Je racontai toutes mes aventures au prieur et je lui recommandai
bien de se tenir coi, de se laisser oublier, de faire le mort,
comme disait M. Costejoux. Je le suppliai de laisser ravager les
terres plutôt que de se faire des ennemis. Il se moqua de moi,
disant qu'il ne craignait personne et ferait son devoir envers son
propriétaire, tant qu'il aurait un souffle de vie. Il parlait
toujours de prudence aux autres et il en avait pour lui-même quand
il fallait s'expliquer sur la politique; mais, au fond, il était
très hardi de caractère et ne se gênait pas pour mettre les
pillards dehors comme au temps où il était l'économe de la
communauté. Cela faisait partie de ses habitudes, et cela le sauva
des méchancetés qu'on eût pu lui faire. Les paysans méprisent ceux
qui les craignent et se rendent toujours, du moins en théorie, au
respect du droit.
Après bien des projets, je m'arrêtai à celui que j'avais entrevu
durant mon voyage. Je demandai à Dumont qui connaissait les pays
et les routes, s'il voulait se risquer avec moi, et il me reprocha
d'avoir essayé quelque chose sans lui. Il approuva mon plan. Il
alla au bourg le plus proche pour acheter un âne et des étoffes
avec lesquelles, en travaillant la nuit, je me taillai un
habillement de garçon. Je pris du linge, des marchandises de
rechange et divers objets pour moi, pour Dumont, et surtout pour
Émilien qui devait manquer de tout. Nous, nous manquions d'argent.
Le prieur, qui, on s'en souvient, avait quelque chose à lui, nous
ouvrit sa bourse, où je puisai moins qu'il ne l'eût voulu. Très
avare dans les petites choses, il était très généreux dans les
grandes. Pendant que je faisais mes préparatifs, Dumont, guidé par
mes indications, s'en alla, sans faire semblant de rien, examiner
ce pays de Crevant qui m'était resté dans l'esprit comme le
meilleur refuge à notre portée, car ce n'était pas tout que de
délivrer le prisonnier: on le chercherait, on le dénoncerait, on
le livrerait; il ne fallait plus compter que sur le désert pour
échapper aux recherches, et je ne trouvais rien d'assez sauvage
dans nos alentours. D'ailleurs, Pamphile les connaissait trop.
Dumont revint me dire que l'endroit indiqué était, en effet, le
meilleur possible et qu'il s'y était assuré un gîte pour Émilien
en louant à bas prix une masure isolée dans un pays perdu. Ce
n'était pas bien loin de chez nous, dix à douze heures de marche.
Il ne fallait pas songer, disait-il en soupirant, à y manger du
pain et à y boire du vin; mais on pouvait, avec quelque industrie,
s'y soustraire à la famine. Huit jours après mon retour, je
repartis de nuit, habillée en garçon, les cheveux coupés et un bon
bâton en main. Dumont avait depuis longtemps laissé pousser sa
barbe et ses cheveux. Rien ne sentait en lui l'ancien domestique
de bonne maison. Il était très avisé, très prudent, très brave,
et, depuis plusieurs mois, il s'était corrigé de boire. Devant
nous, notre âne, portant notre ballot enveloppé de paille,
marchait d'un bon pas. Il n'était pas assez chargé pour ne pas
porter l'un de nous en cas de grande fatigue ou d'accident.
Nous fîmes halte à Châtelus, et, après une journée de dix lieues,
nous passâmes la nuit à La Châtre, petite ville de trois mille
âmes, où, grâce à Dieu, la Terreur faisait plus de bruit que de
besogne. Quelques démocrates criaient bien haut; mais les
habitants, se craignant les uns les autres, ne se persécutaient
point.
Je fis remarquer à Dumont qu'ils étaient hospitaliers et
paraissaient plus doux que les gens des autres endroits. Il
m'avait montré en chemin les hauteurs du pays où nous devions nous
réfugier, et il me semblait qu'en effet le Berry était plus loin
de la révolution que Limoges et Argenton, qui étaient sur la route
de Paris.
En fait de ce que nous appelons route aujourd'hui, il n'y en avait
point du tout de La Châtre à Châteauroux. On suivait l'Indre par
de jolis chemins ombragés qui, en hiver, devaient être
impraticables; et_ _puis, on s'engageait dans une grande lande où
les_ _voies se croisaient au hasard; nous faillîmes nous y perdre.
Enfin, nous arrivâmes à Châteauroux, dans un pays tout plat, bien
triste, où nous devions retrouver, avec la route de Paris, plus de
méfiance et d'agitation.
