Quel était ce monde des lettres où le vagabond de Genève, des bords du

lac Léman, de la Savoie, du Piémont et de Turin, le rêveur des

Charmettes et l'amant de madame de Warens allait entrer?--Si l'on met à

part le seigneur de Ferney, et Montesquieu et Buffon, gentilshommes un

peu dédaigneux qui, la plupart du temps, travaillaient enfermés dans

leur retraite,--ce monde-là, c'était alors une vingtaine d'écrivains qui

se rencontraient dans trois ou quatre cafés et qui étaient familiers

chez une douzaine, au plus, soit de fermiers généraux, soit de grands

seigneurs et de grandes dames, de ceux et de celles qui se piquaient de

liberté d'esprit, et qui se plaisaient à protéger les gens de lettres

parce qu'ils les trouvaient amusants, et aussi par un sentiment assez

proche de ce que nous appelons aujourd'hui le «snobisme». Ce qui est

sûr, c'est qu'un écrivain de ce temps-là, qui voulait arriver, était

condamné aux relations aristocratiques.

Le futur auteur du _Discours sur l'inégalité_ et du _Contrat social_

n'échappe point à cette obligation, et d'ailleurs ne cherche point à y

échapper. Et pourtant, nul n'est moins fait que lui pour cette vie de

salon, de conversation, et de plaisirs à la fois raffinés et

futiles.--Il était plébéien de goûts et d'esprit, réellement ami de la

simplicité, d'ailleurs extrêmement timide. Il nous parle des balourdises

qu'il fait dans les premiers dîners élégants où il est admis. Il nous

répète à satiété, dans cinquante passages de ses _Confessions_ et de ses

lettres (ce qui prouve peut-être qu'au fond il en souffrait) qu'il est

timide et gauche, qu'il manque de conversation et d'à-propos, et que,

pour parler quand même, il dit souvent des sottises...

Mais, d'autre part, il a une figure intéressante, des yeux d'un éclat

extraordinaire; et de temps en temps, quand les choses le touchent, il

lui arrive d'être éloquent pendant quelques minutes, avec un effort qui

donne alors plus d'accent à sa parole. On le considère avec curiosité.

Et lui, qui s'en aperçoit, il s'y prête, et, sentant qu'il ne sera

jamais «comme les autres», un causeur étourdissant comme Diderot ou fin

et froid comme Grimm ou d'une brusquerie savoureuse comme Duclos, il se

résoudra à paraître de plus en plus singulier et «à part», car cela

aussi est un succès. Mais avec cela, je le répète, jusqu'en 1749, ses

ambitions sont purement musicales et littéraires.

J'arrivai, dit-il, à Paris dans l'automne de 1741, avec quinze

louis d'argent comptant, ma comédie de _Narcisse_, et mon projet de

musique pour toute ressource.

Ce «projet de musique» est un nouveau système de notation par les

chiffres (le même système, je crois, qui a été repris et perfectionné

par Galin-Paris-Chevé, et recommandé maintes fois par Francisque

Sarcey).--Il lit son projet, le 22 août 1742, à l'Académie des sciences,

sans succès. Il semble porter assez bien cette déception; et, comme il

manque un peu de ressort, il partage son temps entre la lecture et le

jeu d'échecs.

Mais les personnes auxquelles il était recommandé, et aussi ses visites

aux académiciens, lui ont fait faire des connaissances.--Au reste il dit

lui-même: «Un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable et

qui s'annonce par des talents est toujours sûr d'être accueilli.» (C'est

aujourd'hui un peu changé.) Donc il rencontre et fréquente Fontenelle,

Mably, Marivaux, Bernis, l'abbé de Saint-Pierre, Diderot et, un peu plus

tard, Grimm.

