C'est justement par cette sensibilité et cet orgueil que s'e

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[Note du transcripteur: l'orthographie de l'original est conservée.]

JULES LEMAÎTRE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

JEAN-JACQUES

ROUSSEAU

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

JEAN-JACQUES ROUSSEAU

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés pour

tous pays, y compris la Hollande.

_Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act

approved March third, nineteen hundred and five, by_ Jules Lemaître.

IMPRIMERIE L. POOBY, 117, rue VIEILLE-DU-TEMPLE, PARIS.--1215-3-07

Au Lecteur,

1º J'ai pu me tromper sur quelques faits. Ceci n'est point une

«biographie critique» de Rousseau: mon principal objet a été l'histoire

de ses sentiments.

2º Ce ne sont que des «conférences». J'y ai cherché avant tout la

simplicité et la clarté; et le ton est le plus souvent celui d'une

causerie un peu surveillée.

J. L.

PREMIÈRE CONFÉRENCE

LES SIX PREMIERS LIVRES DES «CONFESSIONS»

Au risque d'être encore accusé de critique impressionniste, personnelle,

subjective, je dois vous faire un aveu. Lorsque je choisis pour sujet de

ce cours Jean-Jacques Rousseau, ce ne fut point d'abord dans une pensée

d'extrême bienveillance pour le citoyen de Genève.

Pourtant, je l'avais beaucoup aimé autrefois, quand j'avais plus

d'illusions que je n'en ai aujourd'hui. Mais j'ai fait des expériences,

j'ai vu de près des réalités que je n'avais aperçues que de loin; j'ai

touché du doigt les conséquences de certaines idées de Rousseau. Et

c'est pourquoi, quand je promis de parler de Jean-Jacques, je me

proposais d'étudier surtout en lui le père de quelques-unes des plus

fortes erreurs du XVIIIe et du XIXe siècle.

Mais il fallait d'abord le relire, ou, soyons sincère, le lire

sérieusement et complètement. Or il m'est arrivé une chose que je

n'avais pas prévue. Tandis que je cherchais dans cette longue lecture

des raisons de le condamner, oh! je les trouvais abondamment,

puisqu'elles y sont; mais en même temps je sentais trop bien comment ces

idées lui étaient venues, par quelle fatalité de tempérament ou de

circonstances, à la suite de quels souvenirs, de quelles déceptions, de

quels regrets, même de quels remords. Puis, ce qu'il eut de candeur et

de véritable piété me touchait malgré moi; et je connaissais de nouveau

que cet homme, de qui l'on peut croire que tant de maux publics ont

découlé (à son insu, il est vrai, et principalement après sa mort) fut

sans doute un pécheur, et finalement un fou, mais non point du tout un

méchant homme, et qu'il fut surtout un malheureux.

Et puis son cas est si singulier! Il est même unique dans notre

littérature et, je crois bien, dans toutes les littératures du monde. Ce

vagabond, ce fainéant, cet autodidacte qui, après trente ans de

rêvasserie, tombe un jour dans le plus brillant Paris du XVIIIe

siècle, et qui y fait l'effet d'un Huron, mais d'un Huron vrai et de

plus de conséquence que celui de Voltaire; qui commence à publier vers

la quarantaine; qui écrit en dix ans, péniblement et parmi des

souffrances physiques presque incessantes, trois ou quatre

livres,--lesquels ne sont pas autrement forts ni rares de pensée, mais

où il y a une nouvelle façon de sentir et comme une vibration jusque-là

inconnue; puis qui s'enfonce dans une lente folie,--et qui se trouve,

par ces trois ou quatre livres, transformer après sa mort une

littérature et une histoire et faire dévier toute la vie d'un peuple

dont il n'était pas: quelle prodigieuse aventure!

Donc, je résolus d'aborder l'oeuvre de Jean-Jacques d'une âme égale,

craignant de m'irriter inutilement contre un mystère.

Je dus ensuite me mettre au courant des dernières études publiées sur

Rousseau. J'eus alors le soupçon qu'une étude nouvelle était peut-être

superflue. Mais, à ce compte-là, on ne ferait jamais rien.

Là-dessus je cherchai un plan. Je voyais bien déjà les principales idées

à développer. Je pouvais montrer à ma manière soit l'unité, soit

l'incohérence de l'oeuvre de Rousseau;--expliquer, comme M. Lanson, que

tout, dans Rousseau et même le _Contrat social_, se rapporte à un seul

principe; ou, comme Faguet, que tout s'y rapporte en effet, excepté le

_Contrat social_;--suivre, à propos de chacun de ses livres, la

fructification posthume des erreurs qu'il y a déposées;--ou bien

démontrer que Jean-Jacques, quel qu'il soit d'ailleurs, est dans le

fond, avant et après tout, un protestant chez qui le protestantisme a

prématurément produit ses extrêmes conséquences;--ou bien encore

étudier, dans sa vie et dans ses livres, l'histoire d'une âme, d'une

pauvre âme, une très lente mais très véritable évolution morale... Et je

pouvais grouper, sous ces divers chefs, tout ce que m'aurait suggéré la

lecture de Rousseau.--Le plus simple était d'ailleurs, à première vue,

de présenter d'abord sa vie, puis ses ouvrages.

Mais j'ai vite senti que cette méthode usuelle, et qui convient à

presque tous les écrivains, ne convient peut-être pas à Rousseau, parce

que Rousseau n'est pas un écrivain comme un autre.

Les grands classiques sont pour nous tout entiers dans leurs oeuvres.

Cette oeuvre étant toute objective, quand nous l'avons définie, nous

avons tout dit sur eux; et la connaissance de leur vie, même agitée,

n'ajouterait pour nous rien d'essentiel à la connaissance de leurs

ouvrages. J'en dis autant des écrivains du XVIIIe siècle et des

encyclopédistes eux-mêmes. La vie des Diderot, des d'Alembert, des

Duclos est la vie commune aux gens de lettres de ce temps-là. La vie de

Voltaire est amusante; mais, quand nous ne la connaîtrions pas, son

oeuvre n'en serait pas moins facile à comprendre et à juger. Quant à

Montesquieu et à Buffon, leur biographie ne communique, pour ainsi

parler, avec leurs livres que par les loisirs et la sérénité qu'assurait

à leur pensée leur condition de gentilhommes riches...