Dumont était un peu connu partout, mais il était connu pour un bon
patriote. Il avait, d'ailleurs, son certificat de civisme dans la
poche. Quant à moi, à deux lieues du moutier, j'étais aussi
inconnue que si je fusse arrivée d'Amérique. Je passai pour son
neveu. Il m'appelait Lucas.
Il s'occupa tout de suite de louer une chambre, et, feignant de
les trouver toutes trop chères, il arrêta son logement à deux pas
de la prison. C'était un réduit bien misérable, mais nous fûmes
contents de le trouver où nous voulions. Il n'y avait qu'une
chambre, mais, au-dessus, on nous loua un petit grenier dont nous
disions avoir besoin pour notre commerce de paillassons et de
paniers, et ce fut là que je m'installai, sûre de n'être troublée
et observée par personne.
Dès le lendemain, Dumont, qui approuvait mon désir de ne pas trop
faire voir ma figure, alla acheter ce qu'il nous fallait et nous
nous mîmes à l'ouvrage. Il était fils d'un vannier et n'avait pas
oublié l'état, qu'il connaissait fort bien. Je l'appris vite et
nous eûmes bientôt fabriqué de_ _quoi vendre, car il nous fallait
un_ _état pour expliquer notre séjour dans la ville. Dumont n'y
rencontra que peu de gens de connaissance, qui, l'ayant vu bien
payé et bien vêtu au service du marquis de Franqueville,
s'étonnaient un peu de le voir réduit à faire des paniers; mais
ces gens le savaient enclin à l'ivresse et supposaient aisément
qu'il avait mangé toutes ses économies. Il ne se gênait pas pour
dire devant eux tout le mal qu'il pensait de ses anciens maîtres:
personne ne se douta qu'il pût s'intéresser à un des membres de la
famille, et, quant à moi, Lucas, je fus censé ne les avoir jamais
connus.
Notre prudence à cet égard n'était pas aussi nécessaire que_ _nous
l'avions jugé d'abord. Les gens que nous étions à même de voir
ignoraient les noms des prisonniers amenés, depuis quelques jours,
des autres localités, et ils n'y prenaient guère d'intérêt.
Châteauroux était une petite ville plutôt bourgeoise et modérée
que révolutionnaire ou royaliste. Les vignerons, qui formaient la
majorité des faubourgs, étaient républicains, mais point
démagogues et généralement très humains. La terreur ne sévissait
donc guère dans ce pays tranquille et M. Costejoux l'avait très
bien choisi pour qu'Émilien n'y fût pas victime des fureurs
populaires.
Voyant cela, nous crûmes sage d'y attendre la paix, sans nous
douter, simples que nous étions, que cette paix n'arriverait que
par l'écrasement de la France, en 1815. Il valait mieux, selon
nous, compter sur nos prochaines victoires, sur un retour à la
confiance et à la justice, que de compromettre la vie de notre
cher prisonnier par une tentative imprudente. Mais je désirais
ardemment qu'il sût, pour adoucir sa tristesse, que nous étions là
et que nous ne pensions pas à autre chose au monde qu'à sa
délivrance en cas de danger.
Je trouvai bientôt le moyen de le lui faire connaître. La prison,
aujourd'hui détruite, n'était autre chose qu'une ancienne porte
fortifiée appelée la _porte aux Guédons. _Elle se composait de
deux grosses tours reliées par une sorte de donjon, avec une
arcade dont on ne baissait plus la herse, vu que la rue déjà bâtie
continuait au-delà. Au rez-de-chaussée des tours vivaient les
geôliers et les employés de la prison, au-dessus les prisonniers
dans de grandes chambres rondes à petites fenêtres. Une des
plates-formes leur servait de promenoir, et notre masure touchait
justement cette tour-là, qui n'était pas bien haute et dont le
rebord était ruiné en plusieurs endroits. Du grenier où je
logeais, je n'avais pas la vue de_ _cette plate-forme; mais du
galetas voisin, où le geôlier -- car la masure était à lui --
mettait ses provisions de légumes et de fruits, on se trouvait
assez près de la plate-forme, à portée du regard et de la voix. Je
m'y glissai en enlevant les vis de la serrure. Je m'assurai du
fait, puis je remis les choses en bon état et j'avertis Dumont
afin qu'il m'obtînt la permission de travailler dans ce grenier,
le mien étant trop petit et trop sombre. La permission fut vite
accordée, Dumont était déjà au mieux avec le geôlier-propriétaire;
ils buvaient le vin blanc ensemble le matin et Dumont payait
presque toujours. Il fit valoir la sobriété et l'honnêteté de
Lucas, garçon raisonnable et soumis, incapable de dérober une
pomme et de toucher à une gousse de pois. La chose fut convenue,
vingt sous de surplus dans le loyer du mois levèrent toute
difficulté. On me donna la clef du grenier, j'y transportai mes
brins d'osier et mes outils; on me confia même le soin des
provisions, et je fis la guerre aux souris avec un succès qui me
valut beaucoup d'éloges.
