XXIV

Je ne sus ces choses que beaucoup plus tard, car cette alerte si

heureusement déjouée amena de graves résultats d'un autre genre.

Malgré tout ce que nous avions fait pour rassurer le prieur, il

avait eu une peur affreuse, et, le lendemain, il fut pris d'une

grosse fièvre avec le délire. Je dus le garder durant trois nuits,

bien que je me sentisse très malade moi-même sans savoir de quoi

et pourquoi, car je n'avais pas eu d'autre peur que celle d'être

surprise aux écoutes dans le bois et celle de ne pas arriver chez

nous à temps pour déjouer les projets des brigands. J'avais eu à

songer à tant de choses ensuite, que je me souvenais à peine

d'avoir été effrayée et surmenée de fatigue. Je m'étais mise en

quatre et en dix, après la fuite des bandits, pour donner à boire

et à manger à ceux qui nous avaient porté secours de si bon coeur.

On s'était régalé de tous mes fromages, on avait bu force piquette

et chanté jusqu'au jour dans le grand réfectoire du couvent, de

sorte que les préparatifs et l'attente de la bataille s'étaient

terminés, comme il arrive toujours entre paysans, par une fête.

J'espérais que ces chants du pays, si doux et si naïfs,

réjouiraient l'oreille du prieur et lui ôteraient toute

inquiétude. Il n'en fut rien; il s'obstina à croire que les

brigands festoyaient chez nous et qu'ils allaient venir le

torturer pour avoir son argent.

-- Eh mon Dieu, lui dis-je, ne sachant plus quelles raisons lui

faire entendre, quand même ils seraient chez nous et voudraient

nous dépouiller, nous ne serions pas torturés pour cela. Il serait

bien facile de leur abandonner, sans nous faire prier, le peu que

nous avons à la maison, et je ne comprends pas que vous vous

tourmentiez si fort pour une pauvre petite bourse qui ne mérite

certainement pas le martyre dont on vous menacerait.

-- Ma bourse! s'écria-t-il en s'agitant sur son lit, jamais!

jamais! Mon avoir, mon bien! J'y tiens plus qu'à ma vie. Non!

Jamais! Je mourrai dans les supplices plutôt que de rien révéler.

Qu'on apprête le bûcher, me voilà! brûlez-moi, coupez-moi par

morceaux, faites, misérables, je suis prêt, je ne dirai rien!

Il ne se calma que dans la matinée, et, le soir, il recommença son

rêve, ses cris, ses terreurs, ses protestations. Le médecin le

trouva bien mal, et, la nuit suivante, ce fut encore pire. Je

m'épuisais à le tranquilliser, il ne m'écoutait pas et ne me

connaissait plus. Le médecin m'engagea à prendre du repos, il me

dit que j'avais la figure très altérée et qu'il me croyait très

malade aussi.

-- Je ne suis pas du tout malade, lui répondis-je; ne vous occupez

que de ce pauvre homme qui souffre tant!

Et, comme je disais cela, il paraît que je tombai tout à coup

comme morte et qu'on m'emporta dans ma chambre. Je ne m'aperçus de

rien, j'étais tout à fait sans force, sans connaissance et sans

souvenir ni souci d'aucune chose. Je n'éprouvais qu'un besoin,

dormir, dormir encore, dormir toujours. Ma seule souffrance,

c'était quand on m'examinait et quand on m'interrogeait. C'était

pour moi un dérangement cruel, un effort impossible à faire. Je

restai ainsi sept jours entiers. J'avais pris une fluxion de

poitrine. Ce fut ma seule maladie, mais elle fut très grave et on

espérait peu de moi quand je repris ma connaissance tout d'un

coup, comme je l'avais perdue, sans avoir conscience de rien.

J'eus de la peine à rassembler mes souvenirs. J'avais rêvé dans la

fièvre que le prieur était mort. Je l'avais vu enterrer; -- et puis

c'était Émilien, et puis moi-même. Enfin je réussis à questionner

Dumont que je reconnus auprès de mon lit:

-- Vous êtes sauvée, me dit-il.

-- Et les autres?

-- Tous les autres vont bien.

-- Émilien?

-- Bonnes nouvelles. La paix est faite là-bas.

-- Le prieur?

-- Mieux, mieux! beaucoup mieux!

-- Mariotte?

-- Elle est là.

-- Ah oui! mais qui donc soigne...?

-- Le prieur? Il est bien_. _J'y retourne. Dormez, ne vous

inquiétez de rien.

