Puisque nous étions libres, Dumont et moi, je résolus de
m'absenter trois jours pour aller voir si M. le prieur était bien
soigné, car M. Costejoux ne nous disait rien de sa santé, et
Boucherot n'en pouvait rien savoir. Nous l'avions laissé de plus
en plus asthmatique et je craignais que le dévouement de Mariotte
ne se fût refroidi. Émilien m'approuva et je partis avec Boucherot
pour le moutier. Il promettait de me ramener. Comme personne ne
m'en voulait, les complices de l'évasion n'étant pas recherchés,
je n'avais rien à craindre. J'emmenai l'âne, afin de pouvoir
rapporter du linge, des habits et des livres.
J'eus soin de n'arriver qu'à la nuit bien close à Valcreux, afin
de n'être pas reconnue en habits d'homme, et j'envoyai Boucherot
en avant pour que la Mariotte m'ouvrît discrètement et sans
exclamations de surprise. Tout se passa bien. Je pus monter à ma
chambre sans être observée, y revêtir le costume de mon sexe, et
me présenter devant le prieur sans l'abasourdir.
Je le trouvai bien affaibli, quoique toujours gros et coloré; il
ne pouvait plus marcher dehors ni exercer la moindre surveillance.
Mes deux cousins avaient été emmenés à l'armée, on avait pris des
vieux pour cultiver les terres et ils ne cultivaient rien du tout;
le jardin était à l'abandon, la prairie était livrée à tous les
troupeaux qui voulaient y entrer. Pour ne pas se donner la peine
de les garder, les enfants avaient ôté les barrières et crevé les
haies. De sa chambre, le prieur voyait les chèvres ravager ce
jardin qu'Émilien avait mis en si bon état et rendu si joli. Le
pauvre homme se dépitait et s'agitait en vain sur son vieux
fauteuil. Il grondait la Mariotte, qui, malgré son activité, ne
pouvait suffire à tout à elle seule. Le moutier ainsi dévasté
était navrant, et, puisque je n'y pouvais rien, je regrettai
presque d'y être venue. Il fallait se résigner à voir détériorer
le bien que M. Costejoux nous avait confié, mais il était trop
juste pour ne pas reconnaître qu'il y avait force majeure et que
notre dispersion n'était pas l'effet de notre caprice.
J'essayai de démontrer la chose au prieur pour le calmer, mais je
n'y réussis point.
-- Tu me prends pour un avare, disait-il. Je ne l'ai jamais été, et
je sais plaindre la misère; mais ces pillards de paysans abîment
pour le plaisir de détruire et cela me fait mal à voir. Je mourrai
dans un accès de colère, je le sens bien, et l'état de colère
n'est pas l'état de grâce. Ah! Nanette, je suis bien seul pour
être si malade! Depuis que vous m'avez quitté, je n'ai pas eu un
jour de contentement. Si, au moins, tu rentrais au bercail, toi
qui le peux sans danger! Ne saurais-tu maintenant laisser Émilien
avec Dumont dans cet endroit où tu dis qu'ils sont bien et qu'ils
pourront bientôt quitter? Leur es-tu si nécessaire, à présent que
la belle saison est venue et qu'ils n'ont plus tant à se cacher?
Que peuvent-ils craindre? Le frère Pamphile n'est plus; que Dieu
me pardonne d'avoir appris sa mort avec joie! Les hommes sont
fous, lui seul était méchant! Il ne vous eût pas pardonné de
m'avoir tiré du cachot. Le voilà où il a plu à Dieu de l'envoyer,
vous ne risquez plus rien, et, moi, je risque de mourir ici sans
amis, sans secours, sans personne à qui je puisse dire: «Adieu, je
m'en vais!» C'est bien malheureux pour moi!
-- Avez-vous donc à vous plaindre de la Mariotte?
-- Non certes, mais je ne peux pas causer avec cette brave femme.
Elle est trop dévote pour moi. À mes derniers moments, elle est
capable de ne me dire que des bêtises. Réfléchis, Nanon, toi qui
es toute à la pensée du devoir, et vois qui a le plus besoin de
tes secours, d'Émilien ou de moi.
Je fus fortement ébranlée, et, bien que je fusse fatiguée du
voyage, je ne dormis guère. Mon coeur se brisait à l'idée de
quitter Émilien. Je ne m'imaginais plus comment je pourrais vivre
sans avoir à m'occuper de lui à toute heure.
Une fois il m'avait appelée sa mère, et il est bien vrai que je
le_ _considérais comme mon enfant, en même temps que comme le
maître de ma vie et la lumière de mon âme. Jamais je n'avais été
si heureuse que dans cette solitude où je ne le perdais presque
pas de vue, où je n'avais de devoirs qu'envers lui, et, quand
Costejoux avait écrit: «Restez encore là-bas quelques semaines,»
j'avais eu un grand mouvement de joie en me disant: «J'ai encore
quelques semaines à être heureuse.»