Peu après l'échec de son mémoire sur la musique, comme il attendait

tranquillement la fin de son argent, un jésuite, le Père Castel lui dit

un jour: «Je suis fâché de vous voir vous consumer ainsi sans rien

faire. Puisque les musiciens, puisque les savants ne chantent pas à

votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. Vous réussirez

peut-être mieux de ce côté-là.» Ainsi parla ce jésuite. C'est à lui que

Jean-Jacques dut la connaissance de madame de Beuzenval, de madame

Dupin, de M. de Francueil et, par celui-ci, de madame d'Épinay et de

madame d'Houdetot.

Jean-Jacques suit avec M. de Francueil un cours de chimie. Il tombe

dangereusement malade et, dans le transport de sa fièvre, compose des

chants et des choeurs. Ces idées lui reviennent dans sa convalescence;

il médite un plan et commence l'opéra des _Muses galantes_. Nous voilà

bien loin encore du _Discours sur l'inégalité_.

Naturellement il devient amoureux,--sans nul danger pour elle,--de

madame Dupin (l'aïeule de George Sand). Car il ne peut voir une grande

dame sans en tomber amoureux et sans bâtir là-dessus des projets. Il y a

dans Jean-Jacques comme un Julien Sorel _sans volonté_ (ce qui, à vrai

dire fait une différence notable.) Il écrit:

Elle me permit de la venir voir. J'usai, j'abusai de la permission.

J'y allais presque tous les jours, j'y dînais deux ou trois fois la

semaine, je mourais d'envie de lui parler, je n'osai jamais.

Plusieurs raisons renforçaient ma timidité naturelle. _L'entrée

d'une maison opulente était une porte ouverte à la fortune_; je ne

voulais pas risquer de me la fermer... Madame Dupin aimait avoir

tous les gens qui jetaient de l'éclat, les grands, les gens de

lettres, les belles femmes. On ne voyait chez elle que ducs,

ambassadeurs, cordons bleus. Madame la princesse de Rohan, madame

la comtesse de Forcalquier, madame de Mirepoix, madame de Brignolé;

milady Hervey, pouvaient passer pour ses amies. Monsieur de

Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, l'abbé Sollier, monsieur de

Fourmont, monsieur de Bernis, monsieur de Buffon, monsieur de

Voltaire étaient de son cercle et de ses dîners...

Voilà donc Rousseau dans le plus grand monde, et, s'il faut le dire,

dans le plus voluptueux et le plus corrompu, et qui s'y trouve fort

bien. Oui, nous sommes loin de Jean-Jacques citoyen de Genève et

philosophe selon la nature.

Cependant, ces dames s'occupent de lui, lui cherchent une situation.

Vers avril ou mai 1743, il va rejoindre, en qualité de secrétaire, M. de

Montaigu, ambassadeur de France à Venise. Il y passe dix-huit mois.

Jean-Jacques s'étend avec complaisance sur cette période de sa vie.

A la vérité, il ne dit pas un mot de la beauté de Venise, tant célébrée

depuis un siècle par les écrivains, et avec des mots si pâmés!

Sébastien Mamerot, prêtre natif de Soissons, écrivait en 1454, dans les

_Passages d'outre mer faits par les Français_, livre publié en 1518:

Venise est une belle cité grande comme la moitié de Paris, assise

sur la mer, tout environnée d'eau qui court la plupart des rues de

la ville; et vont les petits galiots et bateaux parmi les dites

rues; et il y a des ponts, tant grands que petits, tant de bois que

de pierre, environ de douze à quinze cents. Et c'est la ville la

plus peuplée qu'on puisse guère voir, car on n'y voit point de

jardins ni de places vides... Et il y a les plus belles boutiques

de toutes marchandises qu'on puisse guère trouver, et la plupart

des métiers sont faiseurs de soie et de velours. Et il y a quantité

de belles maisons qu'on appelle palais;... et chaque seigneur a sa

barque pour aller où il veut. Et dit-on qu'il y a plus de bateaux à

Venise qu'il n'y a de chevaux ni de mulets à Paris. Et il y a au

corps de la ville environ cent vingt églises, etc.

