Mais cette personne si bornée et, si l'on veut, si stupide, est

d'un conseil excellent dans les occasions difficiles... Devant les

dames du plus haut rang, devant les grands et les princes, ses

sentiments, son bon sens, ses réponses et sa conduite lui ont

attiré l'estime universelle, et à moi, sur son mérite, des

compliments dont je sentais la sincérité.

Il y a bien ce passage du livre IX:

On connaîtra la force de mon attachement dans la suite, quand je

découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon coeur

dans le plus fort de mes misères, sans que jusqu'au moment où

j'écris ceci, il m'en soit échappé un mot de plainte à personne.

Mais ces «plaies» et ces «déchirures», il ne nous en dit plus rien.--Ce

qui est sûr, c'est qu'il a conservé jusqu'au bout, jusqu'à la mort, ses

sentiments pour Thérèse.--Le prince de Ligne le visite à Paris vers 1770

et cause longtemps avec lui. «Sa vilaine femme ou servante, dit-il

(Thérèse approchait alors de la cinquantaine), nous interrompait

quelquefois par quelques questions saugrenues qu'elle faisait sur son

linge ou sur la soupe: il lui répondait avec douceur et aurait ennobli

un morceau de fromage s'il en avait parlé.»--Et Corancez, l'un des

fondateurs du _Journal de Paris_, Corancez, qui avait épousé la fille

d'un Genevois ami de Jean-Jacques, Corancez qui a connu intimement

Jean-Jacques dans ses dernières années, nous dit expressément: «Il

n'avait de confiance qu'en elle.»

D'autre part, Thérèse, sans doute, bien des fois lui nuisit malgré elle.

D'abord elle avait sa mère, qui jouait à la dame, et qui était fort

rapace. Rousseau nous dit:

Sitôt qu'elle se vit un peu remontée par mes soins, elle fit venir

toute sa famille pour en partager le fruit. Soeurs, fils, filles,

petites-filles, tout vint, hors sa fille aînée mariée au directeur

des carrosses d'Angers. Tout ce que je faisais pour Thérèse était

détourné par sa mère en faveur de ses affamés.

Et plus loin:

Il était singulier que la cadette des enfants de madame Levasseur

(Thérèse), la seule qui n'eût point été dotée, était la seule qui

nourrissait son père et sa mère, et qu'après avoir été longtemps

battue par ses frères, par ses soeurs, même par ses nièces, cette

pauvre fille en était maintenant pillée, sans qu'elle pût mieux se

défendre de leurs vols que de leurs coups.

Il en faut conclure que Thérèse était une assez bonne bête. Seulement,

stylée par sa mère, elle acceptait, sans le dire à Jean-Jacques, des

cadeaux de ses riches amies.--Plus tard, à l'Ermitage, il paraît bien

que, jalouse de madame d'Houdetot, elle fut maladroite, bavarde,

indiscrète.--Ce n'est pas tout. Jean-Jacques, dans l'endroit même où il

vante le bon sens de Thérèse, nous dit:

Souvent, en Suisse, en Angleterre, en France, dans les catastrophes

où je me trouvais, _elle a vu ce que je ne voyais pas moi-même_;

elle m'a donné les avis les meilleurs à suivre; elle m'a tiré des

dangers où je me précipitais aveuglément.

Aïe! Cela signifie sans doute qu'elle lui a dit un jour, je suppose: «Tu

ne vois donc pas que madame d'Épinay te traite comme un valet?» ou: «Tu

ne vois donc pas que ce monsieur Grimm est jaloux de toi?» un autre

jour, à Motiers: «Tu ne vois pas donc pas que ce Montmollin s'entend

avec ceux de Genève?» un autre jour, s'ennuyant à Wootton: «Est-ce que

tu crois que ce monsieur Hume est tant que cela ton ami?» enfin, qu'elle

entretenait volontiers sa défiance, par bêtise, pour le garder, pour se

faire valoir, ou parce que la tête de tel ou tel ne lui revenait pas, ou

parce que tel ou tel l'avait traitée avec trop peu d'égards.--Et, parce

que Jean-Jacques avait absolument besoin d'elle, il la croyait.

