D'abord j'entrai peu à la prison et j'y jouai le personnage d'un
timide et d'un maladroit. Je vis bientôt que Mouton m'eût souhaité
plus actif et plus utile. Je m'enhardis, j'eus sa confiance, je
pus entrer enfin dans la chambre où était Émilien. C'était un
galetas tout nu, avec deux paillasses et deux escabeaux. Il était
là avec le vieux monsieur dont j'ai parlé. Deux autres lits de
paille étaient vides: c'étaient ceux des malheureux jeunes gens
qu'on avait fait mourir quelques jours auparavant.
En me voyant entrer, Émilien hésita un instant; mais, comme je me
jetais à son cou, il n'y put tenir et me tint longtemps serrée sur
sa poitrine en sanglotant.
-- Voilà mon ange gardien, dit-il au vieux monsieur; c'est mon amie
d'enfance, c'est ma soeur devant Dieu. Elle veut me sauver, elle
n'y réussira pas...
-- J'y réussirai, répondis-je; le plus difficile est fait. Je vous
apporterai une corde et vous descendrez sur le toit de mon
grenier. Dumont nous aidera. Ne parlez pas de nous renvoyer. Nous
sommes décidés à mourir avec vous, et dès lors nous pouvons tout
risquer.
-- Et ma pauvre soeur, et nos autres amis, et Costejoux, et le
prieur! ils payeront donc pour nous?
-- Non, personne à Valcreux ne trahira votre soeur. Le prieur est
assermenté. Mariotte m'a juré de les bien cacher si on les
persécute, et bien d'autres amis dévoués l'aideront. Costejoux
veut que vous vous échappiez, puisqu'il m'en a fourni les moyens;
il sait bien que vous êtes innocent, il vous aime toujours!
Le vieillard nous laissait causer, il ne disait rien, il avait
même l'air de ne pas nous entendre. Je demandai du regard à
Émilien s'il avait toute confiance en lui. Il me dit à demi-voix:
-- Comme en Dieu! Ah! si tu pouvais le sauver aussi!
-- N'y songez pas, dit le vieillard, qui entendait fort bien. Je ne
veux pas être sauvé.
Et s'adressant à moi:
-- Je suis prêtre et j'ai refusé le serment. On m'a interrogé hier,
je n'ai pas voulu mentir, bien que l'interrogatoire fût très
bienveillant et qu'on désirât m'épargner. Je leur ai répondu que
j'étais las de me cacher et de dissimuler. J'en ai assez de la
vie, je me serais tué moi-même si ma religion me l'eût permis. La
guillotine me rendra ce service; je n'ai pas trahi mon devoir, je
suis prêt à paraître devant Dieu; mais je vous engage, vous qui
êtes jeune et qui aimez quand même la Révolution, ajouta-t-il en
parlant à Émilien, à faire une tentative pour vous sauver;
l'évasion me paraît possible, presque facile. Ce qui est plus
malaisé, c'est de trouver un refuge.
-- J'en ai un, répondis-je. Je sais qu'on est traqué comme dès
bêtes fauves et qu'on ne peut se fier à personne, tant la peur ou
la colère ont changé le coeur des hommes. Nous irons dans un
désert, et, si vous vous sentez la force de descendre par la
corde...
-- Non, non, pas moi! dit-il, je n'ai ni la force ni la volonté! À
l'heure qu'il est, je dois être condamné. J'en suis content, ne me
parlez plus. Je vais prier pour vous.
Et il se mit en prière en nous tournant le dos.
Émilien essaya encore de me faire renoncer à mon projet; mais,
quand il me vit si acharnée à me perdre pour mourir avec lui, il
dut céder et me promettre de faire ce que je voudrais. Seulement,
comme il n'était pas question de le soumettre à un nouveau
jugement puisqu'il avait été condamné à la détention par le comité
de Limoges, il me fit promettre à mon tour que je n'agirais pas,
si ce jugement n'était pas révisé.
