Je ne sus ces choses que beaucoup plus tard, car cette alerte si
heureusement déjouée amena de graves résultats d'un autre genre.
Malgré tout ce que nous avions fait pour rassurer le prieur, il
avait eu une peur affreuse, et, le lendemain, il fut pris d'une
grosse fièvre avec le délire. Je dus le garder durant trois nuits,
bien que je me sentisse très malade moi-même sans savoir de quoi
et pourquoi, car je n'avais pas eu d'autre peur que celle d'être
surprise aux écoutes dans le bois et celle de ne pas arriver chez
nous à temps pour déjouer les projets des brigands. J'avais eu à
songer à tant de choses ensuite, que je me souvenais à peine
d'avoir été effrayée et surmenée de fatigue. Je m'étais mise en
quatre et en dix, après la fuite des bandits, pour donner à boire
et à manger à ceux qui nous avaient porté secours de si bon coeur.
On s'était régalé de tous mes fromages, on avait bu force piquette
et chanté jusqu'au jour dans le grand réfectoire du couvent, de
sorte que les préparatifs et l'attente de la bataille s'étaient
terminés, comme il arrive toujours entre paysans, par une fête.
J'espérais que ces chants du pays, si doux et si naïfs,
réjouiraient l'oreille du prieur et lui ôteraient toute
inquiétude. Il n'en fut rien; il s'obstina à croire que les
brigands festoyaient chez nous et qu'ils allaient venir le
torturer pour avoir son argent.
-- Eh mon Dieu, lui dis-je, ne sachant plus quelles raisons lui
faire entendre, quand même ils seraient chez nous et voudraient
nous dépouiller, nous ne serions pas torturés pour cela. Il serait
bien facile de leur abandonner, sans nous faire prier, le peu que
nous avons à la maison, et je ne comprends pas que vous vous
tourmentiez si fort pour une pauvre petite bourse qui ne mérite
certainement pas le martyre dont on vous menacerait.
-- Ma bourse! s'écria-t-il en s'agitant sur son lit, jamais!
jamais! Mon avoir, mon bien! J'y tiens plus qu'à ma vie. Non!
Jamais! Je mourrai dans les supplices plutôt que de rien révéler.
Qu'on apprête le bûcher, me voilà! brûlez-moi, coupez-moi par
morceaux, faites, misérables, je suis prêt, je ne dirai rien!
Il ne se calma que dans la matinée, et, le soir, il recommença son
rêve, ses cris, ses terreurs, ses protestations. Le médecin le
trouva bien mal, et, la nuit suivante, ce fut encore pire. Je
m'épuisais à le tranquilliser, il ne m'écoutait pas et ne me
connaissait plus. Le médecin m'engagea à prendre du repos, il me
dit que j'avais la figure très altérée et qu'il me croyait très
malade aussi.
-- Je ne suis pas du tout malade, lui répondis-je; ne vous occupez
que de ce pauvre homme qui souffre tant!
Et, comme je disais cela, il paraît que je tombai tout à coup
comme morte et qu'on m'emporta dans ma chambre. Je ne m'aperçus de
rien, j'étais tout à fait sans force, sans connaissance et sans
souvenir ni souci d'aucune chose. Je n'éprouvais qu'un besoin,
dormir, dormir encore, dormir toujours. Ma seule souffrance,
c'était quand on m'examinait et quand on m'interrogeait. C'était
pour moi un dérangement cruel, un effort impossible à faire. Je
restai ainsi sept jours entiers. J'avais pris une fluxion de
poitrine. Ce fut ma seule maladie, mais elle fut très grave et on
espérait peu de moi quand je repris ma connaissance tout d'un
coup, comme je l'avais perdue, sans avoir conscience de rien.
J'eus de la peine à rassembler mes souvenirs. J'avais rêvé dans la
fièvre que le prieur était mort. Je l'avais vu enterrer; -- et puis
c'était Émilien, et puis moi-même. Enfin je réussis à questionner
Dumont que je reconnus auprès de mon lit:
-- Vous êtes sauvée, me dit-il.
-- Et les autres?
-- Tous les autres vont bien.
-- Émilien?
-- Bonnes nouvelles. La paix est faite là-bas.
-- Le prieur?
-- Mieux, mieux! beaucoup mieux!
-- Mariotte?
-- Elle est là.
-- Ah oui! mais qui donc soigne...?
-- Le prieur? Il est bien_. _J'y retourne. Dormez, ne vous
inquiétez de rien.
