Un jour, nous sentant plus confiants que de coutume, et ne pouvant
nous défendre du plaisir d'explorer, nous montâmes dans une région
qui nous sembla, d'après le cours des ruisseaux, devoir être la
plus élevée du Berry et confiner à notre pays marchois. Il n'y
avait plus guère de rochers à fleur de terre. Le terrain se
moulait par-dessus en grosses buttes, et, sur une des plus hautes,
qui était couverte d'arbres énormes, nous vîmes enfin autour de
nous, une grande étendue de pays. Ce qui nous frappa fut que
c'était partout la même chose. S'il y avait quelques chaumières au
loin, on ne les voyait pas, cachées qu'elles étaient sous les
arbres ou dans des creux pleins de grands buissons. On
n'apercevait même presque pas les nombreux ruisseaux qui
sillonnent ce terrain tout déchiré, ils se perdaient sous les
feuillages. Le sol se creusait en mille petits vallons qui
formaient en somme une grande vallée, et ensuite il se relevait en
buttes arrondies comme celle où nous étions et montait très haut
dans le ciel, sans qu'on pût dire qu'il devînt montagne ou forêt.
Et, à l'horizon comme au milieu du paysage, comme derrière nous,
comme sur les côtés, c'était toujours pareil, toujours un désert
de belle et grande verdure, des arbres monstrueux, de l'herbe
fraîche, des bruyères roses, des digitales pourpres, des genêts en
fleur, des hêtres dans les fonds, des châtaigniers dans les hauts,
un horizon tout bleu à force d'être vert, et noir à force d'être
bleu. On n'entendait que le chant des oiseaux, pas un bruit
humain. On n'apercevait pas même la fumée d'une habitation.
-- Sais-tu, me dit Émilien, que c'est un pays surprenant? Dans
notre pauvre Creuse si aride, dès qu'il y a un petit vallon tant
soit peu fertile, un coin où le rocher ne perce pas la terre, on
voit un chaume, une étable, un misérable petit verger avec ses
arbres tortillés par le vent; et voici une terre profonde, légère,
noire, excellente puisqu'elle nourrit cette profusion d'arbres,
ces châtaigniers dont la souche se renouvelle depuis trois mille
ans, peut-être davantage, car tu sais bien que le plant du vieux
châtaignier ne meurt jamais à moins d'accident comme le feu du
ciel: et pourtant ce pays est comme inconnu au reste du monde.
Nous avons pu y vivre plus de six mois sans relations avec
personne. Il ne s'y est rien construit, il n'y a pas seulement de
chemins tracés sur des espaces qui échappent à la vue. Qu'est-ce
que cela veut dire, Nanon? Y as-tu songé, toi qui, en cherchant
tes chèvres, avait déjà vu comme notre désert est grand et beau?
-- Oui, lui dis-je, j'y ai songé et je me suis dit que ce pays a
des habitants qui n'ont pas le courage et l'industrie que la
misère donne à ceux de chez nous. Ces gens du Berry sont trop
heureux: leurs grands arbres leur donnent de quoi manger la moitié
de l'année; leurs grands pâturages toujours ombragés et jamais
desséchés leur permettent d'avoir du lait; la solitude fait
pulluler le gibier autour d'eux; ils vivent tous comme nous vivons
dans l'île aux Fades, mais sauvages et sans idée. Je suis sûre
qu'ils auraient peur d'être mieux, comme ce bonhomme a eu peur en
voyant que vous aviez fait pousser du blé_ _dans sa lande.
-- Tu me fais songer à la vraie raison, reprit Émilien, c'est la
peur des esprits! Je parie qu'ils sont restés Celtes sans le
savoir, puisque leur dévotion d'aujourd'hui ne les empêche pas de
trembler devant les anciens dieux de la Gaule. Et, vois-tu, depuis
le règne de ces dieux-là, le pays n'a pas changé; ce sont les
mêmes arbres qui ont caché la retraite sacrée des mystérieuses
druidesses; ces tapis d'herbes sauvages se sont renouvelés d'année
en année depuis des centaines de siècles, sans que l'homme ait osé
y planter la bêche et y creuser des lignes de démarcation. La
terre, à force d'être en commun, n'est à personne. L'homme n'ose
peut-être pas la posséder; en tout cas, il n'ose pas en jouir. Il
n'y demeure pas, il s'y hasarde en tremblant. Eh bien, Nanette,
sais-tu où nous sommes? nous sommes dans la Gaule celtique. Rien
n'y est changé, nous la voyons telle qu'elle était, il n'y manque
que les druides. Et, en pensant à cela, il me semble que ce vieux
pays est plus imposant et plus beau que tout ce que nous avons pu
voir ailleurs. Ne te semble-t-il pas?
