Nous fûmes contents d'apprendre que notre solitude ne serait point
troublée, mais, en entendant Dumont parler de ce réfractaire qui
se cachait, Émilien s'indigna. Il trouvait très mal qu'on refusât
le service et il nous dit que le plus grand reproche qu'il avait à
faire à la Terreur, ce n'était pas de l'avoir fait souffrir en
prison, mais de l'avoir empêché de faire son devoir.
-- C'est donc bien décidé, lui dis-je, que, quand vous pourrez
sortir d'ici sans être arrêté, vous partirez pour l'armée?
-- Est-ce que tu m'estimerais, reprit-il, si j'agissais autrement?
Il n'y avait rien à dire, il avait l'esprit si net et le coeur si
droit! Je travaillai à m'habituer à l'idée de le voir partir sans
lui rendre, par mes larmes, la séparation trop dure. Je voyais
bien qu'il m'aimait plus que toute autre personne, mais je n'avais
pas été élevée à croire que quelqu'un au monde dût me préférer à
son devoir.
Le temps se passait pour moi à m'occuper de la vie matérielle. Je
voulais que mes compagnons fussent bien portants et soignés comme
il faut. J'y mettais mon amour-propre et mon plaisir. Ils ne
manquèrent de rien, grâce à moi. Je pensais à tout. Je lavais, je
raccommodais le linge et les habits, je faisais les repas, je
tenais la maison propre, je tendais et relevais les nasses, je
coupais la fougère et la bruyère pour les fagots, je raccommodais
les _saulnées, _c'est-à-dire les cordelettes garnies de noeuds
coulants en crin, avec lesquelles on prend les oiseaux en temps de
neige. Je soignais les chèvres et faisais les fromages. Je n'avais
pas le temps de beaucoup réfléchir. J'étais contente de ne pas
l'avoir.
De leur côté, Émilien et Dumont ne se reposaient pas non plus. Ils
s'étaient occupés de cultiver le coin de terre que nous avions
loué; mais c'était si petit et si sableux, que, sauf quelques
légumes, ils n'en espéraient pas grand profit. Émilien se mit
alors en tête de défricher une lande qui était de l'autre côté du
ruisseau et qui lui parut avoir un fond de bonne terre. Nous ne
savions à qui elle appartenait; mais, comme elle ne produisait
absolument rien et qu'elle ne servait même pas de pacage en
l'absence d'habitants et de bétail, il nous dit:
-- Je crois qu'en cultivant cette terre, nous ne ferons pas une
usurpation et un vol; ce sera, au contraire, une bonne action. Si,
comme je le crois, nous obtenons une récolte et qu'on vienne le
constater, nous nous arrangerons avec le propriétaire pour qu'il y
ait part. Il sera content, lui qui n'aurait rien tiré de son bien,
d'en recevoir quelque chose. S'il ne vient pas réclamer, nous lui
laisserons une terre en état de rapport, et peut-être notre
premier essai sera-t-il le commencement de la fortune de ce pays
abandonné.
Il ne croyait pas si bien prédire, et il se mit à l'oeuvre. On
arracha les mauvaises herbes, on bêcha tout l'automne. On utilisa
le fumier de nos bêtes. On fit des rigoles pour l'écoulement des
eaux. On brisa les rochers; enfin, on sema du seigle, de l'orge et
même un peu de blé, le tout acquis à grand'peine, et placé par
espèces dans les différentes régions de cette lande inclinée, afin
d'essayer les propriétés de la terre. Au mois de janvier, tout
cela avait germé à souhait et on voyait un beau tapis vert briller
au loin comme une émeraude au milieu des plantes sauvages
desséchées par l'hiver.
La chose fut remarquée et quelques personnes se hasardèrent à
venir voir nos travaux. Le paysan qui avait acheté l'endroit s'en
émut et arriva des premiers. Quand Dumont lui eut dit qu'il
reconnaissait son droit et s'en remettait à lui pour le partage,
il s'apaisa et on s'arrangea à l'amiable. Le paysan était content,
mais il disait:
-- Je vois bien ce qui pousse, mais Dieu sait ce qui mûrira!
-- Craignez-vous que le pays ne soit trop froid? lui dit Dumont.
-- Non, mais je vois bien que les fades vous ont laissé faire, et
je ne sais pas si elles auront le caprice de vous laisser
continuer.
-- Je me moque des fades, je saurai bien les tenir en respect.
-- Peut-être! répondit le bonhomme en lui jetant un regard de
méfiance: si vous savez les paroles pour les contenter, je ne dis
pas! mais, moi, je les ignore et ne souhaite point les apprendre.
-- Oui, vous me prenez pour un sorcier! Et pourtant, si la récolte
est aussi bonne qu'elle promet de l'être, vous ne refuserez pas
votre part?
