-- Ce n'est pas vous que je voudrais tuer, lui dis-je. Je vous aime
et vous estime trop pour ça; mais je voudrais tuer le mensonge
auquel vous vous êtes laissé prendre.
-- Et ce mensonge, c'est la patrie, la liberté, la justice?
-- Non! c'est votre fameuse idée que la fin justifie le moyen!
Il alla se rasseoir au bout de la salle et ne s'avoua point
vaincu. Il resta pensif; puis revenant à moi:
-- Est-ce que tu aimes passionnément Franqueville?
-- Je ne sais pas bien ce que veut dire le mot passionnément. Je
l'aime plus que moi-même, voilà tout ce que je sais.
-- Et tu ne pourrais pas en aimer un autre, moi, par exemple?
Je fus si étonnée, que je ne répondis point.
-- Ne sois pas surprise, reprit-il; je veux me marier, quitter la
France, abandonner la politique. Je ne dois rien à Louise que
l'aumône du château de ses pères. Elle partagera ce débris de
fortune avec Émilien. Ils redeviendront seigneurs de ces paysans
qui ne demandent qu'à redevenir serfs... Ne discutons plus! Je
suis dégoûté d'eux, du peuple des villes et de toutes choses. Je
hais la noblesse, tu devrais la haïr aussi, car Émilien ne pourra
ni ne voudra t'épouser si la monarchie recommence: je ne suis pas
plus aristocrate que toi par ma naissance. La fortune que j'ai, je
la dois au travail de mon père et au mien. Ne me crains pas, je ne
suis pas épris de toi, Nanette! Si j'écoutais mon penchant, je
serais amoureux de Louise. Mais je sais qu'elle est une
femmelette, et je vois en toi un esprit supérieur, un caractère
admirable. Tu es assez belle pour que l'on te désire, et, si tu
m'encourageais, j'oublierais facilement tout ce qui n'est pas toi.
Tiens! ne me réponds pas. Réfléchis. La nuit porte conseil. Tu
seras plus utile à Émilien en devenant ma femme qu'en songeant à
être la sienne. Tu sais que je l'aime beaucoup. À nous deux nous
lui referons une existence; je te permettrai de le regarder comme
ton frère. Je ne serai pas jaloux, on ne doit pas l'être de la
droiture en personne... L'homme qui épousera Louise sera dévoré
d'inquiétude, celui à qui tu auras dit _oui _pourra compter sur
toi comme sur Dieu. C'est te dire que tu seras appréciée comme tu
le mérites... Tais-toi! attends à demain! Plus de discussion, plus
de récriminations. Décide de ton sort et du mien.
Il prit son flambeau et se retira vivement sans me regarder. Je
restai abasourdie, mais non indécise. Quand même j'eusse pu avoir
de l'inclination pour lui, je voyais de reste qu'il était
follement amoureux de Louise et qu'il ne m'eût épousée que pour
s'en guérir. En supposant qu'il n'y eût pas réussi, combien
j'aurais été malheureuse? M. Costejoux était un homme exalté, tout
de premier mouvement, et capable de tomber d'un excès dans
l'autre. Certainement il méritait qu'on eût le dévouement de
s'attacher à lui, mais on risquait fort d'y faire son propre
malheur et le sien. Son idée ne m'enivra donc pas. Si je le
sentais au-dessus de moi par son éducation et ses grands talents,
je le sentais faible et indécis de caractère. Ses moments de
violence ne m'eussent point effrayée, mais son agitation
intérieure m'eût troublée moi-même et je n'aimais pas le trouble,
qui est une incertitude. Combien Franqueville, avec sa simplicité
de coeur et sa droiture d'intention, me paraissait plus digne de
mes soins et de mon attachement! Il n'y avait rien en lui qui ne
fût clair pour moi, et chacune de ses paroles entrait dans mon âme
comme une lumière d'en haut. Certes, il n'aurait jamais l'habileté
de faire sa fortune, comme M. Costejoux: il se contentait de si
peu de chose en ce monde! C'était à moi d'y songer pour lui,
tandis qu'il me dirigerait dans les choses plus élevées. Et puis
je l'aimais uniquement, je l'avais aimé toute ma vie, je n'aurais
pu seulement essayer d'en aimer un autre, ne fût-ce que moitié
moins.