Je me rendormis et j'entrai tout de suite en convalescence. La

maladie n'avait pas duré assez longtemps pour m'affaiblir

beaucoup. Je fus bientôt en état de me tenir sur un fauteuil et

j'aurais voulu aller voir le prieur, mais on m'en empêcha.

-- Puisqu'il va si bien, dis-je à Dumont, pourquoi ne vient-il pas

me voir?

-- Le médecin a défendu qu'on vous fît parler, ayez patience deux

ou trois jours encore. Vous devez cela à vos amis qui ont été si

inquiets de vous.

Je me soumis; mais, le lendemain, sentant que je pouvais faire le

tour de la chambre sans fatigue, je m'approchai de ma fenêtre et

je regardai celle du prieur; elle était fermée, ce qui était tout

à fait contraire aux habitudes d'un asthmatique qui permettait à

peine qu'elle fût fermée la nuit par les grands froids.

-- Dumont, m'écriai-je, vous me trompez! ... Le prieur...

-- Voilà que vous vous tourmentez, répondit-il, et que vous risquez

de retomber malade! Ce n'est pas bien, vous avez_ _promis de

patienter.

Je me rassis et je cachai mon angoisse; Dumont, pour me faire

croire qu'il allait chez le prieur, me laissa avec la Mariotte que

je ne voulus pas questionner. Comme c'était l'heure de me faire

manger, elle me quitta pour aller faire ma soupe. Alors, me

trouvant seule et ne pouvant supporter plus longtemps mon

incertitude, je sortis doucement de ma chambre, et, en me

soutenant contre les murs, je gagnai celle du prieur qui était au

bout du petit cloître. Elle était ouverte; le lit sans rideaux,

les matelas retournés et repliés en deux, la chambre bien

nettoyée, bien rangée, le grand fauteuil de cuir tourné contre la

muraille, les vêtements serrés dans les armoires, un reste d'odeur

d'encens mortuaire, tout me révélait la triste vérité. Je me

rappelai que, de la chambre voisine qui était celle d'Émilien, on

voyait le cimetière. J'y allai, je regardai. Je vis près de

l'entrée une tombe toute fraîche avec une croix de bois blanc sur

laquelle ou n'avait rien écrit et dans les branches de laquelle

était passée une grosse couronne de feuillage flétrie depuis peu.

Voilà donc tout ce qui restait de ce cher malade que j'avais tant

disputé à la mort! Pendant que je luttais moi-même contre elle,

elle s'était emparée de lui. Je ne l'avais pas su..., à moins que

mon rêve de fièvre n'eût été une vision de ce qui se passait

réellement à ce moment-là.

Je retournai chez moi brisée et j'eus encore un accès de fièvre,

mais sans gravité. Les larmes vinrent et me soulagèrent

physiquement; mais mon coeur était brisé de n'avoir pu recueillir

le dernier adieu et la bénédiction suprême de mon pauvre cher ami.

Quand je fus tout à fait remise, on se décida à m'apprendre les

détails de sa mort. Il avait succombé à son mal après un mieux

apparent et avec un grand calme.

Ce malheur nous était arrivé au moment où j'étais au plus mal. Il

m'avait beaucoup demandée, on lui avait caché mon état, mais il

avait bien fallu lui dire que j'étais indisposée; alors il avait

appelé Dumont et s'était entretenu avec lui de ses dernières

volontés.

-- À présent, ajouta Dumont, si vous vous sentez bien et de force à

supporter une nouvelle émotion qui ne fera, je le sais, qu'ajouter

à vos regrets, écoutez-moi. M. le prieur, à qui vous supposiez de

très petites ressources et que vous entreteniez de tout par votre

travail sans lui permettre de rien dépenser, sachant combien il

tenait à son argent, était riche d'une somme de vingt-cinq mille

francs que je lui avais rapportée de Guéret, son pays, où il

m'envoya, il y a quatre ans, pour toucher son héritage. Je lui

avais promis le secret, je le lui ai gardé; je connaissais aussi

ses intentions, et, quand il s'effrayait tant des bandits, je

savais aussi que ce n'était pas à cause de lui-même qu'il tenait à

conserver son bien; c'était à cause de vous, Nanette, de vous, son

héritière, car vous voilà riche, grâce à lui, très riche pour

Émilien, que vous ne vous ferez pas scrupule d'épouser.