Je me rendormis et j'entrai tout de suite en convalescence. La
maladie n'avait pas duré assez longtemps pour m'affaiblir
beaucoup. Je fus bientôt en état de me tenir sur un fauteuil et
j'aurais voulu aller voir le prieur, mais on m'en empêcha.
-- Puisqu'il va si bien, dis-je à Dumont, pourquoi ne vient-il pas
me voir?
-- Le médecin a défendu qu'on vous fît parler, ayez patience deux
ou trois jours encore. Vous devez cela à vos amis qui ont été si
inquiets de vous.
Je me soumis; mais, le lendemain, sentant que je pouvais faire le
tour de la chambre sans fatigue, je m'approchai de ma fenêtre et
je regardai celle du prieur; elle était fermée, ce qui était tout
à fait contraire aux habitudes d'un asthmatique qui permettait à
peine qu'elle fût fermée la nuit par les grands froids.
-- Dumont, m'écriai-je, vous me trompez! ... Le prieur...
-- Voilà que vous vous tourmentez, répondit-il, et que vous risquez
de retomber malade! Ce n'est pas bien, vous avez_ _promis de
patienter.
Je me rassis et je cachai mon angoisse; Dumont, pour me faire
croire qu'il allait chez le prieur, me laissa avec la Mariotte que
je ne voulus pas questionner. Comme c'était l'heure de me faire
manger, elle me quitta pour aller faire ma soupe. Alors, me
trouvant seule et ne pouvant supporter plus longtemps mon
incertitude, je sortis doucement de ma chambre, et, en me
soutenant contre les murs, je gagnai celle du prieur qui était au
bout du petit cloître. Elle était ouverte; le lit sans rideaux,
les matelas retournés et repliés en deux, la chambre bien
nettoyée, bien rangée, le grand fauteuil de cuir tourné contre la
muraille, les vêtements serrés dans les armoires, un reste d'odeur
d'encens mortuaire, tout me révélait la triste vérité. Je me
rappelai que, de la chambre voisine qui était celle d'Émilien, on
voyait le cimetière. J'y allai, je regardai. Je vis près de
l'entrée une tombe toute fraîche avec une croix de bois blanc sur
laquelle ou n'avait rien écrit et dans les branches de laquelle
était passée une grosse couronne de feuillage flétrie depuis peu.
Voilà donc tout ce qui restait de ce cher malade que j'avais tant
disputé à la mort! Pendant que je luttais moi-même contre elle,
elle s'était emparée de lui. Je ne l'avais pas su..., à moins que
mon rêve de fièvre n'eût été une vision de ce qui se passait
réellement à ce moment-là.
Je retournai chez moi brisée et j'eus encore un accès de fièvre,
mais sans gravité. Les larmes vinrent et me soulagèrent
physiquement; mais mon coeur était brisé de n'avoir pu recueillir
le dernier adieu et la bénédiction suprême de mon pauvre cher ami.
Quand je fus tout à fait remise, on se décida à m'apprendre les
détails de sa mort. Il avait succombé à son mal après un mieux
apparent et avec un grand calme.
Ce malheur nous était arrivé au moment où j'étais au plus mal. Il
m'avait beaucoup demandée, on lui avait caché mon état, mais il
avait bien fallu lui dire que j'étais indisposée; alors il avait
appelé Dumont et s'était entretenu avec lui de ses dernières
volontés.
-- À présent, ajouta Dumont, si vous vous sentez bien et de force à
supporter une nouvelle émotion qui ne fera, je le sais, qu'ajouter
à vos regrets, écoutez-moi. M. le prieur, à qui vous supposiez de
très petites ressources et que vous entreteniez de tout par votre
travail sans lui permettre de rien dépenser, sachant combien il
tenait à son argent, était riche d'une somme de vingt-cinq mille
francs que je lui avais rapportée de Guéret, son pays, où il
m'envoya, il y a quatre ans, pour toucher son héritage. Je lui
avais promis le secret, je le lui ai gardé; je connaissais aussi
ses intentions, et, quand il s'effrayait tant des bandits, je
savais aussi que ce n'était pas à cause de lui-même qu'il tenait à
conserver son bien; c'était à cause de vous, Nanette, de vous, son
héritière, car vous voilà riche, grâce à lui, très riche pour
Émilien, que vous ne vous ferez pas scrupule d'épouser.