-- Bien sûr que non! mais en avoir une autre quand vous n'y serez
plus?
Il regarda longtemps son terrain verdoyant, d'un air de surprise,
de doute et d'espérance. Puis il s'en alla tout absorbé, comme un
homme qui a vu un prodige.
Nous eûmes donc la réputation d'être bien avec les fades et on
nous évita d'autant plus. Ce n'était plus à nous de craindre;
c'est nous que l'on redoutait. Émilien se reprochait de nous voir
condamnés à entretenir la superstition; mais l'effet fut meilleur
qu'il ne pensait. Nous avons su que, peu après notre départ, on
avait pris courage au point de cultiver tous les alentours de
l'île aux Fades et que le succès avait réconcilié ces bonnes gens
avec les doux esprits qui avaient protégé notre refuge et notre
travail.
L'hiver aussi fut doux et notre demeure était si bien entretenue,
nous étions d'ailleurs si bien habitués à ne point nous écouter,
que nous ne souffrîmes aucunement. La provision de châtaignes, le
laitage et le gibier nous permirent de nous passer de farine, et
peu à peu les nombreux petits achats de sel nous avaient assuré
une provision suffisante. Nous n'avions plus besoin de rien
chercher au dehors et Dumont n'était plus forcé de s'aventurer au
loin. Les dernières nouvelles qu'il avait recueillies étaient si
tristes, que nous ne désirions plus d'en avoir. Seulement, nous
eussions bien voulu savoir ce qui se passait au moutier et
rassurer nos amis qui pouvaient nous croire arrêtés et mis à mort.
Mais sortir du pays était une trop grande témérité. Émilien jurait
que, si Dumont ou moi voulions faire cette tentative pour lui
apporter des nouvelles de sa soeur, il nous suivrait.
-- Vous m'avez forcé, disait-il, à vous mettre dans la position
qu'on appelle _être hors la loi, _c'est-à-dire bons pour la
guillotine. Eh bien, c'est dit! Il faut nous sauver ensemble ou
périr ensemble.
Quand vint le printemps, l'année s'annonçait si belle, que
l'espérance repoussait en nous comme les fleurs dans les buissons.
Nous n'avions plus guère de travail, nous n'avions qu'à regarder
croître nos semences et les légumes plantés autour de notre
bergerie. J'avais renouvelé les vêtements, et le linge durait
encore. Levés et couchés avec le jour, nous n'usions pas de
luminaire; nous eussions pu passer là notre vie sans nous trouver
pauvres.
Quant à être malheureux, nous ne pouvions nous y résoudre. Nous
n'étions pas dans l'âge, Émilien et moi, où l'on croit à l'éternel
désastre, à la vie brisée, à l'impossibilité trop prolongée de
réagir contre le sort. Dumont n'était pas un grand raisonneur;
Émilien d'ailleurs était son oracle, et j'étais tous les jours
plus frappée du bon sens que donnait à ce jeune homme la droiture
et la fermeté de son âme. Il avait la simplicité d'un enfant dans
l'habitude de sa vie, et la raison d'un homme quand on l'excitait
à penser. Alors il n'avait pas besoin de réfléchir pour dire des
choses qui nous paraissaient si vraies que nous nous imaginions
les avoir pensées en même temps que lui. Quelquefois, il lui
arriva de deviner les événements qui se passaient en France et à
l'étranger, et plus tard, en nous rappelant ses paroles, nous nous
sommes dit qu'il avait été_ _visité dans ses rêves par les fades.
Il faut dire aussi que, dans cette solitude, nos imaginations se
montaient un peu et que tout nous paraissait pronostic ou
avertissement. Sans lui, qui avait un fonds de froideur dans le
jugement, nous fussions devenus un peu fous, le vieux et moi. Le
spectacle de la guillotine m'avait laissé quelque tendance à
l'hallucination. Émilien, qui avait regardé cela avec calme, me
reprenait doucement et me tranquillisait.