Oui, tout cela est possible; mais, avec tout cela, il me paraît certain

que Thérèse lui a été réellement dévouée. Et, si cela lui fut facile

dans les premières années, quand elle était son obligée, quand elle le

voyait devenir célèbre, quand les belles dames s'amusaient à causer avec

elle, je crois qu'elle y eut ensuite quelque mérite. A dater de sa

retraite en Suisse, il me semble bien que Rousseau fut à son tour

l'obligé de Thérèse. A partir de 1755, il ne la traite plus que comme sa

soeur. Elle pourrait le quitter; les amis de Rousseau ne la laisseraient

pas mourir de faim, et du reste elle a un métier et pourrait vivre de

son travail. Elle reste. Elle le suit à travers tous ses exils. Elle le

rejoint en Suisse; elle le rejoint en Angleterre; elle le rejoint à

Trye, à Bourgoin, à Monquin; elle le suit à Paris, à Ermenonville; elle

recueille son dernier soupir.--Un seul moment de refroidissement, au

bout de vingt-quatre ans d'union, en 1769. C'est à Monquin. Jean-Jacques

lui propose de se séparer, et lui promet d'assurer sa vie, dans une

lettre admirable. Thérèse refuse, Thérèse reste.

Ils demeurent en somme presque parfaitement unis, mieux unis que la

plupart des ménages réguliers, pendant trente-trois ans. La mort seule

de Rousseau délie Thérèse.

C'est peut-être qu'ils étaient unis par un crime, par un crime cinq fois

répété, et que cela est un lien sérieux.

Rousseau eut de Thérèse trois enfants de 1746 à 1750: il en eut deux

autres entre 1750 et 1755. Il les mit tous les cinq aux Enfants-Trouvés.

Qui nous l'a dit? Rousseau lui-même, et Rousseau tout seul. Ceux qui en

ont parlé ou écrit au XVIIIe siècle ne le savaient que par Rousseau.

Aucun témoignage qui ne soit fondé, directement ou indirectement, sur

les confidences de Jean-Jacques (aucun, sauf un témoignage anonyme dans

le _Journal encyclopédique_, en 1791. L'anonyme dit que, voisin de

Rousseau dans la rue de Grenelle-Saint-Honoré,--donc entre 1749 et

1756,--il avait entendu dire à son barbier que M. Rousseau envoyait ses

enfants aux Enfants-Trouvés et que cela était connu dans le quartier. Ce

témoignage d'un anonyme, trente-cinq ou quarante ans après les faits, et

neuf ans après la publication des _Confessions_, ne paraît pas très

imposant).

Où je veux en venir? Voici.

Dans le fond, on sent que, _malgré tout_, Jean-Jacques fut plutôt

meilleur que beaucoup de ses confrères en littérature de ce temps-là. Il

y a, dans la vie de Voltaire, des méchancetés noires, des mensonges

odieux, des platitudes, même des actes d'improbité. Et il y a bien des

hontes dans la vie de quelques autres... Mais voilà! cinq enfants aux

Enfants-Trouvés, cela est monstrueux; de quelque côté qu'on le prenne;

cela semble pire,--à cause de la représentation précise qu'on s'en

fait,--que l'abandon même d'une fille séduite et enceinte. Bref, cela

paraît un des crimes par excellence contre la nature,--contre cette

nature dont Jean-Jacques est l'apôtre. Et alors les amis de Rousseau

voudraient bien que ce ne fût pas vrai.

Moi-même, jadis, je raisonnais ainsi:

--Nulle autre preuve que les aveux de Rousseau, aveux faits sans

nécessité, «pour que mes amis, dit-il, ne me crussent pas meilleur que

je n'étais».--«Je le dis à tous ceux à qui j'avais déclaré nos liaisons,

je le dis à Diderot, à Grimm, je l'appris dans la suite à madame

d'Épinay, et dans la suite encore à madame de Luxembourg, sans aucune

nécessité et pouvant aisément le cacher à tout le monde.»--Cela est un

peu étrange: car, qu'il l'ait dit «sans nécessité et pouvant le cacher»,

cela signifie que, de 1747 à 1755, aucun de ses amis, aucune de ses

belles amies qui s'amusaient à visiter Thérèse ne s'étaient aperçus

d'aucune des cinq grossesses. En somme, si l'on en croit Rousseau, il le

dit tout justement parce que, s'il ne l'avait pas dit, personne ne s'en

serait douté.

(Thérèse l'avait dit, raconte-t-il, à madame Dupin, et cela fait une

difficulté: mais on peut croire ici Thérèse stylée par lui, et que, par

suite, les aveux de Thérèse ne sont pas plus une preuve que les aveux de

Jean-Jacques.)

