Je fis aussi un bon profit sur les laines. Elles étaient fort
chères, bien que le bétail fût devenu très abondant. Dans les
commencements, la libre pâture sur les terres en séquestre avait
fait prospérer les troupeaux. Tout le monde avait doublé et triplé
le nombre d'animaux qu'il pouvait nourrir, mais le gaspillage ne
profita pas longtemps. La pâture épuisée, on vit dépérir les
moutons, et on s'empressa de s'en défaire à vil prix. J'en
achetai, un par un, à diverses personnes et à crédit, une certaine
quantité que j'envoyai au pays de Crevant sous la garde d'un vieux
homme malheureux en qui j'avais reconnu beaucoup d'intelligence et
d'activité. Je l'associai à mon profit, et, après qu'il eut loué
une cabane et un pâturage dans les environs de l'île aux Fades, il
s'établit par là. Le droit de pâture était d'un prix minime. Notre
produit de tondaille nous mit à même de payer toutes nos dépenses
et d'encaisser une somme ronde. Les agneaux nous vinrent en
abondance vers la Noël et nous promirent d'autres profits.
En même temps que j'opérais pour mon compte, je rétablissais les
affaires de la gestion du prieur, à la grande surprise de
M. Costejoux, qui, dans ses lettres, m'appelait son cher
régisseur. Il est certain que, sans moi, il n'eût rien tiré de son
domaine.
Pour moi, je voyais bien que la propriété était excellente, mais
il eût fallu y mettre de l'argent, et je l'engageais beaucoup à
venir s'assurer par lui-même de ce qu'il y avait à faire. Il s'y
décida dans le courant de l'hiver qui fut encore un rude et cruel
hiver, accompagné d'une disette infâme. Je dis infâme parce
qu'elle fut l'ouvrage des spéculateurs. M. Costejoux, en voyant
nos belles récoltes, le comprit bien et me le fit comprendre.
Quand nous eûmes bien parlé d'Émilien, qui lui avait écrit,
disait-il, des lettres brûlantes de patriotisme, quand il m'eut
dit que Louise devenait chaque jour plus jolie et qu'elle était
l'enfant gâtée de sa maison, je me décidai, voyant qu'à tous
égards il me prenait au sérieux, à lui ouvrir mon coeur et à lui
confier mon grand projet. Mais je ne le lui présentai pas comme
une chose arrêtée dans mon esprit. Je ne lui désignai pas le
moutier comme le but principal de mon ambition, et je le consultai
d'une manière générale sur la possibilité de faire fortune avec
rien, en face d'une occasion comme celle que présentait la vente
des biens nationaux et la situation générale des affaires.
Il m'écouta avec attention, me regarda d'un air pénétrant, me fit
encore quelques questions de détail et enfin me répondit comme il
suit:
-- Ma chère amie, votre idée est très bonne et il faut la réaliser.
Il faut m'acheter le moutier et ses dépendances. Je ne veux pas
gagner sur cette acquisition, je l'ai faite par pur patriotisme,
et mon but est rempli si elle sert à créer l'existence d'une
famille laborieuse et honnête comme sera la vôtre. Il faut épouser
le jeune Franqueville et lui apporter cette dot.
-- Fort bien; mais comment faire si vous ne me donnez du temps?
-- Je vous donne vingt ans pour vous acquitter. Est-ce assez?
-- À mille francs par an, plus les intérêts, c'est bien assez.
-- Je ne veux pas d'intérêts.
-- Oh! alors, nous ne ferons pas d'affaires. Émilien est fier et
regarderait cela comme une aumône.
-- Alors, j'accepte l'intérêt; mais à deux pour cent. C'est le
revenu des terres affermées dans notre pays.
-- Pardon: deux et demi!