«-- Ces enfants m'ont sauvé, m'a dit le prieur. Ils m'ont tiré d'un

cachot où j'ai laissé ma santé, mais où, sans eux, j'aurais laissé

ma vie. Voilà maintenant que la vie aussi me quitte, ne laissez

pas les prêtres venir me tourmenter. J'en sais aussi long qu'eux.

Je me confesse à Dieu directement, à Dieu auquel je crois, tandis

que, pour la plupart, ils en doutent. J'espère mourir en paix avec

lui, et, si j'ai fait des fautes en ma vie, je les répare par une

bonne action. J'enrichis deux enfants qui m'ont aimé, soigné,

consolé, fait durer le plus qu'ils ont pu, Nanette surtout. Elle a

été un ange pour moi, un véritable ange gardien! Elle s'est

imposé, pour moi, les plus grands sacrifices, elle mérite bien ce

que je fais pour elle. C'est elle seule que j'institue mon

héritière, sachant bien qui elle aime et qui elle épousera. Elle a

une bonne tête, elle tirera bon parti de mon argent. Dès que vous

m'aurez fermé les yeux, prenez mon portefeuille qui est sous mon

oreiller. Il contient un mandat payable à vue pour la somme que je

vous ai dite, et qui est déposée chez le banquier frère de

Costejoux, à Limoges. Mon testament, qui date du jour où vous

m'avez apporté cette somme, a été déposé entre les mains de

Costejoux lui-même, qui en ignore les dispositions. Vous conduirez

Nanette chez lui et il la mettra en possession de son héritage.

«J'objectai au prieur, continua Dumont, qu'il avait une famille

qu'il n'avait peut-être pas le droit de frustrer de cet héritage.

Il me répondit qu'il était en règle: que ses frères et soeurs,

ayant joui de ses revenus pendant les quarante années qu'il avait

passées au couvent, lui avaient offert très honnêtement de les lui

restituer, en même temps que sa légitime, et qu'il avait refusé,

moyennant qu'ils renonceraient à son héritage, à quoi ils avaient

consenti. Il avait cet acte en bonne forme, et la moralité de ses

parents était une garantie de plus. Enfin, je devais trouver et

j'ai trouvé en effet toutes les pièces dans le portefeuille. Je

n'ai pas attendu votre guérison pour écrire à M. Costejoux, qui

m'a répondu et qui sera ici ce soir pour vous mettre en possession

de vos titres, après toutes les formalités qu'il s'est chargé de

remplir. Il vous demandera quel emploi vous voulez faire de votre

capital, c'est à vous d'aviser.

-- Mon pauvre Dumont, lui répondis-je, je n'y ai vraiment pas la

tête, tu vois! Je ne fais que pleurer. Je ne peux songer qu'à ce

pauvre cher homme qui n'est plus là et que je n'ai pas seulement

pu remercier de son amitié pour moi!

-- Tu le remercieras dans tes prières, reprit Dumont, qui, me

regardant déjà comme la femme d'Émilien ne voulait plus me

tutoyer, mais qui y retombait de temps en temps, ce qui me faisait

plaisir. Je n'ai jamais été grand dévot, ajouta-t-il, mais je

crois que les âmes nous entendent, et, la nuit, je m'imagine que

je cause encore avec ce cher prieur et qu'il me répond.

-- C'est comme moi, Dumont, je le vois et je l'entends toujours, et

ma seule consolation est d'espérer qu'il me voit et m'entend

aussi. J'espère qu'il sait bien que, si je n'ai pas reçu son

dernier soupir, ce n'est pas ma faute, qu'il voit comme je le

pleure, comme je l'aime, et combien j'aurais été plus contente de

le conserver que d'être riche!

-- Moi, dit Dumont, je suis sûr que son âme se réjouit d'avoir

assuré l'avenir de ses chers enfants. Croiriez-vous qu'il m'a

embrassé, une heure avant de s'endormir de son dernier sommeil, et

qu'il m'a dit: «Voilà ma bénédiction pour Nanette et pour

Émilien!»

Comme chaque parole de Dumont me faisait pleurer, il craignit de

me rendre malade et m'emmena au jardin. Il commençait à faire

beau, et nous vîmes bientôt M. Costejoux, qui me fit appuyer sur

son bras pour rentrer et me témoigna beaucoup d'intérêt. Il

m'apportait le testament et les pièces qui me mettaient en

possession des vingt-cinq mille francs.

Quand je fus en état de parler d'affaires, je répondis à ses

questions que je souhaitais lui payer tout de suite la propriété

qu'il m'avait vendue.