Mais Rousseau est le plus «subjectif» de tous les écrivains. C'est un

homme qui n'a guère parlé que de lui, un homme qui a passé son temps à

«expliquer son caractère». Tous ses ouvrages étaient déjà des sortes de

confessions. Mais en outre, il a pris soin d'écrire lui-même ses

_Confessions_ expresses, et quelles confessions! Les plus sincères, je

ne sais, mais à coup sûr les plus détaillées, les plus complaisantes,

les plus impudentes sans doute, mais aussi les plus candides apparemment

et peut-être les plus courageuses, et en tout cas les plus singulières

et les plus passionnantes qui aient jamais été écrites.

Je crois donc qu'une étude sur Jean-Jacques pourrait être une biographie

morale continue, où l'histoire de ses livres se mêlerait intimement à

l'analyse de ses _Confessions_. Et c'est ce que j'essayerai de faire.

* * * * *

Je voudrais aujourd'hui suivre les _Confessions_ de Jean-Jacques jusqu'à

son dernier départ des Charmettes. Il avait alors vingt-neuf ans. Ce

sont donc, proprement, ses «années d'apprentissage».

Que le plus beau livre de Rousseau ait été sa confession, c'est-à-dire

le récit de sa vie la plus intime et la description de son «moi» le plus

secret, c'est déjà très curieux. Si le romantisme est, comme on

l'affirme, l'étalage de l'individu dans la littérature, les

_Confessions_ de Jean-Jacques fondaient donc, du premier coup, le

romantisme et en donnaient un modèle qui n'a pu être dépassé. Et, en

outre, que Jean-Jacques ait eu l'idée d'écrire ce livre, et qu'il l'ait

écrit comme il l'a fait, et qu'il se soit jugé lui-même intéressant à ce

point pour les autres hommes, cela seul est une grande lueur sur son

caractère, puisque c'est le plus fort témoignage de l'orgueil maladif et

délirant qui en formait presque tout le fond. Les _Confessions_ sont,

dans leur essence même, un livre d'impudeur: ce livre est donc bien le

père de la moitié de la littérature du siècle dernier.

Il commence ainsi: «Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple

et dont l'exécution n'aura jamais d'imitateur.» Et notez qu'il a raison.

Rien de tel avant ni après lui. Je ne vous rappellerai pas le caractère

religieux et même théologique des pudiques confessions de

Saint-Augustin. Montaigne dans ses _Essais_, Retz dans ses _Mémoires_ ne

confessent que des faiblesses ou des fautes qui ont un certain air et

qui ne déshonorent point. Mais Rousseau confesse, et sans les atténuer,

des choses honteuses, des péchés, des péchés mortels. Et, comme il le

prédisait, son entreprise n'a pas eu d'imitateurs. Car sans doute, après

lui, la bonde est ouverte à ce genre immodeste des «confessions»: mais

ni Chateaubriand dans les _Mémoires d'outre-tombe_, ni Lamartine dans

les _Confidences_, ni George Sand dans l'_Histoire de ma vie_, ni Renan

dans les _Souvenirs d'enfance et de jeunesse_ n'auront le courage de

nous confesser des secrets honteux ou simplement ridicules, (et si vous

en concluez que la matière leur en a fait défaut, c'est donc que vous

avez de très bonnes âmes).

C'est pourquoi je comprends l'exaltation de cette première page, et

cette invocation à Dieu qui se termine ainsi:

Être éternel, rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes

semblables; qu'ils écoutent mes confessions, qu'ils gémissent de

mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que chacun d'eux

découvre à son tour son coeur au pied de ton trône _avec la même

sincérité_: et puis qu'un seul te dise s'il l'ose: je fus meilleur

que cet homme-là.

Qu'est-ce à dire? Ce cri veut nous étonner et sent son charlatan. Mais

songez d'où venait Rousseau, où il avait vécu, à qui il se comparait: et

vous verrez que ce qu'il exprime là, c'est, en somme,--retournée dans

l'expression,--la pensée de Joseph de Maistre: «Je ne sais pas ce qu'est

le coeur d'un coquin; je sais ce qu'est le coeur d'un honnête homme:

c'est affreux.»

Et d'ailleurs, je le dis parce que cela est vrai, Jean-Jacques, quand il

commença d'écrire les _Confessions_, à Motiers, en 1762, était devenu un

fort honnête homme. Les maladies, la persécution avaient développé ses

sentiments religieux. Il était déjà dans cette disposition d'esprit

presque mystique qui sera si sensible dans ses _Dialogues_. Il me semble

que les _Confessions_, oeuvre d'un pénitent superbe qui s'oppose à tous

les autres hommes et en appelle aux siècles futurs, ont tout de même

aussi, dans bien des pages, quelque chose d'une confession religieuse.

Cela seul me ferait assez croire à leur vérité, qui du reste a été peu

contestée, sauf sur des points de chronologie, et qui s'est vue

confirmée presque toutes les fois qu'on a pu contrôler les récits de

Jean-Jacques par des lettres de lui et de ses correspondants ou de ses

contemporains.

Il est certain cependant que les _Confessions_, qui sont surtout

psychologiques, sont encore en plus d'un endroit, et par la force des

choses, apologétiques (surtout la seconde rédaction). Puis, Rousseau

écrit ses confessions de mémoire; il en écrit les premiers livres

quarante, trente et vingt ans après les événements. Et nous savons comme

il il est difficile de se souvenir, et à quel point la mémoire déforme

les choses.

Mais, d'abord, lorsqu'il nous raconte des actes avilissants, il n'y a

pas apparence qu'il les invente (à moins que certains aveux pénibles ne

soient là pour faire croire à la vérité du reste); mais il y a

apparence, au contraire, qu'il s'en est nettement souvenu, justement à

cause de leur caractère humiliant. (Eh! n'avons-nous pas tous, ou

presque tous, dans notre passé, de ces choses dont on dit «qu'elles ne

s'oublient pas», de ces souvenirs affreusement désagréables,

qui nous reviennent presque tous les jours quand nous sommes

seuls un peu longtemps, ou bien que nous rappelons exprès pour nous

dégriser?...)--Pour l'ensemble, j'estime que, si la _véracité_ de

Jean-Jacques peut être en défaut, il faut croire du moins à sa

_sincérité_.