Un soir que je lui disais entendre toujours tomber le couperet
quand je me trouvais seule:
-- Eh bien, me dit-il, il tombe peut-être à l'heure où tu crois
l'entendre; c'est le moment d'élever ton coeur à Dieu et de lui
dire: «Père, voici une âme de moins sur la terre. Si c'était une
bonne âme, ne faites point qu'elle soit perdue pour nous. Donnez-
nous sa justice et son courage pour que nous fassions en ce monde
le bien qu'elle aurait fait.» C'est que, vois-tu, Nanette, ce
n'est pas une tête de plus ou de moins qui changera le cours des
destinées; meurtre inutile, fatalité plus pesante; la guillotine
fait plus de mal à ceux qu'elle épargne qu'à ceux qu'elle
supprime. Si on ne faisait que de tuer des hommes! mais on tue le
sens humain! on cherche à persuader au peuple qu'il doit voir
sacrifier une partie de lui-même déclarée mauvaise, pour sauver
une autre partie réputée bonne. Rappelle-toi ce que nous disait le
prieur: c'est avec cela qu'on recommence l'inquisition et la
Saint-Barthélemy, et ce sera comme cela dans toutes les
révolutions, tant que régnera la loi du talion. Moïse avait dit:
«OEil pour oeil et dent pour dent»; le Christ a dit: «Tendez la
joue aux insultes et les bras à la croix.» Il faudrait bien une
troisième révélation pour mettre d'accord les deux premières. Se
venger, c'est faire le mal; se livrer, c'est l'autoriser. Il
faudra trouver le moyen de réprimer sans punir et de combattre
avec des armes qui ne blessent point. Tu souris? eh bien, ces
armes sont trouvées et il n'est besoin que d'en connaître l'usage:
c'est la discussion libre qui éclaire les esprits, c'est la force
de l'opinion qui déjoue les complots fratricides, c'est la sagesse
et la justice qui règnent au fond du coeur de l'homme et qu'une
bonne éducation développerait, tandis que l'ignorance et la
passion les étouffent. Il y a donc un remède à chercher, une
espérance à entretenir. Aujourd'hui, nous n'avons que des moyens
barbares et nous les employons. La cause de la Révolution n'en est
pas moins bonne en elle-même, puisqu'elle a pour but de nous
donner ces choses, et peut-être Robespierre, Couthon et Saint-Just
rêvent-ils encore la paix fraternelle après ces sacrifices
humains. En cela, ils se trompent; on ne purifie pas l'autel avec
des mains souillées, et leur école sera maudite, car ceux qui les
auront admirés sans réserve garderont leur férocité sans
comprendre leur patriotisme; mais ils n'auront pu persuader le
grand nombre, et le besoin de se tolérer et de s'aider
mutuellement renaîtra toujours à tout prix dans le peuple. Il
perdra plutôt la liberté que la charité, et_ _il appellera cela
vouloir la paix. Les jacobins sont puissants aujourd'hui, tu as vu
rendre à leurs fantaisies religieuses un culte imbécile; eh bien,
il n'y a rien de vrai et de durable au fond de cette prétendue
rénovation. À l'heure qu'il est, je suis bien sûr que d'autres
partis ruinent la toute-puissance de ces hommes, et le peuple,
épouvanté de leur cruauté et de celle de leurs agents, est prêt à
acclamer leur chute. Il y aura une réaction tout aussi sanguinaire
et elle se fera au nom de l'humanité. Le mal engendre le mal, il
faut toujours en revenir à l'idée du prieur. Mais après cela
viendra le besoin de s'entendre et de sacrifier les sophismes de
la fièvre à la voix de la nature. Peut-être qu'en ce moment
Robespierre fait mourir Danton, il écrase son parti; mais
souviens-toi de ce que je te dis: l'année ne se passera pas sans
qu'on fasse mourir Robespierre. Forcés d'attendre, attendons!
Puisse-t-il ne pas emporter la République! mais, si cela arrive,
ne nous étonnons pas. Il faudra, pour qu'elle renaisse, qu'elle
soit humaine avant tout et que le meurtre soit devenu un crime aux
yeux de tous les hommes.
Quand je demandais à Émilien comment, étant si jeune et si occupé
dans ces derniers temps au travail de la terre, il avait tant de
réflexion sur les événements qu'il_ _n'avait fait qu'entrevoir:
-- J'ai pris des années durant mes jours de prison, répondait-il.
D'abord, j'ai cru que j'allais mourir sans rien comprendre, et mon
parti en était pris comme si je fusse tombé d'un toit sans aucune
chance de me retenir; mais, quand je me suis trouvé seul avec ce
pauvre prêtre, dont je ne sais pas, dont personne n'a su le nom et
qu'on a guillotiné anonyme, je me suis éclairé vite en causant
avec lui. Nous ne pensions pas de même, mais il était si
tranquille, si poli, si instruit et si honnête homme, que je
pouvais aller au fond de sa pensée et de la mienne sans risquer de
détruire l'affection que nous sentions l'un pour l'autre.