Enfin! il y avait quinze jours que nous étions installés, et je
n'étais pas encore bien certaine qu'Émilien fut dans cette prison
ou dans une des autres, la grosse porte du château ou le donjon du
Parc. Nous n'avions pas osé questionner beaucoup. Dès que je pus
entrer dans le grenier à toute heure, je fus vite au courant des
habitudes de la prison, et je pus voir les prisonniers prendre
l'air sur la plate-forme matin et soir. Ils étaient une douzaine
environ et n'avaient la permission de monter sur la tour que deux
par deux. Émilien y vint avec le vieux monsieur que j'avais vu
avec lui à l'auberge d'Argenton. Ils paraissaient aussi
tranquilles qu'alors et causaient en marchant en rond. La
balustrade rompue me permettait de les bien voir quand ils
passaient de mon côté. Même Émilien s'arrêta pour me regarder, car
je m'avançai à la lucarne de mon grenier, tenant un panier à
moitié fait, et feignant de regarder voler les hirondelles.
J'étais assez près pour qu'il pût me reconnaître; mais mon
déguisement, mon occupation et mes cheveux courts le déroutaient
trop, il ne se douta de rien.
J'aurais voulu qu'il fût seul; mais devais-je me méfier de son
compagnon de captivité, et, d'ailleurs, ne devais-je pas compter
qu'Émilien aurait la prudence nécessaire? Je me mis à chanter,
tout en tordant mes brindilles, une chanson de notre pays qu'il
aimait beaucoup et qu'il m'avait fait chanter souvent. Je le vis
tressaillir, s'approcher de la brèche et me regarder avec
attention. Je lui fis rapidement un signe de tête comme pour lui
dire: «C'est bien moi» Il mit ses deux mains sur sa bouche et les
y tint comme pour y mettre un long baiser qu'il m'envoya ensuite
rapidement et en s'éloignant tout de suite après, pour m'empêcher
de le lui rendre. Il avait peur pour moi.
Dumont fut heureux d'apprendre qu'il était averti; mais il
m'apprit, lui, une mauvaise nouvelle. Le représentant envoyé en
mission, qui était un homme bon et juste (je crois me rappeler
qu'il s'appelait Michaud), venait d'être remplacé par le
représentant Lejeune, qui s'annonçait comme un homme terrible, et
l'esprit de la population était déjà tout changé: on allait juger
les prisonniers!
Je ne dirai pas mes angoisses, j'irai vite au fait. Deux jeunes
nobles, les frères Chéry de Bigut, étaient les plus compromis. Ils
avaient été dénoncés comme s'étant opposés au départ des recrues.
On voulait les envoyer à Paris pour y être jugés. Le citoyen
Lejeune entra dans une grande colère.
-- Vous ne savez donc pas la nouvelle loi? dit-il; les accusés
doivent être jugés et exécutés dans le pays où ils ont commis
_leurs crimes._
Et il ordonna le procès, qui ne fut ni long, ni compliqué. En peu
de jours, ces deux malheureux, bien qu'ils n'eussent excité aucune
sédition, furent condamnés sur la déposition de deux témoins, et
exécutés à l'endroit nommé Sainte-Catherine, presque sous nos
yeux, près la porte aux Guédons. Durant cette odieuse affaire, je
ne pouvais plus ni manger ni dormir. J'avais espéré que, faute de
gendarmes et de bourreau, car il n'y en avait plus dans la ville,
on retarderait l'exécution. Mais on envoya un cavalier de _bonne
volonté _à Issoudun pour requérir le _prévôt, _et la guillotine
fut dressée à deux pas de notre maison. Je me sauvai dans mon
grenier, d'où l'on ne voyait pas dans la rue; mais, tout aussitôt,
je vis arriver sur la plate-forme des deux tours une quantité de
prisonniers. C'était ceux de la porte aux Guédons et tous ceux des
autres prisons de la ville, qu'on amenait là pour assister à
l'exécution. Il y en avait bien plus que je ne l'avais imaginé.
