XI

Quant à Émilien, il n'avait jamais quitté le costume de campagne

depuis qu'il avait dépouillé l'habit religieux.

Je faisais durer les nippes autant que possible. Je veillais avec

la Mariotte pour rapiécer avec ce que nous avions. Bien souvent

M. le prieur a eu des_ _coudes gros bleu sur une veste grise, et,

comme Émilien et Pierre grandissaient encore, on leur mettait des

rallonges de toute sorte. Notre cuisine serait devenue bien maigre

sans le gibier qui n'appartenait plus à personne et que tout le

monde détruisait. Pendant plus d'une année que dura cette misère,

tout le monde changea de caractère en changeant d'habitudes. Nous

avions beau être très allégés d'impôts, les charges que l'on

mettait sur les riches retombaient sur nous. Personne ne faisait

plus travailler, et la crainte de ce qui pouvait arriver faisait

négliger même ces terres si convoitées dont on était devenu

propriétaire. Alors, on se faisait braconnier, on maraudait sur

les terres mises en séquestre. On vivait ouvertement de pillage et

on devenait sauvage, craintif, méchant au besoin. Encore si les

paysans avaient pu s'entendre entre eux et s'assister mutuellement

comme au commencement de la révolution; mais le malheur rend

égoïste et soupçonneux. On se querellait pour une rave, on se

serait battu pour deux. Ah! que nous étions loin de la fête de la

fédération! Les anciens l'avaient bien dit que c'était trop beau

pour durer!

On avait été tant poussé et menacé par les gens des environs qui

vivaient plus près des villes et qui en recevaient l'influence,

qu'on nous avait forcés de remplacer à la municipalité, nos vieux

amis par des jeunes gens plus hardis, mais moins honnêtes, et qui,

sans rien comprendre aux querelles de Paris, disaient à tort et à

travers de grands mots, ordonnaient des fêtes qu'on disait

patriotiques et qui n'étaient plus que folles et

incompréhensibles. Ils eurent bien du regret à laisser prendre les

cloches et le peu d'argenterie restée à la chapelle du moutier,

car, au fond, ils étaient les plus superstitieux de tous et

craignaient de fâcher les saints et d'attirer la grêle; mais ils

le firent par peur de la Montagne et de la Gironde, du comité de

salut public, de la Convention et de la Commune, toutes choses

qu'ils confondaient, n'en connaissant pas la différence. Je ne

pouvais pas dire qu'on la connût beaucoup mieux au moutier. Les

changements allaient si vite et les troubles de Paris étaient si

compliqués!

Un moment vint pourtant où Émilien eut comme une vision soudaine

de la vérité. Il venait de recevoir de Paris une lettre de

M. Costejoux qui lui annonçait sa prochaine arrivée à Limoges, où

il était nommé adjoint aux commissaires chargés de hâter la levée

des troupes et de faire exécuter tous les ordres de la Convention.

-- Écoute, me dit Émilien, je ne sais plus que penser de Costejoux.

Je le croyais girondin et je pense encore qu'il l'a été; mais il

ne l'est plus, puisqu'il accepte des fonctions où il faut déployer

beaucoup de rigueur. Il me dit qu'il n'aura pas le temps de venir

au moutier et qu'il a besoin de me parler à la ville. J'irai

certainement, mais auparavant, je ne veux pas te tromper, Nanette;

je veux te dire ma résolution. On ne m'a pas pris pour la

réquisition, mais je peux m'engager et je le veux; c'est un devoir

bien clair, à présent que la moitié, sinon les deux tiers de la

France sont en révolte contre le gouvernement révolutionnaire et

que l'ennemi du dehors arrive de tous les côtés pour rétablir la

monarchie. J'ai cru longtemps que nous pouvions avoir une

république sage et fraternelle. Je ne sais pas ni nous l'aurions

pu avec de meilleurs chefs et des adversaires moins acharnés; mais

le temps marche vite et la ruine approche, à moins d'un grand

effort de courage et de soumission. Pour cela, il faut violenter

son propre coeur, ma pauvre Nanette, car toutes ces cruautés

ordonnées par le Comité et sanctionnées par la Convention, cette

abominable tyrannie des citoyens les uns sur les autres, ces

injustices, ces méprises, ces dénonciations, ces exactions, ces

massacres dont on entend parler: tout cela rend fou de colère et

de désespoir; mais, si les conspirations royalistes et leur

entente avec l'ennemi rendent ces infamies absolument nécessaires,

de quel côté se ranger? Irai-je trouver ces étrangers qui, sous

prétexte de faire cesser l'anarchie, veulent se partager la

France? Ceux qui les y invitent ne sont-ils pas les plus lâches

Français qui existent? Ceux qui punissent la trahison ne sont-ils

pas la dernière espérance de la patrie, quand même ils abusent par

goût ou par nécessité du droit de punir? Ah! tiens, je les

déteste! Mais les autres, je les méprise, et je vois bien qu'il

faut tout subir plutôt que d'attendre la dernière des hontes. Ces

jacobins que le prieur croit impuissants, pour avoir fait le bien

par le mal, ou, si tu veux, le mal pour le bien, je les regarde

comme des héros qui, à force de lutter, sont devenus fous. Ils

sont cruels sans en avoir conscience et ils emploient un ramassis

de bêtes féroces qui renchérissent sur leur dureté pour le plaisir

de faire le mal, ou pour la sottise d'être quelque chose, pour

l'ivresse de commander. Souffrons-les, puisque nous en sommes

venus à ce point qu'en les renversant nous en aurions de pires et

que nous ne serions même plus Français. Soyons Français à tout

prix, tout est là! Tu vois bien qu'il faut que je me rende utile.