«-- Ces enfants m'ont sauvé, m'a dit le prieur. Ils m'ont tiré d'un
cachot où j'ai laissé ma santé, mais où, sans eux, j'aurais laissé
ma vie. Voilà maintenant que la vie aussi me quitte, ne laissez
pas les prêtres venir me tourmenter. J'en sais aussi long qu'eux.
Je me confesse à Dieu directement, à Dieu auquel je crois, tandis
que, pour la plupart, ils en doutent. J'espère mourir en paix avec
lui, et, si j'ai fait des fautes en ma vie, je les répare par une
bonne action. J'enrichis deux enfants qui m'ont aimé, soigné,
consolé, fait durer le plus qu'ils ont pu, Nanette surtout. Elle a
été un ange pour moi, un véritable ange gardien! Elle s'est
imposé, pour moi, les plus grands sacrifices, elle mérite bien ce
que je fais pour elle. C'est elle seule que j'institue mon
héritière, sachant bien qui elle aime et qui elle épousera. Elle a
une bonne tête, elle tirera bon parti de mon argent. Dès que vous
m'aurez fermé les yeux, prenez mon portefeuille qui est sous mon
oreiller. Il contient un mandat payable à vue pour la somme que je
vous ai dite, et qui est déposée chez le banquier frère de
Costejoux, à Limoges. Mon testament, qui date du jour où vous
m'avez apporté cette somme, a été déposé entre les mains de
Costejoux lui-même, qui en ignore les dispositions. Vous conduirez
Nanette chez lui et il la mettra en possession de son héritage.
«J'objectai au prieur, continua Dumont, qu'il avait une famille
qu'il n'avait peut-être pas le droit de frustrer de cet héritage.
Il me répondit qu'il était en règle: que ses frères et soeurs,
ayant joui de ses revenus pendant les quarante années qu'il avait
passées au couvent, lui avaient offert très honnêtement de les lui
restituer, en même temps que sa légitime, et qu'il avait refusé,
moyennant qu'ils renonceraient à son héritage, à quoi ils avaient
consenti. Il avait cet acte en bonne forme, et la moralité de ses
parents était une garantie de plus. Enfin, je devais trouver et
j'ai trouvé en effet toutes les pièces dans le portefeuille. Je
n'ai pas attendu votre guérison pour écrire à M. Costejoux, qui
m'a répondu et qui sera ici ce soir pour vous mettre en possession
de vos titres, après toutes les formalités qu'il s'est chargé de
remplir. Il vous demandera quel emploi vous voulez faire de votre
capital, c'est à vous d'aviser.
-- Mon pauvre Dumont, lui répondis-je, je n'y ai vraiment pas la
tête, tu vois! Je ne fais que pleurer. Je ne peux songer qu'à ce
pauvre cher homme qui n'est plus là et que je n'ai pas seulement
pu remercier de son amitié pour moi!
-- Tu le remercieras dans tes prières, reprit Dumont, qui, me
regardant déjà comme la femme d'Émilien ne voulait plus me
tutoyer, mais qui y retombait de temps en temps, ce qui me faisait
plaisir. Je n'ai jamais été grand dévot, ajouta-t-il, mais je
crois que les âmes nous entendent, et, la nuit, je m'imagine que
je cause encore avec ce cher prieur et qu'il me répond.
-- C'est comme moi, Dumont, je le vois et je l'entends toujours, et
ma seule consolation est d'espérer qu'il me voit et m'entend
aussi. J'espère qu'il sait bien que, si je n'ai pas reçu son
dernier soupir, ce n'est pas ma faute, qu'il voit comme je le
pleure, comme je l'aime, et combien j'aurais été plus contente de
le conserver que d'être riche!
-- Moi, dit Dumont, je suis sûr que son âme se réjouit d'avoir
assuré l'avenir de ses chers enfants. Croiriez-vous qu'il m'a
embrassé, une heure avant de s'endormir de son dernier sommeil, et
qu'il m'a dit: «Voilà ma bénédiction pour Nanette et pour
Émilien!»
Comme chaque parole de Dumont me faisait pleurer, il craignit de
me rendre malade et m'emmena au jardin. Il commençait à faire
beau, et nous vîmes bientôt M. Costejoux, qui me fit appuyer sur
son bras pour rentrer et me témoigna beaucoup d'intérêt. Il
m'apportait le testament et les pièces qui me mettaient en
possession des vingt-cinq mille francs.
Quand je fus en état de parler d'affaires, je répondis à ses
questions que je souhaitais lui payer tout de suite la propriété
qu'il m'avait vendue.