-- Je me trouverai très bien payé avec deux, puisque Franqueville,
en ce moment, ne me rapporte rien. Je suis très étonné du tour de
force que vous avez fait pour que le moutier ne me fût pas un
placement stérile. J'en avais fait mon deuil pour plusieurs
années, je vous dois donc de prendre la somme que vous me remettez
comme un payement anticipé sur votre achat de la propriété. À
partir de ce jour, elle est à vous. Comme vous êtes mineure, nous
ne pouvons faire le contrat, mais notre mutuelle parole suffit, et
je prendrai des mesures pour que, dans le cas où je mourrais avant
votre majorité, ma volonté, à laquelle je donnerai la forme d'un
legs s'il le faut, reçoive son entière exécution. Au besoin,
Dumont pourrait endosser le rôle d'acquéreur. J'arrangerai cela,
ne vous en inquiétez pas. Et, maintenant, laissez-moi vous dire
que vous ne me devez pas de reconnaissance. J'estime que c'est_
_vous qui me rendez service. Je désire concentrer sur la terre de
Franqueville les dépenses que j'aurai à faire pour la remettre en
état de rapport. Vous m'avez fait voir, et j'ai vu très clairement
qu'ici rien ne marchera sans d'assez sérieux sacrifices. J'aurais
donc à me priver de revenus pendant plusieurs années, et c'est
vous qui m'allégez le fardeau en m'offrant l'intérêt de mon
capital. Je crains même qu'à ce point de vue l'affaire ne soit
onéreuse pour vous et avantageuse pour moi seul. Pensez-y bien
avant de vous en charger.
-- C'est tout pensé et tout réglé d'avance, répondis-je. Une terre
qui, pour le bourgeois qui n'y réside point, n'est qu'un placement
d'agrément est, pour le paysan, une vraie richesse. Il y vit et il
en vit. Il n'a point vos besoins, vos devoirs de grande
hospitalité, vos habitudes de bien-être et de dépenses. Pour
demeurer ici, vous parliez, dans le temps, de grosses réparations
et de constructions nouvelles. Votre consommation y serait
coûteuse, le pays ne produisant point ce qu'il faudrait seulement
pour votre table. Nous autres, avec nos gros habits de droguet et
de toile fabriqués dans la commune et cousus par nous-mêmes, avec
nos pieds nus l'été et nos sabots l'hiver, avec notre nourriture
de raves, de sarrasin et de châtaignes que nous trouvons
suffisante, avec notre piquette de prunelles que nous trouvons
bonne, avec notre travail personnel qui nous épargne celui de
plusieurs domestiques et qui nous conserve la santé; avec notre
surveillance de tous les instants, notre travail de jour que ne
pourrait point remplacer votre travail de nuit, enfin, avec nos
mille petites économies dont vous n'avez pas même idée, nous
faisons rendre à la terre tout ce qu'elle peut rendre. Donc, en
vous payant un intérêt de deux pour cent, j'aurai encore de quoi
amasser pour vous payer le capital. Ainsi l'affaire est bonne pour
nous deux et la voilà conclue.
-- Il faut pourtant nous occuper du prieur, reprit M. Costejoux; le
pauvre homme ne peut plus rien faire et ne saurait vivre ailleurs
que dans un couvent. Je pense bien que vous voudrez l'y garder;
mais son entretien...
-- Oh! je m'en charge! N'en ayez aucun souci!
-- Ma chère Nanette, c'est encore une dépense pour vous. Si nous
consacrions à cela les intérêts que vous comptez me servir?
-- Ce n'est pas nécessaire.
-- Mais ce serait utile. Vous commencez avec rien une grosse
entreprise...
-- Si je la commençais avec un père infirme, il me faudrait bien le
faire entrer en ligne de compte dans mes dépenses, et je prendrais
sur ma nourriture s'il le fallait, pour assurer la sienne, ce qui
serait tout simple pour moi comme pour bien d'autres.
-- Mais, moi, j'ai bien le droit de considérer aussi le prieur
comme un vieux parent infirme dont j'ai le devoir de m'occuper.
Voyons, ma brave Nanette, nous nous partagerons le plaisir. Vous
ne me payerez l'intérêt qu'à raison d'un pour cent, tant que vivra
le prieur; je le veux ainsi, et voilà qui est convenu en dernier
ressort.
