XIV

Je racontai toutes mes aventures au prieur et je lui recommandai

bien de se tenir coi, de se laisser oublier, de faire le mort,

comme disait M. Costejoux. Je le suppliai de laisser ravager les

terres plutôt que de se faire des ennemis. Il se moqua de moi,

disant qu'il ne craignait personne et ferait son devoir envers son

propriétaire, tant qu'il aurait un souffle de vie. Il parlait

toujours de prudence aux autres et il en avait pour lui-même quand

il fallait s'expliquer sur la politique; mais, au fond, il était

très hardi de caractère et ne se gênait pas pour mettre les

pillards dehors comme au temps où il était l'économe de la

communauté. Cela faisait partie de ses habitudes, et cela le sauva

des méchancetés qu'on eût pu lui faire. Les paysans méprisent ceux

qui les craignent et se rendent toujours, du moins en théorie, au

respect du droit.

Après bien des projets, je m'arrêtai à celui que j'avais entrevu

durant mon voyage. Je demandai à Dumont qui connaissait les pays

et les routes, s'il voulait se risquer avec moi, et il me reprocha

d'avoir essayé quelque chose sans lui. Il approuva mon plan. Il

alla au bourg le plus proche pour acheter un âne et des étoffes

avec lesquelles, en travaillant la nuit, je me taillai un

habillement de garçon. Je pris du linge, des marchandises de

rechange et divers objets pour moi, pour Dumont, et surtout pour

Émilien qui devait manquer de tout. Nous, nous manquions d'argent.

Le prieur, qui, on s'en souvient, avait quelque chose à lui, nous

ouvrit sa bourse, où je puisai moins qu'il ne l'eût voulu. Très

avare dans les petites choses, il était très généreux dans les

grandes. Pendant que je faisais mes préparatifs, Dumont, guidé par

mes indications, s'en alla, sans faire semblant de rien, examiner

ce pays de Crevant qui m'était resté dans l'esprit comme le

meilleur refuge à notre portée, car ce n'était pas tout que de

délivrer le prisonnier: on le chercherait, on le dénoncerait, on

le livrerait; il ne fallait plus compter que sur le désert pour

échapper aux recherches, et je ne trouvais rien d'assez sauvage

dans nos alentours. D'ailleurs, Pamphile les connaissait trop.

Dumont revint me dire que l'endroit indiqué était, en effet, le

meilleur possible et qu'il s'y était assuré un gîte pour Émilien

en louant à bas prix une masure isolée dans un pays perdu. Ce

n'était pas bien loin de chez nous, dix à douze heures de marche.

Il ne fallait pas songer, disait-il en soupirant, à y manger du

pain et à y boire du vin; mais on pouvait, avec quelque industrie,

s'y soustraire à la famine. Huit jours après mon retour, je

repartis de nuit, habillée en garçon, les cheveux coupés et un bon

bâton en main. Dumont avait depuis longtemps laissé pousser sa

barbe et ses cheveux. Rien ne sentait en lui l'ancien domestique

de bonne maison. Il était très avisé, très prudent, très brave,

et, depuis plusieurs mois, il s'était corrigé de boire. Devant

nous, notre âne, portant notre ballot enveloppé de paille,

marchait d'un bon pas. Il n'était pas assez chargé pour ne pas

porter l'un de nous en cas de grande fatigue ou d'accident.

Nous fîmes halte à Châtelus, et, après une journée de dix lieues,

nous passâmes la nuit à La Châtre, petite ville de trois mille

âmes, où, grâce à Dieu, la Terreur faisait plus de bruit que de

besogne. Quelques démocrates criaient bien haut; mais les

habitants, se craignant les uns les autres, ne se persécutaient

point.

Je fis remarquer à Dumont qu'ils étaient hospitaliers et

paraissaient plus doux que les gens des autres endroits. Il

m'avait montré en chemin les hauteurs du pays où nous devions nous

réfugier, et il me semblait qu'en effet le Berry était plus loin

de la révolution que Limoges et Argenton, qui étaient sur la route

de Paris.

En fait de ce que nous appelons route aujourd'hui, il n'y en avait

point du tout de La Châtre à Châteauroux. On suivait l'Indre par

de jolis chemins ombragés qui, en hiver, devaient être

impraticables; et_ _puis, on s'engageait dans une grande lande où

les_ _voies se croisaient au hasard; nous faillîmes nous y perdre.

Enfin, nous arrivâmes à Châteauroux, dans un pays tout plat, bien

triste, où nous devions retrouver, avec la route de Paris, plus de

méfiance et d'agitation.