En 1761, madame de Luxembourg a l'idée de retrouver les enfants de

Rousseau. Elle lui demande quelles sont les dates et les marques de

reconnaissance. Il lui écrit à ce sujet:

Ces cinq enfants ont été mis aux Enfants-Trouvés avec si peu de

précautions pour les reconnaître un jour, que je n'ai pas même

gardé la date de leur naissance.

Cela est-il bien possible? et Thérèse aussi l'a-t-elle oubliée?--Il se

souvient pourtant que le premier enfant est né «dans l'hiver de 1746 à

1747, ou à peu près». Celui-là avait une marque dans ses langes. (Il dit

dans les _Confessions_ que «cette marque était un chiffre qu'il avait

fait en double, sur deux cartes, dont une fut mise dans les langes de

l'enfant».) Les autres enfants n'avaient aucune marque.

Laroche, homme de confiance de la maréchale, fait donc des démarches

pour retrouver l'aîné, celui qui avait une marque, et qui en 1761

devait, s'il vivait encore, avoir quatorze ans. Les recherches sont

infructueuses.

Rousseau écrit alors à la maréchale: «Le succès même de vos recherches

ne pouvait plus me donner une satisfaction pure et sans inquiétude.» (Et

cela est vrai: où, dans quel état allait-il retrouver, s'il le

retrouvait, ce garçon de quatorze ans? et comment aurait-il été

absolument sûr que c'était bien lui? etc...)--«Il est trop tard,

ajoute-t-il, il est trop tard. Ne vous opposez point à l'effet de vos

premiers soins; mais je vous supplie de ne pas y en donner davantage.»

Rousseau, dans la partie de ses _Confessions_ écrite en 1769, nomme la

sage-femme Gouin. L'a-t-il indiquée en 1761 à madame de Luxembourg? Ou

cette sage-femme était-elle morte? En tout cas Rousseau savait bien

qu'elle serait morte quand les _Confessions_ seraient rendues

publiques.

Oh! tout cela ne prouve pas que les cinq enfants soient une invention de

Rousseau. Mais il semble qu'il ait tenu avec madame de Luxembourg la

même conduite que si ç'avait été une invention.

Et là-dessus on pourrait essayer une hypothèse:

--Affligé des infirmités que vous savez, à cause de cela timide avec les

femmes, les adorant toutes et ne concluant jamais; sans autre liaison

que celle de Thérèse; abstinent dans un monde aux moeurs extrêmement

relâchées; devinant ce que sa conduite et le siège même de son infirmité

pouvait suggérer à la malignité des gens, le lisant peut-être dans les

yeux de ses amis, et surtout de ses amies,--ne se pourrait-il pas qu'une

de ses pires terreurs, et la plus obsédante, ait été de passer pour

impuissant?--De là, cette réplique qu'on peut appeler triomphante: la

fable des cinq enfants, et, parce qu'il n'aurait pas pu les montrer et

que, d'autre part, l'horreur d'un tel aveu en impliquait la véracité,

l'histoire du quintuple recours aux Enfants-Trouvés. Peut-être Rousseau,

imaginatif et «simulateur» comme il était, a-t-il mieux aimé paraître

abominable que d'être soupçonné d'une des disgrâces les plus

mortifiantes pour l'orgueil masculin.

L'hypothèse est fragile, je le reconnais. Il y en a une autre. D'après

madame Macdonald, Thérèse, cinq fois de suite, aurait fait croire à

Rousseau qu'elle était enceinte, qu'elle était accouchée chez une

sage-femme et qu'elle avait fait porter l'enfant aux Enfants-Trouvés.

Le principal argument de madame Macdonald, c'est que Rousseau avoue

qu'il n'a vu aucun de ses cinq enfants.--Cette machination se serait

faite d'accord avec Grimm et la mère Levasseur. Dans quel dessein? Pour

empêcher Jean-Jacques de quitter Thérèse.

Une telle hypothèse souffre d'étranges difficultés, et matérielles et

morales. Au reste, si elle supprime le fait de la naissance et de

l'abandon des enfants, elle ne supprime pas le consentement de Rousseau

à l'abandon de ces enfants qu'il croyait avoir. Donc, elle ne l'absout

pas.

Ici, se place naturellement une autre explication,--qui était celle de

Victor Cherbuliez:--Oui, Thérèse eut cinq enfants et qui furent tous mis

aux Enfants-Trouvés. Mais de ces enfants Rousseau n'était pas et ne

pouvait sans doute pas être le père. Et, dans ces conditions, la

conduite de Rousseau est assurément moins abominable.

