XXI

Je n'ai pas besoin de dire avec quelle joie le pauvre prieur me

vit revenir. Il osait à peine compter sur un si prompt retour. Son

grand contentement me fit un peu oublier le chagrin que j'avais.

-- Ne me sachez point de gré de ce que je fais pour vous, lui dis-

je; puisque Émilien est parti, je ne vous fais point de sacrifice.

-- Et cela me console, dit-il, de t'en avoir demandé un. Ton mérite

n'en est pas moindre, ma fille, car tu croyais me sacrifier une

saison de bonheur avec ton ami, et tu t'y soumettais résolument.

Les paroles du prieur me firent rougir, et, comme il avait l'oeil

bon, il s'en aperçut.

-- Ne sois pas confuse, reprit-il, de cette grande amitié que tu

lui portes. Il y a longtemps que je la sais bonne et honnête, car

je ne dormais pas toujours si dru que vous pensiez, quand vous

lisiez et causiez ensemble près de moi à la veillée. J'entendais

bien que vous vous montiez la tête pour l'histoire et la

philosophie et je savais que vous vous aimiez selon la morale et

la vérité, c'est-à-dire que vous comptiez être mari et femme quand

l'âge de pleine raison vous le permettrait.

-- Ah! mon cher prieur, moi, je n'y comptais pas, je n'y songeais

guère; souvenez-vous bien! Je n'ai jamais dit un mot d'amour ni de

mariage.

-- C'est la vérité, il ne t'en parlait pas non plus; mais il me

parlait, à moi, car je n'ai pas été si égoïste et si grossier que

de ne pas m'inquiéter un peu pour toi, et je sais que ses

intentions sont droites, je sais qu'il n'aura jamais d'autre femme

que toi, et j'approuve son dessein.

J'étais heureuse de voir le prieur au courant et de pouvoir lui

ouvrir mon coeur pour qu'il en résolût les doutes.

-- Écoutez, lui dis-je; depuis deux jours que je les connais aussi,

ses bonnes intentions pour moi, je ne sais que penser. Je suis

toute troublée, je ne dors plus. Je souffre moins de son départ,

car je mentirais si je vous disais que son amour me fâche; mais je

me demande si je ne lui ferai pas un grand tort en l'acceptant.

-- Quel tort pourrais-tu lui faire? Le voilà orphelin, et, si ce

n'est plus son père, c'est la loi qui le déshérite.

-- Vous en êtes sûr? On fait tant de lois, à présent! Ce que l'une

a fait, une autre peut le défaire. Si les émigrés reviennent

triomphants? ...

-- Eh bien, alors, le droit d'aînesse remet Émilien où la

Révolution l'a pris.

-- Et si son frère meurt avant lui, sans être marié, sans avoir

d'enfants?... J'ai pensé à tout cela, moi!

-- Il faut faire bien des suppositions pour admettre q'Émilien

puisse recouvrer les biens de sa famille; faisons-les, j'y

consens; je ne vois pas que votre mariage pût être un empêchement

à ce qu'il fût indemnisé par l'État, si quelque jour cette

indemnité est jugée nécessaire.

-- J'ai pensé à cela aussi. Je me suis dit qu'il était bien

difficile de faire que ce qui a été vendu par l'État pût être

repris par l'État. Mais vous parlez d'indemnité et ce sera dû aux

enfants dont les parents ont émigré. Ils ne peuvent pas, en bonne

justice, payer la faute de leurs pères. Émilien sera donc

dédommagé si la Révolution est étouffée. Il sera alors en position

de faire un bon mariage qui le rendra tout à fait riche, et je ne

dois pas accepter qu'il perde cette chance en m'épousant, moi qui

n'ai rien et n'aurai jamais rien. Je suppose qu'elle lui

apparaisse quand nous serons mariés: je sais bien qu'il ne voudra

pas en avoir de regrets et qu'il ne me fera pas de reproches; mais

je m'en ferai, moi! Et_ _puis il a toute une famille de cousins,

oncles et neveux qu'il ne connaît pas, mais qu'il connaîtra si

tout cela rentre en_ _France. Ce grand monde-là aura du mépris

pour moi et_ _du blâme pour lui. Vrai! je crains que ce qu'il

croit possible ne le soit pas, à moins que je n'accepte pour lui

des pertes et des chagrins que je pourrais lui épargner en le

faisant changer de résolution à mon égard.