Dumont était un peu connu partout, mais il était connu pour un bon

patriote. Il avait, d'ailleurs, son certificat de civisme dans la

poche. Quant à moi, à deux lieues du moutier, j'étais aussi

inconnue que si je fusse arrivée d'Amérique. Je passai pour son

neveu. Il m'appelait Lucas.

Il s'occupa tout de suite de louer une chambre, et, feignant de

les trouver toutes trop chères, il arrêta son logement à deux pas

de la prison. C'était un réduit bien misérable, mais nous fûmes

contents de le trouver où nous voulions. Il n'y avait qu'une

chambre, mais, au-dessus, on nous loua un petit grenier dont nous

disions avoir besoin pour notre commerce de paillassons et de

paniers, et ce fut là que je m'installai, sûre de n'être troublée

et observée par personne.

Dès le lendemain, Dumont, qui approuvait mon désir de ne pas trop

faire voir ma figure, alla acheter ce qu'il nous fallait et nous

nous mîmes à l'ouvrage. Il était fils d'un vannier et n'avait pas

oublié l'état, qu'il connaissait fort bien. Je l'appris vite et

nous eûmes bientôt fabriqué de_ _quoi vendre, car il nous fallait

un_ _état pour expliquer notre séjour dans la ville. Dumont n'y

rencontra que peu de gens de connaissance, qui, l'ayant vu bien

payé et bien vêtu au service du marquis de Franqueville,

s'étonnaient un peu de le voir réduit à faire des paniers; mais

ces gens le savaient enclin à l'ivresse et supposaient aisément

qu'il avait mangé toutes ses économies. Il ne se gênait pas pour

dire devant eux tout le mal qu'il pensait de ses anciens maîtres:

personne ne se douta qu'il pût s'intéresser à un des membres de la

famille, et, quant à moi, Lucas, je fus censé ne les avoir jamais

connus.

Notre prudence à cet égard n'était pas aussi nécessaire que_ _nous

l'avions jugé d'abord. Les gens que nous étions à même de voir

ignoraient les noms des prisonniers amenés, depuis quelques jours,

des autres localités, et ils n'y prenaient guère d'intérêt.

Châteauroux était une petite ville plutôt bourgeoise et modérée

que révolutionnaire ou royaliste. Les vignerons, qui formaient la

majorité des faubourgs, étaient républicains, mais point

démagogues et généralement très humains. La terreur ne sévissait

donc guère dans ce pays tranquille et M. Costejoux l'avait très

bien choisi pour qu'Émilien n'y fût pas victime des fureurs

populaires.

Voyant cela, nous crûmes sage d'y attendre la paix, sans nous

douter, simples que nous étions, que cette paix n'arriverait que

par l'écrasement de la France, en 1815. Il valait mieux, selon

nous, compter sur nos prochaines victoires, sur un retour à la

confiance et à la justice, que de compromettre la vie de notre

cher prisonnier par une tentative imprudente. Mais je désirais

ardemment qu'il sût, pour adoucir sa tristesse, que nous étions là

et que nous ne pensions pas à autre chose au monde qu'à sa

délivrance en cas de danger.

Je trouvai bientôt le moyen de le lui faire connaître. La prison,

aujourd'hui détruite, n'était autre chose qu'une ancienne porte

fortifiée appelée la _porte aux Guédons. _Elle se composait de

deux grosses tours reliées par une sorte de donjon, avec une

arcade dont on ne baissait plus la herse, vu que la rue déjà bâtie

continuait au-delà. Au rez-de-chaussée des tours vivaient les

geôliers et les employés de la prison, au-dessus les prisonniers

dans de grandes chambres rondes à petites fenêtres. Une des

plates-formes leur servait de promenoir, et notre masure touchait

justement cette tour-là, qui n'était pas bien haute et dont le

rebord était ruiné en plusieurs endroits. Du grenier où je

logeais, je n'avais pas la vue de_ _cette plate-forme; mais du

galetas voisin, où le geôlier -- car la masure était à lui --

mettait ses provisions de légumes et de fruits, on se trouvait

assez près de la plate-forme, à portée du regard et de la voix. Je

m'y glissai en enlevant les vis de la serrure. Je m'assurai du

fait, puis je remis les choses en bon état et j'avertis Dumont

afin qu'il m'obtînt la permission de travailler dans ce grenier,

le mien étant trop petit et trop sombre. La permission fut vite

accordée, Dumont était déjà au mieux avec le geôlier-propriétaire;

ils buvaient le vin blanc ensemble le matin et Dumont payait

presque toujours. Il fit valoir la sobriété et l'honnêteté de

Lucas, garçon raisonnable et soumis, incapable de dérober une

pomme et de toucher à une gousse de pois. La chose fut convenue,

vingt sous de surplus dans le loyer du mois levèrent toute

difficulté. On me donna la clef du grenier, j'y transportai mes

brins d'osier et mes outils; on me confia même le soin des

provisions, et je fis la guerre aux souris avec un succès qui me

valut beaucoup d'éloges.

