XVIII

Nous fûmes contents d'apprendre que notre solitude ne serait point

troublée, mais, en entendant Dumont parler de ce réfractaire qui

se cachait, Émilien s'indigna. Il trouvait très mal qu'on refusât

le service et il nous dit que le plus grand reproche qu'il avait à

faire à la Terreur, ce n'était pas de l'avoir fait souffrir en

prison, mais de l'avoir empêché de faire son devoir.

-- C'est donc bien décidé, lui dis-je, que, quand vous pourrez

sortir d'ici sans être arrêté, vous partirez pour l'armée?

-- Est-ce que tu m'estimerais, reprit-il, si j'agissais autrement?

Il n'y avait rien à dire, il avait l'esprit si net et le coeur si

droit! Je travaillai à m'habituer à l'idée de le voir partir sans

lui rendre, par mes larmes, la séparation trop dure. Je voyais

bien qu'il m'aimait plus que toute autre personne, mais je n'avais

pas été élevée à croire que quelqu'un au monde dût me préférer à

son devoir.

Le temps se passait pour moi à m'occuper de la vie matérielle. Je

voulais que mes compagnons fussent bien portants et soignés comme

il faut. J'y mettais mon amour-propre et mon plaisir. Ils ne

manquèrent de rien, grâce à moi. Je pensais à tout. Je lavais, je

raccommodais le linge et les habits, je faisais les repas, je

tenais la maison propre, je tendais et relevais les nasses, je

coupais la fougère et la bruyère pour les fagots, je raccommodais

les _saulnées, _c'est-à-dire les cordelettes garnies de noeuds

coulants en crin, avec lesquelles on prend les oiseaux en temps de

neige. Je soignais les chèvres et faisais les fromages. Je n'avais

pas le temps de beaucoup réfléchir. J'étais contente de ne pas

l'avoir.

De leur côté, Émilien et Dumont ne se reposaient pas non plus. Ils

s'étaient occupés de cultiver le coin de terre que nous avions

loué; mais c'était si petit et si sableux, que, sauf quelques

légumes, ils n'en espéraient pas grand profit. Émilien se mit

alors en tête de défricher une lande qui était de l'autre côté du

ruisseau et qui lui parut avoir un fond de bonne terre. Nous ne

savions à qui elle appartenait; mais, comme elle ne produisait

absolument rien et qu'elle ne servait même pas de pacage en

l'absence d'habitants et de bétail, il nous dit:

-- Je crois qu'en cultivant cette terre, nous ne ferons pas une

usurpation et un vol; ce sera, au contraire, une bonne action. Si,

comme je le crois, nous obtenons une récolte et qu'on vienne le

constater, nous nous arrangerons avec le propriétaire pour qu'il y

ait part. Il sera content, lui qui n'aurait rien tiré de son bien,

d'en recevoir quelque chose. S'il ne vient pas réclamer, nous lui

laisserons une terre en état de rapport, et peut-être notre

premier essai sera-t-il le commencement de la fortune de ce pays

abandonné.

Il ne croyait pas si bien prédire, et il se mit à l'oeuvre. On

arracha les mauvaises herbes, on bêcha tout l'automne. On utilisa

le fumier de nos bêtes. On fit des rigoles pour l'écoulement des

eaux. On brisa les rochers; enfin, on sema du seigle, de l'orge et

même un peu de blé, le tout acquis à grand'peine, et placé par

espèces dans les différentes régions de cette lande inclinée, afin

d'essayer les propriétés de la terre. Au mois de janvier, tout

cela avait germé à souhait et on voyait un beau tapis vert briller

au loin comme une émeraude au milieu des plantes sauvages

desséchées par l'hiver.

La chose fut remarquée et quelques personnes se hasardèrent à

venir voir nos travaux. Le paysan qui avait acheté l'endroit s'en

émut et arriva des premiers. Quand Dumont lui eut dit qu'il

reconnaissait son droit et s'en remettait à lui pour le partage,

il s'apaisa et on s'arrangea à l'amiable. Le paysan était content,

mais il disait:

-- Je vois bien ce qui pousse, mais Dieu sait ce qui mûrira!

-- Craignez-vous que le pays ne soit trop froid? lui dit Dumont.

-- Non, mais je vois bien que les fades vous ont laissé faire, et

je ne sais pas si elles auront le caprice de vous laisser

continuer.

-- Je me moque des fades, je saurai bien les tenir en respect.

-- Peut-être! répondit le bonhomme en lui jetant un regard de

méfiance: si vous savez les paroles pour les contenter, je ne dis

pas! mais, moi, je les ignore et ne souhaite point les apprendre.

-- Oui, vous me prenez pour un sorcier! Et pourtant, si la récolte

est aussi bonne qu'elle promet de l'être, vous ne refuserez pas

votre part?