Je vis que mes raisons ébranlaient le prieur et j'en eus un

chagrin mortel, car j'avoue que j'avais espéré être réfutée par

des raisons meilleures. Depuis la confidence de Dumont, je n'avais

fait que rêver et raisonner, me sentir folle de joie et tremblante

de crainte. J'avais résolu de soumettre tous mes scrupules au

prieur et je ne pouvais me calmer qu'en me flattant qu'il n'en

tiendrait pas plus de compte que Dumont. Je vis bien qu'il en

était frappé et que je faisais apparaître à ses yeux les

conséquences d'un avenir sur lequel il s'était endormi pour son

compte. Il me dit que j'avais beaucoup de sagesse et un bon

raisonnement, ce qui ne me consola point. Je pleurai toute la nuit

qui suivit cette conversation et n'osai plus y revenir, craignant

de l'amener à trop penser comme moi, et de me forcer moi-même à

prendre une résolution trop douloureuse.

Huit jours après mon retour au moutier, je reçus enfin une lettre

d'Émilien. Il s'était engagé à Orléans, il partait pour l'armée.

Huit jours après, il en vint une seconde.

«Me voilà soldat, disait-il; je sais que tu m'approuves, et je

suis content de moi. N'aie aucune inquiétude. Le métier de soldat

est rude en ce moment-ci, mais personne n'y songe, personne ne se

plaint, personne ne sait s'il souffre. On est enragé de se battre

et de repousser l'ennemi. On manque de tout, hormis de coeur, et

cela tient lieu de tout. Le mien est, en outre, rempli de ton

souvenir, ma Nanon: l'amour d'un ange comme toi et l'amour de la

patrie, il n'en faut pas tant pour se sentir capable de vivre quoi

qu'il arrive.»

Ses autres lettres furent courtes aussi, et à peu près toujours

les mêmes. On voyait bien qu'il n'était pas en situation d'écrire,

qu'il manquait de tout, à commencer par le temps de raconter. Il

ne voulait pas non plus donner d'inquiétude et ne parlait de

fatigues, de marches forcées et de batailles que quand c'était

fini pour un peu de temps. Il en parlait en quatre mots, pour dire

seulement qu'il était content d'en avoir été, et je voyais bien

qu'il était déjà au plus fort du danger et de la peine. Toujours

dans ses lettres, il y avait une seule fois, mais une belle fois,

le mot d'amour, et jamais il ne changeait d'idées: se battre pour

son pays et revenir m'épouser. Pauvre Émilien! il était cent fois

plus malheureux en fait qu'il ne voulait le dire; nos troupes

souffraient ce que jamais hommes n'ont souffert; nous le savions

par ceux qui nous revenaient blessés ou malades. Mon coeur en

était si gros, qu'il m'étouffait, et, par moment, je craignais de

devenir asthmatique comme le prieur; mais, dans le peu de lettres

que je pouvais faire parvenir à Émilien, je me gardais bien de

montrer ma douleur.

Je me disais confiante et résolue comme lui. Je ne parlais que

d'espérance et d'affections et je ne pouvais pas me résoudre à

contrarier son projet de mariage. Il me semblait que je l'aurais

tué, et que je n'avais pas le droit de lui ôter la pensée qui le

soutenait dans des épreuves si dures. Pourtant, je ne pouvais pas

non plus me résoudre à écrire le mot d'amour. Ç'aurait été comme

un engagement, et ma conscience me tourmentait trop.

Mais j'anticipe sur les événements, car je n'avais encore reçu que

deux lettres de lui, quand une grande nouvelle nous arriva dans

les premiers jours d'août. C'est le prieur qui me l'annonça.

Il venait de recevoir des lettres de sa famille.