Il fut convenu en outre que notre marché serait tenu secret. Je ne
voulus même pas en faire part au prieur, dont la fierté se fût
peut-être révoltée, car il se regardait encore comme le gérant de
la maison, à cause de quelques écritures que je lui donnais à
faire, bien que je les eusse faites moi-même mieux et plus vite.
Je ne pris pour confident que Dumont, dont la joie fut grande et
qui voulut tout aussitôt me libérer de plusieurs annuités
d'intérêt, en versant à M. Costejoux les trois mille francs
d'économies qu'il possédait et qui étaient déposés chez le
banquier, frère de notre ami. Pour cela, il n'y avait que quelques
mots d'écrit à échanger, et j'y consentis, n'ayant pas le droit
d'empêcher ce digne ami d'assurer en partie l'avenir d'Émilien;
car tout se fit en vue de ce dernier. J'aurais voulu que la vente
fût en son nom et à son profit. M. Costejoux n'y consentit point.
-- On ne sait ce qui peut arriver, dit-il; Franqueville est le plus
probe des êtres, et je le sais laborieux; mais j'ignore s'il a
votre sagesse et votre persévérance. Je ne vois l'affaire sûre
qu'entre vos mains, et c'est avec vous seule que je traite dans
son intérêt le mieux pesé et le mieux entendu.
Quand j'eus servi à M. Costejoux le meilleur souper qu'il me fût
possible de lui accommoder, et quand le prieur et Dumont se furent
retirés, nous eûmes un autre entretien qui me frappa beaucoup.
Comme je lui demandais ingénument si le caractère de Louise
s'était un peu amélioré:
-- Ma chère amie, répondit-il, ce caractère-là sera toujours
fantasque, et je plains le mari qui aura à le supporter... à moins
que ce mari n'ait plus d'esprit qu'elle, et plus de fermeté qu'une
femme n'en saurait avoir. Vous êtes une exception, vous, une très
remarquable exception. Vous n'êtes ni une femme ni un homme, vous
êtes l'un et l'autre avec les meilleures qualités des deux sexes.
Louise de Franqueville est une femme, une vraie femme, avec toutes
les séductions et toutes les fantaisies de la faiblesse. La
faiblesse est une grâce. C'est pour cela que nous nous attachons
aux enfants et que bien souvent nous augmentons leur tyrannie par
l'amusement que nous prenons à la subir. Je vous dirai plus; dans
une vie comme celle que je mène depuis deux ans, lutte ardente,
autorité nécessaire, souvent rigoureuse, combat acharné et
profondément douloureux entre ma bienveillance naturelle et ma
méfiance imposée par le fait du devoir politique, il y a comme un
irrésistible besoin d'abdiquer dans l'intimité de la famille et
d'oublier que l'on est terroriste, pour se laisser terroriser à
son tour, ne fût-ce que par les coups de bec d'un petit oiseau.
Mes domestiques me sont aveuglément soumis. Mon excellente mère ne
voit que par mes yeux. Elle ne changerait pas de bonnet ou de
tabatière sans me demander mon avis. J'ai une vie très austère;
les jacobins doivent protester par leurs bonnes moeurs contre les
débauches de la jeunesse dorée et les coupables tolérances des
girondins. Dans cette solitude où je me plonge après l'agitation
des affaires et le bruit de la discussion, il me faut trouver un
tyran qui repose ma volonté en m'imposant la sienne, et c'est
Louise qui se charge de ce rôle. Coquette de naissance, elle
m'agace et me force d'oublier tout pour ne m'occuper que d'elle.
Elle me contredit, me raille, me rudoie: quelquefois même, elle
m'injurie et me blesse. La forcer de se repentir de son
ingratitude et de me demander pardon de son injustice est la tâche
que s'impose ma patience, et, en somme, je remporte toujours la
victoire dans ce duel sans cesse renouvelé, dont l'excitation me
fait à la fois du mal et du bien. Mais ce mal et ce bien, c'est
autre chose que les émotions de la politique, et j'ai besoin
d'oublier les intérêts généraux qui me semblent gravement
compromis, sinon perdus!