Le lendemain matin, M. Costejoux, qui se disposait à partir et à
qui je servais son déjeuner, voyant que j'étais aussi calme qu'à
l'ordinaire et que je ne cherchais point à être seule avec lui,
comprit bien que je n'avais pas changé d'idée et parut se repentir
de ce qu'il m'avait dit la veille.
-- J'étais très animé, me dit-il, vous m'avez troublé avec vos
idées où il y a du vrai, mais qui pèchent par la base, car vous
supposez que la situation où nous nous sommes trouvés avait été
faite et choisie par nous, tandis que nous avons été forcés de la
subir. Dans cette discussion, un petit secret que j'ai dans un
recoin du coeur m'a échappé, et le sot dépit qu'il me cause, mince
blessure à ajouter à toutes celles qui me déchirent l'âme, m'a
porté, je ne sais comment, à vous dire des choses folles, dont
vous vous moqueriez si vous n'étiez une personne généreuse et
sage. Puis-je compter que vous les garderez pour vous seule et
qu'Émilien même... Émilien surtout, n'en sera pas instruit?
-- Comme je n'ai pas eu seulement l'idée de vous faire dire ces
choses, et que vous les avez dites vous-même sans réflexion, ma
conscience ne m'oblige pas à les lui rapporter. Comptez,
d'ailleurs, qu'elles seront oubliées de moi aussi vite qu'elles
ont été conçues par vous.
-- Je vous en remercie, Nanette, et je compte sur votre parole. Un
moment peut venir où j'aurai à demander à Franqueville la main de
sa soeur. La confidence que vous lui auriez faite de mes
irrésolutions pourrait le mal disposer. Il est plus sérieux que
moi parce qu'il est naïf. Il ne me comprendrait pas.
-- C'est vrai! Que ces irrésolutions soient donc bien enterrées,
monsieur Costejoux. Si vous aimez vraiment Louise, vous la
corrigerez de ses petits travers que vous encouragez trop, c'est
vous-même qui le dites. Faites-vous aimer, une femme donne
toujours raison et autorité à celui qu'elle aime. Maintenant, mon
cher monsieur, réfléchissez à l'affaire qui était convenue entre
nous. Si elle ne vous satisfait pas entièrement...
-- Elle me satisfait, elle est conclue, je ne la regrette pas.
Croyez bien, Nanette, que je suis plus que jamais votre ami et
très fier de l'être.
Il me serra cordialement la main, et, le prieur étant venu se
mettre à table, il causa librement et avec une sorte de
résignation moqueuse des choses qui se passaient à Paris et qui
nous parurent bien étonnantes, à nous autres. Il nous apprit que,
pendant que nous étions encore tout ébranlés et comme brisés par
les émotions de la veille, les privations et les souffrances du
présent avec les appréhensions du lendemain, le beau monde était
en joie et semblait devenu fou. Il nous raconta les fêtes que
donnaient madame Tallien et madame Beauharnais, les costumes grecs
de ces dames, les bals des victimes où l'on saluait en faisant la
pantomime de laisser tomber sa tête, où l'on dansait en robe
blanche et ceinture de deuil, où l'on se coiffait en cheveux
courts dits toilette de guillotine, où l'on n'était admis enfin
que lorsqu'on avait eu au moins un guillotiné dans sa famille.
Cela me parut si atroce et si lugubre, que j'eus peur et que j'en
rêvai la nuit suivante. J'aurais compris des réunions de
royalistes où l'on eût fait quelque simulacre funèbre avec des
larmes en commun ou des serments de vengeance; mais danser sur la
tombe des parents et des amis, c'était du délire, et Paris en fête
m'épouvantait l'esprit encore plus que Paris se ruant autour de
l'échafaud.
Pendant qu'on faisait ces réjouissances cyniques dans le beau
monde, nos pauvres et sublimes armées prenaient la Hollande. Aux
premiers jours de février 95, je reçus une lettre d'Émilien:
«Nous sommes entrés aujourd'hui 20 janvier à Amsterdam, sans
souliers, sans vêtements et couvrant notre nudité avec des tresses
en paille, mais en bon ordre et musique en tête. On ne nous
attendait pas si tôt, rien n'était prêt pour nous recevoir. Nous
avons attendu six heures dans la neige, qu'on pût nous donner du
pain et nous caserner. Pas un murmure n'est sorti de la poitrine
de nos héroïques soldats, et les vaincus les contemplaient avec
admiration. Ah! mon amie, qu'on est fier de conduire de tels
hommes et d'appartenir à cette armée où l'âme de la France, égarée
et meurtrie, s'est réfugiée, pure et sublime, libre de toute
pensée personnelle, enivrée de l'amour de la République et de la
patrie! Que je suis heureux de t'aimer et de me sentir digne de
toi après des souffrances inouïes acceptées joyeusement! Ne plains
pas ton ami, sois heureuse aussi, et compte que, aussitôt la paix
faite, il ira chercher dans tes bras sa récompense. Dis à mon père
Dumont que je le chéris, et à Mariotte que je l'embrasse. Dis à
notre cher prieur que j'ai pensé à ses paroles à tous les moments
de mon épreuve. En souffrant le froid, la fatigue, la faim, je me
disais: «On a fait le mal, et le mal a fait tous les maux. Il faut
pourtant forcer le bien à renaître. Pour cela, il faut souffrir,
et le soldat est la victime expiatoire qui réconciliera le_ _ciel
avec la France.»