Et Sébastien Mamerot décrit ensuite sèchement et minutieusement les

mosaïques de Saint-Marc.

Or, Jean-Jacques, l'aïeul des romantiques dont Chateaubriand est le

père, ne nous en dit pas même autant. Justement parce qu'il est, comme

descriptif, un précurseur, il ne s'attache encore qu'aux objets simples:

lacs, forêts, montagnes modérées, et n'a pas eu le temps de raffiner et

de renchérir. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que Venise, au milieu du

XVIIIe siècle était une ville extrêmement vivante, que ses palais

étaient neufs ou nettoyés et ne menaçaient pas ruine, et qu'elle n'avait

donc pas alors ce charme de l'agonie et de la déliquescence, sur lequel

nous avons appris à nous exciter.

Mais, surtout, au moment où il nous parle de son séjour à Venise,

Jean-Jacques est trop rempli du souvenir des fonctions qu'il y exerçait,

pour se soucier de Saint-Marc, du pont des Soupirs, des canaux et des

gondoles. Visiblement, il est fier d'avoir été secrétaire d'ambassade

(car il en faisait les fonctions), d'avoir un jour occupé un poste

honorable, officiel, dans la société régulière. Écoutez le ton,

l'accent:

Il était temps que _je fusse une fois_ ce que le ciel, qui m'avait

doué d'un heureux naturel, ce que l'éducation que j'avais reçu de

la meilleure des femmes (madame de Warens avait peut-être été

quelque peu agent diplomatique secret du roi de Sardaigne), ce que

celle que je m'étais donné à moi-même m'avait fait être, et je le

fus. Livré à moi seul, sans amis, sans conseils, sans expérience,

en pays étranger, servant une nation étrangère, au milieu d'une

foule de fripons qui, pour leur intérêt et pour écarter le scandale

du bon exemple, me tentaient de les imiter: loin d'en rien faire,

je servis bien la France, à qui je ne devais rien, et mieux

l'ambassadeur, comme il était juste, en tout ce qui dépendait de

moi. Irréprochable dans un poste assez en vue, je méritai, j'obtins

l'estime de la République, celle de tous les ambassadeurs avec qui

nous étions en correspondance, et l'affection de tous les Français

établis à Venise.

Et il énumère ses services. Le ton, le sérieux, l'air de satisfaction

profonde, rappellent Chateaubriand racontant son ambassade à Londres.

(Combien Chateaubriand, ce fils aristocrate de Jean-Jacques, lui

ressemble, c'est ce qui apparaît à mesure qu'on lit davantage l'un et

l'autre.)

Mais, si nous en croyons Jean-Jacques, son patron M. de Montaigu était

un homme grossier, avare, ignorant et un peu fou[1]. Il dut se séparer

de lui, sans pouvoir, dit-il, se faire payer ses appointements. De

retour à Paris, il demande inutilement justice de son ambassadeur. Les

refus qu'il éprouva (il faut dire que, tout en faisant fonction de

secrétaire d'ambassade, il n'était que secrétaire de l'ambassadeur)

laissèrent dans son âme, dit-il, «un germe d'indignation contre nos

sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la véritable

justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent,

destructif en effet de tout ordre, et qui ne fait qu'ajouter la sanction

de l'autorité publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du

fort».

[Note 1: J'ai reçu de M. Aug. de Montaigu une brochure intitulée:

_Démêlés du comte de Montaigu, ambassadeur à Venise, avec son

secrétaire, J.-J. Rousseau_ (Plon-Nourrit, 1904). M. Aug. de Montaigu y

démontre, par des pièces des archives de Venise, que Rousseau a chargé

injustement son ambassadeur, qu'il ne fut pas un secrétaire

irréprochable, qu'il fit, notamment, de la contrebande, et qu'il fut

_congédié_ par le comte de Montaigu.]