Enfin! il y avait quinze jours que nous étions installés, et je

n'étais pas encore bien certaine qu'Émilien fut dans cette prison

ou dans une des autres, la grosse porte du château ou le donjon du

Parc. Nous n'avions pas osé questionner beaucoup. Dès que je pus

entrer dans le grenier à toute heure, je fus vite au courant des

habitudes de la prison, et je pus voir les prisonniers prendre

l'air sur la plate-forme matin et soir. Ils étaient une douzaine

environ et n'avaient la permission de monter sur la tour que deux

par deux. Émilien y vint avec le vieux monsieur que j'avais vu

avec lui à l'auberge d'Argenton. Ils paraissaient aussi

tranquilles qu'alors et causaient en marchant en rond. La

balustrade rompue me permettait de les bien voir quand ils

passaient de mon côté. Même Émilien s'arrêta pour me regarder, car

je m'avançai à la lucarne de mon grenier, tenant un panier à

moitié fait, et feignant de regarder voler les hirondelles.

J'étais assez près pour qu'il pût me reconnaître; mais mon

déguisement, mon occupation et mes cheveux courts le déroutaient

trop, il ne se douta de rien.

J'aurais voulu qu'il fût seul; mais devais-je me méfier de son

compagnon de captivité, et, d'ailleurs, ne devais-je pas compter

qu'Émilien aurait la prudence nécessaire? Je me mis à chanter,

tout en tordant mes brindilles, une chanson de notre pays qu'il

aimait beaucoup et qu'il m'avait fait chanter souvent. Je le vis

tressaillir, s'approcher de la brèche et me regarder avec

attention. Je lui fis rapidement un signe de tête comme pour lui

dire: «C'est bien moi» Il mit ses deux mains sur sa bouche et les

y tint comme pour y mettre un long baiser qu'il m'envoya ensuite

rapidement et en s'éloignant tout de suite après, pour m'empêcher

de le lui rendre. Il avait peur pour moi.

Dumont fut heureux d'apprendre qu'il était averti; mais il

m'apprit, lui, une mauvaise nouvelle. Le représentant envoyé en

mission, qui était un homme bon et juste (je crois me rappeler

qu'il s'appelait Michaud), venait d'être remplacé par le

représentant Lejeune, qui s'annonçait comme un homme terrible, et

l'esprit de la population était déjà tout changé: on allait juger

les prisonniers!

Je ne dirai pas mes angoisses, j'irai vite au fait. Deux jeunes

nobles, les frères Chéry de Bigut, étaient les plus compromis. Ils

avaient été dénoncés comme s'étant opposés au départ des recrues.

On voulait les envoyer à Paris pour y être jugés. Le citoyen

Lejeune entra dans une grande colère.

-- Vous ne savez donc pas la nouvelle loi? dit-il; les accusés

doivent être jugés et exécutés dans le pays où ils ont commis

_leurs crimes._

Et il ordonna le procès, qui ne fut ni long, ni compliqué. En peu

de jours, ces deux malheureux, bien qu'ils n'eussent excité aucune

sédition, furent condamnés sur la déposition de deux témoins, et

exécutés à l'endroit nommé Sainte-Catherine, presque sous nos

yeux, près la porte aux Guédons. Durant cette odieuse affaire, je

ne pouvais plus ni manger ni dormir. J'avais espéré que, faute de

gendarmes et de bourreau, car il n'y en avait plus dans la ville,

on retarderait l'exécution. Mais on envoya un cavalier de _bonne

volonté _à Issoudun pour requérir le _prévôt, _et la guillotine

fut dressée à deux pas de notre maison. Je me sauvai dans mon

grenier, d'où l'on ne voyait pas dans la rue; mais, tout aussitôt,

je vis arriver sur la plate-forme des deux tours une quantité de

prisonniers. C'était ceux de la porte aux Guédons et tous ceux des

autres prisons de la ville, qu'on amenait là pour assister à

l'exécution. Il y en avait bien plus que je ne l'avais imaginé.