Il y avait en post-scriptum:
«J'allais oublier de vous dire que j'ai été nommé capitaine à
l'affaire de Dueren, sur le champ de bataille.»
Rassemblés tous les quatre, le prieur, Dumont, Mariotte et moi
autour de cette chère lettre, nous pleurions de plaisir et de
douleur. Il ne disait pas quand il reviendrait: nous ne savions
pas s'il ne serait pas bientôt aux prises avec de nouvelles
souffrances et de nouveaux dangers; mais il nous voulait contents
et fiers de son martyre; nous nous efforcions d'oublier le chagrin
pour ne sentir que la joie.
Aux approches du printemps, le prieur qui avait, grâce à nos
soins, assez bien supporté ce rude hiver, se trouva tout à coup
plus malade. Je ne le quittais presque plus, ce qui gênait bien ma
surveillance et mes occupations; mais j'étais décidée à tout
perdre plutôt que de l'abandonner à lui-même. Sa maladie était de
celles où le courage fait défaut. Il ne se sentait point
souffrant, il mangeait bien et il aurait eu de la force s'il eût
pu respirer. Cet étouffement lui causait une sorte de colère
suivie de profonds découragements. Moi seule pouvais alors le
consoler.
Un jour qu'il se sentait mieux, il m'engagea à prendre l'air et
j'en profitai pour aller voir un autre malade, une pauvre femme à
laquelle je m'intéressais aussi et qui demeurait assez loin.
J'allai et revins vite; mais les jours étaient encore courts.
Partie à midi, je me trouvai en un bois à la nuit, et, comme les
loups ne manquaient point, ce fut plaisir pour moi d 'entendre
parler et marcher à peu de distance, sur un chemin qui traversait
le bois par le milieu, tandis que je me dirigeais en biaisant vers
la lisière. L'idée me vint de prendre le plus long et de suivre
ces gens qui me rassuraient contre les mauvaises bêtes. Pourtant,
ils n'étaient pas de chez nous, car ils allaient dans un autre
sens, et, comme j'étais une trop grande fille pour faire ronde
avec des étrangers, je les suivis sans faire de bruit.
J'étais assez près pour entendre leurs voix, et il me sembla
distinguer quelques paroles; entre autres: _le prieur _-- _moutier
de Valcreux _-- _minuit!_
Ceci me donna de l'inquiétude, je doublai le pas légèrement, sans
me faire entendre, et me trouvai bientôt à portée de ne rien
perdre.
Ils s'étaient arrêtés et, autant que je pus compter les voix, car
la nuit ne me permettait pas de voir à travers les branches, ils
n'étaient que trois. Je compris qu'ils en attendaient d'autres qui
arrivèrent un moment après, et puis d'autres encore, et ils se
comptèrent mystérieusement, à demi-voix, en se donnant des noms
dont aucun ne m'était connu et qui me firent l'effet d'une
convention entre eux: _Trompe-la-Mort, Gargousse, Franc-Limier,
_etc. Ils parlaient aussi en mots convenus comme une espèce
d'argot.
Je compris pourtant, ou plutôt je devinai. C'était une bande de
ces malfaiteurs inconnus qui, sous prétexte de royalisme,
surprenaient les châteaux ou les fermes durant la nuit et
torturaient les gens qui s'y trouvaient pour avoir leur argent. On
en parlait dans le pays et on en avait grand'peur. On racontait
d'eux des cruautés effroyables et des vols audacieux. On nous
avait tant annoncé, d'année en année, des brigands qui n'avaient
jamais paru chez nous, que je n'y croyais plus. Force me fut de
voir le danger et de l'apprécier.