Le lendemain, c'était, je crois, le 10 août, on fit une grande
fête dans la ville, et, comme je voulais lui rapporter des
nouvelles, j'allai voir de quoi il s'agissait. Il me fut
impossible d'y rien comprendre. Une calèche singulièrement décorée
passa, suivie de cinq ou six femmes qui portaient des bannières;
c'étaient les mères de ceux qui avaient des enfants aux armées
comme volontaires. Elles escortaient la déesse de la Liberté,
représentée par une grande femme très belle en costume antique.
C'était la fille d'un cordonnier qui s'appelait Marquis, et elle,
on l'appelait la _grand'marquise. _La procession la conduisit sur
son char à l'église des Cordeliers, où ce que je vis m'expliqua ce
qui m'avait étonnée dans l'église déserte de Limoges. Elle monta
une colline de gazon qui était dressée à la place de l'autel et
qui représentait, disait-on, la _montagne. _Au plus haut de cette
butte était assis un homme à longue barbe qui figurait, selon les
uns, _le Temps, _selon les autres, _le Père éternel; _c'était un
ouvrier savonnier 1 dont j'ai oublié le nom. Au bas de _la
montagne, un _enfant demi-nu représentait _l'enfant de l'amour.
_On fit des discours, on chanta je ne sais quoi. J'assistai à
cette chose insensée comme si je faisais un rêve, et je crois bien
que personne n'était plus avancé que moi. Ces fêtes républicaines
étaient de pure fantaisie. Le conseil de la commune en discutait
le programme présenté par les sociétés populaires, et le peuple
les interprétait à sa guise.
1. Il s'appelait _Marin. _Voir les intéressants détails publiés
dans le _Progrès du Centre, _par M. le docteur Fauconneau-Dufrène.
Au sortir du _temple, _je vis une scène plus significative. La
_marquise, _au moment de remonter sur son char de déesse, avisa
parmi les curieux un bourgeois de la ville que l'on soupçonnait de
royalisme. Elle l'appela par son nom que j'ai oublié aussi, et lui
dit effrontément:
-- Viens ici me servir de marchepied!
Il avait peur, il approcha et mit un genou en terre. Elle plaça
son pied sur lui et sauta lestement dans le char.
Je jugeai que tout le monde était devenu fou, et, après avoir
vendu quelques paniers, je revins dire à Émilien ce que j'avais
vu, en lui portant son dîner, auquel je joignis furtivement
quelque chose de mieux que l'ordinaire de la prison. Le vieux
prêtre n'y voulut pas toucher, malgré mes instances; il était si
affaibli, que j'aurais voulu lui servir un peu de vin.
-- Je n'ai pas besoin de me donner des forces, dit-il; ce que vous
venez de raconter m'en donne de reste pour mourir avec joie.
Peu de temps après la fête burlesque vint la tragédie atroce. Ce
pauvre homme marcha à la mort avec une admirable tranquillité. Son
échafaud fut dressé sur la promenade. Cette fois, je voulus
vaincre mon épouvante et voir l'affreuse guillotine. Je me
faisais, d'ailleurs, un devoir de suivre ce malheureux et de
rencontrer son regard si je pouvais, pour qu'il lût dans le mien
un grand élan de respect et d'amitié. Mais il eût craint de
compromettre ceux qui le plaignaient, car il y en avait bien
d'autres que moi, il ne regarda personne. Des prisonniers
espagnols assistaient à son exécution. Je les vis sortir des
fleurs de dessous leurs habits blancs et les lui jeter. Alors, je
fermai les yeux. J'entendis tomber le couperet, je restai comme
paralysée, comme décapitée moi-même un instant. Je me disais:
-- J'entendrai peut-être demain tomber cela sur la tête d'Émilien!
Dumont me tira par le bras et m'emmena. Je ne me sentais pas
marcher. Je ne savais pas où j'étais.
Quand je pus entrer chez Émilien, je le trouvai seul, accablé de
douleur. Il avait pris pour ce prêtre un grand attachement. Je le
soulageai et je me sentis soulagée moi-même en pleurant avec lui,
et, comme j'avais besoin d'exhaler mon indignation, ce fut lui qui
m'apaisa.