-- Eh bien, Nanon, me dit-il, je l'avais prédit, que Robespierre et

ses amis ne viendraient pas à bout de leur ouvrage! Le moyen ne

valait rien et le moyen a tué le but. Les voilà tous tombés, tous

morts. On a retourné contre eux le droit de supprimer ce qui gêne.

Des gens qui se disent meilleurs patriotes les ont condamnés pour

avoir été trop doux. Qu'est-ce que cela va donc être? On ne peut

rien faire de plus que ce qu'ils faisaient, à moins de rétablir la

torture, ou de mettre le feu aux quatre coins de la France.

L'ancien maire, qui se trouvait là, se réjouissait. Républicain en

90, il était devenu royaliste depuis qu'on avait fait mourir le

roi et la reine; mais il ne disait sa pensée que devant nous en

qui il avait pleine confiance, et il la disait à demi-voix, car,

dans ce temps-là, on ne parlait plus tout haut. On n'entendait ni

disputes ni discussions dans les campagnes. On avait peur de

laisser tomber une parole, comme si c'eût été une monnaie faite

pour tenter les malheureux et les porter à la dénonciation.

-- Croyez-moi si vous voulez, disait ce brave homme, mais il me

semble que nos malheurs vont prendre fin avec le Robespierre:

c'était un homme qui travaillait pour l'étranger et qui lui

vendait le sang de nos pauvres soldats.

-- Vous vous trompez, citoyen Chenot, reprit le prieur. L'homme

était honnête, et c'est peut-être pour cela que de plus mauvais

que lui l'ont tué.

-- Plus mauvais n'est point possible! on dit qu'il était malin et

entendu; ceux qui le remplaceront seront peut-être plus

maladroits, et les personnes raisonnables viendront à bout de nous

en débarrasser.

C'était l'opinion de toute la commune et bientôt chacun se la

confia à l'oreille. Peu à peu on se mit en groupe de cinq à six

personnes pour causer. On ne savait rien encore du nouveau

système, et ce que l'on en apprenait tant bien que mal, ne le

comprenait guère, mais il y avait dans l'air comme un souffle

nouveau. La terreur s'effaçait, la terreur allait finir. Bien ou

mal employée, la liberté est un bien.

C'est à la fin d'août que je reçus la troisième lettre d'Émilien.

Je fus bien étonnée de voir qu'il semblait regretter Robespierre

et les jacobins. Il ne les aimait pourtant pas, mais il disait que

la France devenait royaliste et que l'armée avait peur d'être

trahie. Lui si doux et si patient, il était en colère contre les

gens qui se disputaient le pouvoir au lieu de songer à la défense

du pays. Il ne semblait plus aller à la bataille pour son honneur

seulement; on eût dit qu'il y allait pour son plaisir et que la

rage des armées lui était entrée dans le coeur comme aux autres.

Il m'annonçait qu'il avait déjà obtenu un petit grade pour avoir

bien fait son devoir. Quelques semaines plus tard, il nous apprit

qu'il était officier.

-- Voyez-vous ça? s'écria le prieur. Il est capable de revenir

général.

Cette réflexion me donna bien à penser. Il n'y avait rien

d'impossible à ce qu'Émilien eût une brillante carrière militaire

comme tant d'autres dont j'entendais parler. Alors, il ne se

soucierait plus, pour son compte, du sort réservé à la noblesse;

il serait au-dessus de ses désastres ou de ses dédains. Il

deviendrait riche et puissant. Il ne devait donc pas épouser une

paysanne! Son bon coeur le lui conseillait; mais la paysanne ne

devait pas consentir à ce sacrifice.