-- Bien sûr que non! mais en avoir une autre quand vous n'y serez

plus?

Il regarda longtemps son terrain verdoyant, d'un air de surprise,

de doute et d'espérance. Puis il s'en alla tout absorbé, comme un

homme qui a vu un prodige.

Nous eûmes donc la réputation d'être bien avec les fades et on

nous évita d'autant plus. Ce n'était plus à nous de craindre;

c'est nous que l'on redoutait. Émilien se reprochait de nous voir

condamnés à entretenir la superstition; mais l'effet fut meilleur

qu'il ne pensait. Nous avons su que, peu après notre départ, on

avait pris courage au point de cultiver tous les alentours de

l'île aux Fades et que le succès avait réconcilié ces bonnes gens

avec les doux esprits qui avaient protégé notre refuge et notre

travail.

L'hiver aussi fut doux et notre demeure était si bien entretenue,

nous étions d'ailleurs si bien habitués à ne point nous écouter,

que nous ne souffrîmes aucunement. La provision de châtaignes, le

laitage et le gibier nous permirent de nous passer de farine, et

peu à peu les nombreux petits achats de sel nous avaient assuré

une provision suffisante. Nous n'avions plus besoin de rien

chercher au dehors et Dumont n'était plus forcé de s'aventurer au

loin. Les dernières nouvelles qu'il avait recueillies étaient si

tristes, que nous ne désirions plus d'en avoir. Seulement, nous

eussions bien voulu savoir ce qui se passait au moutier et

rassurer nos amis qui pouvaient nous croire arrêtés et mis à mort.

Mais sortir du pays était une trop grande témérité. Émilien jurait

que, si Dumont ou moi voulions faire cette tentative pour lui

apporter des nouvelles de sa soeur, il nous suivrait.

-- Vous m'avez forcé, disait-il, à vous mettre dans la position

qu'on appelle _être hors la loi, _c'est-à-dire bons pour la

guillotine. Eh bien, c'est dit! Il faut nous sauver ensemble ou

périr ensemble.

Quand vint le printemps, l'année s'annonçait si belle, que

l'espérance repoussait en nous comme les fleurs dans les buissons.

Nous n'avions plus guère de travail, nous n'avions qu'à regarder

croître nos semences et les légumes plantés autour de notre

bergerie. J'avais renouvelé les vêtements, et le linge durait

encore. Levés et couchés avec le jour, nous n'usions pas de

luminaire; nous eussions pu passer là notre vie sans nous trouver

pauvres.

Quant à être malheureux, nous ne pouvions nous y résoudre. Nous

n'étions pas dans l'âge, Émilien et moi, où l'on croit à l'éternel

désastre, à la vie brisée, à l'impossibilité trop prolongée de

réagir contre le sort. Dumont n'était pas un grand raisonneur;

Émilien d'ailleurs était son oracle, et j'étais tous les jours

plus frappée du bon sens que donnait à ce jeune homme la droiture

et la fermeté de son âme. Il avait la simplicité d'un enfant dans

l'habitude de sa vie, et la raison d'un homme quand on l'excitait

à penser. Alors il n'avait pas besoin de réfléchir pour dire des

choses qui nous paraissaient si vraies que nous nous imaginions

les avoir pensées en même temps que lui. Quelquefois, il lui

arriva de deviner les événements qui se passaient en France et à

l'étranger, et plus tard, en nous rappelant ses paroles, nous nous

sommes dit qu'il avait été_ _visité dans ses rêves par les fades.

Il faut dire aussi que, dans cette solitude, nos imaginations se

montaient un peu et que tout nous paraissait pronostic ou

avertissement. Sans lui, qui avait un fonds de froideur dans le

jugement, nous fussions devenus un peu fous, le vieux et moi. Le

spectacle de la guillotine m'avait laissé quelque tendance à

l'hallucination. Émilien, qui avait regardé cela avec calme, me

reprenait doucement et me tranquillisait.

Un soir que je lui disais entendre toujours tomber le couperet

quand je me trouvais seule:

-- Eh bien, me dit-il, il tombe peut-être à l'heure où tu crois

l'entendre; c'est le moment d'élever ton coeur à Dieu et de lui

dire: «Père, voici une âme de moins sur la terre. Si c'était une

bonne âme, ne faites point qu'elle soit perdue pour nous. Donnez-

nous sa justice et son courage pour que nous fassions en ce monde

le bien qu'elle aurait fait.» C'est que, vois-tu, Nanette, ce

n'est pas une tête de plus ou de moins qui changera le cours des

destinées; meurtre inutile, fatalité plus pesante; la guillotine

fait plus de mal à ceux qu'elle épargne qu'à ceux qu'elle

supprime. Si on ne faisait que de tuer des hommes! mais on tue le

sens humain! on cherche à persuader au peuple qu'il doit voir

sacrifier une partie de lui-même déclarée mauvaise, pour sauver

une autre partie réputée bonne. Rappelle-toi ce que nous disait le

prieur: c'est avec cela qu'on recommence l'inquisition et la

Saint-Barthélemy, et ce sera comme cela dans toutes les

révolutions, tant que régnera la loi du talion. Moïse avait dit:

«OEil pour oeil et dent pour dent»; le Christ a dit: «Tendez la

joue aux insultes et les bras à la croix.» Il faudrait bien une

troisième révélation pour mettre d'accord les deux premières. Se

venger, c'est faire le mal; se livrer, c'est l'autoriser. Il

faudra trouver le moyen de réprimer sans punir et de combattre

avec des armes qui ne blessent point. Tu souris? eh bien, ces

armes sont trouvées et il n'est besoin que d'en connaître l'usage:

c'est la discussion libre qui éclaire les esprits, c'est la force

de l'opinion qui déjoue les complots fratricides, c'est la sagesse

et la justice qui règnent au fond du coeur de l'homme et qu'une

bonne éducation développerait, tandis que l'ignorance et la

passion les étouffent. Il y a donc un remède à chercher, une

espérance à entretenir. Aujourd'hui, nous n'avons que des moyens

barbares et nous les employons. La cause de la Révolution n'en est

pas moins bonne en elle-même, puisqu'elle a pour but de nous

donner ces choses, et peut-être Robespierre, Couthon et Saint-Just

rêvent-ils encore la paix fraternelle après ces sacrifices

humains. En cela, ils se trompent; on ne purifie pas l'autel avec

des mains souillées, et leur école sera maudite, car ceux qui les

auront admirés sans réserve garderont leur férocité sans

comprendre leur patriotisme; mais ils n'auront pu persuader le

grand nombre, et le besoin de se tolérer et de s'aider

mutuellement renaîtra toujours à tout prix dans le peuple. Il

perdra plutôt la liberté que la charité, et_ _il appellera cela

vouloir la paix. Les jacobins sont puissants aujourd'hui, tu as vu

rendre à leurs fantaisies religieuses un culte imbécile; eh bien,

il n'y a rien de vrai et de durable au fond de cette prétendue

rénovation. À l'heure qu'il est, je suis bien sûr que d'autres

partis ruinent la toute-puissance de ces hommes, et le peuple,

épouvanté de leur cruauté et de celle de leurs agents, est prêt à

acclamer leur chute. Il y aura une réaction tout aussi sanguinaire

et elle se fera au nom de l'humanité. Le mal engendre le mal, il

faut toujours en revenir à l'idée du prieur. Mais après cela

viendra le besoin de s'entendre et de sacrifier les sophismes de

la fièvre à la voix de la nature. Peut-être qu'en ce moment

Robespierre fait mourir Danton, il écrase son parti; mais

souviens-toi de ce que je te dis: l'année ne se passera pas sans

qu'on fasse mourir Robespierre. Forcés d'attendre, attendons!

Puisse-t-il ne pas emporter la République! mais, si cela arrive,

ne nous étonnons pas. Il faudra, pour qu'elle renaisse, qu'elle

soit humaine avant tout et que le meurtre soit devenu un crime aux

yeux de tous les hommes.

Quand je demandais à Émilien comment, étant si jeune et si occupé

dans ces derniers temps au travail de la terre, il avait tant de

réflexion sur les événements qu'il_ _n'avait fait qu'entrevoir:

-- J'ai pris des années durant mes jours de prison, répondait-il.

D'abord, j'ai cru que j'allais mourir sans rien comprendre, et mon

parti en était pris comme si je fusse tombé d'un toit sans aucune

chance de me retenir; mais, quand je me suis trouvé seul avec ce

pauvre prêtre, dont je ne sais pas, dont personne n'a su le nom et

qu'on a guillotiné anonyme, je me suis éclairé vite en causant

avec lui. Nous ne pensions pas de même, mais il était si

tranquille, si poli, si instruit et si honnête homme, que je

pouvais aller au fond de sa pensée et de la mienne sans risquer de

détruire l'affection que nous sentions l'un pour l'autre.