--Ne maudissons pas la République, me dit-il, pleurons-la, au
contraire! Ces férocités, ces injustices sont des attentats contre
elle; c'est elle que l'on tue en sacrifiant des innocents et en
démoralisant le peuple, qui ne la comprend plus!
-- À présent, lui dis-je, il faut fuir, il faut fuir cette nuit!
Vous voyez bien que votre tour viendra demain, et, quand vous
serez condamné, on vous surveillera tant que je ne pourrai rien.
-- Non, répondit-il: il faut attendre encore...
Et, comme nous nous disputions, j'entendis monter l'escalier et je
courus me placer à la porte avec mon panier et mon balai comme si
je finissais mon service; mais je me trouvai en face de
M. Costejoux et j'étouffai un cri de joie; le geôlier le suivait.
Il le renvoya sans avoir l'air de me connaître, et me dit:
-- Va me chercher de quoi écrire. Je veux interroger moi-même ce
prisonnier.
J'obéis bien vite, et, quand je remontai:
-- Referme la porte, dit-il, et parlons bas. J'ai vu le
représentant Lejeune, et, comme on allait interroger Émilien et le
juger une seconde fois comme étant du ressort de Limoges, que vous
dirai-je? je l'ai réclamé au nom de Pamphile, qui veut sa proie!
J'ai pris sur moi de le lui conduire et je l'emmène. Nous partons
ce soir. Il ne faut pas se dissimuler que Pamphile est plus
influent que moi. Il faut donc qu'Émilien s'évade durant le
voyage. Ce ne sera pas très difficile, mais où ira-t-il? où sera-
t-il en sûreté? voilà ce que je ne sais pas.
-- Je le sais, moi, répondis-je.
-- Eh bien, ne me le dis pas et allez à la grâce de Dieu. Peux-tu
être sur la route d'Argenton à quatre lieues d'ici, sur les onze
heures du soir?
-- Parfaitement.
-- Eh bien, souviens-toi d'un endroit qui s'appelle _les Taupins.
_Dumont doit le connaître, c'est la seule bicoque au milieu d'une
très vaste lande. Je serai en chaise de poste, j'ai une escorte de
deux hommes, mais ceux-là, ce sont des amis, je suis sûr d'eux. Le
prisonnier s'évadera en cet endroit, ils ne s'apercevront de rien
et ne constateront l'évasion qu'aux environs de Limoges, c'est-à-
dire quand vous serez assez loin pour ne rien craindre. Allons,
préparez-vous, voilà de l'argent; vous ne savez pas combien de
temps il faudra vous cacher, et sans argent on est perdu.
Nous nous embrassâmes tous trois avec effusion. Émilien lui
recommanda sa soeur, dont il promit de s'occuper, et je courus
avertir Dumont et charger l'âne. Nous ne devions rien à Mouton,
nous avions payé le mois d'avance. Nous ne fîmes pas mystère de
notre départ. Dumont disait avoir reçu une lettre de son frère qui
l'appelait pour affaire pressante, et nous étions censés aller à
Vatan pour quelques jours. Nous laissâmes quelques objets pour
marquer l'intention de revenir.
Quand nous fûmes en pleine campagne, protégés par la nuit, et avec
la joie dans le coeur, nous pleurions, Dumont et moi, sans pouvoir
nous rien dire. Mais bientôt ce brave homme, rompant le silence et
me parlant à demi-voix, m'exprima des sentiments dont je fus
touchée, bien que j'eusse préféré marcher vite et ne pas trop
m'émouvoir, pour avoir bien ma présence d'esprit.
-- Nanon, me disait-il, nous sommes bénis de Dieu, cela est bien
sûr; mais c'est à cause de toi qui as un si grand coeur et un
courage d'homme. Pour moi je ne vaux rien, et j'ai mille fois
mérité l'échafaud! Quand je pense qu'au lieu d'économiser et de
pouvoir laisser une petite rente à mon pauvre enfant (il parlait
d'Émilien), je me suis comporté comme une brute, buvant tout, oui
tout! Ah! je suis comme ce prêtre, je suis dégoûté de la vie, et
je ne veux plus que tu me parles, si je recommence à m'enivrer.