Je me sentis d'abord très abattue, et puis je m'habituai à cette

idée que je garderais son estime plus haute et lui prouverais un

attachement plus noble en me sacrifiant. Je ne m'accordai pas le

droit d'être faible et de faire l'amoureuse qui souffre et se

plaint: cela me parut au-dessous de moi, et j'avoue que j'étais

très fière pour moi-même, depuis que je me savais aimée si

grandement. Je résolus de me contenter de ce bonheur-là dans ma

vie. C'était bien assez de pouvoir garder une si douce idée, un si

beau souvenir. Le reste de mes jours serait employé à récompenser

Émilien de la joie que j'en ressentais et à me dévouer à lui sans

plus jamais songer à moi-même. Un jour, Dumont me dit:

-- Il faut que j'aille revoir l'île aux Fades. Notre défrichement a

donné, paraît-il, une récolte superbe. Notre ami Boucherot, qui a

des parents de ce côté-là, s'y est rendu et a surveillé la

moisson. Il a donné au propriétaire le compte de gerbes qui était

convenu et a engrangé le reste dans notre maison de cailloux. Les

gens du pays sont très honnêtes, et, d'ailleurs, ils craindraient

de fâcher les fades en brisant le cadenas que Boucherot a posé sur

leur aire. Pourtant, il faut prendre un parti, car notre loyer

expire dans quelques jours. Nous n'avons pas les moyens d'apporter

ici ce tas de paille et de grain. Je vais aller voir s'il ne vaut

pas mieux le battre et le vendre là-bas.

-- Allez, lui dis-je, c'est bien vu. Ce sera de l'argent qui

appartiendra à Émilien et à vous. Moi, je n'ai pas travaillé, je

n'y prétends rien.

-- Tu n'as pas travaillé? quand tu n'étais occupée qu'à nous

procurer la nourriture et le gîte? Sans cela, certes, nous

n'eussions pas fait grand ouvrage; nous partagerons donc, Nanon;

mais, comme ce que j'ai est destiné à Émilien, et que... sans le

vouloir..., sans le savoir, je pourrais le dépenser, c'est toi qui

seras la gardienne des trois parts.

-- Je ferai ce que vous voudrez, répondis-je; allez donc, je vous

envie ce voyage. À présent, j'aurais été contente de revoir ce

pauvre endroit que j'ai quitté sans savoir ce que je faisais et

sans songer à lui dire adieu. Voulez-vous me faire un grand

plaisir, mon père Dumont? apportez-moi un gros bouquet des fleurs

qui poussent au bord du ruisseau, du côté où il y a un rocher à

fleur de terre qui est fait comme un grand canapé. C'est par là

qu'il y a les fleurs qu'Émilien aimait, et c'est sur ce rocher-là

qu'il les étudiait.

Dumont me rapporta l'argent de notre grain et un bouquet gros

comme une gerbe. Quoique la récolte eût été très belle dans notre

pays, le grain était très cher, personne ne savait pourquoi.

Dumont avait porté le nôtre au marché. Il en avait tiré trois

cents francs en assignats de trois mille francs qu'il avait vite

échangés contre de l'argent, car, d'un jour à l'autre, la monnaie

de papier perdait de sa valeur et le moment allait venir où

personne n'en voudrait plus pour rien.

Je mis de côté cette petite épargne et je remplis ma chambre des

fleurs qui me rappelaient mon bonheur passé. Peut-être ne

reverrais-je plus Émilien, peut-être était-il tué au moment où je

respirais ces petits oeillets sauvages et ces chèvrefeuilles qui

faisaient apparaître son image devant moi. Je riais et je pleurais

toute seule, et puis j'embrassais les fleurs, j'en faisais un

bouquet de mariée. Je me donnais permission de me figurer que je

me promenais parée comme cela, au bras de mon ami, qu'il me

conduisait au bord de la rivière qui coule au bas du moutier et

qu'il me montrait le vieux saule, l'endroit où il m'avait dit

autrefois: «Regarde cet arbre-là, cette eau remplie d'iris, ces

pierres où j'ai souvent jeté l'épervier de pêche, et souviens-toi

du serment que je te fais de ne jamais te causer de chagrin.»

Alors, moi, je lui montrais les feuilles desséchées du saule que

j'avais mises ce jour-là dans la bavette de mon tablier et que

j'avais conservées ensuite avec beaucoup de soin, comme une

relique très précieuse.