Joignez qu'il a, au plus haut point, le souvenir des lieux, qui l'aide à

garder celui des faits ou des sentiments. En voici un exemple (et où

nous trouvons aussi, dans la vision et dans l'accent, un je ne sais quoi

qu'on ne connaissait pas trop avant Jean-Jacques, et qui sera, si vous

voulez, le commencement de l'impressionnisme).

Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par cela seul qu'ils

sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des

lieux. Je vois une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se

poser sur ma main tandis que je récitais ma leçon; je vois tout

l'arrangement de la chambre où nous étions; le cabinet de M.

Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les papes,

un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers qui, d'un

jardin fort élevé dans lequel la maison s'enfonçait sur le

derrière, venaient ombrager la fenêtre et passaient quelquefois

jusqu'en dedans. Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin

de savoir tout cela, mais j'ai besoin de le lui dire... (Livre I).

«J'ai besoin de le lui dire.» Ô individualisme! ô romantisme!

Et encore (souvenir de la maîtrise d'Annecy, avec le bon M. le Maître

(M. Nicoloz)):

...Non seulement je me rappelle les temps, les lieux, les

personnes, mais tous les objets environnants, la température de

l'air, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne

s'est fait sentir que là, et dont le souvenir vif m'y transporte de

nouveau. Par exemple, tout ce qu'on répétait à la maîtrise, tout

ce qu'on chantait au choeur, tout ce qu'on y faisait, le bel et

noble habit des chanoines, les chasubles des prêtres, les mitres

des chantres, la figure des musiciens, un vieux charpentier boiteux

qui jouait de la contrebasse, un petit abbé blondin qui jouait du

violon, le lambeau de soutane qu'après avoir posé son épée, M. le

Maître endossait par-dessus son habit laïque, et le beau surplis

fin dont il en couvrait les loques pour aller au choeur; l'orgueil

avec lequel j'allais, tenant une petite flûte à bec, m'établir dans

la tribune pour un petit bout de récit que M. le Maître avait fait

exprès pour moi; le bon dîner qui nous attendait ensuite; le bon

appétit qu'on y portait; ce concours d'objets vivement retracé m'a

cent fois charmé dans ma mémoire, autant et plus que dans la

réalité. J'ai gardé toujours une affection tendre pour un certain

air du _Conditor alme siderum_ qui marche par ïambes, parce qu'un

dimanche de l'Avent j'entendis de mon lit chanter cet hymne avant

le jour sur le perron de la cathédrale, selon un rite de cette

église-là... etc. (Livre III).

Mais je ne puis vous lire ainsi toutes les _Confessions_ et je le

regrette. Je ne puis que les analyser; et combien de détails charmants,

étranges, émouvants ou irritants je laisserai de côté!--Pour plus de

clarté, et pour fixer vos propres souvenirs, il me paraît indispensable

de faire un sommaire très bref des faits principaux relatés dans ces six

premiers livres qui nous occuperont aujourd'hui.

LIVRE I.--Jean-Jacques naît à Genève le 28 juin 1712, d'un horloger. Sa

mère meurt en le mettant au monde.--Son père lui fait lire des romans à

sept ans. Il l'abandonne à huit ans, une affaire d'honneur l'obligeant à

s'expatrier.

On le met en pension, de huit à dix ans, à Bossey, chez le pasteur

Lambercier, qui lui apprend la religion. Ici se placent diverses

anecdotes, notamment celle de la fessée donnée par mademoiselle

Lambercier.

On le retire de Bossey. Il reste deux ou trois ans, à Genève, chez son

oncle Bernard. Il va de temps en temps à Nyon, où est son père; est

amoureux de mademoiselle Vulson et polissonne avec mademoiselle Gothon.

Il est ensuite placé chez un greffier pour y apprendre le métier de

procureur. Il s'en fait renvoyer et entre chez un graveur, qui le

maltraite. Un soir, après une promenade dans la campagne, il trouve la

porte de la ville fermée. Et il quitte Genève le lendemain pour courir

fortune à travers le monde.

LIVRE II.--Il rôde autour de Genève, se présente au curé de Confignon,

qui l'adresse à madame de Warens, à Annecy. Cette dame, nouvelle

convertie, l'envoie à Turin dans l'hospice des Catéchumènes. Il se

laisse convertir, cherche sa vie dans Turin, passe quelques semaines

chez la jolie marchande madame Bazile, puis est laquais chez la comtesse

de Vercellis. Ici se place l'histoire du ruban.

LIVRE III.--Après cinq ou six semaines passées sans occupation et

signalées par de singulières fantaisies sensuelles, il entre chez le

comte de Gouvon, toujours comme laquais, mais pour qui on a des égards.

Il est amoureux de mademoiselle de Breil, une des filles de la maison.

Le fils du comte, l'abbé de Gouvon, s'intéresse à lui, et lui apprend

l'italien. On se chargeait de son avenir: mais un beau jour il décampe

avec un camarade des rues (à près de dix-huit ans), repris par son

besoin de vagabondage.

Il retourne à Annecy, près de madame de Warens; se laisse nourrir, mais

lit, travaille. On le met au séminaire; il n'y reste pas. Il reçoit des

leçons de musique du professeur des enfants de choeur de la cathédrale,

un M. Nicoloz, qu'il appelle «M. le Maître». Il s'engoue d'une espèce de

musicien bohème, Venture. Puis, M. le Maître étant obligé de quitter

Annecy, Jean-Jacques l'accompagne jusqu'à Lyon, où il l'abandonne au

coin d'une rue en peine crise d'épilepsie, ou peut-être de _delirium

tremens_. (Ce M. le Maître était bonhomme, mais fortement ivrogne.)

Là-dessus, Jean-Jacques revient à Annecy, et n'y retrouve plus madame de

Warens.

LIVRE IV.--Il attend des nouvelles de madame de Warens à Annecy. Ici se

place la partie de campagne avec mesdemoiselles Galley et de

Graffenried.