Mais le prieur avait dit la vérité. La vie d'Émilien n'était plus
menacée. Il ne restait dans les bois que par prudence;
l'installation était faite; Dumont pouvait aller et venir. Leur
bourse était encore bien garnie, ils ne pouvaient manquer de rien,
sitôt que je leur aurais porté quelques effets.
Et le prieur était seul, malade et désespéré, avec une femme
écrasée d'ouvrage qui pouvait tomber malade aussi, mourir ou se
lasser de sa tâche. Je voyais bien que, tout en lui rendant
justice, il la rudoyait malgré lui et qu'elle en prenait du dépit.
Certainement je lui étais plus nécessaire qu'à Émilien, et, en
choisissant de servir celui que je préférais, je contentais mon
coeur plutôt que ma conscience.
Dès le matin, je m'en allai prier dans la chapelle du couvent. On
n'y entrait plus. Bien que Robespierre eût aboli le culte de la
Raison et permis le libre exercice des autres cultes, les églises
restaient fermées. Personne n'osait se dire catholique. On avait
emporté les cloches; sans cloches, le paysan n'est plus d'aucune
église. Le prieur ne pouvait plus dire ses offices que dans sa
chambre à cause de sa mauvaise santé.
J'eus de la peine à ouvrir la porte rouillée et déjetée. On avait
mis des fagots dans le choeur pour masquer l'autel et le préserver
de profanations que, du reste, personne de chez nous n'avait songé
à commettre. La voûte dégradée était toute noircie par l'humidité.
La grêle avait cassé les carreaux. Les pigeons étaient entrés et
s'étaient réfugiés là contre les enfants du village que la faim
poussait à les poursuivre à coups de pierres. Ils y avaient fait
leurs nids, ils y roucoulaient imprudemment et joyeusement; mais,
en me voyant, ils eurent peur, ils ne me connaissaient plus.
Je passai entre les fagots, j'approchai du sanctuaire. Je vis le
grand Christ par terre dans un coin, la figure tournée contre la
muraille. Cet ami des pauvres, cette victime des puissants n'eût
pas trouvé grâce devant les prétendus apôtres de l'égalité et les
ennemis de la tyrannie. On l'avait caché.
Quand je sortis de la chapelle, mon coeur était brisé, mais ma
résolution était prise. J'allai trouver le prieur.
-- Je partirai demain, lui dis-je, il faut que je prévienne mes
amis et que je leur dise adieu. Je me reposerai un jour, car c'est
loin; mais, le jour suivant, je reviendrai. Promettez-moi d'avoir
patience, me voilà décidée à vous servir et à vous bien soigner,
puisqu'il ne vous reste que moi.
-- Va, ma fille, répondit-il. Dieu te bénira et te tiendra compte
de ce que tu fais pour moi.
Je tins parole, je partis le jour suivant, et, à deux lieues de
l'île aux Fades, je remerciai Boucherot et pris congé de lui. Je
savais mon chemin pour revenir et je ne voulais pas le détourner
plus longtemps du service de M. Costejoux.
Je m'apprêtais à un grand chagrin, à des adieux bien cruels pour
moi; mais je savais qu'Émilien m'approuverait et m'estimerait
d'autant plus; cela me donnait des forces. J'étais loin de
m'attendre à une douleur plus profonde encore.
Comme je traversais le bois de la Bassoule, je vis venir à moi
Dumont avec un paquet à l'épaule au bout de son bâton, comme s'il
se mettait en voyage. Je doublai le pas.
-- Vous alliez me chercher? lui dis-je, vous étiez inquiet de moi?
Je n'ai pourtant pas dépassé le temps fixé?
-- J'allais te rejoindre, ma pauvre Nanon, répondit-il, et
t'avertir de rester au moutier. Émilien... Voyons, prends ton
grand courage! ...
-- On l'a arrêté! m'écriai-je, prête à tomber; les jambes me
manquaient.
-- Non, non, reprit-il, il est libre et bien portant, Dieu merci!
seulement... il est parti!
-- Pour l'armée?