-- Parlez-moi de cela, monsieur Costejoux, et nous reparlerons de
Louise. Je veux d'abord comprendre comment et pourquoi tout vous
semble perdu, à vous que j'ai vu si plein d'espoir quand vous
disiez et quand vous écriviez: «Encore quelques semaines d'énergie
et de rigueur, et puis nous entrerons dans le règne de la justice
et de la fraternité.» Avez-vous cru réellement que vous pourriez
vous réconcilier avec les timides, après les avoir tant effrayés,
et avec les royalistes, après les avoir tant fait souffrir? Moi,
je crois que les hommes ne pardonnent jamais la peur qu'on leur a
faite.
-- Je le sais, reprit-il vivement. Je ne le sais que trop à
présent! Les modérés nous haïssent plus mortellement encore que
les royalistes, car ceux-ci ne sont point lâches. Ils montrent, au
contraire, une audace que l'on croyait avoir vaincue. Costumés
ridiculement et affectant, pour se distinguer de nous, des airs
efféminés, ils s'intitulent _muscadins _et _jeunesse dorée; _à
l'heure qu'il est, ils se montrent dans Paris avec de grosses
cannes qu'ils feignent de porter mollement et avec lesquelles ils
engagent chaque jour des rixes sanglantes avec les patriotes. Ils
sont cruels, plus cruels que nous! ils assassinent dans les rues,
sur les chemins; ils massacrent dans les prisons. Ils poussent à
l'anarchie par le crime, le vice, la débauche et le vol à main
armée. Ils espèrent ramener la monarchie en égorgeant la
République, et ne se cachent guère du dessein d'égorger la France
pour la forcer de leur appartenir à tout prix.
-- Hélas! monsieur Costejoux, vous ne raisonniez pas comme cela, je
le sais bien, mais comment agissiez-vous? La violence a autorisé
la violence. Vous ne l'aimiez pas, vous; mais vos amis l'aimaient
et vous le savez bien, à présent que l'on connaît ce qui s'est
passé à Nantes, à Lyon et ailleurs. Vrai! vous aviez donné des
pouvoirs atroces à des monstres, vous avez ouvert les yeux trop
tard et vous en portez la peine. Le peuple déteste les jacobins
parce qu'ils ont pesé sur tout le monde, tandis qu'il s'occupe peu
des royalistes d'à présent qui ne s'attaquent qu'à vous. S'ils
font les crimes que votre parti a faits, s'ils égorgent des
innocents et massacrent des prisonniers, j'entends dire chez nous
que c'est pour tuer la Terreur qui leur a donné l'exemple et que
tous les moyens sont bons pour en finir. N'est-ce point ce que
vous disiez, vous autres, et ne vous êtes-vous pas imaginé que,
pour épurer la République, il fallait abattre les trois quarts de
la France par l'échafaud, la guerre, l'exil, et la misère qui a
fait périr encore plus de monde? Ne vous fâchez pas contre moi; si
je me trompe, reprenez-moi; mais je vous dis ce que j'entends dire
et ce à quoi je n'ai rien trouvé à répondre.
Je vis que je lui faisais de la peine, car il ne dit rien pendant
un moment, et puis, tout à coup, il reprit le ton de colère que je
lui avais vu prendre à Limoges au milieu de la Terreur.
-- Oui! dit-il, c'est notre destinée d'être jugés comme cela! Nous
avons assumé sur nous tous les reproches, toutes les malédictions,
toutes les hontes de la Révolution. Je le sais, je le sais! Nous
serons des infâmes, des bêtes féroces, des tyrans, pour avoir
voulu sauver la France. Notre châtiment est commencé! le peuple, à
qui nous avons tout sacrifié, pour qui nous avons forcé notre
nature jusqu'à être sans scrupule et sans pitié, cette cause
sublime à laquelle nous avons immolé nos sentiments d'humanité,
notre réputation, et jusqu'à notre conscience légale, c'est là ce
qui se tourne contre nous; c'est le peuple qui nous livrera à nos
ennemis implacables, c'est lui qui, dans l'avenir, maudira notre
mémoire et haïra en nous le nom sacré de la République. Voilà ce
que nous aurons gagné à vouloir donner aux hommes une société
fondée sur l'égalité fraternelle et une religion basée sur la
raison.