Ils étaient sept et ne se jugeaient point en nombre suffisant pour
attaquer l'abbaye de Beaulieu, qui était devenue une ferme habitée
et bien gardée. À Valcreux, disaient-ils, il n'y avait que le
vieux prieur, deux vieux ouvriers et deux femmes. Ils étaient bien
renseignés; seulement, ils ne comptaient pas Dumont, ce qui me
prouva qu'il n'y en avait aucun de notre commune. Cela me fit
plaisir.
S'emparer du moutier n'était donc pas difficile; mais y avait-il
là quelque chose à prendre qui en valût la peine? On ne
connaissait aucune économie au prieur, et la République s'était
emparée de tout l'argent des moines. Il n'y avait qu'un plaisir à
espérer, celui de dévaster la propriété du jacobin Costejoux.
Un de ces hommes insista sur l'argent que devait avoir le prieur.
Il dit que ces gens-là étaient plus malins que la République et
qu'ils avaient constamment trouvé le moyen de lui soustraire
quelque chose. Il paraît qu'il ne faisait pas plus de cas des gens
d'Église que des jacobins.
Le dernier avis parut l'emporter et on parla de la manière de
s'introduire. Deux de ces hommes devaient se présenter dans la
soirée comme mendiants et demander à coucher dans la grange. À
minuit, ils ouvriraient la porte aux deux autres. Ils ne
paraissaient pas ignorer que les brèches avaient été réparées et
qu'il n'était pas facile d'entrer par-dessus les murs. En
attendant, ces bandits parlèrent de souper chez le garde de la
forêt, qui était un homme à eux, une manière de complice et de
receleur.
Je jugeai que je n'avais pas de temps à perdre pour contrarier ces
beaux projets. Je m'apprêtais à quitter ma cachette pour
m'éloigner, lorsque je heurtai une souche dans l'obscurité et fis
quelque bruit en tombant. Tous firent silence et j'entendis armer
des fusils. Je restai à terre immobile. On chercha autour de moi;
je pensais que c'était ma dernière heure, car ils ne faisaient
point de grâce à ceux qui découvraient leur secret. Ils ne me
trouvèrent pas et s'imaginèrent n'avoir entendu que le bruit d'une
branche morte tombant d'un arbre. Je profitai, pour m'échapper, du
bruit qu'ils firent eux-mêmes en retournant à leur carrefour.
Mais, forcée de percer dans le taillis, car toutes les routes que
j'aurais pu prendre aboutissaient à ce carrefour d'où ils auraient
pu me voir, je ne pus savoir où j'étais et je m'égarai pendant une
bonne demi-heure, tremblant de revenir sur mes pas et de me
retrouver auprès d'eux.
Enfin, après m'être heurtée à bien des arbres et déchirée à toutes
les épines, je me retrouvai à la lisière du bois, et je m'enfuis à
travers la lande jusqu'à ce que j'eusse rejoint le chemin de
Valcreux. J'y arrivai baignée de sueur malgré le froid qu'il
faisait, et si essoufflée que j'avais peine à m'expliquer. J'allai
au plus pressé, qui était de courir chez notre ancien maire,
lequel était réélu depuis deux jours, et de lui raconter
l'aventure. Il savait que je n'étais ni peureuse, ni visionnaire,
et, sur-le-champ, il manda le garde champêtre pour rassembler le
monde et avertir du danger qui menaçait le moutier. Nous n'avions
plus guère d'hommes valides, tous les jeunes étaient à l'armée,
mais les vieux ne manquaient pas de courage, et, quand on sut que
les brigands n'étaient pas plus de sept, on résolut de tâcher de
les prendre, car on soupçonnait plus d'une personne mal famée des
environs de faire partie de la bande et on leur en voulait plus
que s'ils eussent été des étrangers.
On s'arma comme on put. On avait encore quelques vieux fusils
cachés qui avaient échappé aux réquisitions; et puis on avait les
fameuses piques et hallebardes prises au moutier en 89 et qui
faisaient le fond de l'armement de la garde nationale de la
commune. On m'engagea à bien recevoir les faux mendiants et à leur
laisser ouvrir la porte à minuit. On convint que vingt des nôtres
se tiendraient cachés dans le pli de terrain autour de la fontaine
aux Miracles; douze autres seraient cachés d'avance dans la
chapelle du moutier, de manière à prendre les bandits par devant
et par derrière.