-- Oui. Il l'a voulu, il m'a dit: «J'ai relu la lettre de
Costejoux, et je l'ai tout à fait comprise. Il m'apprend que je
n'ai plus d'ennemis personnels, que mon évasion est ignorée, et,
s'il me dit de rester _effacé, _ce qui ne veut pas dire _caché,
_c'est parce que je le compromettrais en me rapprochant de lui et
en invoquant sa protection. Eh bien, en passant dans une autre
province, je n'expose ni lui ni moi, et je me dérobe à la honte de
rester inutile. À la première ville où je me présenterai inconnu,
muni du certificat de civisme que Costejoux m'a donné à
Châteauroux, sous un nom qui n'est pas le mien, j'explique aux
autorités qu'une maladie m'a empêché de satisfaire à la loi et je
demande à m'engager, ce qui n'est certes pas imprudent ni
difficile; enfin, je rejoins l'armée n'importe où et je rentre en
possession de mon honneur et de ma liberté.» -- J'ai voulu
l'accompagner, continua Dumont: il m'a démontré que je ne ferais
que l'embarrasser dans les explications qu'il aurait à donner; que
je ne pouvais passer pour son père sans un surcroît de mensonges
inutiles et dangereux, et pour son serviteur sans révéler sa
position. Il compte se donner pour un jeune paysan orphelin et il
m'a donné tant de bonnes raisons et montré tant de volonté que
j'ai dû me soumettre; mais je n'en suis pas moins cassé en quatre,
et j'allais te retrouver, mon enfant, pour que tu m'empêches de
mourir de chagrin.
-- Vous croyez donc que je suis bien solide? lui dis-je en me
laissant tomber sur l'herbe; eh bien, si vous êtes cassé en
quatre, je suis brisée en miettes, moi, et je voudrais pouvoir
mourir ici!
Je manquais tout à fait de coeur et ce pauvre homme si affligé
fut, pour la première fois, obligé de me consoler. Je ne me
révoltais pas contre la décision d'Émilien, elle était depuis
longtemps prévue et acceptée avec le respect que je devais à son
caractère. Je savais bien qu'il devait s'en aller, que mon bonheur
devait finir, que je n'en avais plus que pour une petite saison;
mais qu'il fût parti comme cela sans me dire adieu, qu'il eût
douté à ce point de mon courage et de ma soumission, voilà ce que
je trouvais plus cruel que tout le reste, et si humiliant pour
moi, que je ne pus me résoudre de m'en plaindre à Dumont.
-- Allons, lui dis-je en me relevant, voilà qui est accompli, il
l'a voulu! S'il voyait notre abattement, il nous en blâmerait.
Revenez à la maison. Je ne suis pas en état de repartir pour le
moutier avant demain, et je ne suis pas fâchée, moi, de dire adieu
à cette pauvre île aux Fades, où nous aurions pu rester encore un
peu de temps, plus heureux qu'auparavant, puisque nous nous y
serions connus en sûreté. Il n'a pas voulu de ce reste de bonheur.
Sa volonté soit faite!
-- Retournons à l'île aux Fades, reprit Dumont; nous avons
plusieurs objets à emballer, et il faudra que nous causions encore
ensemble; mais il faut être plus rassis que nous ne le sommes.
Aussitôt arrivée à notre maison de cailloux, je rentrai l'âne, je
rallumai le feu, je préparai le repas du soir, je m'occupai comme
si de rien n'était. J'avais la tranquillité du désespoir dont on
ne cherche pas la fin. Je me forçai pour manger. Dumont essayait
de me distraire en me parlant des chèvres et des poules qu'il
avait déjà vendues pour ne pas les laisser mourir de faim, et
d'une petite charrette qu'il fallait peut-être louer pour
transporter tous nos effets, augmentés de ceux que je venais
d'apporter. J'examinai ce que nous devions prendre et laisser,
Dumont reconnut que l'âne porterait bien le tout, et qu'ayant payé
notre loyer d'avance, nous pouvions mettre la barre et le cadenas
sur les portes et nous en aller le lendemain, sans rien dire à
personne, comme nous étions venus.
Après souper, ne me sentant pas capable de dormir, je m'en allai
au bord du ruisseau. À force d'y marcher, nous y avions tracé un
sentier qui serpentait dans les roches parmi ces jolies campanules
à feuilles de lierre, ces parnassies, ces menyanthes, ces droseras
et tout ce monde de menues fleurettes qu'Émilien m'avait appris à
connaître et que nous aimions tant. Le ruisseau se perdait souvent
sous les blocs et on l'entendait jaser sous les pieds sans le
voir; un taillis de chêne ombrageait cette lisière de notre île,
dont l'escarpement se relevait brusquement et formait là une
ravine bien cachée: c'était là qu'Émilien, forcé de ne pas
s'éloigner, aimait à marcher avec moi quand notre journée de
travail était finie. En furetant, nous avions découvert une grotte
qui s'enfonçait sous le _Druiderin, _dolmen moins important que la
_Parelle, _mais remarquable encore par son gros champignon posé en
équilibre sur de petits supports. Nous avions déblayé cette grotte
de manière à nous y cacher au besoin. J'y entrai, et, mettant ma
tête dans mes mains, j'éclatai en sanglots. Personne ne pouvait
m'entendre, et j'avais tant besoin de pleurer!