Je ne repousse pas absolument cette hypothèse; mais elle soulève encore

bien des objections.--D'après Tronchin, Rousseau n'était pas impropre à

avoir des enfants; il y fallait seulement certaines conditions, qu'il

trouvait auprès de Thérèse. Il ne pouvait donc avoir, au plus, que des

doutes sur sa paternité.--Et, d'autre part, s'il avait su ou cru Thérèse

infidèle, nous aurait-il parlé de sa «fidélité sans tache»?--A moins de

supposer encore une fois qu'il aimait mieux paraître criminel que de

passer pour impuissant ou que d'être ridicule...

Tout bien examiné, mon hypothèse (qui d'ailleurs n'est pas à moi tout

seul) me plairait mieux.--Mais j'ai été aux Enfants-Trouvés. Dans le

dossier de l'année 1746, j'ai trouvé un papier[2] portant cette mention:

«2795. _Marie-Françoise Rousaux_» (ce dernier mot rayé et surchargé du

mot «Rousseau» correctement écrit). «_Un garçon le_ 19 novembre 1746.»

Puis, d'une autre écriture et d'une autre encre: «_Joseph Cathne a

été baptisé ce_ 20 novembre 1746. _Daguerre, prêtre_.»--Ce papier est

épinglé à un bulletin de dépôt imprimé. Et, dans le registre où sont

inscrits les dépôts de l'année 1746, j'ai lu ceci: «_Joseph Catherine

Rousseau, donné à Anne Chevalier, femme André Petitpas, à Guitry

(Andelys)_, 1er _mois_, 6 _francs, payés_ 22 _décembre_ 46; 21

_janvier_ 1747, 5 _f._ 2e (_mois_) _jusqu'au_ 14 _janvier_ 1747,

_jour du décès_, 1 _mois 23 jours_.»

[Note 2: Cette découverts est due à madame Macdonald. J'ignore ce

qu'elle en a conclu.]

Cela est impressionnant. La marque de reconnaissance a disparu. Mais la

date concorde avec l'indication de Rousseau. «Marie-Françoise». prénoms

de la déposante, sont aussi ceux de la mère Levasseur.--D'autre part,

pourquoi ce nom de «Joseph», et surtout pourquoi ce prénom féminin de

Catherine donné à un garçon? Je n'en sais rien. Et l'on doit remarquer

aussi que le nom de Rousseau est et était fort commun.--C'est égal: la

date, le nom de famille, les prénoms de la déposante, cela fait trois,

concordances singulières.

Mais alors, si l'homme de confiance de madame de Luxembourg a vu ce

papier et ce registre, comment a-t-il déclaré n'avoir rien trouvé du

tout?... Faut-il voir là un mensonge charitable de madame de Luxembourg

qui n'a pas voulu dire à Rousseau que l'enfant était mort?

Quant aux autres enfants, s'il n'y en a nulle trace dans les registres,

c'est peut-être que la déposante ou l'administration leur avait donné,

comme cela se faisait, un faux nom de famille.--Je ne sais rien, vous ne

savez rien, nous ne savons rien.

Allons! je vois bien qu'il faut admettre l'histoire,--sur laquelle, au

surplus, aucun des plus grands admirateurs de Rousseau, au XVIIIe

siècle, excepté Sébastien Mercier, n'a jamais eu de doutes[3]. Voyons

maintenant comment il la raconte lui-même, et quelles explications et

excuses il nous donne successivement dans ses _Confessions_, dans ses

lettres et dans ses _Rêveries_. (Car il y revient très souvent, et cela

peut montrer également la préoccupation de soutenir l'imposture ou le

trouble d'une âme peu à peu envahie par le remords.)

[Note 3: Dans un _Recueil des airs, romances et duos_ de J.-J.

Rousseau publié par souscriptions en 1871, on lit cette note à la suite

de la liste des souscripteurs: «L'éditeur a cru devoir à sa délicatesse

de présenter cette liste, pour rendre notoire le montant de tout et

bénéfice _qu'il a destiné à l'Hôpital des Enfants-Trouvés_.»]