-- Vous ne devez pas craindre cela, lui répondis-je. Vous êtes
guéri, car c'était comme une maladie, et c'est votre bon coeur qui
vous l'a fait surmonter. Vous avez été mis à l'épreuve, car, pour
avoir la confiance de ce geôlier, vous avez été forcé de trinquer
souvent et avez si bien veillé sur vous-même, que vous l'avez
souvent grisé sans jamais perdre la raison.
-- Ah! c'était difficile, oui, je n'ai jamais rien fait de si
difficile et je ne m'en serais jamais cru capable! mais ça
n'empêche pas le passé et je crois bien que j'aurai beau faire, je
n'en serai pas moins damné... Oui, Nanon, damné comme un chien!
-- Pourquoi voulez-vous que les chiens soient damnés? lui dis-je en
souriant: ils ne font rien de mal. Mais ne vous mettez pas de
pareilles idées dans la tête, et marchons plus vite, père Dumont;
la voiture de M. Costejoux va plus vite que nous et il nous faut
être au rendez-vous à onze heures.
-- Oui, oui, répondit-il, marchons vite. Ça n'empêche pas de
causer. Je peux bien t'ouvrir mon coeur. Qu'est-ce qui peut
empêcher un honnête homme d'ouvrir son coeur? Voyons! Est-ce que
je dis des choses déraisonnables? J'ai été un ivrogne, je mérite
une punition. J'ai été averti, j'ai fait une chute de trente
pieds, et, quand je me suis vu au fond... tout au fond du trou,
comme ça, vois-tu...
Et il voulut s'arrêter pour me montrer, pour la centième fois,
dans quelle position il était tombé, une nuit qu'il avait failli
se tuer en rentrant ivre au moutier.
-- Allons donc! lui dis-je; allez-vous nous retarder pour me dire
ce que je sais?
-- Retarder? ... Ah! oui, retarder! voilà que tu m'accuses, toi
aussi, de ne pas savoir ce que je fais. Tout le monde me méprise!
je l'ai mérité, et je me méprise moi-même! Pauvre enfant! est-ce
assez malheureux pour toi de voyager avec un gueux, un
misérable... Car je suis un gueux, tu auras beau dire... Si
j'avais un peu de coeur, je me serais déjà tué... un chien, quoi!
Tiens, quitte-moi, il faut m'abandonner, là, dans un fossé... Je
sais ce que je dis, je ne suis pas ivre, c'est le chagrin! -- un
fossé! c'est bon pour moi. Laisse-moi tranquille, je veux mourir
là! ...
Il n'y avait plus à en douter. Ce pauvre homme, qui avait si
longtemps résisté à la tentation, venait d'échouer au port. Il
avait succombé en faisant ses adieux au père Mouton: il était
ivre!
En toute autre circonstance, j'en aurais bien pris mon parti.
Mais, au moment d'opérer la délivrance de notre ami, quand il
fallait devancer la voiture, être prêt à déjouer tous les
soupçons, à se glisser sans attirer l'attention de personne, à
prendre la fuite au bon moment, prudemment, en tenant compte de
tout et sans avoir d'émotion, je me trouvais sur les bras un homme
dont l'ivresse prenait un caractère de désespoir, car il se
sentait incapable de me seconder et il se le reprochait amèrement,
tout en répétant: «Je ne suis pas ivre, c'est le chagrin! Je suis
damné! il faut que je meure!» Et il voulait se coucher. Il
pleurait, il commençait à parler haut, à ne plus me connaître. Je
ne savais pas s'il ne deviendrait pas furieux.
Je le tirai par le bras, je le poussai, je le soutins, je le
traînai jusqu'à en être épuisée. N'en pouvant plus, je dus le
laisser s'asseoir au bord du chemin, les pieds dans l'eau du
fossé. Il refusait de monter sur l'âne. Il disait que c'était la
guillotine et qu'il saurait bien se tuer lui-même.