Chargé de conduire à Fribourg la Merceret, femme de chambre de madame de

Warens, il passe par Genève, voit son père à Nyon (pour la première

fois, je crois, depuis huit ou neuf ans), et se rend de Fribourg à

Lausanne, où, sous le nom de Vaussore, il montre la musique sans la

savoir et donne même un concert (chez M. de Treytorens). Il va à Vevey

(patrie de madame de Warens), passe l'hiver de 1731-1732 à Neuchâtel, où

il continue de donner des leçons de musique. (Il finissait par

l'apprendre en l'enseignant.) Vie pénible, détresse. Il fait la

connaissance d'un archimandrite qui quêtait pour le «rétablissement du

Saint-Sépulcre»; va à Fribourg, à Berne, à Soleure, où M. de Bonac,

ambassadeur de France, le retient. Puis M. de Bonac l'envoie à Paris

pour être précepteur. Jean-Jacques fait la route à pied; ne s'entend pas

avec le père de son élève, apprend que madame de Warens est retournée en

Savoie, et repart à pied de Paris. Après quelque séjour à Lyon, il

arrive chez madame de Warens, qui venait de se fixer à Chambéry. Elle

lui obtient un emploi dans le cadastre.

LIVRE V.--Il donne des leçons de musique à des jeunes filles. Pour le

mettre en garde contre les séductions de certaines de ses élèves, madame

de Warens devient elle-même son initiatrice. Il se laisse faire; il

accepte même le partage avec le jardinier Claude Anet.--Il fait un

voyage à Besançon pour prendre des leçons de composition de l'abbé

Blanchard; va voir un parent à Genève et son père à Nyon (deuxième

visite); revient à Chambéry; fait plusieurs voyages à Genève, à Lyon, à

Nyon, tantôt pour son plaisir, tantôt pour les affaires de madame de

Warens. Un accident le rend aveugle pendant quelque temps. Ensuite il

tombe sérieusement malade. Madame de Warens le guérit, et tous deux vont

habiter les Charmettes, campagne près de Chambéry (fin de l'été 1736).

LIVRE VI.--Aux Charmettes. Maladie bizarre. Il retourne l'hiver à

Chambéry, puis, dès le printemps, aux Charmettes. Il lit beaucoup et

tâche d'y mettre de la méthode. Au mois d'avril 1738, il va à Genève

pour toucher enfin sa part de la succession de sa mère. Il la rapporte à

madame de Warens. Sa maladie s'aggrave. Il s'imagine avoir un polype au

coeur et va consulter à Montpellier. En route, aventure avec madame de

Larnage. Il reste deux mois à Montpellier, revient près de madame de

Warens, et trouve sa place prise par le coiffeur Wintzenried. Il

n'accepte pas ce nouveau partage; passe une année à Lyon, chez M. de

Mably, comme précepteur de ses deux enfants; revient en 1741 aux

Charmettes, y retrouve la même situation et madame de Warens refroidie.

Il invente un nouveau système pour noter la musique, croit sa fortune

faite, et se met en route pour Paris. Il a vingt-neuf ans.

* * * * *

Ce simple canevas des faits, ce résumé des agitations extérieures de

Rousseau jusqu'à la trentaine nous présente déjà l'image d'un errant et

d'un déclassé. Mais pénétrons plus avant, et, sous les faits, et grâce,

en partie, à ses propres commentaires, voyons l'homme lui-même dans la

complexité de sa nature.

Rousseau (ceci n'est point inutile à rappeler), est d'origine française

et parisienne. Sa famille était établie à Genève depuis 1529. Son

bisaïeul et son trisaïeul avaient été libraires: profession à demi

libérale et proche des lettres.

Autre remarque, essentielle celle-là: Rousseau est né protestant. Son

grand-père maternel était pasteur. C'est le protestant pur, je veux dire

conséquent avec le principe de la Réformation, qui écrira le récit de la

mort de Julie, la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, les _Lettres

de la Montagne_.

Puis, nous trouvons chez Jean-Jacques un Genevois très imprégné des

moeurs et de l'esprit de sa petite république,--et qui se souviendra

avec tendresse, dans la _Lettre à d'Alembert_, d'avoir participé,

enfant, aux fêtes civiques de sa ville. C'est ce petit Genevois qui

écrira le _Contrat social_.

Notons encore, chez lui, le rejeton d'un sang aventureux. Sa mère,

jolie, vive, lettrée et musicienne, très entourée, semble avoir fait

innocemment scandale dans la ville de Calvin. Son père, horloger et

maître de danse, léger et romanesque, fut quelque temps (de 1705 à 1711)

horloger du sérail à Constantinople. Un frère de Jean-Jacques tourna mal

et disparut. Un de ses oncles était allé chercher fortune en Perse.

Il y a ensuite, dans Jean-Jacques, un pauvre enfant très

déraisonnablement élevé, passant des nuits à lire des romans avec son

père, nourri de d'Urfé et de La Calprenède (avec du Plutarque, il est

vrai, par-dessus), abandonné par son père à l'âge de huit ans, et qui, à

partir de dix ans, ne fut plus élevé du tout et devint, il le dit

lui-même, à plusieurs reprises, un polisson, un larron, un parfait

vaurien.

Il y a aussi un enfant, puis un adolescent, puis un homme d'une

sensibilité extraordinaire, et extraordinairement imaginative,--cette

sensibilité qui le fera se jeter dans les bras de ses amis en les

arrosant de larmes, et mouiller de pleurs tout le devant de son gilet le

jour où lui vint la première idée de son _Discours sur les Sciences et

les Arts_. Sensibilité étroitement jointe à un orgueil également

extraordinaire, par la conscience qu'il a de cette délicatesse de nature

et aussi de sa supériorité intellectuelle. Et, par un jeu naturel, les

blessures de sa sensibilité exaspèrent son orgueil, et son orgueil lui

rend plus douloureuses les blessures de sa sensibilité.--Et c'est

«l'homme sensible» qui fera du sentiment le fondement de la morale, et

qui écrira la plus grande partie de la _Nouvelle Héloïse_ et de

l'_Émile_.

C'est justement par cette sensibilité et cet orgueil que s'explique la

plus mauvaise action de son adolescence, «l'histoire du ruban». C'est à

Turin, après la mort de cette madame de Vercellis dont il était

laquais-secrétaire. Dans le désordre qui suit cette mort, Jean-Jacques

vole un «petit ruban couleur de rose et argent, déjà vieux». On le

trouve, on veut savoir où il l'a pris. On l'interroge devant la famille

assemblée. Il balbutie et dit enfin que c'est la jeune cuisinière Marion

qui lui a donné ce ruban. On les confronte; elle nie, Jean-Jacques

persiste; on les congédie tous les deux. «J'ignore, dit Rousseau, ce que

devint cette victime de ma calomnie; mais il n'y a pas d'apparence

qu'elle ait après cela trouvé facilement à se placer... Qui sait, à son

âge, où le découragement de l'innocence avilie a pu la porter?» (Et,

là-dessus, libre à nous d'imaginer quelque historiette «en marge des

_Confessions_», où nous ferons rencontrer par Jean-Jacques, plus tard,

dans quelque rue mal famée de Paris, la petite Marion devenue fille

publique... Mais ce serait peut-être un peu trop prévu, et je ne

l'écrirai pas.)