C'est dommage. S'il avait pu s'entendre avec M. de Montaigu, si

Rousseau, content d'être quelqu'un de classé et d'officiel avait pu

poursuivre sa carrière diplomatique (et il est probable que ses

puissantes amies de Paris l'eussent fait avancer rapidement), il eût

pris goût de plus en plus à sa profession, il eût envoyé à son ministre

des rapports d'un style admirable; il se fût adonné à l'économie

politique pour laquelle il avait du penchant, mais il n'y eût pas cassé

les vitres; il n'eût pas écrit l'_Inégalité_, l'_Émile_ ni le _Contrat_,

et nous y aurions perdu au point de vue littéraire, mais nous y aurions

gagné à quelques autres égards, et il n'eût pas épousé Thérèse

Levasseur.

Mais achevons les souvenirs vénitiens de Jean-Jacques.

Dans cette ville d'amours et de plaisirs, dans cette Venise de Casanova

(qui s'y trouvait en même temps que Rousseau), la vie amoureuse de

Jean-Jacques se réduit à peu. Le malheureux nous dit lui-même qu'il

n'avait pas renoncé à ses habitudes honteuses. Sa seule rencontre

effective, pendant ces dix-huit mois, est avec une personne qu'on

appelait la Padoana. Une rencontre plus célèbre est avec Zulietta. Je

vous renvoie au texte du récit; mais je dois vous en citer du moins le

commencement:

J'entrai dans la chambre d'une courtisane comme dans le sanctuaire

de l'amour et de la beauté... A peine eus-je connu, dans les

premières familiarités, le prix de ses charmes et de ses caresses,

que, de peur d'en perdre le fruit d'avance, je voulus me hâter de

le cueillir. (Nous retrouvons ici la névrose que j'ai signalée

l'autre jour.) Tout à coup, au lieu des flammes qui me dévoraient,

je sens un froid mortel couler dans mes veines, et, prêt à me

trouver mal, je m'assieds, et _je pleure comme un enfant_.

Ne nous y trompons pas: bonnes ou mauvaises, c'est peut-être la première

fois qu'on ait écrit des paroles de ce sentiment, de cet accent, de

cette couleur. Et, si je ne m'abuse, pour obtenir ce ton, il a fallu

(Rousseau écrit cela à cinquante-cinq ans) toute une vie de timidité

douloureuse dans les choses de l'amour, et de sauvagerie, et de

sensibilité et d'imagination d'autant plus excitées; il a fallu un

demi-siècle de maladie, et de désir non contenté--et du génie par

là-dessus.

Rousseau continue:

Qui pourrait deviner la cause de mes larmes et ce qui me passait

dans la tête en ce moment? Je me disais: Cet objet dont je dispose

est le chef-d'oeuvre de la nature et de l'amour; l'esprit, le

corps, tout est parfait; elle est aussi bonne et généreuse qu'elle

est aimable et belle; les grands, les princes devraient être ses

esclaves; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la

voilà, misérable coureuse, livrée au public; un capitaine de

vaisseau marchand dispose d'elle, etc.

Sentez-vous que c'est là la première rédaction parfaite d'un des thèmes

sur lesquels les romantiques ont vécu: l'attendrissement, volontiers

solennel et mystique, sur la courtisane; le respect de la femme déchue,

plus touchante et même plus vénérable d'être déchue;--oh! mon Dieu, très

bon sentiment, si l'on n'avait tout de même un peu trop abusé de cette

substitution du sentiment à la raison. Thème romantique, ai-je dit: cela

est si vrai, et la page de Jean-Jacques sur Zulietta était si nouvelle

et parut si insensée quand les _Confessions_ furent connues, que La

Harpe y vit un des signes les plus probants de la folie de

Rousseau.--Thème romantique,--qui dévie dans le récit de, Jean-Jacques,

car il s'avise ensuite d'attribuer à quelque défaut physique secret la

vile condition où Zulietta est réduite,--mais thème essentiellement

romantique dans les lignes que j'ai citées. Jean-Jacques près de

Zulietta, n'est-ce pas déjà Rolla près du lit de Marion? et ne

saisissez-vous pas une ressemblance de sentiment et de ton entre la

méditation, encore tempérée, de Jean-Jacques, et les effusions

miséricordieuses et effrénées de Rolla:

Ô Chaos éternel, prostituer l'enfance!...