-- Oui, lui dis-je, depuis le printemps, il me semble que c'est
beau et que j'aurai du regret de m'en aller; et même en hiver, je
suis venue ici, et ces grands arbres dépouillés, ces troncs si
gros et si tourmentés de bosses et de noeuds me faisaient peur
avec leurs chevelures de lierre et de mousses. Pourtant je me
disais: «Je n'ai jamais rien vu de si grand, et ici la nature est
bien au-dessus de l'homme.»
Tels étaient, sinon nos discours que je résume comme je peux, du
moins les idées que nous échangions en nous promenant dans cette
solitude. Je m'exprime un peu mieux aujourd'hui que je ne
m'exprimais peut-être alors, mais je dirai ingénument que je
sentais beaucoup d'idées me venir en tête dans cette vie
d'isolement exceptionnel, au milieu d'une tourmente qui mûrissait
forcément ceux qu'elle atteignait, quelque simples qu'ils fussent.
Il y avait dans ce temps-là, des généraux de vingt ans qui
faisaient des prodiges. Il pouvait bien y avoir des philosophes de
vingt et un ans, comme Émilien, qui raisonnaient largement, et des
filles de dix-huit ans, comme moi, qui comprenaient ce qu'elles
étaient à même d'entendre.
Nous revînmes, ce jour-là, par le bois de la Bassoule, et, comme
nous étions en train d'admirer, nous fûmes frappés de l'étrangeté
de ce bois. Il était traversé par un joli ruisseau qui s'arrêtait
dans le côté creux et formait un marécage plein de plantes folles:
le terrain était si frais et si bon, que tout voulait pousser
pêle-mêle. À de grands arbres que le trop d'humidité avait forcés
de perdre pied et qui vivaient encore tout couchés à terre, de
belles fougères avaient monté sur le corps; et puis, se trouvant
bien là, elles s'étaient ressemées sur les arbres voisins qui
étaient encore hauts et droits, elles les avaient couverts
jusqu'au faîte et s'y épanouissaient comme des palmiers. Sur la
hauteur du bois, de grandes éclaircies s'étaient faites toutes
seules, car les arbres morts n'avaient point été enlevés et rien
n'était entretenu ni recueilli. Les gros cailloux reparaissaient
dans cette région. Il y en avait que d'antiques châtaigniers
avaient enlevés de terre en étendant leur chair à l'entour, et
qu'ils portaient fièrement dans leur ventre ouvert, montrant cet
oeuf monstrueux avec orgueil, comme pour accuser la force de leur
sève.
Mais le plus beau, c'était la partie moyenne du bois, qui, n'ayant
ni trop de rochers ni trop d'eau, avait produit des hêtres d'une
taille colossale, droits comme des cierges et tellement feuillus à
la cime, que la clarté du jour semblait verte sous leur ombrage,
comme un clair de lune. Un moment, Émilien en fut saisi.
-- Est-ce que c'est la nuit? me dit-il; il me semble que nous
sommes dans une forêt enchantée. Peut-être que les forêts vierges
dont j'ai ouï parler sont faites comme cela, et que, si nous
allions bien loin pour les voir, nous serions surpris d'en avoir
déjà vu un échantillon au coeur de la France.
Ce bois merveilleux a existé longtemps encore après la Révolution.
À présent, hélas! il n'existe plus qu'à l'état de taillis; mais le
pays est cultivé, habité, et les terres y sont aussi chères et
aussi recherchées que dans le Fromental. Il y a cependant encore
des collines et des vallons assez étendus dont les arbres, d'un
âge incalculable, peuvent présenter un spécimen de la Gaule
primitive dans son intégralité. Les carriers ont repris possession
des pierres druidiques et la grande parelle est entamée; mais il y
a encore tant de blocs entassés sur le lit du ruisseau qu'on n'en
verra pas de longtemps la fin. Le grand _Durderin _(corruption de
_Druiderin) _est encore debout et l'ensemble de l'île aux Fades
n'a pas trop changé; mais elle a perdu son nom, les fées se sont
envolées et le voyageur qui chercherait leur ancien séjour serait
forcé de demander à la ferme voisine du Petit-Pommier, le chemin
des Grosses-Pierres. Moins de poésie à présent, mais plus de
travail et moins de superstition.