Il reste que l'acte abominable de Jean-Jacques est extrêmement

significatif du fond même de sa nature,--sensibilité, imagination,

orgueil,--et cela, par l'explication même qu'il en donne et qui me

paraît, ici, toute la vérité:

Jamais la méchanceté ne fut plus loin de moi que dans ce cruel

moment (celui où il accusa faussement Marion); et, lorsque je

chargeai cette malheureuse fille, il est bizarre, mais il est vrai

que mon amitié pour elle en fut la cause. Elle était présente à ma

pensée: je m'excusai sur le premier objet qui s'offrit et je

l'accusai d'avoir fait ce que je voulais faire et de m'avoir donné

le ruban, parce que mon intention était de le lui donner... Quand

je la vis paraître ensuite, mon coeur fut déchiré, mais la présence

de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je ne craignais

pas la punition: _je ne craignais que la honte, mais je la

craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au

monde_. J'aurais voulu m'enfoncer dans le centre de la terre:

l'invincible honte l'emporta sur tout; la honte seule fit mon

impudence, et plus je devenais criminel, plus l'effroi d'en

convenir me rendait intrépide. Je ne _voyais_ que l'horreur d'être

reconnu, déclaré publiquement, moi présent, voleur, menteur,

calomniateur. Un trouble universel m'ôtait tout autre sentiment.

(Quelques difficultés subsistent sur cette anecdote. Il s'agit d'un

«petit ruban» et «vieux», qui par conséquent pouvait valoir quelques

sols. Le comte de la Roque, neveu de madame de Vercellis, attacha si peu

d'importance à l'histoire que, quelques semaines après, il procura à

Jean-Jacques une place excellente... Jean-Jacques aurait-il dramatisé?

C'est ennuyeux, avec lui on ne sait jamais. Ce qui est sûr, c'est qu'il

mène un terrible repentir... Il assure que le désir de se soulager par

cet aveu a beaucoup contribué à la résolution qu'il a prise d'écrire ses

confessions; et, dans un premier manuscrit de ces mêmes _Confessions_,

il va jusqu'à dire qu'il considère la calomnie de David Hume sur son

compte, trente ans après, comme le châtiment direct du mensonge qu'il

fit lui-même contre la pauvre Marion.)

Corollairement à cette sensibilité et à cet orgueil, il y a dans

Jean-Jacques un profond amour de la solitude, de la rêverie paresseuse,

de l'indépendance et, par suite, de la vie errante et, tranchons le mot,

du vagabondage. Le vagabondage est chez lui une passion. Il aime vivre

au hasard. Apprenti greffier, graveur, laquais, valet de chambre,

séminariste, employé au cadastre, maître de musique, on peut dire que,

dans les longs intervalles de ces diverses occupations, il redevient

volontairement, et autant qu'il peut, un errant, un chemineau. C'est son

goût dominant. Quand il s'enfuit de Genève, à seize ans: «L'indépendance

que je croyais avoir acquise, écrit-il, était le seul sentiment qui

m'affectait. J'entrais avec sérénité dans le vaste monde.» Ailleurs il

dit que ce qu'il aime dans ses courses solitaires, c'est «la vue de la

campagne, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui lui fait

sentir sa dépendance». C'est aussi la paresse et la rêverie. Il goûte

tellement cette vie-là que, pouvant espérer, par l'abbé de Gouvon, une

situation honorable dans la carrière des ambassades (et il n'a pas

dix-huit ans), il lâche tout pour suivre une espèce de voyou genevois,

nommé Bascle, dont il s'est épris, et avec qui il court le pays en

montrant une machine de physique amusante.

(Notons ici un autre trait de caractère: sa facilité à s'engouer. Il

s'éprend de Bascle, comme il s'éprendra de Venture, le musicien bohème,

comme il s'éprendra d'abord de Diderot, de Grimm et de tant d'autres.

Il a un grand besoin d'aimer et une crédulité qui le font se jeter à la

tête des gens; et ce premier mouvement de sensibilité confiante est peu

à peu suivi de sensibilité défiante; car il trouve bientôt chacune de

ses idoles inférieure à l'idée que son imagination s'en était formée; ou

bien son orgueil craint très vite que l'idole ne lui rende pas son

affection ou même ne se moque de lui.)

Reprenons. C'est à cette vie errante dans un des plus beaux pays du

monde, c'est à cette vie rêveuse et inquiète que Rousseau doit son

intelligence et son amour de la nature, et d'avoir inventé, ou peu s'en

faut, la poésie romantique. Ses _Confessions_ sont pleines de souvenirs

charmants de paysages, et en outre, au commencement du livre II, il

parle déjà comme parlera René: «... J'étais inquiet, distrait, rêveur;

je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n'avais pas

d'idée, et dont je sentais pourtant la privation...»

C'est ce chemineau qui écrira les paysages et les morceaux lyriques de

la _Nouvelle Héloïse_, et les _Rêveries d'un promeneur solitaire_.

Ce que Jean-Jacques doit encore à ses années de bohème, c'est d'avoir vu

de tout près les vies humbles ou modestes,--et aussi (car il a été deux

fois laquais dans de grandes maisons) d'avoir connu et observé les vies

brillantes dans des conditions qui ont déposé en lui une amertume dont

il fera plus tard de l'éloquence. Sur cette souffrance intime, il

s'arrête peu, sans doute parce que ces souvenirs lui sont

particulièrement pénibles, plus pénibles encore, sans doute, que le

souvenir de ses actions honteuses: mais on devine ce que ce garçon

orgueilleux et d'un si beau génie, d'ailleurs de naissance libre,

petit-fils de libraires et de pasteurs, a dû ressentir sous la livrée,

même quand «on le dispensait d'y porter l'aiguillette» et que cette

livrée «faisait à peu près un habit bourgeois». Mais il a beau vouloir

se taire là-dessus, certains traits qui lui échappent révèlent sa

rancoeur:

...Sur la fin, dit-il, madame de Vercellis ne me parlait plus que

pour son service. Elle me jugea moins sur ce que j'étais que sur ce

qu'elle m'avait fait, et à force de ne voir en moi qu'un laquais,

elle m'empêcha de lui paraître autre chose... Je crois que

j'éprouvai dès lors ce jeu malin des intérêts cachés qui m'a

traversé toute ma vie et qui m'a donné une aversion naturelle pour

_l'ordre apparent_ qui le produit.