Pauvreté! Pauvreté! c'est toi la courtisane,

C'est toi qui dans ce lit as poussé cet enfant

Que la Grèce eût jeté sur l'autel de Diane!...

Et plus loin:

Jacque était immobile et regardait Marie...

Il se sentait frémir d'un frisson inconnu.

N'était-ce pas sa soeur, cette prostituée?...

Oui, il me semble bien que l'emphase, la déraison et ce que j'appellerai

la disproportion romantique entre les sentiments et les choses est déjà

dans cet épisode de la Zulietta.

Nous arrivons à Thérèse.

De retour à Paris, Jean-Jacques, tombé de ses ambitions, était fort

triste et fort désemparé. Il s'installe de nouveau à l'hôtel

Saint-Quentin, rue des Cordiers, près de la Sorbonne. Les pensionnaires

mangeaient avec l'hôtesse et une jeune lingère de vingt-deux à

vingt-trois ans, Thérèse. La mère, madame Levasseur, avait tenu

boutique à Orléans, où son mari était «officier de monnaie.» Ayant mal

fait ses affaires, elle avait quitté le commerce et était venue à Paris

avec son mari et ses enfants. (Jean-Jacques nous dit qu'elle avait

«beaucoup d'enfants», sans préciser.) Et maintenant écoutons

Jean-Jacques:

La première fois que je vis paraître cette fille à table, je fus

frappé de son maintien modeste, et plus encore de son regard vif et

doux, qui pour _moi n'eut jamais son semblable_. La table était

composée de plusieurs abbés irlandais, gascons, et autre gens de

pareille étoffe. Notre hôtesse elle-même avait rôti le balai: il

n'y avait là que moi seul qui parlât et se comportât décemment. On

agaça la petite, je pris sa défense. Aussitôt les lardons tombèrent

sur moi. Quand je n'aurais eu naturellement aucun goût pour cette

pauvre fille, la compassion, la contradiction m'en auraient donné.

J'ai toujours aimé l'honnêteté dans les manières et dans les

propos, surtout avec le sexe. Je devins hautement son champion, je

la vis sensible à mes soins, et ses regards, animés par la

reconnaissance qu'elle n'osait exprimer de bouche, n'en devinrent

que plus pénétrants.

Bref, il lui fait la cour... Il lui déclare d'avance que «jamais il ne

l'abandonnera et que jamais il ne l'épousera». Elle hésite. Un jour

enfin, «elle lui fit en pleurant l'aveu d'une faute unique au sortir de

l'enfance, fruit de son ignorance et de l'adresse d'un séducteur». Il

s'écrie joyeusement: «Ce n'est que cela»? Ils «se mettent» ensemble.

Mais, jusqu'en 1749, il garde sa chambre à l'hôtel, et va passer ses

journées chez Thérèse et sa mère. «Sa demeure devint presque la mienne.»

En 1749 seulement, il s'installe avec elle dans un petit appartement à

l'hôtel de Languedoc, rue de Grenelle-Saint-Honoré, et y demeure pendant

sept ans, «jusqu'à son délogement pour l'Ermitage».

Arrêtons-nous sur Thérèse.

Je crois bien qu'aucun des critiques ou historiens de Rousseau n'a

manqué de déplorer sa rencontre avec Thérèse: «Liaison indigne de lui,

dit-on, et qui eut la plus triste influence sur son sort.» Il me semble

qu'on exagère. La famille de Thérèse a causé à Rousseau de grands

ennuis, sans doute. D'autre part, la fécondité de Thérèse a été pour lui

l'occasion de l'acte le plus coupable qu'il ait commis. Mais Thérèse

elle-même, malgré ses défauts, me paraît bien lui avoir été, pour le

moins, aussi douce, aussi consolante et utile que funeste. Et enfin,

qu'il ait formé cette liaison, cela s'explique aisément; et il aurait pu

tomber plus mal.