La première fois qu'il en parle dans ses _Confessions_ (un peu plus de

vingt ans après l'acte), c'est d'un ton léger et presque avec

désinvolture. Il s'excuse sur l'influence de la mauvaise compagnie qu'il

rencontrait à la table d'hôte de madame La Selle:

J'y apprenais des foules d'anecdotes très amusantes, et j'y pris

aussi, peu à peu, non, grâce au ciel, jamais les moeurs, mais les

maximes que j'y vis établies. D'honnêtes personnes mises à mal, des

maris trompés, des femmes séduites, des accouchements clandestins,

étaient là les textes les plus ordinaires; _et celui qui peuplait

le mieux les Enfants Trouvés était toujours le plus applaudi_. Cela

me gagna, je formai ma façon de penser sur celle que je voyais en

règne chez des gens très aimables, et dans le fond très honnêtes

gens, et je me dis: «Puisque c'est l'usage du pays, quand on y vit,

on peut le suivre.» Voilà l'expédient que je cherchais. Je m'y

déterminai _gaillardemment sans le moindre scrupule_; et le seul

que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les

peines du monde de faire adopter cet unique moyen de sauver son

honneur(!) Sa mère, _qui de plus craignait un nouvel embarras de

marmaille_, étant venue à mon secours, elle se laissa vaincre.

On la mène chez une sage-femme prudente et sûre, la Gouin, où elle fait

ses couches.--«L'année suivante (1748), même inconvénient et même

expédient, au chiffre près qui fut négligé.» (Donc insouciance plus

grande encore.) «Pas plus de réflexion de ma part[4], pas plus

d'approbation de celle de la mère: elle obéit en gémissant.»

[Note 4: Voyez dans quelle mesure cela peut excuser Rousseau.--Un

«abonné du Temps» me présente ces observations: «...Dans les milieux les

plus honnêtes et les plus cultivés les rapports des parents et des

enfants étaient plus distants (au XVIIIe siècle) qu'ils ne le sont de

nos jours; si les sentiments constitutifs de la famille avaient autant

et plus de force que ceux que nous éprouvons, ils étaient aussi plus

simples, moins nuancés, et il s'y mêlait plus de rudesse... Il ne semble

pas que l'opinion se soit alors émue de faits qui révolteraient notre

conscience. Ce qui le prouve, c'est qu'un homme de la valeur de

Rousseau, après ses aveux, ne trouverait pas aujourd'hui un ami pour lui

tendre la main... Or, tous les salons s'ouvraient pour l'auteur du

_Devin_ et des _Discours_.» (Mais quelques-uns seulement de ses amis

savaient sa faute, et la savaient _par lui_.) «... Il n'est pas juste ni

humain de le juger au nom d'_une morale qu'il a ignorée_.» (Alors, à

quoi se réduit son rôle de moraliste? Ou pourquoi s'est-il tant repenti?

Et «l'abonné du _Temps_» ne disait-il pas lui-même, tout à l'heure, que

«les sentiments constitutifs de la famille avaient autant et plus de

force qu'aujourd'hui?» Enfin, jugez vous-mêmes.)]

En 1760, troisième enfant, troisième dépôt (sans chiffre, donc sans

intention de reprise en des jours meilleurs). Cette fois, il en donne

pour raison, qu'en livrant ses enfants à l'éducation publique, faute de

pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvriers ou

paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune, «il crut faire un

acte de citoyen et de père et se regarda comme un membre de la

république de Platon».

Dans la lettre à madame de Francueil, 21 avril 1751, voici les raisons

qu'il donne: 1º sa misère; 2º il n'a pas voulu déshonorer Thérèse, (ce

qui est assez plaisant); 3º il n'aurait pu nourrir ses enfants qu'en

devenant fripon; 4º on est très bien aux Enfants-Trouvés. Les enfants ne

sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles d'une

nourrice. Rousseau sait bien que ces enfants ne sont pas élevés

délicatement: tant mieux pour eux! Ils en deviendront plus robustes. On

n'en fait pas des messieurs, mais des paysans ou des ouvriers. Ils

seront plus heureux que leur père.

Chemin faisant, il prévient une objection: «Il ne faut pas faire des

enfants quand on ne peut pas les nourrir.--Pardonnez-moi, madame, la

nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir

tout le monde: mais c'est l'état des riches, c'est votre état qui vole

au mien le pain de mes enfants.» (Ceci est écrit après le _Discours sur

les sciences et les arts_.)

Enfin, cinquième raison, déjà donnée: il a cru agir comme un citoyen de

la république de Platon.

(Il aurait pu ajouter encore cette excuse,--qui est de M. Gustave

Lanson,--que, dans sa vie de vagabond, il avait appris à user sans

scrupule des établissements de charité.)