(Cela, parce que, comme il le dit plus loin, «il y avait tant

d'empressés autour de madame de Vercellis proche de sa fin, qu'il était

difficile qu'elle eût du temps pour penser à lui Jean-Jacques».) Ainsi

il en veut à toute la société que madame de Vercellis ne l'ait pas

distingué davantage.--Ainsi encore, chez les Gouvon-Solar, lorsque,

servant à table et interrogé par le vieux comte, il explique la devise

des Solar («Tel fiert qui ne tue pas»), et recueille l'admiration de la

compagnie: «Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut

un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre

naturel et vengent le mérite avili des outrages de la fortune». Et je

rappelle aussi son cri, lorsqu'il entre chez le comte de Gouvon: «Encore

laquais!» Et il apparaît que, si c'est le vagabond qui écrira

l'admirable _Cinquième Rêverie_, c'est beaucoup l'ancien laquais qui

écrira le _Discours sur l'inégalité_ et qui fondera sur l'égalité la

théorie du _Contrat social_.

Par là-dessus, ou, pour mieux dire, sous tout cela, il y a un malade.

Il faut, ici, que j'insiste et que je précise. La pathologie d'un

Bossuet ou d'un Racine a peu à voir avec leurs sermons ou leurs

tragédies: mais la pathologie de Jean-Jacques, c'est presque tout

Jean-Jacques. (Son oeuvre elle-même apparaît dans la littérature comme

une éruption morbide.)

Je naquis, dit Jean-Jacques, infirme et malade... Je suis né

presque mourant... J'apportais le germe d'une incommodité que les

ans ont renforcée.

Cette maladie congénitale était une rétention d'urine, dont il souffrit

toute sa vie et qui s'aggrava après trente ans.

Ajoutez une autre infirmité, que je ne sais comment définir, et que vous

devinerez par cet aveu qui se rapporte au temps où Jean-Jacques allait

de l'Ermitage à Eaubonne voir madame d'Houdetot:

Je rêvais en marchant à celle que j'allais voir, à l'accueil

caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait à mon

arrivée... Ce seul baiser... avant même de le recevoir, m'embrasait

le sang... J'étais obligé de m'arrêter, de m'asseoir... De quelque

façon que je m'y sois pu prendre, je ne crois pas qu'il me soit

jamais arrivé de faire seul ce trajet impunément.

Ajoutez encore un mal bizarre qui le prit un jour aux Charmettes, et

qu'il décrit ainsi:

Un matin que je n'étais pas plus mal qu'à l'ordinaire, en dressant

une petite table sur son pied, je sentis dans tout mon corps une

révolution subite... Mes artères se mirent à battre d'une si grande

force, que non seulement je sentais leur battement, mais que je

l'entendais même, et surtout celui des carotides. Un grand bruit

d'oreilles se joignit à cela; et ce bruit était triple ou plutôt

quadruple, savoir: un bourdonnement grave et sourd, un murmure plus

clair comme d'une eau courante, un sifflement très aigu, et le

battement que je viens de dire... Ce bruit était si grand, qu'il

m'ôta la finesse d'ouïe que j'avais auparavant, et me rendit, non

tout à fait sourd, mais dur d'oreille, comme je le suis depuis ce

temps-là. (Livre V des _Confessions_)

Il dit que, depuis trente ans jusqu'au moment où il écrit, ses

battements d'artères et ses bourdonnements _ne l'ont pas quitté une

minute_. Il y revient au livre VI, où il parle aussi de «vapeurs», des

«pleurs qu'il versait souvent sans raison de pleurer», de ses «frayeurs

vives au bruit d'une feuille ou d'un oiseau».

Je passe ses autres maux: coliques néphrétiques (croit-il) à partir de

1750, esquinancies fréquentes, hernie à quarante-cinq ans, etc. (sans

compter un accident de laboratoire qui, aux Charmettes le rendit

aveugle, dit-il, pendant six semaines). En somme, et pour ne retenir que

ses maux durables: rétention d'urine (soit par vice de conformation,

soit par mouvements spasmodiques), neurasthénie profonde,

artério-sclérose, voilà son lot.

Il est aisé de voir la répercussion de ces misères physiques sur son

être moral.

D'abord sa neurasthénie nous fournit l'explication la plus indulgente

des menus vols de son enfance et de sa jeunesse, et aussi de certains

actes d'impudence et de hâblerie, comme lorsque, à Lausanne, il compose

et donne un concert sans savoir la musique, ou lorsque, pendant son

voyage de Montpellier, il se fait passer pour un Anglais jacobite sans

savoir un mot d'anglais. Sa neurasthénie permet de substituer aux mots

désobligeants de menteur et de voleur ceux de «simulateur» et de

«cleptomane».

Puis, il se peut que la première de ses infirmités ait contribué à son

goût de la solitude et notamment de la promenade à pied, et de la

promenade solitaire, et de la promenade dans la campagne et dans les

bois, où l'on n'est gêné par personne, où l'on peut s'arrêter quand on

veut. Il nous dira lui-même qu'après le succès du _Devin du Village_, ce

fut cette infirmité, plus que sa fierté d'homme libre, qui l'empêcha de

demander une audience au roi.

Mais surtout ses maux physiques ont profondément agi sur sa sensibilité,

sur sa vie passionnelle, et par conséquent sur ses livres eux-mêmes.