Je pensai à l'abandonner, car, à chaque instant, je croyais
entendre les roues de la voiture qui amenait Émilien. Le sang me
bourdonnait dans les oreilles, j'avais dépensé tant de forces pour
traîner Dumont, que je craignais de n'en plus en avoir assez pour
aller plus loin. S'il eût été disposé à dormir, je l'eusse mis à
l'abri, à l'écart des passants, et j'aurais continué ma route,
sauf à gagner sans lui le pays où il avait préparé notre refuge.
Mais sa folie tournait au suicide et il me fallait le supplier, le
gronder comme un enfant. Une voiture approchait... mais ce n'était
pas celle de M. Costejoux, c'était une charrette. Je pris un parti
désespéré. J'allai droit au conducteur. Je l'arrêtai. C'était un
roulier qui s'en retournait à Argenton. Je lui montrai le
vieillard qui se roulait par terre, et, lui exposant l'embarras
dans lequel je me trouvais, je le suppliai de le prendre sur sa
voiture, jusqu'à la plus prochaine auberge. Il refusa d'abord, le
croyant épileptique; mais, quand il vit que ce n'était, comme il
disait qu'un _petit accident que tout le monde connaît, _il se
montra très humain, se moqua de mon inquiétude, enleva Dumont
comme un enfant et le plaça sur sa voiture. Puis il s'assit sur le
brancard et me dit de suivre avec mon âne. Au bout de peu
d'instants, Dumont se calma et s'endormit. Le roulier lui mit du
foin sur le corps, et, pour ne pas s'endormir lui-même, il se prit
à siffler à satiété une phrase de chanson lente et monotone;
probablement il n'en savait pas d'autre et même il ne la savait
pas tout entière. Il la recommençait toujours sans pouvoir
l'achever jamais.
J'étais un peu plus tranquille, quoique j'eusse très mal aux
nerfs. Cette sifflerie m'impatientait. Quand elle cessa au bout
d'une bonne heure, ce fut pire. Le roulier dormait; les chevaux ne
sentant plus le fouet, prirent un pas si lent, que l'âne et moi
les dépassions malgré nous. Enfin, j'avisai une maison; j'éveillai
le roulier et je le priai de m'aider à descendre mon oncle sur un
tas de fougère coupée qui était à côté. Il le fit avec obligeance
et je le remerciai; il ne fallait pas offrir de l'argent. Je ne
sais s'il l'eût refusé, mais il eût été surpris du procédé dans un
temps où une pièce de menue monnaie était une rareté dans la poche
de gens comme nous.
Pendant qu'il reprenait sa route, j'essayai de me faire ouvrir. Ce
fut bien inutile et je frappai en vain. Alors, je pris mon parti.
Je m'assurai que Dumont dormait très bien dans la fougère,
qu'aucun accident ne pouvait lui arriver. Je pressai l'âne, je lui
fis doubler le pas. Je dépassai le roulier qui avait repris son
somme et ne me vit pas abandonner _mon oncle._
Je me trouvai alors dans cette grande lande qu'on m'avait
annoncée. Je n'avais, autant que je pouvais m'en rendre compte,
fait tout au plus qu'une lieue et je ne pouvais pas non plus me
rendre compte du temps écoulé, perdu à vouloir faire marcher
Dumont. Je savais très bien connaître l'heure d'après la position
des étoiles, mais le ciel était tout pris par de gros nuages et
l'orage commençait à gronder. Quelques bouffées de vent
soulevaient la poussière de la route, ce qui augmentait la
difficulté de voir devant soi. Je me disais que quelque lumière
m'annoncerait la bicoque des Taupins; mais, si cette lumière se
trouvait voilée par un tourbillon, je pouvais dépasser le but.
J'étais forcée de m'arrêter souvent pour regarder derrière moi, et
puis je doublais le pas, craignant également d'aller trop
lentement ou trop vite.
Tout à coup, au milieu des roulements du tonnerre qui augmentaient
de fréquence et d'intensité, je distinguai le bruit d'une voiture
qui venait très vite derrière moi. Étais-je loin du relais?
Allait-on me dépasser? Je ne pris pas le temps de sauter sur
l'âne, je me mis à courir si vite, qu'il avait peine à me suivre.