Madame de Francueil aurait pu lui répondre que ses raisons ne valaient

pas le diable. La misère? Rousseau, au moment de la naissance des deux

premiers enfants, gagnait neuf cents, puis mille francs chez madame

Dupin. Il eût pu gagner davantage s'il n'eût pas été paresseux. Ces

dames faisaient d'ailleurs des cadeaux à Thérèse, et auraient été

charmées de s'occuper des enfants. Il dit qu'elles ne les auraient pas

fait élever en honnêtes gens? La raison est un peu faible.--Il est

célèbre en décembre 1750. Il a, peut-être avant 1752, une place

lucrative, celle de caissier du fermier-général Francueil. Et en 1753,

le _Devin du Village_ lui rapporte de cinq à six mille francs. Il

pouvait donc élever au moins ses deux derniers enfants. Mais sans doute

le pli était pris. Et puis, il ne voulait pas commettre d'injustice

envers les trois premiers. N'était-il donc pas devenu, dans

l'intervalle, l'apôtre de l'égalité?

Quant au bonheur qui est l'apanage des enfants trouvés... La

plaisanterie est lugubre.

Dans la _Neuvième Rêverie_ (1776, deux ans avant sa mort), autre

explication:

La mère les aurait gâtés; sa famille en aurait fait des monstres...

Je frémis d'y penser; ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès

de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard.

Enfin, rappelons ce passage du livre IX des _Confessions_:

Je n'avais point de famille; Thérèse en avait une, et cette

famille, dont tous les naturels différaient trop du sien, ne se

trouva pas telle que j'en pusse faire la mienne. Là fut la première

cause de mon malheur. Que n'aurais-je point donné pour me faire

l'enfant de sa mère? Je fis tout pour y parvenir et n'en pus venir

à bout. J'eus beau vouloir unir tous nos intérêts; cela me fut

impossible. Elle s'en fit toujours un, différent du mien, contraire

au mien et même à celui de sa fille, qui déjà n'en était plus

séparé. Elle et ses autres enfants et petits-enfants devinrent

autant de sangsues, dont _le moindre mal qu'ils fissent à Thérèse

était de la voler_. La pauvre fille, _accoutumée à fléchir, même

sous ses nièces_, se laissait dévaliser et gouverner sans mot dire;

et je voyais avec douleur qu'épuisant ma bourse et mes leçons, je

ne faisais rien pour elle dont elle pût profiter. J'essayai de la

détacher de sa mère; elle y résista toujours. Je respectai sa

résistance et l'en estimai davantage; mais son refus n'en tourna

pas moins à son préjudice et au mien. Livrée à sa mère et aux

siens, elle fut à eux plus qu'à moi, plus qu'à elle-même. Leur

avidité _lui fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent

pernicieux_. Enfin, si, grâce à son bon naturel elle ne fut pas

tout à fait subjuguée, c'en fut assez du moins pour _empêcher_ en

grande partie, _l'effet des bonnes maximes que je m'efforçais de

lui inspirer_... Les enfants vinrent; _ce fut encore pis_. Je

frémis de les livrer à une famille si mal élevée pour en être

élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des enfants

trouvés étaient beaucoup moindres. Cette raison du parti que je

pris, plus forte que toutes celles que j'énonçai dans ma lettre à

madame de Francueil, fut pourtant la seule que je n'osai lui dire.

_J'aimai mieux_ être moins disculpé d'un blâme aussi grave et

ménager la famille d'une personne que j'aimais.

Sur quoi Émile Faguet, qui s'est occupé de la question dans le _Journal

des Débats_ du 18 juin 1906, conclut ainsi:

«Ou je me fais bien illusion, ou, pour qui sait lire, cela veut dire:

Absolument subjuguée par une famille de bandits qu'elle aima toujours

plus que moi, Thérèse se privait pour eux et me volait et dépouillait

pour eux. Vous comprenez bien que cette famille n'a pas voulu que

Thérèse eût d'enfants, qui auraient pris part au gâteau et qui auraient,

d'autre part, peut-être détaché Thérèse de sa famille par l'affection

qu'elle aurait eue pour eux. La famille de Thérèse n'a pas voulu que

Thérèse eût d'enfants. Lui obéissant toujours, et craignant peut-être

que sa famille ne les assassinât, Thérèse m'ordonna de les abandonner.

Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui

obéissais comme elle obéissait à sa famille, je n'ai jamais voulu dire

que c'était elle qui avait exigé leur sacrifice.»

Il reste que Rousseau aurait abandonné cinq enfants par peur de Thérèse

et surtout de la mère Levasseur, en somme par faiblesse, passivité,

_aboulie_. Il est possible.

Il a connu le remords, du moins à partir de 1769. Il écrit à Moultou (14

février 1769):

Jean-Jacques Rousseau · 第 3 / 20 段