-- Vous auriez tort, me dit-il; votre argent vous rapporte six pour

cent chez mon frère; vous feriez mieux de me payer deux pour cent

et d'utiliser le reste de vos revenus pour de nouvelles

acquisitions.

-- Je_ _ferai ce que vous me conseillerez, lui répondis-je. Je n'ai

plus de volonté.

-- Ça reviendra, reprit-il, vous reconnaîtrez que je vous donne un

bon conseil. Avec votre économie et votre activité, vous arriverez

à vous libérer avec moi sans vous en apercevoir, tout en

arrondissant peu à peu votre domaine qui, dans vingt ans, aura

triplé de valeur, sinon quadruplé. Remarquez que l'intérêt que

vous me servirez ira toujours en diminuant avec le chiffre de la

dette. Nous en reparlerons demain. Causons aujourd'hui d'Émilien.

Comptez-vous l'avertir de votre nouvelle situation?

-- Non, non, monsieur Costejoux! Je veux lui laisser le mérite de

me prendre pauvre. Qui sait si ce ne serait point à son tour

d'avoir des scrupules?

-- Non! il n'en aura pas! Je le connais bien. Son âme vit dans une

région plus élevée que le positif. L'argent n'a pas de valeur pour

lui. C'est une espèce de saint des temps évangéliques; mais il est

heureux que vous soyez pratique, et il faut continuer à l'être

pour deux. Épousez-le et dirigez les affaires, c'est ainsi qu'il

sera heureux.

J'insistai pour qu'Émilien ne fût pas informé. Je prenais plaisir

à le surprendre à son retour, car je savais bien que, s'il ne se

souciait pas de l'argent, il avait de l'affection pour le moutier

et serait content de s'y voir établi pour toujours. Il fut donc

convenu qu'il serait averti seulement de la mort du prieur et de

la tendre bénédiction qu'il lui avait envoyée à sa dernière heure.

M. Costejoux, me trouvant très éprouvée par la maladie et le

chagrin, m'engagea à venir voir Louise à Franqueville:

-- C'est, me dit-il, un voyage de quelques heures, la voiture vous

fera du bien, le changement d'air aussi. Et puis vous devez à

votre ami de vous assurer par vos yeux des soins que nous donnons

à sa soeur, ainsi que de la belle santé qu'elle a recouvrée. Vous

ne l'avez pas pu jusqu'à présent, et c'est le premier usage que

vous devez faire de votre liberté.

Je consentis à aller passer vingt-quatre heures à Franqueville.

J'emmenai Dumont afin d'épargner à M. Costejoux la peine de me

ramener, et nous partîmes avec lui le lendemain.

Chemin faisant, il me parla beaucoup de Louise et même il ne me

parla que d'elle. Je vis bien qu'il en était de plus en plus épris

et qu'il espérait lui faire accepter son nom roturier, malgré

quelques petites grimaces qu'elle faisait à cette idée. Je lui

demandai si elle était instruite des projets d'Émilien à mon

égard.

-- Non! me répondit-il, elle ne les soupçonne même pas. Vous verrez

si vous jugez à propos de la préparer à ce qui doit s'accomplir.

J'avouai à M. Costejoux que je redoutais beaucoup les dédains et

même les mépris de Louise.

-- Non, dit-il; elle n'est plus l'enfant maladive et maussade que

vous avez connue. Elle a compris la force des événements, elle s'y

est soumise. Sa haine pour la Révolution est un jeu, une

taquinerie, oserai-je dire une coquetterie à mon adresse!

-- Dites-le si cela est!

-- Eh bien, cela est! Louise veut que je l'aime et semble me dire

que je dois payer, en subissant ses malices, le plaisir d'être

aimé d'elle. Au reste, il y a déjà quelque temps que nous n'avons

causé politique. Je ne serai pas fâché de voir comment elle

prendra votre mariage avec son frère: pourtant nous n'en dirons

rien si vous répugnez à cette confidence.

-- Laissez-moi juge de l'opportunité, répondis-je; il faut voir

quel accueil elle va me faire.

Aux approches de Franqueville, je me sentis très émue de voir pour

la première fois le pays où mon cher Émilien avait passé son

enfance. Je me penchais à la portière pour regarder toutes choses

et toutes gens. C'était un pays de collines et de ravins très

ressemblant au nôtre; la vallée où le château était situé avait

plus d'ouverture et moins de sauvagerie que celle du moutier. La

campagne paraissait plus riche, les habitants plus aisés avaient

l'air plus fiers et moins doux.