C'était presque tous des religieux et des religieuses, les hommes
sur une tour, les femmes sur l'autre. Comme ils étaient
accompagnés de gardiens, je ne me montrai pas; mais, de derrière
le volet de ma lucarne, je cherchais Émilien. Il vint résolument
se planter à la brèche, croisa ses bras et regarda les apprêts du
supplice sans broncher. Il ne fit qu'un léger mouvement quand les
têtes tombèrent, et j'entendis dans la foule qui se pressait
autour de l'échafaud, au milieu d'un effrayant silence, les cris
perçants de plusieurs femmes qui étaient prises d'attaques de
nerfs. On fit aussitôt rentrer les prisonniers. Je tremblais si
fort que mes dents claquaient. Je ne voulus pas sortir de la
journée ni le lendemain, tant je craignais de voir la guillotine
et le sang sur les pavés.
Cette peur me rendit si faible et si malade, que je me la
reprochai et résolus de la surmonter. Est-ce que je n'étais pas
destinée à mourir comme cela, moi qui voulais sauver une des
victimes? Si j'échouais, c'était l'échafaud pour nous deux. Eh
bien, il fallait jouer le tout pour le tout, et se sentir comme
Émilien préparé à tout.
Je le revis le lendemain, et il put me faire un signe pour me
montrer un pigeon qui volait de la tour sur le toit de ma maison.
C'était un des pigeons du geôlier, et ces oiseaux allaient souvent
sur la tour manger les restes de pain que les prisonniers
s'amusaient à leur donner. J'avais bien souvent songé à leur
confier un billet, je n'avais pas osé. Je devinai ce qu'avait fait
Émilien. Je courus m'emparer de ce bon pigeon blanc et jaune qui
rentrait dans son nid, et je lus sur un morceau de linge ceci
écrit au crayon:
«Au nom du ciel allez-vous-en! je n'ai besoin de rien; je suis
résigné. Votre danger trouble seul mon repos.»
-- Puisque nous lui faisons de la peine, dis-je à Dumont, ne nous
montrons plus à lui, il nous croira partis; mais agissons. Il n'y
a plus à hésiter. On va faire mourir tous les prisonniers!
-- Ce n'est pas sûr, répondit-il. On en a mis quelques-uns en
liberté. Ne nous désolons pas, mais préparons tout. Sache, mon
petit Lucas, que j'ai suivi ton conseil et que j'ai très bien
réussi. J'ai si bien joué la comédie, que le père Mouton (c'était
le geôlier) m'a pris en amitié et je commence demain mon service
dans la prison.
-- Comment cela est-il possible?
-- Tu ne sais pas que le père Mouton n'est guère plus geôlier que
toi et moi. Il est nouveau dans sa fonction, parce que, toutes les
prisons étant pleines à la fois, il a fallu choisir de nouveaux
employés. Il y a des hommes de garde qui ne sont ni militaires ni
fonctionnaires. Ce sont des gens de la ville qui ont leurs fils
volontaires et que l'on récompense en leur donnant la garde des
prisons, à raison de deux francs par jour, à la charge de ceux des
prisonniers qui ont du bien dans le pays. Tu vois que c'est
recherché; mais, comme ils sont tous ouvriers, ils n'entendent
rien à leur emploi et ils sont très paresseux pour le remplir. Le
père Mouton est tout seul chargé, avec sa femme, du balayage, de
la cuisine, de l'entretien des prisonniers. Il aimerait mieux
passer son temps à trinquer avec les gardiens, il se plaint de la
fatigue. J'ai offert de me charger du gros ouvrage, et, comme il
ne fallait pas avoir l'air de faire cela pour mon plaisir, j'ai
débattu mon prix. Il me rabattra quelque chose sur notre loyer et
nous pénétrerons dans la prison. Je dis nous, parce que je t'ai
fait admettre aussi, comme un innocent qui m'aidera au besoin sans
prendre aucun intérêt aux prisonniers. Seulement, on demande ton
certificat de civisme et il est fait au nom de Nanette Surgeon.
Est-ce que tu ne pourrais pas t'en fabriquer un au nom de Lucas
Dumont?
-- J'y ai pensé, répondis-je, il est fait, le voilà.
J'avais passé plusieurs soirées à imiter l'écriture de
M. Costejoux avec assez d'adresse pour qu'il fût impossible de
s'en apercevoir. Ces certificats étaient la plupart du temps
écrits sur papier libre; le mien était bon, le père Mouton le
prit, le regarda à l'envers et me le rendit, il ne savait pas
lire. Cela me donna l'idée d'en fabriquer un autre à tout
événement pour Émilien, et, pour ne pas compromettre M. Costejoux,
je le signai Pamphile. Cette idée me vint en retrouvant un bout
d'écriture de cet ancien moine, sur un papier que j'avais ramassé
au moutier et dans lequel j'avais enveloppé quelques objets. Sa
signature s'y trouvait. Je la copiai fidèlement et sans scrupule.