Comme nous rentrions gaiement de cette promenade, nous eûmes une
grande alerte. Nous vîmes, sur la partie découverte de notre île
aux Fades, Dumont entre deux hommes armés de piques, qui avaient
des écharpes rouges sur leur veste et de grandes cocardes à leur
bonnet de laine.
-- Restons là, ne nous montrons pas, dis-je à Émilien en l'attirant
dans les buissons; c'est vous qu'on cherche!
-- C'est aussi bien toi et Dumont, que moi, répondit-il, puisque
vous cachez le fugitif et le réfractaire! Observons-les, car,
s'ils font mine d'emmener Dumont, je le défendrai. Deux contre
deux et la solitude!
-- Dites trois contre deux, car je vous aiderai, ne fût-ce qu'à
coups de pierres. Je me souviens de mon jeune temps où je savais
comme les autres tuer les oiseaux avec des cailloux et viser
juste.
Nous en fûmes quittes pour nos préparatifs de défense. Ces hommes
quittèrent tranquillement Dumont et passèrent au-dessous de nous
sans nous voir.
-- Nous l'échappons belle, nous dit Dumont, dès que nous l'eûmes
rejoint: ce sont des garnisaires qui recherchent le fils du
carrier et qui m'ont demandé le chemin de sa maison. Ils ont bien
examiné la nôtre, mais ils n'y pouvaient rien trouver qui ne
convînt à de véritables paysans, sauf les livres que j'avais
cachés en les voyant venir. En comptant trois lits, ils m'ont
demandé le sexe et l'âge de mes enfants. J'ai fait les réponses
convenues et ils n'ont pas insisté. Ils n'avaient aucun ordre en
ce qui nous concerne; et même ils ne m'ont pas paru fort pressés
d'exécuter ceux qui concernent les réfractaires signalés à leurs
perquisitions. Ils ne sont pas rassurés d'avoir à parcourir ce_
_pays sauvage, et, comme je leur ai donné des indications fausses,
ils vont s'y égarer de plus en plus. N'importe, il faut qu'Émilien
tienne sa jambe de bois toute prête et ne s'éloigne plus tant de
la maison.
-- J'ai honte et horreur de ce mensonge, dit Émilien; mais, à cause
de vous, je m'y soumettrai encore. Dis-nous donc si tu as pu
savoir d'eux quelque nouvelle.
-- Ils ont dit qu'on _vidait les prisons _dans les grandes villes,
c'est-à-dire qu'on envoie tous les prisonniers à l'échafaud. À
présent, cela se fait avec beaucoup d'ordre, disent-ils. Il n'y a
plus besoin de procédure ni de preuves. Un accusateur suffit et le
premier juge venu prononce. Cependant le Berry et la Marche sont
tranquilles. On n'y est pas méchant, on ne dénonce plus, on n'a
fait mourir personne depuis le pauvre prêtre que personne n'a osé
réclamer. La misère est si grande, qu'on n'a plus le courage de se
haïr, et la peur empêche les disputes. Voilà ce que j'ai pu
comprendre, car ces hommes n'étaient guère bien renseignés et je
ne voulais pas paraître curieux.
Quand je_ _me trouvai seule avec Dumont, il me dit que madame
Élisabeth avait été guillotinée et que le dauphin était
prisonnier.
-- Ne parlons pas de cela à Émilien, me dit-il; il s'est toujours
refusé à croire que les enfants pussent être victimes de ces
persécutions. Il ne veut pas voir la République aussi méchante
qu'elle l'est. Ne lui donnons pas à penser que sa soeur peut être
arrêtée à cause de lui.
-- Mon Dieu, Dumont, est-ce qu'il nous serait impossible de savoir
si Louise est toujours en sûreté, et, dans le cas contraire, de
l'amener ici? Voilà les nuits belles et encore assez longues; on
peut faire dix lieues d'un soleil à l'autre, arriver de grand
matin au moutier, s'y reposer jusqu'au soir et repartir la nuit
suivante. J'ai déjà fait des courses plus difficiles. Si vous me
disiez bien les chemins, vous qui les connaissez...
-- Ah! Nanette, s'écria Dumont, je vois bien que tu n'as plus de
confiance en moi; tu ne me crois plus capable de rien, tu me
méprises, et je l'ai bien mérité!