Royaliste et catholique, il me donnait les meilleures raisons de
sa croyance et je n'avais à discuter avec lui que sur des choses
sérieuses dites de bonne foi, ce qui faisait faire à mon esprit de
grandes enjambées. Alors, n'ayant à combattre en lui aucun
enfantillage de superstition et aucune passion d'intérêt
personnel, je voyais clair en moi-même. Je trouvais des idées que
je crois vraies, et je voyais ces idées très nettes à travers la
tempête qui nous emportait tous les deux. Je devenais calme comme
lui, je n'en voulais à personne, je ne m'étonnais de rien, je ne
me comptais même plus pour rien. Je me sentais petite feuille
sèche dans la forêt dévorée par le grand incendie. Je n'ai
retrouvé l'amour de moi-même que quand je t'ai vue à cette lucarne
de grenier et que je t'ai reconnue à ton chant. Alors je me suis
souvenu d'avoir été heureux, d'avoir aimé la vie, et j'ai pleuré
en secret nos belles années, j'ai pleuré l'avenir que j'avais rêvé
avec toi.
-- Et que nous ne devons plus rêver, croyez-vous?
-- Et que je rêve toujours, mon enfant. Quand j'aurai servi mon
pays (il faut toujours supposer qu'on reviendra de la guerre), je
ne te quitterai plus.
-- Plus jamais?
-- Plus jamais, et, comme tu es tout pour moi, c'est à toi-même que
je te confierai en mon absence.
-- Qu'est-ce que cela veut donc dire?
-- Cela veut dire qu'il faut te conserver en courage et en santé,
en confiance et en joie, quoi qu'il arrive, pour que je te
retrouve comme je t'aurai quittée. Que veux-tu, Nanon! tu m'as
gâté et je ne pourrai jamais me passer de toi; tu m'as appris à
être heureux, ce qui est une grande chose. On m'avait élevé à ne
plus exister, à ne pas compter en ce monde, à ne rien vouloir, à
ne rien désirer, et tu sais que je m'y soumettais. Avec tes
petites remontrances, avec tes courtes et justes réflexions, avec
ton désir d'apprendre, avec ton habitude d'agir, la netteté de ton
vouloir et ton dévouement absolu, sans bornes, sans exemple, tu
m'as renouvelé, tu m'as réveillé d'un triste et lâche sommeil.
Tiens, dans les plus petites choses, tu m'as rendu aux instincts
vrais que l'homme doit avoir; tu m'as enseigné le soin qu'on doit
prendre de son corps et de son âme. Je courais et je mangeais au
hasard comme une bête, je ne pensais que par moments, je
n'étudiais que par boutades. Le désordre et la malpropreté des
moines m'étaient indifférents. J'étais dur à moi-même, mais par
paresse et non par vertu. Tu m'as donné des idées d'ordre, de
régularité et de suite dans l'esprit. Tu m'as enseigné qu'il faut
achever tout ce que l'on commence et ne rien commencer qu'on ne
veuille achever. C'est pour cela que j'ai compris que ce qu'on
aime, on le doit aimer toute sa vie. Dans cette existence de
sauvages où nous voilà jetés, tu nous fais une vie de famille tout
à fait douce, tu nous procures un bien-être qui paraissait
impossible, et, par la peine que tu y prends, tu nous fais un
devoir d'en profiter et même d'en jouir. Quelquefois je raille tes
petites recherches, et tout aussitôt je suis attendri de tes
inventions délicates pour nous cacher notre dénûment; je t'admire,
toi qui n'es pas une machine, mais un esprit très prompt, très
étonnant, très cultivé déjà et capable de tout comprendre. Si j'ai
souvent eu l'air de trouver tes soins tout naturels, ne crois pas,
Nanon, que je ne connaisse pas l'immensité de ton dévouement.
C'est comme une source toujours pleine dont on n'aperçoit jamais
le fond. Je ne mérite d'en être l'objet que par la reconnaissance
que j'en ai. Ce sentiment sera aussi une source qui ne tarira pas,
et, puisque ta récompense sera de me voir heureux, je gouvernerai
mon esprit et mon caractère de façon à te contenter. Je veux être
persévérant comme toi et me rendre si sage et si bon, qu'en
voulant savoir ce que je pense et ce que je suis, tu n'aies qu'à
regarder en toi-même.
En me parlant ainsi, Émilien se promenait avec moi sous ces
châtaigniers reverdis qui couvraient de leur ombre encore claire
des tapis d'herbe nouvelle toute remplie de fleurs. Il connaissait
plusieurs de ces plantes, il les avait un peu étudiées avec le
prieur, et, sachant qu'il les aimait, je lui avais apporté du
moutier son petit livre de botanique. Il m'enseignait à mesure
qu'il apprenait à en connaître de nouvelles, et l'île aux Fades en
était si riche, que nous avions de quoi nous instruire. Nous
apprenions à les trouver aussi jolies qu'elles sont, car on ne
s'aperçoit de la beauté des choses que par l'examen et la
comparaison. Et puis ce singulier pays, qui d'abord nous avait
plus étonnés que charmés, se révélait à nous avec le printemps,
et, qui sait? peut-être aussi avec le contentement que nous avions
d'y être ensemble et de nous aimer chaque jour davantage.