-- Ils ne sont pas très faciles à vivre, me dit M. Costejoux. Ils

se passionnent plus que les gens de chez vous pour les choses

politiques et ils les comprennent moins. Ils n'ont pas la moitié

autant de bon sens, et l'honnêteté n'est pas leur vertu dominante.

La faute n'en est point à eux, mais à la mauvaise influence d'un

grand château et du contact d'une nombreuse valetaille. Feu le

marquis ne s'occupait nullement des rustres de son domaine. Il

connaissait davantage les loups et les sangliers de ses forêts.

Ses paysans n'étaient guère plus pour lui que ses chiens. Les

courtes apparitions qu'il faisait chez lui n'étaient que des

parties de chasse et de table, et, bien qu'on détestât le maître,

on se réjouissait toujours de le voir, parce qu'il y avait quelque

argent à gagner pour sa bonne chère et ses divertissements. Rien

ne démoralise plus le paysan que le profit de sa soumission à ce

qu'il ne respecte pas. Mais nous arrivons. Ne jugez pas du manoir

par l'apparence. Hormis quelques tourelles et girouettes armoriées

que nous avons fait abattre, il a encore belle apparence; mais

l'intérieur a été pillé et abîmé, dès 89, par ces bons paysans qui

nous reprochent aujourd'hui d'avoir fait enlever les écussons et

découronner les pigeonniers.

En effet, l'aspect du vestibule était navrant. Il nous fallut

traverser de véritables ruines pour pénétrer dans le grand salon

qui était encore debout et entier, mais sans vitres et sans

portes. Les châssis des fenêtres pendaient tout brisés. Les belles

tapisseries arrachées des murs traînaient par terre en lambeaux.

La cheminée monumentale avait toutes ses sculptures en miettes;

ainsi des riches moulures dorées des plafonds; des restes de

cadres, des fragments de glaces, des épaves de toute sorte

montraient qu'on avait détruit tout ce qu'on n'avait pu emporter.

-- Et ils se plaignent de la Révolution! pensais-je. Il me semble

qu'ils n'ont pourtant pas négligé d'en profiter.

M. Costejoux me guida dans un petit escalier jusqu'à une tour qui

avait été plus épargnée que le reste et où il avait trouvé moyen

de faire promptement arranger un petit appartement joli et

agréable pour sa mère et pour Louise. C'est là que madame

Costejoux nous reçut avec beaucoup de grâce et de bonté. Elle

savait toute mon histoire et celle de Dumont, qu'elle accueillit

en l'appelant citoyen et en l'engageant à s'asseoir; mais Dumont,

aussitôt qu'il eut déposé dans un coin mon petit paquet et

présenté un panier de nos plus beaux fruits que j'avais choisis

pour mes hôtes, se retira discrètement.

-- J'espère que vous dînerez avec nous, lui avait dit la vieille

dame.

Et il avait remercié d'un ton attendri; mais il se souvenait

d'avoir été domestique, et non des premiers, dans ce château

restitué en quelque sorte à mademoiselle de Franqueville, et, bien

qu'il eût longtemps mangé à la même table qu'elle au moutier, il

pensait bien qu'elle ne s'accommoderait pas de cette égalité à

Franqueville. Il prétexta de vieux amis à embrasser dans le

village et on ne le revit plus.

J'attendais Louise avec impatience.

-- Elle vous prie de l'excuser, nous dit madame Costejoux, si elle

n'accourt pas tout de suite. Elle était restée en déshabillé toute

la journée, ce qui n'est pas son habitude. C'est qu'aujourd'hui

elle a eu une assez forte émotion en recevant une nouvelle que je

dois me hâter de vous apprendre. Son frère aîné, le marquis de

Franqueville, qui servait contre la France, est mort des suites

d'un duel. Nous n'avons pas d'autres détails, mais la chose est

certaine, et Louise, bien qu'elle connût à peine ce frère si

coupable, a été bouleversée, ce qui est bien naturel.

-- Eh bien, mais, s'écria M. Costejoux en me regardant, voilà

Émilien chef de famille et absolument maître de ses actions! Il

peut agir en toute chose comme il lui plaira, sans craindre

l'opposition ou les reproches de personne. Il ne_ _lui reste que

des parents assez éloignés, qui ne se sont jamais occupés de lui

et qui n'ont pas de raison pour s'en occuper jamais.

-- Il lui reste Louise, pensai-je en baissant les yeux. Peut-être,

à elle seule, lui fera-t-elle plus d'opposition qu'une famille

entière!

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 25 / 31 题