Quand la voiture fut tout près de moi, je dus m'élancer près du
fossé. Elle passa comme un éclair, je distinguai à peine les deux
cavaliers d'escorte. Je courais toujours, mais en moins d'une
minute tout se perdit dans la poussière et dans l'obscurité. Une
minute encore, et le bruit des roues s'affaiblit de manière à me
convaincre que j'étais distancée d'une manière désespérante.
Alors, tout ce que les forces humaines peuvent donner à la
volonté, je l'exigeai des miennes, je courus sans plus me soucier
de savoir où j'étais. Sourde au vacarme de la foudre qui semblait
se précipiter sur les traces de la voiture et que j'attirais aussi
en lui ouvrant par ma course folle un courant d'air à suivre, je
dévorais l'espace. J'aurais peut-être rejoint la voiture,
lorsqu'un réseau de feu m'enveloppa. Je vis tomber à dix pas de
moi une boule blanche dont l'éclat m'éblouit au point de me rendre
aveugle, et la commotion me renversa violemment sur mon pauvre
âne, renversé aussi.
Nous n'étions frappés ni l'un ni l'autre, mais nous étions comme
stupéfiés. Il ne bougeait pas, je ne songeais point à me relever;
j'avais tout oublié, une voiture qui eût passé nous eût écrasés.
Je ne sais si je restai là une minute ou un quart d'heure. En
revenant à moi, je me vis assise sur la fougère de la lande. L'âne
broutait tranquillement. Il pleuvait à torrents. Quelqu'un me
parlait à voix basse en m'enveloppant de ses bras comme pour me
préserver de la pluie. Étais-je morte, étais-je hallucinée?
-- Émilien! m'écriai-je...
-- Oui, moi. Silence! dit-il. Peux-tu marcher? Éloignons-nous.
Je recouvrai aussitôt ma présence d'esprit. Je me levai, je
touchai l'âne, qui était si bien dressé qu'il suffisait de
l'avertir pour qu'il suivît comme un chien.
Sous des rafales de vent et de pluie nous marchâmes une heure dans
la lande. Enfin, nous entrâmes dans la forêt de Châteauroux, nous
étions sauvés.
Là, nous reprîmes haleine, et, sans rien dire, nous nous tînmes
longtemps embrassés. Puis Émilien, entendant quelque chose crier
sous nos pieds, se baissa, le toucha et me dit tout bas:
-- Une charbonnière!
Nous étions sur une de ces grandes galettes de cendre couvertes de
terre où couve le feu qui fait le charbon. Le bois ne brûlait
plus, mais la terre était encore chaude, et nous pûmes nous
coucher dessus et nous sécher, tandis que la pluie s'arrêtait.
Nous ne nous parlâmes point dans la crainte d'attirer quelques
charbonniers dont la hutte n'était peut-être pas loin. Quant à des
gardiens, il n'y en avait plus; entrait et pillait qui voulait
dans les forêts de l'État. Nous nous tenions les mains en silence.
Nous étions si heureux, que nous n'eussions peut-être pas pu nous
parler davantage si nous eussions été en sûreté. Après une demi-
heure de repos que rien ne troubla, nous traversâmes la forêt,
suivis par trois loups dont les yeux brillaient comme des
étincelles rouges. Nous fîmes bonne garde pour les empêcher
d'approcher de l'âne, qu'ils eussent attaqué si notre présence ne
les eût tenus en respect.
Nous marchions un peu au hasard, nous ne connaissions pas la
forêt. Nous savions qu'il y avait une ancienne voie romaine qui
allait dans la direction du sud-est et nous n'avions pas d'étoile
pour nous guider. Enfin, le ciel s'éclaircit et nous vîmes au-
dessus des arbres la Ceinture-d'Orion, que les paysans appellent
les Trois-Rois. Dès lors, nous trouvâmes la voie sans peine. Elle
était bien reconnaissable à ses grosses rainures de pierres sur
champ. Elle nous fit gagner la lisière, et les loups nous
débarrassèrent de leur compagnie.