Jeune, Thérèse, dut être assez jolie fille. (Au reste, elle n'est pas

laide sur le seul portrait qu'on ait d'elle, et qui la représente à

cinquante ans environ.) Nous parlant une fois de Diderot, Jean-Jacques

nous dit, dans un esprit de rivalité assez divertissant:

Il avait une Nanette ainsi que j'avais une Thérèse; c'était entre

nous une conformité de plus. Mais la différence était que ma

Thérèse, _aussi bien de figure que sa Nanette_, avait une humeur

douce et un caractère aimable..., au lieu que la sienne,

pie-grièche et harengère, etc..

Il fallait bien que Thérèse ne fût pas si désagréable, puisque les

belles dames lui faisaient des caresses, que madame de Boufflers à

Montmorency allait goûter chez elle, et que la maréchale de Luxembourg

l'embrassait comme du pain.--Même plus tard, et quand Thérèse a dépassé

la cinquantaine, un jeune Marseillais, M. Eymar, venu à Paris en 1774

pour visiter Rousseau, nous dira: «Madame Rousseau était bien loin de

ressembler au portrait hideux qu'un poète célèbre a fait d'elle dans ses

satires (sans doute Voltaire dans la _Guerre de Genève_), je ne la

trouvai ni jeune ni belle, bien s'en faut; mais je la trouvai honnête,

polie, vêtue proprement dans sa simplicité, et ayant toute l'allure

d'une bonne ménagère.»

Thérèse, à vingt-trois ans, pouvait plaire. Ceci me paraît acquis.

Que cherchait Rousseau quand il la rencontra? Une infirmière et une

servante autant qu'une compagne.

Thérèse avait eu un malheur? Tant mieux! «Sitôt que je le compris, dit

Rousseau, je fis un cri de joie.» Pourquoi? C'est sans doute parce qu'il

avait craint une autre chose qu'il nous dit sans ambages. Mais c'est

aussi parce que, peu sûr de lui à cause de son infirmité et de sa

névrose, il ne tenait pas du tout à être le premier dans un coeur.--Et

selon moi, c'est ce qui explique que la jalousie en amour soit absente

de sa vie, et à peu près absente de son oeuvre.

Thérèse était une ouvrière en linge,--une grisette,--ignorante et

d'esprit fort simple:

Je voulus, dit-il, d'abord former son esprit; j'y perdis ma

peine... Son esprit est ce que l'a fait la nature; la culture et

les soins n'y prennent pas. Je ne rougis point d'avouer qu'elle n'a

jamais bien su lire, quoiqu'elle écrivît passablement... Elle n'a

jamais pu suivre l'ordre des douze mois de l'année, et ne connaît

pas un seul chiffre, malgré tous les soins que j'ai pris pour les

lui montrer. Elle ne sait ni compter l'argent, ni le prix d'aucune

chose. Le mot qui lui vient en parlant est souvent l'opposé de

celui qu'elle veut dire. Autrefois, j'avais fait un dictionnaire de

ses phrases pour amuser madame de Luxembourg, et ses quiproquos

sont devenus célèbres dans les sociétés où j'ai vécu.

Excellent, tout cela! et c'est bien ce qu'il lui fallait. Il avait alors

trente-trois ans. Or il nous dit qu'à partir de trente ans sa maladie

s'aggrava. Il lui fallait une infirmière. Il lui fallait une femme qui

lui fût inférieure socialement et de toutes façons; une fille du peuple,

et qui fût pauvre, et qui lui dût de la reconnaissance, et qui ne fît

pas la délicate et la renchérie, et devant qui il n'eût pas honte de ses

misères physiques ni de ses défaillances sexuelles, et qui lui donnât

les soins les plus intimes. Et voilà pourquoi il choisit Thérèse.