Royaliste et catholique, il me donnait les meilleures raisons de

sa croyance et je n'avais à discuter avec lui que sur des choses

sérieuses dites de bonne foi, ce qui faisait faire à mon esprit de

grandes enjambées. Alors, n'ayant à combattre en lui aucun

enfantillage de superstition et aucune passion d'intérêt

personnel, je voyais clair en moi-même. Je trouvais des idées que

je crois vraies, et je voyais ces idées très nettes à travers la

tempête qui nous emportait tous les deux. Je devenais calme comme

lui, je n'en voulais à personne, je ne m'étonnais de rien, je ne

me comptais même plus pour rien. Je me sentais petite feuille

sèche dans la forêt dévorée par le grand incendie. Je n'ai

retrouvé l'amour de moi-même que quand je t'ai vue à cette lucarne

de grenier et que je t'ai reconnue à ton chant. Alors je me suis

souvenu d'avoir été heureux, d'avoir aimé la vie, et j'ai pleuré

en secret nos belles années, j'ai pleuré l'avenir que j'avais rêvé

avec toi.

-- Et que nous ne devons plus rêver, croyez-vous?

-- Et que je rêve toujours, mon enfant. Quand j'aurai servi mon

pays (il faut toujours supposer qu'on reviendra de la guerre), je

ne te quitterai plus.

-- Plus jamais?

-- Plus jamais, et, comme tu es tout pour moi, c'est à toi-même que

je te confierai en mon absence.

-- Qu'est-ce que cela veut donc dire?

-- Cela veut dire qu'il faut te conserver en courage et en santé,

en confiance et en joie, quoi qu'il arrive, pour que je te

retrouve comme je t'aurai quittée. Que veux-tu, Nanon! tu m'as

gâté et je ne pourrai jamais me passer de toi; tu m'as appris à

être heureux, ce qui est une grande chose. On m'avait élevé à ne

plus exister, à ne pas compter en ce monde, à ne rien vouloir, à

ne rien désirer, et tu sais que je m'y soumettais. Avec tes

petites remontrances, avec tes courtes et justes réflexions, avec

ton désir d'apprendre, avec ton habitude d'agir, la netteté de ton

vouloir et ton dévouement absolu, sans bornes, sans exemple, tu

m'as renouvelé, tu m'as réveillé d'un triste et lâche sommeil.

Tiens, dans les plus petites choses, tu m'as rendu aux instincts

vrais que l'homme doit avoir; tu m'as enseigné le soin qu'on doit

prendre de son corps et de son âme. Je courais et je mangeais au

hasard comme une bête, je ne pensais que par moments, je

n'étudiais que par boutades. Le désordre et la malpropreté des

moines m'étaient indifférents. J'étais dur à moi-même, mais par

paresse et non par vertu. Tu m'as donné des idées d'ordre, de

régularité et de suite dans l'esprit. Tu m'as enseigné qu'il faut

achever tout ce que l'on commence et ne rien commencer qu'on ne

veuille achever. C'est pour cela que j'ai compris que ce qu'on

aime, on le doit aimer toute sa vie. Dans cette existence de

sauvages où nous voilà jetés, tu nous fais une vie de famille tout

à fait douce, tu nous procures un bien-être qui paraissait

impossible, et, par la peine que tu y prends, tu nous fais un

devoir d'en profiter et même d'en jouir. Quelquefois je raille tes

petites recherches, et tout aussitôt je suis attendri de tes

inventions délicates pour nous cacher notre dénûment; je t'admire,

toi qui n'es pas une machine, mais un esprit très prompt, très

étonnant, très cultivé déjà et capable de tout comprendre. Si j'ai

souvent eu l'air de trouver tes soins tout naturels, ne crois pas,

Nanon, que je ne connaisse pas l'immensité de ton dévouement.

C'est comme une source toujours pleine dont on n'aperçoit jamais

le fond. Je ne mérite d'en être l'objet que par la reconnaissance

que j'en ai. Ce sentiment sera aussi une source qui ne tarira pas,

et, puisque ta récompense sera de me voir heureux, je gouvernerai

mon esprit et mon caractère de façon à te contenter. Je veux être

persévérant comme toi et me rendre si sage et si bon, qu'en

voulant savoir ce que je pense et ce que je suis, tu n'aies qu'à

regarder en toi-même.

En me parlant ainsi, Émilien se promenait avec moi sous ces

châtaigniers reverdis qui couvraient de leur ombre encore claire

des tapis d'herbe nouvelle toute remplie de fleurs. Il connaissait

plusieurs de ces plantes, il les avait un peu étudiées avec le

prieur, et, sachant qu'il les aimait, je lui avais apporté du

moutier son petit livre de botanique. Il m'enseignait à mesure

qu'il apprenait à en connaître de nouvelles, et l'île aux Fades en

était si riche, que nous avions de quoi nous instruire. Nous

apprenions à les trouver aussi jolies qu'elles sont, car on ne

s'aperçoit de la beauté des choses que par l'examen et la

comparaison. Et puis ce singulier pays, qui d'abord nous avait

plus étonnés que charmés, se révélait à nous avec le printemps,

et, qui sait? peut-être aussi avec le contentement que nous avions

d'y être ensemble et de nous aimer chaque jour davantage.

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 19 / 31 题