Après ces rêveries, dernier contentement que je voulais me donner

pour n'y plus revenir, je me remis à mes occupations qui n'étaient

pas peu de chose, car tout était en désarroi au moutier, et il me

fallait prendre une autorité qui n'était point facile à faire

accepter à l'âge que j'avais. Comme tout était au pillage et que

tout le monde s'autorisait de la misère qui allait en augmentant,

je dus agir d'adresse pour commencer. Je fis un choix parmi les

plus pauvres habitants, et je leur permis le pâturage chez nous

jusqu'à nouvel ordre; mais je fis relever les barrières et

reboucher avec de l'épine les brèches faites aux clôtures, et,

quand on vint pour les arracher, je déclarai qu'on entrerait par

les barrières et non autrement. On m'envoya naturellement

promener. Alors, ne reculant pas devant la dispute, je fis

connaître à ceux qui voulurent m'écouter, que je distinguais les

vrais nécessiteux de ceux qui, feignant de l'être et ne l'étant

point, me volaient l'aumône que je voulais faire aux premiers.

Cela me fit tout de suite un parti qui m'aida à intimider les faux

pauvres et à les expulser. Ils revinrent bien dans la nuit

arracher mes clôtures, mais je les fis réparer patiemment, et ils

s'en lassèrent, voyant qu'on leur donnait tort et que le plus

grand nombre se tournait contre eux.

Peu à peu je fis le triage des paresseux vraiment pauvres, mais

plus pauvres par leur faute. Je leur persuadai d'aller chercher le

pâturage dans des endroits plus éloignés, plus difficiles, mais

beaucoup mieux fournis que nos herbes épuisées par trop d'usage.

Enfin, aux approches de l'hiver, ayant procuré quelque ouvrage et

rendu quelques services, je me trouvai en droit de faire respecter

la propriété qui m'était confiée, et j'en vins à peu près à bout.

M. Costejoux, à qui j'écrivis pour lui donner des nouvelles de

notre jeune officier et pour lui dire que je veillais autant qu'il

m'était possible à ses intérêts, me répondit qu'il était content

de la belle conduite d'Émilien, et que, quant à lui, il était bien

tranquille sur les soins que je donnerais à son avoir.

«Quelque pillage qu'il y ait eu, me disait-il, il ne peut pas

dépasser celui qui règne à Franqueville et que je suis forcé

d'endurer, puisque je n'y puis résider à poste fixe. Ce n'est pas

ma vieille mère et ma _jeune pupille _qui peuvent s'y opposer. Il

ne serait même pas prudent pour elles de le tenter, car voici le

paysan qui, après avoir pillé par haine des nobles et des riches,

recommence de plus belle pour les venger, dit-il, des crimes de la

République. Je ne sais comment on pense à Valcreux; je ne veux pas

le savoir, je crains bien que partout la réaction royaliste ne se

produise aveuglément et ne l'emporte sur les débris agonisants de

la liberté, sur les ruines de l'honneur et de la patrie.»

M. Costejoux me chargeait de faire savoir à Émilien que sa soeur

était en bonne santé et ne manquait de rien. Il me demandait son

adresse pour le lui écrire lui-même. Il finissait en m'appelant sa

chère citoyenne et en me demandant pardon de m'avoir traitée

jusqu'à ce jour comme une enfant. Il connaissait à ma lettre,

disait-il, et bien plus encore à ce qu'il avait vu de ma

résolution, de mon intelligence et de mon dévouement, que j'étais

une personne digne de son respect et de son amitié.

Cette lettre me flatta et ramena en moi quelques velléités

d'accepter l'amour d'Émilien. Je n'étais pas la première venue. Je

pouvais lui faire honneur. -- Mais la pauvreté, pouvais-je conjurer

un danger si redoutable dans les temps troublés et incertains où

nous nous trouvions? À supposer qu'il revînt petit officier sans

avenir, comment élèverait-il une famille, si la femme ne lui

apportait que son travail au jour le jour!

C'est alors qu'une idée singulière, sans doute une inspiration de

l'amour, s'empara de moi. Ne pouvais-je pas devenir, sinon riche,

du moins pourvue d'une petite fortune qui me permettrait

d'accepter sans scrupule et sans humiliation la condition bonne ou

mauvaise d'Émilien?