-- Vous auriez tort, me dit-il; votre argent vous rapporte six pour
cent chez mon frère; vous feriez mieux de me payer deux pour cent
et d'utiliser le reste de vos revenus pour de nouvelles
acquisitions.
-- Je_ _ferai ce que vous me conseillerez, lui répondis-je. Je n'ai
plus de volonté.
-- Ça reviendra, reprit-il, vous reconnaîtrez que je vous donne un
bon conseil. Avec votre économie et votre activité, vous arriverez
à vous libérer avec moi sans vous en apercevoir, tout en
arrondissant peu à peu votre domaine qui, dans vingt ans, aura
triplé de valeur, sinon quadruplé. Remarquez que l'intérêt que
vous me servirez ira toujours en diminuant avec le chiffre de la
dette. Nous en reparlerons demain. Causons aujourd'hui d'Émilien.
Comptez-vous l'avertir de votre nouvelle situation?
-- Non, non, monsieur Costejoux! Je veux lui laisser le mérite de
me prendre pauvre. Qui sait si ce ne serait point à son tour
d'avoir des scrupules?
-- Non! il n'en aura pas! Je le connais bien. Son âme vit dans une
région plus élevée que le positif. L'argent n'a pas de valeur pour
lui. C'est une espèce de saint des temps évangéliques; mais il est
heureux que vous soyez pratique, et il faut continuer à l'être
pour deux. Épousez-le et dirigez les affaires, c'est ainsi qu'il
sera heureux.
J'insistai pour qu'Émilien ne fût pas informé. Je prenais plaisir
à le surprendre à son retour, car je savais bien que, s'il ne se
souciait pas de l'argent, il avait de l'affection pour le moutier
et serait content de s'y voir établi pour toujours. Il fut donc
convenu qu'il serait averti seulement de la mort du prieur et de
la tendre bénédiction qu'il lui avait envoyée à sa dernière heure.
M. Costejoux, me trouvant très éprouvée par la maladie et le
chagrin, m'engagea à venir voir Louise à Franqueville:
-- C'est, me dit-il, un voyage de quelques heures, la voiture vous
fera du bien, le changement d'air aussi. Et puis vous devez à
votre ami de vous assurer par vos yeux des soins que nous donnons
à sa soeur, ainsi que de la belle santé qu'elle a recouvrée. Vous
ne l'avez pas pu jusqu'à présent, et c'est le premier usage que
vous devez faire de votre liberté.
Je consentis à aller passer vingt-quatre heures à Franqueville.
J'emmenai Dumont afin d'épargner à M. Costejoux la peine de me
ramener, et nous partîmes avec lui le lendemain.
Chemin faisant, il me parla beaucoup de Louise et même il ne me
parla que d'elle. Je vis bien qu'il en était de plus en plus épris
et qu'il espérait lui faire accepter son nom roturier, malgré
quelques petites grimaces qu'elle faisait à cette idée. Je lui
demandai si elle était instruite des projets d'Émilien à mon
égard.
-- Non! me répondit-il, elle ne les soupçonne même pas. Vous verrez
si vous jugez à propos de la préparer à ce qui doit s'accomplir.
J'avouai à M. Costejoux que je redoutais beaucoup les dédains et
même les mépris de Louise.
-- Non, dit-il; elle n'est plus l'enfant maladive et maussade que
vous avez connue. Elle a compris la force des événements, elle s'y
est soumise. Sa haine pour la Révolution est un jeu, une
taquinerie, oserai-je dire une coquetterie à mon adresse!
-- Dites-le si cela est!
-- Eh bien, cela est! Louise veut que je l'aime et semble me dire
que je dois payer, en subissant ses malices, le plaisir d'être
aimé d'elle. Au reste, il y a déjà quelque temps que nous n'avons
causé politique. Je ne serai pas fâché de voir comment elle
prendra votre mariage avec son frère: pourtant nous n'en dirons
rien si vous répugnez à cette confidence.
-- Laissez-moi juge de l'opportunité, répondis-je; il faut voir
quel accueil elle va me faire.
Aux approches de Franqueville, je me sentis très émue de voir pour
la première fois le pays où mon cher Émilien avait passé son
enfance. Je me penchais à la portière pour regarder toutes choses
et toutes gens. C'était un pays de collines et de ravins très
ressemblant au nôtre; la vallée où le château était situé avait
plus d'ouverture et moins de sauvagerie que celle du moutier. La
campagne paraissait plus riche, les habitants plus aisés avaient
l'air plus fiers et moins doux.