-- Ne parlons pas de cela, mon cher oncle. Si vous avez eu quelque
tort, je ne m'en souviens plus. Nous tirerons à la courte paille,
si vous voulez, à qui fera le voyage; mais, comme il faudra
tromper Émilien, partir la nuit durant son sommeil et se trouver
très loin quand il s'éveillera, cela me sera plus facile qu'à vous
qui couchez dans la même chambre, lit contre lit.
-- Pas du tout, reprit Dumont. Il a le sommeil qu'on doit avoir à
son âge, et je sortirai très aisément sans l'éveiller. Cela m'est
arrivé vingt fois. Le jour venu, tu lui diras que tu manquais de
quelque chose, et que j'ai été aux environs pour me le procurer.
Quand ce sera le soir, tu lui diras la vérité, mais en lui jurant
que je serai revenu le matin suivant, et je te jure que je serai
revenu. Je sais bien qu'Émilien passera une mauvaise nuit à
m'attendre, mais cela vaudra mieux que de laisser la petite en
danger, et il me pardonnera de lui avoir désobéi. Allons, ne dis
plus rien. Je partirai la nuit prochaine. Il faut que je fasse
cette chose-là, vois-tu, et que je la mène à bien. J'ai une grande
faute à réparer, et je ne me la pardonnerai que quand j'aurai
prouvé que je suis encore un homme.
Je cédai. Je savais bien qu'Émilien rêvait de sa soeur toutes les
nuits, et que, s'il ne se fût regardé comme engagé d'honneur à ne
pas nous donner le moindre sujet d'inquiétude, il eût dès
longtemps tout risqué pour savoir ce que Louise devenait au_
_milieu de la persécution de toute la race noble.
Je feignis d'être lasse, afin qu'on se couchât encore plus tôt
qu'à l'ordinaire, et bientôt j'entendis partir Dumont. Mon coeur
fut bien gros; il allait peut-être à la_ _mort, et je ne pus
fermer l'oeil: si Émilien venait à découvrir sa fuite, il courrait
après lui. Il l'aimait tant, son pauvre Dumont! Et comme il me
reprocherait de l'avoir laissé partir!
La bonne chance était pour nous: Dumont n'alla pas bien loin pour
avoir des nouvelles. En voulant prendre au plus court, il se
perdit dans les bois et fut forcé d'attendre le jour pour
s'orienter. Il se trouva près d'un village appelé Bonnat, et, ne
jugeant pas à propos de s'y montrer inutilement, il résolut de
revenir chez nous pour ne point nous causer d'inquiétude en
faisant trop durer son voyage, et de le remettre à une autre nuit
avec des mesures mieux prises.
Il revenait donc quand il se trouva face à face avec un ancien
garde de Franqueville qui s'appelait Boucherot, et qui était pour
lui un vieil ami, très honnête homme et très sûr. Ils
s'embrassèrent de grand coeur, et Boucherot, qui venait de passer
la nuit dans ce village où il avait une soeur mariée, lui apprit
tout ce qu'il voulait savoir.
Le_ _marquis de Franqueville était mort à l'étranger peu de temps
après sa femme. On n'avait pas de nouvelles du fils aîné. Les
biens confisqués avaient été vendus, même le parc et le château,
que M. Costejoux avait achetés à vil prix. Il y avait installé sa
mère et une petite demoiselle qu'elle appelait sa petite-nièce,
qui se montrait fort peu, mais que plusieurs personnes du hameau
environnant disaient être mademoiselle Louise de Franqueville,
très grandie et embellie.
Quant à lui, Boucherot, il l'avait vue de près, il en était sûr;
mais il disait à ceux qui se souvenaient d'avoir détesté la petite
Louise que ce n'était pas elle. Au reste, elle ne courait pas
grand danger, eût-elle été nommée tout haut. M. Costejoux était
devenu très puissant dans le village depuis qu'il avait déjoué les
intrigues de Prémel et accusé publiquement Pamphile de rançonner
les prisonniers et de vivre de concussions. Il avait mis tant de
fermeté à les démasquer, qu'on les avait mis en jugement et
envoyés à la guillotine. Boucherot ajouta que, si Émilien était
encore en prison, il serait prochainement délivré par M. Costejoux
qui était le plus juste et le plus généreux des hommes.