C'était presque tous des religieux et des religieuses, les hommes

sur une tour, les femmes sur l'autre. Comme ils étaient

accompagnés de gardiens, je ne me montrai pas; mais, de derrière

le volet de ma lucarne, je cherchais Émilien. Il vint résolument

se planter à la brèche, croisa ses bras et regarda les apprêts du

supplice sans broncher. Il ne fit qu'un léger mouvement quand les

têtes tombèrent, et j'entendis dans la foule qui se pressait

autour de l'échafaud, au milieu d'un effrayant silence, les cris

perçants de plusieurs femmes qui étaient prises d'attaques de

nerfs. On fit aussitôt rentrer les prisonniers. Je tremblais si

fort que mes dents claquaient. Je ne voulus pas sortir de la

journée ni le lendemain, tant je craignais de voir la guillotine

et le sang sur les pavés.

Cette peur me rendit si faible et si malade, que je me la

reprochai et résolus de la surmonter. Est-ce que je n'étais pas

destinée à mourir comme cela, moi qui voulais sauver une des

victimes? Si j'échouais, c'était l'échafaud pour nous deux. Eh

bien, il fallait jouer le tout pour le tout, et se sentir comme

Émilien préparé à tout.

Je le revis le lendemain, et il put me faire un signe pour me

montrer un pigeon qui volait de la tour sur le toit de ma maison.

C'était un des pigeons du geôlier, et ces oiseaux allaient souvent

sur la tour manger les restes de pain que les prisonniers

s'amusaient à leur donner. J'avais bien souvent songé à leur

confier un billet, je n'avais pas osé. Je devinai ce qu'avait fait

Émilien. Je courus m'emparer de ce bon pigeon blanc et jaune qui

rentrait dans son nid, et je lus sur un morceau de linge ceci

écrit au crayon:

«Au nom du ciel allez-vous-en! je n'ai besoin de rien; je suis

résigné. Votre danger trouble seul mon repos.»

-- Puisque nous lui faisons de la peine, dis-je à Dumont, ne nous

montrons plus à lui, il nous croira partis; mais agissons. Il n'y

a plus à hésiter. On va faire mourir tous les prisonniers!

-- Ce n'est pas sûr, répondit-il. On en a mis quelques-uns en

liberté. Ne nous désolons pas, mais préparons tout. Sache, mon

petit Lucas, que j'ai suivi ton conseil et que j'ai très bien

réussi. J'ai si bien joué la comédie, que le père Mouton (c'était

le geôlier) m'a pris en amitié et je commence demain mon service

dans la prison.

-- Comment cela est-il possible?

-- Tu ne sais pas que le père Mouton n'est guère plus geôlier que

toi et moi. Il est nouveau dans sa fonction, parce que, toutes les

prisons étant pleines à la fois, il a fallu choisir de nouveaux

employés. Il y a des hommes de garde qui ne sont ni militaires ni

fonctionnaires. Ce sont des gens de la ville qui ont leurs fils

volontaires et que l'on récompense en leur donnant la garde des

prisons, à raison de deux francs par jour, à la charge de ceux des

prisonniers qui ont du bien dans le pays. Tu vois que c'est

recherché; mais, comme ils sont tous ouvriers, ils n'entendent

rien à leur emploi et ils sont très paresseux pour le remplir. Le

père Mouton est tout seul chargé, avec sa femme, du balayage, de

la cuisine, de l'entretien des prisonniers. Il aimerait mieux

passer son temps à trinquer avec les gardiens, il se plaint de la

fatigue. J'ai offert de me charger du gros ouvrage, et, comme il

ne fallait pas avoir l'air de faire cela pour mon plaisir, j'ai

débattu mon prix. Il me rabattra quelque chose sur notre loyer et

nous pénétrerons dans la prison. Je dis nous, parce que je t'ai

fait admettre aussi, comme un innocent qui m'aidera au besoin sans

prendre aucun intérêt aux prisonniers. Seulement, on demande ton

certificat de civisme et il est fait au nom de Nanette Surgeon.

Est-ce que tu ne pourrais pas t'en fabriquer un au nom de Lucas

Dumont?

-- J'y ai pensé, répondis-je, il est fait, le voilà.

J'avais passé plusieurs soirées à imiter l'écriture de

M. Costejoux avec assez d'adresse pour qu'il fût impossible de

s'en apercevoir. Ces certificats étaient la plupart du temps

écrits sur papier libre; le mien était bon, le père Mouton le

prit, le regarda à l'envers et me le rendit, il ne savait pas

lire. Cela me donna l'idée d'en fabriquer un autre à tout

événement pour Émilien, et, pour ne pas compromettre M. Costejoux,

je le signai Pamphile. Cette idée me vint en retrouvant un bout

d'écriture de cet ancien moine, sur un papier que j'avais ramassé

au moutier et dans lequel j'avais enveloppé quelques objets. Sa

signature s'y trouvait. Je la copiai fidèlement et sans scrupule.

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 15 / 31 题