Mais ce brave Dumont était inquiet de la tranquillité que je lui
avais montrée, il me cherchait, il m'entendit et m'appela:
-- Viens, Nanette, me dit-il; ne reste pas dans cette cave, montons
sur le _Druiderin. _La nuit est belle et il vaut mieux regarder
les étoiles que le sein de la terre. J'ai des choses sérieuses à
te dire et peut-être qu'elles te donneront le courage qu'il te
faut.
Je le suivis, et, quand nous fûmes assis sur l'autel des druides:
-- Je vois bien, me dit-il, que ce qui t'afflige le plus, c'est
qu'il n'ait pas voulu t'avertir et te voir une dernière fois.
-- Eh bien, oui, lui dis-je, c'est cela qui me blesse et me fait
penser qu'il me regarde comme une enfant sans coeur et sans
raison.
-- Alors, Nanette, il faut que tu saches tout et que je te parle
comme un père à sa fille. Tu sais qu'Émilien t'aime comme si tu
étais sa soeur, sa mère et sa fille en même temps. Voilà comment
il parle de toi; mais sais-tu encore une chose? c'est qu'il t'aime
d'amour. Il jure, lui, que tu ne le sais pas.
Je restai interdite et confuse. L'amour!
Jamais Émilien ne m'avait dit ce mot-là, jamais je ne me l'étais
dit à moi-même. Je croyais qu'il me respectait trop et qu'aussi il
me protégeait trop pour vouloir faire de moi sa maîtresse.
-- Taisez-vous, Dumont, répondis-je, Émilien n'a jamais eu de
mauvaises idées sur moi; il m'a trop juré qu'il m'estimait pour
que j'en puisse douter.
-- Tu ne comprends pas, Nanette; l'amour qu'il a pour toi est la
plus grande preuve de son estime, puisqu'il veut t'épouser. Il ne
te l'a donc jamais dit?
-- Jamais! il a eu l'air de me dire qu'il ne se marierait pas,
plutôt que de faire un choix qui me déplairait ou m'éloignerait de
lui; mais m'épouser, moi, une paysanne, lui qui est fils de
marquis? ... Non, cela ne s'est jamais vu et cela ne se peut pas.
Il ne faut pas parler de pareilles choses, Dumont.
-- Il n'y a plus de marquis, Nanette, reprit-il, et, s'il y en a
encore, si la noblesse et le clergé reviennent jamais sur l'eau,
Émilien n'aura rien à attendre de sa famille. Il devra se faire
moine ou paysan. Moine avec un_ _petit capital, entrer en
religion; ou paysan à ses risques et périls. Crois-tu que la
Révolution aura corrigé les nobles? Que conseillerais-tu alors à
ton ami?
-- D'être paysan comme il l'est de fait depuis des années. Vous
direz comme moi, je pense?
-- Certainement. Eh bien, son choix est fait depuis longtemps, tu
n'en peux pas douter, et, quels que soient les événements, le
travail et la pauvreté sont le lot de ce cadet de famille. Il n'a
qu'un bonheur à espérer en ce monde, c'est d'épouser la femme
qu'il aime, et il y est bien résolu. Il va faire une campagne ou
deux pour recevoir ce qu'il appelle le baptême de l'honneur, et,
tout aussitôt après, il te dira ce que je te dis de sa part, ce
qu'il ne pouvait pas te dire lui-même; -- ne demande pas pourquoi,
tu le comprendras plus tard; Émilien est jeune et pur, mais il est
homme et il ne lui a pas été facile de vivre si près de toi,
confiante et dévouée, en te laissant croire qu'il était aussi
calme que toi. -- Enfin, il m'a dit: «Je ne pourrais pas continuer
cette vie-là. Ma tête éclaterait, mon coeur déborderait. Je
n'aurais plus le courage de m'en aller et je ne serais pas digne
du bonheur que je veux me donner comme une récompense et non comme
un entraînement.» Oui, Nanette, voilà ses paroles. Tu les
comprendras mieux en y réfléchissant; je te les dis pour que tu ne
te croies pas dédaignée, pour que tu saches, au contraire, combien
tu es aimée, et pour que tu aies le courage et l'espérance qu'il a
voulu emporter purs de tout reproche envers lui-même.
Je dirai plus tard comment mon coeur et mon esprit reçurent cette
révélation, j'ai fini de raconter le poème de ma première
jeunesse. Je quittai l'île aux Fades avec beaucoup de larmes;
elles ne furent point amères comme celles de la veille et je
rentrai au moutier pour y mener une vie de réalités souvent bien
dures; mais j'eus dès lors un but bien déterminé qu'il m'a été
accordé d'atteindre. Ce sera la troisième partie de mon récit.