n'avait-on pas encore vu la haute société aussi pervertie, sinon par les

«sciences et les arts», du moins par les raffinements de l'esprit et par

une culture trop tournée vers le seul agrément.

Jean-Jacques Rousseau · 第 4 / 20 段