La vie passionnelle de Jean-Jacques est bien curieuse et bien triste. Sa

sensualité s'éveille à dix ans, sous la fessée qu'il reçoit de

mademoiselle Lambercier (une fille de trente ans). Je ne puis décidément

descendre dans les détails et dans ce qu'il appelle «le labyrinthe

obscur et fangeux de ses confessions». Mais il faut pourtant indiquer ce

qui est. Il a une enfance et une adolescence vicieuses: les jeux avec

mademoiselle Gothon, ses détestables habitudes, ses extravagances

exhibitionnistes à Turin, dans les allées sombres et près de ce puits où

les jeunes filles viennent chercher de l'eau. Et avec cela, corrompu et

d'une dépravation maladive, il garde jusqu'à vingt-deux ans ce que

j'appellerai son innocence. Pourquoi? Par une timidité qui est

évidemment un effet de son état pathologique. C'est pour cela qu'à

vingt-deux ans, à la fois vicieux et intact, il arrive aux bras de

madame de Warens pour y connaître l'amour dans des conditions qu'il

n'est guère possible de ne pas qualifier de déshonorantes. C'est pour

cela aussi que, madame de Warens et Thérèse mises à part, Jean-Jacques

n'a eu de sa vie d'autre «aventure d'amour» que sa rencontre avec madame

de Larnage, laquelle, il est vrai, y mit beaucoup du sien, car il crut

d'abord qu'elle voulait se moquer de lui. (Le pauvre Jean-Jacques

raconte cette unique aventure avec orgueil, et il ajoute: «Je puis dire

que je dois à madame de Larnage de ne pas mourir sans avoir connu le

plaisir.»)--Et c'est pour cela encore que, plus tard, il se condamnera à

Thérèse. Et ces choses en expliquent d'autres, soit dans la _Nouvelle

Héloïse_, soit même dans l'_Émile_.

(Je n'oublie pas d'ailleurs qu'à cette timidité nous devons la grâce de

son idylle chez madame Basile, la petite marchande italienne.)

J'ai nommé plusieurs fois madame de Warens. Elle est assez singulière

pour qu'on dût s'arrêter sur elle. Mais vous la connaissez. Je n'ai pas

à vous rappeler sa naissance protestante, son mariage, sa fuite de

Vevey, à la suite d'on ne sait trop quel incident domestique, son

recours au roi de Sardaigne, sous les auspices de qui elle se convertit

au catholicisme et qui lui fait une pension de deux mille francs. Elle

travaillait elle-même dans les conversions (comme on le voit par sa

première rencontre avec Jean-Jacques), quoique son catholicisme fut

extrêmement latitudinaire. Elle était d'une activité brouillonne,

s'occupait de pharmacie et de chimie, désordonnée, chimérique, crédule

aux aventuriers et aux inventeurs, et toujours dans les entreprises.--En

amour, un vieux monsieur lui avait appris dans sa jeunesse que l'acte

est chose indifférente en soi, et elle l'avait cru. Elle se donnait à

ses amis pour leur faire plaisir et pour se les attacher, et elle

n'était pas regardante sur leur condition sociale. Elle se disait, avec

cela, de tempérament froid. Bref, elle était en amour un homme,--un peu

comme notre George Sand, mais moins décemment: car madame de Warens ne

redoutait pas d'être indulgente à plusieurs à la fois.

Rousseau l'a aimée profondément; mais la nature de cette affection est

bien marquée par les noms qu'ils se donnaient: «maman» et «petit». La

première fois qu'il la voit, elle a vingt-huit ans, il en a seize. C'est

un petit vagabond totalement abandonné, très timide. Elle est la

première femme élégante et belle, et riche (à ses yeux) qu'il ait

rencontrée. Et tout de suite elle est bonne pour lui, et d'une bonté

simple et maternelle. Elle tire ce petit malheureux du gouffre. Son

premier sentiment pour elle, et qui durera longtemps,--c'est

l'adoration.

Il faut relire le récit de leur première rencontre, car cela est

délicieux:

C'était un passage derrière sa maison... Prête à entrer dans

l'église, madame de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à

cette vue! Je me figurais une vieille dévote bien réchignée; la

bonne dame de M. de Pontverre ne pouvait être autre chose à mon

avis. Je vois un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins

de douceur, un teint éblouissant, le contour d'une gorge

enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'oeil du jeune

prosélyte; car je devins à l'instant le sien, sûr qu'une religion

prêchée par de tels missionnaires ne pouvait manquer de mener au

paradis. Elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une

main tremblante, l'ouvre, jette un coup d'oeil sur celle de M. de

Pontverre, revient à la mienne, qu'elle lit tout entière, et

qu'elle eût relue encore si son laquais ne l'eût avertie qu'il

était temps d'entrer. Eh! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me

fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune, c'est

dommage en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta:

Allez chez moi m'attendre; dites qu'on vous donne à déjeuner; après

la messe, j'irai causer avec vous.

Et un peu plus loin:

Elle avait de ces beautés qui se conservent, parce qu'elles sont

plus dans la physionomie que dans les traits; aussi la sienne

était-elle encore dans tout son premier éclat. Elle avait un air

caressant et tendre, un regard très doux, un sourire angélique, une

bouche à la mesure de la mienne (Jean-Jacques avait la bouche

petite), des cheveux cendrés d'une beauté peu commune, et auxquels

elle donnait un tour négligé qui la rendait très piquante.

Et les lignes qui suivent nous font comprendre qu'elle était boulotte.

Les pages où Jean-Jacques nous raconte que madame de Warens lui propose

de se donner à lui pour le sauver des périls de son âge (il avait

vingt-deux ans et elle trente-quatre) et qu'elle lui explique cela

gravement et posément, et qu'elle lui laisse huit jours pour répondre,

et qu'il accepte sans grand plaisir et surtout par reconnaissance, en

continuant d'appeler sa maîtresse «maman», et qu'il découvre un jour

qu'il a le jardinier Claude Anet pour collaborateur, et qu'il l'admet

sans résistance, et que madame de Warens les bénit tous deux, et que

Jean-Jacques reste plein de respect pour Claude Anet; ces pages où il ne

cesse de parler de vertu, ces pages qui semblent une caricature

anticipée et violente de l'histoire, beaucoup plus convenable, de Sand

entre Musset et Pagello, nous paraissent aujourd'hui d'un énorme

comique. Et sans doute, dans tout cela, Rousseau n'est qu'à demi

responsable (nous remarquons souvent chez lui une étrange passivité), et

sans doute le récit de la vie aux Charmettes, où s'est formé son esprit,

est d'une neuve et franche saveur; et je sais bien que Rousseau essaye à

diverses reprises de gagner son pain; que, lorsqu'il a touché son petit

patrimoine, il en fait part à son amie, et que, à son troisième ou

quatrième retour, quand il trouve sa place prise par le perruquier,

madame de Warens lui proposant ingénument un nouveau ménage à trois

(«Elle me dit que je n'y perdrais rien») il n'accepte pas ce partage; et

je n'oublie pas enfin, que, quelques années après, quand la pauvre femme

est totalement déchue, il lui envoie de Paris un peu d'argent: il n'en

reste pas moins que le garçon a vécu, à peu près dix ans, presque

uniquement de madame de Warens, qu'il était trop son obligé pour pouvoir

ni se refuser à elle, ni exiger au moins d'elle la fidélité; qu'ainsi

son premier amour ne fut ni libre, ni fier, ni désintéressé, du moins

dans les apparences;--et que cela eut, sur sa conception de l'amour, des

conséquences que nous noterons dans ses ouvrages.