Je courus donc avertir le prieur, et je l'engageai à se tenir bien
tranquille dans sa chambre, que je chargeai Dumont de garder avec
la Mariotte. Celle-ci mit en riant une broche derrière la porte,
bien résolue à s'en armer au besoin. Les deux ouvriers veillèrent
dans la cuisine et je m'en retournai à la grande porte pour
recevoir les faux mendiants, qui ne tardèrent pas à se présenter
et que je fis entrer sans leur témoigner de défiance.
Je leur demandai s'ils avaient faim. Ils répondirent que non,
qu'ils avaient beaucoup marché et ne souhaitaient qu'un coin pour
dormir. Je les conduisis à l'endroit que je leur destinais et ils
se jetèrent sur un tas de fougères, comme des gens harassés. J'eus
à veiller à ce que nos amis du village fussent assez prudents pour
s'introduire sans bruit un à un dans la chapelle. Mais j'eus beau
faire et beau dire, ils ne purent se tenir d'y causer à voix basse
et bientôt je vis que les deux bandits ne dormaient pas, qu'ils se
méfiaient et se glissaient dans la cour pour observer. Il était
déjà onze heures du soir quand tous les préparatifs de nos
défenseurs furent terminés, et nous fûmes surpris d'entendre les
chouettes du donjon crier plus que de coutume. Je fis grande
attention, et tout à coup, je dis à nos gens:
-- Ce ne sont pas de vrais cris d'oiseau. Les chouettes elles-mêmes
s'en aperçoivent, elles ne disent plus rien. Ce sont nos deux
bandits qui ont grimpé au faîte du grenier et qui avertissent
leurs camarades de ne pas approcher, parce que le moutier est en
état de défense. Je serais bien étonnée si, dans un moment, ils
n'essayaient pas de sortir du moutier pour les rejoindre.
-- En ce cas, me répondit-on, il faut les guetter, leur tomber
dessus et les arrêter.
Ce fut fait sans grand effort, car ces gens se rendirent sans
résistance, leur rôle étant de ne pas comprendre de quoi on
pouvait les accuser. On les mit dans le cachot du moutier, d'où
ils ne pouvaient se faire entendre, et ils n'essayèrent plus
d'avertir, ce qui les eût trop compromis.
Tout cela prit environ une heure, et minuit sonnait quand chacun
se retrouva à son poste. Nous ouvrîmes la porte à moitié, et,
pendant dix bonnes minutes, on réussit à ne pas faire un
mouvement, à ne pas échanger une parole. Je me tenais dans la
tourelle de l'ancien frère portier, à même de jeter des pierres
sur les assaillants, car je m'attendais à un essai de combat, et
je ne voulais pas avoir exposé mes amis sans payer aussi de ma
personne.
Tout à coup je sentis une odeur de brûlé, et, regardant par la
meurtrière qui donnait sur la cour, je vis la fumée sortir de la
grange. Les deux bandits, soit par mégarde, soit à dessein, y
avaient mis le feu en sortant. Je n'eus que le temps d'avertir les
hommes postés dans la chapelle. On éteignit vite ce commencement
d'incendie, et ceux qui attendaient près de la fontaine se
rapprochèrent afin d'entourer l'entrée du moutier, n'espérant plus
s'emparer de la bande par surprise. Tout cela fut cause qu'elle ne
vint pas, mais on vit approcher deux éclaireurs à cheval, et,
comme on leur courait sus, ils prirent la fuite au triple galop et
disparurent dans la nuit. Ils étaient bien montés, et nous ne
l'étions pas du tout. Il fallut renoncer à les prendre et à les
connaître. On monta la garde durant plusieurs nuits, ce qui fut
inutile; ils se tinrent pour avertis et ne_ _reparurent ni chez
nous, ni aux environs. On conduisit les deux prisonniers à
Chambon, où ils furent interrogés. L'un des deux nia tout et jura
que, s'il avait mis le feu dans notre grange en fumant sa pipe, il
n'en savait absolument rien et ne pouvait ni s'en justifier ni
s'en accuser. L'autre fit le rôle d'imbécile et ne répondit à
aucune question. On avait trouvé sur eux des couteaux qui
ressemblaient à de grands poignards. Il n'y eut pas d'autre
révélation de leurs mauvais desseins. On les garda assez longtemps
en prison, afin de s'enquérir de ce qu'ils étaient. On ne put le
découvrir et on les condamna comme vagabonds à faire plusieurs
mois de détention à Limoges.