Et il la choisit aussi parce qu'elle était ignorante et «stupide», comme

il le dit lui-même. Il lui fallait une compagne avec qui il n'eût pas de

frais à faire; une femme aussi dont la simplicité d'esprit lui fût un

repos, et quelquefois un amusement... Au reste son cas, ici, n'est pas

extraordinaire: on a souvent vu des artistes rechercher une compagne

inculte et un peu bête,--pour être plus tranquilles...

Rousseau n'épouse pas Thérèse. Il en donne, en 1755, la raison (assez

vague) à madame de Francueil: «Que ne me suis-je marié, me direz-vous?

Demandez-le à vos injustes lois, madame. Il ne me convenait pas de

contracter un engagement éternel, et jamais on ne me prouvera qu'aucun

devoir m'y oblige.»--Il en donne, en 1761, une autre raison à madame de

Luxembourg: «Un mariage public nous eût été impossible à cause de la

différence de religion.» Mais en 1745 Rousseau était encore catholique:

cette raison ne vaut donc rien. En somme, il n'épouse pas Thérèse, pour

être plus libre, pour qu'elle dépende toujours de lui; peut-être pour

n'avoir pas à la mener quelquefois avec lui dans les maisons où il va.

Il n'épouse pas Thérèse. Mais certainement il l'aime.

Non d'amour. Il dit au livre IX:

Que pensera le lecteur quand je lui dirai que, du premier moment

que je la vis jusqu'à ce jour (environ 1769) je n'ai jamais senti

la moindre étincelle d'amour pour elle, que je n'ai pas plus

désiré la posséder que madame de Warens, et que les besoins des

sens, que j'ai satisfaits auprès d'elle, ont uniquement été pour

moi ceux du sexe, sans avoir rien de propre à l'individu?

Mais il l'aime, on n'en peut guère douter, d'une grande affection. Avant

de rappeler sa première rencontre avec elle, il nous dit: «Là

m'attendait la seule consolation réelle que le ciel m'ait fait goûter

dans ma misère, et qui seule me la rendit supportable.» Il écrit cela

après vingt-quatre ans d'union.--Il dit un peu plus loin: «Le coeur de

ma Thérèse était celui d'un ange.»--Dans vingt passages des

_Confessions_, dans cinquante passages peut-être de ses lettres, (et de

toutes les époques), il parle de ses bonnes qualités, de ses vertus,

notamment de «son bon coeur, de son affection, de son désintéressement

sans exemple, de sa fidélité sans tache».--Il dit bien, dans une note

écrite après 1768: «Elle est, il est vrai, plus bornée et plus facile à

tromper que je ne l'avais cru;» mais il ajoute aussitôt: «Mais pour son

caractère, pur, excellent, sans malice, il est digne de toute mon estime

et l'aura tant que je vivrai.»--Il s'occupe beaucoup d'elle. Après sa

fuite de Montmorency, il la recommande tendrement à madame de Luxembourg

et à une supérieure de couvent. Une des raisons qui lui font choisir

pour séjour Motiers-Travers, c'est qu'il y a, aux environs, une église

catholique où Thérèse pourra aller à la messe. A Motiers même, quand il

se croit prêt à mourir, il assure l'avenir de Thérèse; il la recommande

à un curé qui avait été bon pour elle dans le voyage qu'elle avait fait

pour rejoindre Jean-Jacques en Suisse... Et l'on pourrait citer vingt

faits de cet ordre.

Il la voyait par ses meilleurs côtés. Il disait ce que disent souvent

des hommes supérieurs vivant avec une bête: «Elle est simple, mais elle

a beaucoup de bon sens, un instinct très sûr.» Jean-Jacques, adorateur

de la nature et de l'instinct, devait le dire d'autant plus.--Après

avoir parlé des pataquès de Thérèse, il ajoute:

Jean-Jacques Rousseau · 第 2 / 20 段