Enfin,--et pour achever l'énumération de tous les hommes qu'il porte en

lui,--s'il y a chez Jean-Jacques un protestant né, il ne faut pas

oublier qu'il y a aussi un catholique.

Il se convertit au catholicisme,--encore presque enfant, il est

vrai,--pour obéir à la belle dame d'Annecy et pour sortir de la misère.

Peut-être exagère-t-il après coup (mais je n'en sais rien) ses scrupules

et ses hésitations au moment de quitter sa religion natale. Peut-être

aussi, à propos de l'histoire de l'abominable Maure,--écrivant à

trente-cinq ans de distance,--exagère-t-il, par un retour d'antipapisme,

le cynisme de l'administrateur de l'hospice des Catéchumènes, et surtout

l'étrange placidité de l'ecclésiastique qui se trouve là. Mais après

tout je n'en sais rien. Ce qui m'étonne le plus, c'est que, une fois

converti, on le mette dehors avec vingt francs dans la main et sans plus

s'occuper de lui. Car quel intérêt avait le clergé à faire des

convertis, si ce n'était pour se faire des créatures et, par conséquent,

les suivre et les aider? Il est vrai que les plus pieuses institutions

peuvent devenir purement mécaniques et dégénérer jusqu'à oublier leur

objet.

Mais, quoi qu'il en soit de tout cela, une chose est sûre: c'est que

Jean-Jacques a été catholique pendant vingt-six ans (de 1728 à 1754), et

qu'il a vécu, les dix premières années, dans une atmosphère purement

catholique. Il passe deux mois environ au grand séminaire d'Annecy pour

être prêtre. A Annecy, à Chambéry, aux Charmettes, il pratique sa

nouvelle religion. Il y connaît des prêtres ou des religieux, qu'il

déclare avoir été excellents pour lui. Après l'accident de laboratoire

qui faillit lui coûter les yeux, il écrit son testament avec tous les

termes et formules de la piété catholique, et il fait de petits legs à

des religieuses, à des capucins, à d'autres moines. Lorsque madame de

Warens entreprend de faire béatifier M. de Bernex, l'ancien évêque

d'Annecy, Jean-Jacques atteste par écrit un miracle de ce bon évêque (il

s'agit d'un incendie éteint par les prières de l'évêque et de madame de

Warens!)--«Alors sincèrement catholique, dit Jean-Jacques, j'étais de

bonne foi.» Il commence ainsi le récit d'une promenade avec «maman»:

Nous partîmes ensemble et seuls de bon matin, _après la messe_

qu'un carme était venu nous dire dans une chapelle attenante à la

maison.

Il écrit dans le même livre VI:

Les écrits de Port-Royal et de l'Oratoire, étant ceux que je lisais

le plus fréquemment, m'avaient rendu demi-janséniste.

Il avait la terreur de l'enfer:

Mais _mon confesseur_ qui était aussi celui de maman, contribua à

me maintenir dans une bonne assiette.

Et, parlant du Père Hémet et du Père Coppier:

Leurs visites me faisaient grand bien: que Dieu veuille le rendre à

leurs âmes!

Enfin, nous verrons que Jean-Jacques, de son propre aveu, n'eut jamais à

se plaindre du clergé catholique (le mandement contre l'_Émile_

excepté), mais qu'il eut fort à se plaindre des ministres protestants.

Tout ce que je veux dire ici, c'est que, chez lui, l'empreinte

catholique est superposée à l'empreinte protestante; que sa sensibilité

même est plutôt catholique. Nous expliquerons cela en son lieu: mais

pourquoi ne dirai-je pas dès maintenant qu'il y a, dans sa facilité à se

confesser, et à se confesser d'une certaine manière, et à l'espèce de

plaisir qu'il y prend, quelque chose au moins comme la dépravation d'une

sensibilité catholique,--disposition qui n'est pas rare, dit-on, chez

certaines pénitentes à qui la confession auriculaire permet de goûter

une seconde fois leur péché, jusque dans la honte de l'aveu?

* * * * *

Tel est l'homme,--oh! avec de la candeur, de la bonté, et même déjà

des velléités de réforme morale,--et aussi avec cette singulière

atténuation que c'est par lui seul que nous savons ses hontes,--mais

enfin tel est l'homme, enfant et adolescent vicieux, vagabond

indiscipliné,--paresseux, faible et chimérique,--menteur et larron, la

dernière fois voleur de vin à vingt-huit ans, chez M. de

Mably,--protestant compliqué d'un catholique,--transfuge excusable, mais

transfuge de sa patrie et de sa religion,--longtemps amant tolérant

d'une femme excellente et déconsidérée dont il est l'obligé--d'ailleurs

profondément malade, perdu de névrose, candidat à la folie,--tel est

l'homme qui, à vingt-neuf ans, s'en va chercher fortune à Paris et qui,

quelques années plus tard, entreprendra la réforme de la société et

s'établira professeur de vertu.

DEUXIÈME CONFÉRENCE

ROUSSEAU À PARIS.--THÉRÈSE.

J'ai décrit l'étrange garçon, plein de bizarreries, de souillures et

d'orgueil, qui à vingt-neuf ans vient à Paris, pour y chercher

simplement fortune (dans la musique ou dans les lettres), en attendant

qu'il s'établisse, huit ans plus tard, réformateur des moeurs et

professeur de vertu. Mais il faut bien dire que, pendant ces huit

années, il n'y songe pas du tout.

Jean-Jacques Rousseau · 第 1 / 20 段