Dumont ne crut pas devoir confier d'abord tous nos secrets à son
ami. Il lui demanda s'il n'avait pas ouï-dire qu'Émilien se fût
échappé de quelque prison. Personne n'en savait rien, les détenus
étaient si nombreux partout, qu'il _s'en perdait _dans les
déplacements qu'on était forcé de faire. Pamphile en avait bien
réclamé plusieurs qu'on ne retrouvait plus que sur les registres
d'écrou; mais M. Costejoux avait débarrassé le pays de ce méchant
homme et_ _on ne recherchait plus que les personnes qui se
prononçaient ouvertement contre la République ou dont les menées
royalistes étaient bien prouvées. Une extrême rigueur était
maintenue à l'égard de ces personnes, mais l'influence d'un
honnête homme avait remplacé dans la province celle d'un coquin,
et on n'inventait plus de conspirations pour faire périr des
ennemis personnels ou pour spéculer sur la peur des suspects.
Quand Dumont se vit bien informé de la situation, il crut pouvoir
se fier entièrement à son ami et il nous l'amena. Émilien fut bien
heureux d'apprendre que sa soeur était en sûreté, et il chargea
Boucherot, qui retournait à Franqueville, d'une lettre de
remercîments pour M. Costejoux, mais tournée de manière à ne pas
le compromettre. Il lui demandait en même temps s'il pouvait
reparaître et satisfaire à la loi militaire, comme il en avait eu,
comme il en avait toujours l'intention. Il demandait aussi si les
compagnons de sa retraite pouvaient retourner chez eux sans être
inquiétés.
La réponse de M. Costejoux nous arriva huit jours après le retour
de ce brave Boucherot, qui s'intéressait à Émilien comme s'il eût
été de sa famille.
«Mon cher enfant, disait M. Costejoux, restez où vous êtes,
bientôt vous serez libre d'en sortir et de faire votre devoir. Il
nous faut encore effrayer et contenir, et nous avons beau épurer
autant que possible le personnel employé aux recherches, nous ne
pouvons faire que tous nos agents soient probes et intelligents.
Une situation aussi tendue peut encore donner lieu à de fatales
méprises. La révision de l'affaire Prémel vous a entièrement
disculpé de toute tentative ou intention blâmable, mais nous avons
tant d'affaires sur les bras, que je ne voudrais pas avoir à vous
sauver une seconde fois. Je passerais décidément pour le
protecteur avoué de votre famille. C'est assez que ma mère se soit
dévouée à votre soeur. Restez donc effacés encore et comptez que,
dans bien peu de temps, le règne de la justice refleurira en
France: Robespierre et Saint-Just n'ont plus que quelques
obstacles à vaincre pour faire que la République, débarrassée de
tous ses ennemis, devienne ce qu'elle doit être, ce qu'ils veulent
qu'elle soit, une tendre mère qui rassemble tous ses enfants dans
ses bras et leur donne à tous le bonheur et la sécurité. Oui, mon
jeune ami, attendez encore quelques semaines, vous verrez punir
les excès de rigueur féroce commis par des traîtres qui voulaient
vendre et flétrir notre cause. J'ai commencé dans la mesure de mes
moyens d'action et j'espère contribuer à purger la nation des
intrigants et des infâmes, comme les Prémel et les Pamphile.
Alors, la France sauvée inaugurera le règne de la sainte
fraternité.»
Il y avait en post-scriptum:
«Vos deux amis n'ont pas été signalés comme ayant favorisé votre
fuite, puisque cette évasion a pu rester ignorée ou tout au moins
douteuse. Rien ne les empêche donc de reparaître à Valcreux, où le
citoyen prieur n'est point inquiété et continue à résider sans
trouble. La République protège les assermentés et ne sévit que
contre les prêtres qui prêchent la guerre civile.»
Ainsi M. Costejoux, cet homme si humain et si intelligent, en
était venu à croire que Robespierre et Saint-Just pouvaient
régénérer la France après l'avoir saignée aux quatre veines! Il
espérait la voir pacifiée tout d'un coup après tant de haines
amassées. Ce n'était pas mon avis, ni celui de Dumont, et nous
aspirions à la chute de ce parti terrible. Émilien ne disait rien
et réfléchissait. Enfin il sortit de sa rêverie.
-- Vous avez raison, nous dit-il: c'est Costejoux qui se trompe.
C'est un homme passionné qui a cru servir sa patrie et qui l'a
servie en effet, au prix de tant de remèdes violents, qu'elle
meurt dans les mains de ces fanatiques opérateurs. Ils l'ont
divisée en deux races, la race guerrière qui l'opprimera après
l'avoir délivrée, et la race politique qui n'atteindra pas son but
et qui restera un foyer de haines et de vengeances peut-être
pendant plus de cent ans! Pauvre France! c'est raison de plus pour
l'aimer et la servir!