-- Eh bien, cela vous étonne, monsieur Costejoux, parce que, vous,
grand coeur d'homme, vous n'avez pas eu d'autre idée. Mais, pour
trois ou quatre qui pensent comme cela, il y a eu trois et quatre
mille, peut-être plus, qui n'ont pas songé à autre chose que
contenter leur vieille haine et leur ancienne jalousie contre la
noblesse... Ah! laissez-moi dire, je n'attaque pas ceux que vous
estimez, vous les connaissez, vous répondriez d'eux. Le mot de
votre parti n'est pas la haine et la vengeance, je le veux bien,
je ne sais pas, moi! La chose dont je suis sûre, c'est que, si on
eût fait la Révolution sans se détester les uns les autres, elle
aurait réussi. Nous la comprenions, nous l'aimions et nous
l'aidions au commencement. Vous l'auriez fait durer si vous
n'aviez pas permis les persécutions et tout ce qui a troublé la
conscience des simples. Vous avez cru qu'il le fallait. Eh bien,
vous vous êtes trompés, et, à présent que vous le sentez, vous
tâchez de vous en consoler en disant que l'indulgence eût tout
perdu. Vous n'en savez rien, puisque vous n'en avez point essayé.
C'est l'effet de vos colères qui a tout perdu, et vous ne pouvez
pas vous résigner comme nous autres, bonnes gens du peuple, qui
n'avons haï et maltraité personne.
Il voulait riposter; mais, quand il était fâché, les lèvres lui
tremblaient comme aux personnes vives qui ont le coeur bon. Moi,
je voulais lui dire tout ce que j'avais dans la conscience, afin
que, si mes idées le blessaient, il pût défaire notre marché.
-- Vous voulez me dire, repris-je, que c'est la rage du peuple qui
vous a emportés et poussés à la vengeance des longues misères
qu'il avait endurées. Je sais, pour l'avoir entendu assez déplorer
chez nous, que c'est le peuple de Paris et des grandes villes qui
vous pousse et vous mène, parce que vous demeurez dans les villes,
vous autres gens d'esprit et de savoir. Vous croyez connaître le
paysan quand vous connaissez l'ouvrier des faubourgs et des
banlieues, et, dans le nombre de ces ouvriers moitié paysans,
moitié artisans, vous ne faites attention qu'à ceux qui crient et
remuent. Cela vous suffit; vous pensez pouvoir les compter quand
ils sont dehors comme un troupeau s'excitant les uns les autres.
Vous ne les voyez point rentrés chez eux et parlant des choses
qu'ils ont faites sans les comprendre. Vous causez avec quelques-
uns qui vous suivent parce qu'ils veulent de vous quelque chose,
des emplois, des récompenses, ou ce qu'ils aiment mieux que tout
parce que ces gens sont vaniteux, de l'autorité sur les autres.