J'avais ouï parler de gens très honnêtes qui de rien étaient

devenus quelque chose par la force de leur volonté et la durée de

leur patience. Je me mis à faire des calculs et je reconnus qu'au

prix où l'on avait la terre dans ce moment-là, on pouvait en peu

d'années, se faire un revenu qui triplerait la valeur du capital.

Il ne s'agissait que de bien connaître l'aménagement et les

ressources de l'agriculture, et je m'en fis des idées assez justes

en me rappelant ce qui réussissait ou échouait autour de moi

depuis plusieurs années. Je pris conseil de l'ancien maire, car le

prieur voyait ces choses-là petitement et au jour le jour. Le père

Chenot était plus entendu et plus prévoyant. Il manquait de

hardiesse; il avait fait lentement sa fortune sous la monarchie,

et, devant la situation nouvelle, il eût pu faire de meilleures

affaires; mais il les exposait et les démontrait fort bien;

seulement, il avait peur, et n'osait rien pour son compte, la

politique l'empêchait de dormir. Il rêvait avec épouvante la

restitution des biens nationaux, et, dans ces moments-là, il

redevenait démocrate et regrettait M. de Robespierre.

Je fis le compte de mon argent. Déduction faite de ce qui m'avait

été prêté par M. Costejoux et de ce qui lui était dû encore pour

les profits de son domaine, mon encaisse personnelle résultant de

la récolte de Crevant, des leçons que j'avais données et que je

donnais encore, des petits profits sur mes bêtes et sur la

location de ma maison depuis que mes cousins ne l'habitaient plus,

était de trois cents livres quatorze sous six deniers. C'est avec

cette belle somme que je me mis en tête de racheter le moutier et

ses dépendances, de l'augmenter d'achats de détails successifs, et

de reconstituer une terre aussi importante et de meilleur rapport

que celle que les moines avaient possédée. Je ne confiai mon rêve

à personne. La raillerie tue l'inspiration et on ne vient à bout

que de ce dont on ne permet ni aux autres ni à soi de douter. Je

commençai par acheter avec le tiers de mon capital un terrain

inculte, qu'avec le second tiers je fis cultiver, enclore, semer

et fumer. On déclara que j'étais folle et que je prenais le _vrai

bon chemin _pour perdre le tout. Le paysan de ce temps-là donnait

à la terre son temps et sa sueur, mais son argent, jamais. Quand

il n'avait pas d'engrais, la terre s'en passait. La terre

rapportait en conséquence. Avec beaucoup de temps, elle

s'améliorait quelque peu, mais je voyais venir le moment où tout

l'argent caché viendrait se jeter dans l'achat des terres, et je

voulais faire marcher de compagnie l'acquisition et le plein

rapport, afin d'arriver à doubler tout d'un coup la valeur du

capital. La chose me réussit; en 93, on m'offrit de ma terre

environ deux cents francs.

-- Non pas, répondis-je, ce serait rentrer sans profit dans ma

dépense. J'attendrai.

En 95, j'ai vendu ce lopin cinq cent quatre-vingts francs.

D'autres achats me rendirent beaucoup plus; mais je n'entrerai pas

dans un détail fastidieux. Tous ceux qui à cette époque ont fait

leurs affaires savent qu'il a fallu, pour réussir, la confiance

qu'ils ont eue dans les événements. Dans nos campagnes, ce fut

d'abord le petit nombre. Jusqu'à la fin de la Convention, ceux qui

avaient acheté voulaient pour la plupart revendre et ils

revendaient avec perte. Sous le Directoire, ils commencèrent à

racheter, ce qui constitua beaucoup de pertes sèches au

commencement; et, malgré tout, ils trouvèrent encore leur compte

plus tard, à plus forte raison, ceux qui, comme moi, ne se

laissaient pas épouvanter par les menaces et les colères des

partis, firent-ils en peu d'années des profils réels et très

légitimes.

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 22 / 31 题