-- Ils ne sont pas très faciles à vivre, me dit M. Costejoux. Ils
se passionnent plus que les gens de chez vous pour les choses
politiques et ils les comprennent moins. Ils n'ont pas la moitié
autant de bon sens, et l'honnêteté n'est pas leur vertu dominante.
La faute n'en est point à eux, mais à la mauvaise influence d'un
grand château et du contact d'une nombreuse valetaille. Feu le
marquis ne s'occupait nullement des rustres de son domaine. Il
connaissait davantage les loups et les sangliers de ses forêts.
Ses paysans n'étaient guère plus pour lui que ses chiens. Les
courtes apparitions qu'il faisait chez lui n'étaient que des
parties de chasse et de table, et, bien qu'on détestât le maître,
on se réjouissait toujours de le voir, parce qu'il y avait quelque
argent à gagner pour sa bonne chère et ses divertissements. Rien
ne démoralise plus le paysan que le profit de sa soumission à ce
qu'il ne respecte pas. Mais nous arrivons. Ne jugez pas du manoir
par l'apparence. Hormis quelques tourelles et girouettes armoriées
que nous avons fait abattre, il a encore belle apparence; mais
l'intérieur a été pillé et abîmé, dès 89, par ces bons paysans qui
nous reprochent aujourd'hui d'avoir fait enlever les écussons et
découronner les pigeonniers.
En effet, l'aspect du vestibule était navrant. Il nous fallut
traverser de véritables ruines pour pénétrer dans le grand salon
qui était encore debout et entier, mais sans vitres et sans
portes. Les châssis des fenêtres pendaient tout brisés. Les belles
tapisseries arrachées des murs traînaient par terre en lambeaux.
La cheminée monumentale avait toutes ses sculptures en miettes;
ainsi des riches moulures dorées des plafonds; des restes de
cadres, des fragments de glaces, des épaves de toute sorte
montraient qu'on avait détruit tout ce qu'on n'avait pu emporter.
-- Et ils se plaignent de la Révolution! pensais-je. Il me semble
qu'ils n'ont pourtant pas négligé d'en profiter.
M. Costejoux me guida dans un petit escalier jusqu'à une tour qui
avait été plus épargnée que le reste et où il avait trouvé moyen
de faire promptement arranger un petit appartement joli et
agréable pour sa mère et pour Louise. C'est là que madame
Costejoux nous reçut avec beaucoup de grâce et de bonté. Elle
savait toute mon histoire et celle de Dumont, qu'elle accueillit
en l'appelant citoyen et en l'engageant à s'asseoir; mais Dumont,
aussitôt qu'il eut déposé dans un coin mon petit paquet et
présenté un panier de nos plus beaux fruits que j'avais choisis
pour mes hôtes, se retira discrètement.
-- J'espère que vous dînerez avec nous, lui avait dit la vieille
dame.
Et il avait remercié d'un ton attendri; mais il se souvenait
d'avoir été domestique, et non des premiers, dans ce château
restitué en quelque sorte à mademoiselle de Franqueville, et, bien
qu'il eût longtemps mangé à la même table qu'elle au moutier, il
pensait bien qu'elle ne s'accommoderait pas de cette égalité à
Franqueville. Il prétexta de vieux amis à embrasser dans le
village et on ne le revit plus.
J'attendais Louise avec impatience.
-- Elle vous prie de l'excuser, nous dit madame Costejoux, si elle
n'accourt pas tout de suite. Elle était restée en déshabillé toute
la journée, ce qui n'est pas son habitude. C'est qu'aujourd'hui
elle a eu une assez forte émotion en recevant une nouvelle que je
dois me hâter de vous apprendre. Son frère aîné, le marquis de
Franqueville, qui servait contre la France, est mort des suites
d'un duel. Nous n'avons pas d'autres détails, mais la chose est
certaine, et Louise, bien qu'elle connût à peine ce frère si
coupable, a été bouleversée, ce qui est bien naturel.
-- Eh bien, mais, s'écria M. Costejoux en me regardant, voilà
Émilien chef de famille et absolument maître de ses actions! Il
peut agir en toute chose comme il lui plaira, sans craindre
l'opposition ou les reproches de personne. Il ne_ _lui reste que
des parents assez éloignés, qui ne se sont jamais occupés de lui
et qui n'ont pas de raison pour s'en occuper jamais.
-- Il lui reste Louise, pensai-je en baissant les yeux. Peut-être,
à elle seule, lui fera-t-elle plus d'opposition qu'une famille
entière!