J'ai vu cela, moi; j'ai vu à Châteauroux comme on entourait les
représentants envoyés de Paris, et Dumont entendait comme on les
jugeait, ces quémandeux de pouvoir, dans la rue et sur la porte
des maisons. Tout ça, voyez-vous, c'était une cour et un cortège
que l'on faisait aux maîtres de la République pour en obtenir ce
qu'on voulait, et, si un archevêque ou un prince fût venu à la
place, c'eût été les mêmes cris et les mêmes flatteries. Vous qui
avez cent fois plus d'esprit que nous, vous avez été tout de même
dupe de ces intrigants d'en bas que vous receviez, non sans
dégoût, à votre table, et que vous supportiez parce qu'ils vous
disaient: «Je réponds de ma rue, de mon faubourg, de ma
corporation.» Ils vous trompaient pour se rendre importants et
nécessaires. Ils ne pouvaient répondre de rien et vous l'avez bien
vu, quand, outrés de leur méchanceté et de leurs pilleries, vous
avez dû les punir pour contenter la justice de votre coeur et
celle du peuple indigné. Voilà votre malheur et celui de vos amis,
monsieur Costejoux; vous croyez connaître le peuple parce que vous
vous jetez résolument au beau milieu de ce qu'il a de plus mauvais
et de plus terrible, et vous n'en connaissez que la lie, et vous
croyez que le peuple tout entier est féroce et affamé de
vengeance. Alors, vous travaillez pour le contentement des pires
et vous ne vous doutez pas du blâme des meilleurs. Vous jugez
ceux-ci timides et mauvais patriotes parce qu'ils ne vont pas en
bonnets rouges vous tutoyer et vous caresser. Moi, je dis que ces
modérés si méprisés ont été meilleurs patriotes que les autres,
puisqu'ils vous ont supportés pour ne point nuire à la défense du
pays. Ce qu'il faudrait connaître, ce qu'il faudrait entendre,
voyez-vous, c'est ce qui se dit tout bas, et c'est là ce que vous
ne savez jamais, puisque vous ne vivez qu'au milieu des
déclamations ou des hurlements. Quand vous l'apprenez, il est trop
tard. Aujourd'hui, voilà que les hurleurs et les malfaiteurs du
parti ennemi prennent la place des vôtres, et le peuple triste et
silencieux vous abandonne à leur colère. C'est alors que vous êtes
forcés de compter les têtes et de voir que le grand nombre est
contre vous, et cela vous étonne! Vous dites que le peuple est
lâche et ingrat. Eh bien, moi qui en suis, de ce pauvre peuple,
moi qui vous aime et qui vous dois la vie d'Émilien, c'est-à-dire
plus que la mienne, je vous dis: Vous vous êtes égaré dans une
forêt où la nuit nous a surpris et où vous avez pris le sentier
d'épines pour le grand chemin. Pour en sortir, il vous a fallu
vous battre avec les loups et vous arrivez au jour, tout étonné de
voir que vous avez reculé au lieu d'avancer, que vous avez marché
avec les bêtes sauvages et que la foule des hommes s'est rangée de
l'autre côté. À présent, les royalistes auront beau jeu; plus
méchants que vous, je ne dis pas non, ils ne feront pourtant pas
pire que vous. Ils auront leurs flatteurs, leurs intrigants, leurs
égorgeurs, leur vilain monde à part, qui les trompera comme vous
avez été trompés: et, à leur tour, ils perdront la partie. Qui la
gagnera? Ce sera le premier venu, pourvu que la guerre civile
finisse et que chacun puisse vivre chez lui sans craindre d'être
dénoncé, emprisonné et guillotiné le lendemain. Et ce n'est pas
parce que le monde est royaliste ou girondin, ou égoïste, ou
poltron; ce n'est pas non plus parce qu'on a besoin de repos que
cela arrivera. Les bons soldats n'ont pas manqué pour les armées,
parce que, de ce côté-là, le devoir est net et la cause bonne. Ce
dont on est las, c'est d'être forcé de se méfier, de se haïr et de
voir périr des innocents sans pouvoir les assister. On est fatigué
aussi de ne point travailler. Pour le paysan, c'est la pire
fatigue, et ce ne sont point vos secours, vos allégements et vos
aumônes qui le consolent et le dédommagent du temps perdu. Il a un
grand courage et, une grande bonté de coeur dont vous n'avez pas
connu l'emploi. Pris séparément, il a bien des défauts, mais je
vais vous parler comme il parle: si vous pouviez mettre en un tas
ce qu'il y a de moralité, plus ou moins, dans le coeur de chacun,
vous verriez une montagne qui vous ferait peur, parce que vous
n'avez point voulu la voir et parce qu'il vous faut renoncer à
l'abattre.
J'avais parlé vivement, en marchant par la chambre, en tisonnant
le feu, en prenant et quittant mon ouvrage; je m'étais montée plus
que je ne l'avais prévu, et je ne voulais point regarder
M. Costejoux pour ne pas perdre le courage d'aller jusqu'au bout
de mes idées. Je crois que j'en aurais trouvé encore à dire, mais
il en avait assez, lui. Il se leva, me prit le bras et le serra
jusqu'à me faire mal, en disant:
-- Tais-toi, paysanne! tu ne vois donc pas que tu m'assassines?