Il faut que je dise à Costejoux: «Vous m'avez logé et nourri, j'ai

travaillé pour vous; je continuerais si cela était possible; mais

il ne s'agit plus de cultiver la terre, il s'agit de la conserver.

Donnez asile à ma soeur, je vous la confie, et laissez-moi me

battre. Je suis doux, je suis ennemi de la guerre, j'ai horreur du

sang; mais cela me devient absolument égal d'être _moi _ou un

autre. Je serai féroce s'il le faut, et si, après, j'ai horreur de

moi, je me tuerai, mais, tant que j'aurai mon pays à défendre, je

me battrai, je souffrirai, et je ne penserai à rien.»

Tout ce qu'Émilien m'avait dit m'avait consternée et je pleurais

comme une enfant; mais, à mesure qu'il se montait la tête, je me

la montais aussi, et, quand il eut fini, je ne trouvai rien à lui

répondre.

-- Tu me désapprouves? reprit-il, à quoi songes-tu?

-- Je songe à Louise, lui répondis-je. Je voudrais la suivre

partout pour vous tranquilliser; mais, si je quitte M. le prieur,

qui le soignera?

Il m'embrassa de toute sa force.

-- Tu penses à ceux qui restent, s'écria-t-il; donc, tu me vois

partir sans te désespérer! Tu comprends mon devoir: tu es un brave

coeur! À présent, oui, songeons à Louise et à notre vieux ami. Il

faut tâcher que tous deux restent ensemble, soit au prieuré, soit

dans la famille de Costejoux, qui, étant attaché au gouvernement,

doit être tout-puissant désormais dans sa province. C'est de cela

que je veux lui parler, et j'irai le plus tôt possible.

Le lendemain, il fit son petit paquet, qu'il mit au bout d'un

bâton sur son épaule, et s'en alla à pied à Limoges, nous

promettant de revenir nous faire ses adieux avant de partir pour

l'armée. J'étais bien triste, mais j'avais du courage. Je ne

prévoyais pas pour lui un danger immédiat.

Je le suivrai dans son voyage, car ce qui lui arriva est plus

intéressant que le chagrin contre lequel je me débattais en

attendant son retour. Dumont avait voulu l'accompagner, c'est par

lui que j'ai su une partie des détails. Ce brave homme avait placé

toutes ses économies chez M. Costejoux, dont le frère était

banquier. Il voulait, sans en rien dire d'avance à Émilien, faire

un testament en sa faveur. Cette idée lui était venue après un

accident qui lui arriva dans l'ivresse et auquel par miracle il

avait échappé. Mais il se disait que cela pourrait être plus

sérieux une autre fois, et il comptait se mettre en règle. Il

avait dit à la Mariotte:

-- Je n'ai pas d'enfants et je n'ai jamais aimé dans la famille de

Franqueville que le pauvre Émilien. J'ai amassé deux cents livres

de rente; mon vice qui m'est venu sur mes vieux jours, m'empêche

d'augmenter le capital, car j'en bois le revenu. Mais le fonds, je

n'y veux jamais toucher, et il faut que M. Costejoux trouve un

moyen de m'en empêcher.

À peine arrivés à Limoges, ils coururent chez M. Costejoux; ils le

trouvèrent très agité.

-- Citoyens, leur dit-il d'un ton brusque et sans leur faire le bon

accueil accoutumé, je désire savoir, avant tout, quels sont vos

sentiments politiques dans les terribles circonstances où nous

nous trouvons.

-- Je ne vous demande pas quels sont à présent les vôtres, répondit

Émilien; mais, comme je venais pour vous dire les miens, je vais

le faire sans savoir si vous les approuverez. Je veux être soldat

et ne pas servir d'autre cause que celle du salut de mon pays et

de la révolution, je viens m'engager à vous demander votre

protection pour ma soeur.

-- Protection! qui peut promettre protection, et que parlez-vous de

vous engager, quand la levée en masse est décrétée? nous en sommes

tous.

-- Je l'ignorais; eh bien, je m'applaudis d'être prêt à marcher.

-- Mais vos parents? ...

-- Je ne sais plus rien d'eux, et j'ai refusé tout secours qu'ils

eussent voulu me donner.

-- Pour les rejoindre?

-- Je ne dis pas, je n'ai pas dit cela.

-- Vous le niez?

-- Je vous prie de ne pas m'interroger davantage. Il vous suffit de

connaître mes sentiments et la résolution que j'apporte ici. S'il

dépend de vous de hâter mon incorporation dans un régiment qui

soit mis tout de suite en campagne, je vous supplie de le faire.

-- Malheureux enfant! s'écria M. Costejoux, vous me trompez! Vous

vous jouez des plus nobles sentiments et vous abusez de ma folle

confiance! Vous voulez déserter et passer à l'ennemi. Tenez! voici

la preuve!

Et il lui mit sous les yeux une lettre signée _marquis de

Franqueville, _qui était adressée à. M. Prémel et qui portait ceci

en substance:

«Puisque mon fils Émilien veut venir me rejoindre et que sa fuite

présente, vu le manque d'argent et les tyranniques soupçons des

autorités, des difficultés trop considérables, conseillez-lui de

s'engager comme volontaire de la République et de faire comme tant

d'autres fils de bonne famille qui trouvent à l'armée le moyen de

déserter.»

-- C'est une infamie! s'écria Émilien hors de lui; jamais mon père

ne m'a écrit cela!

-- C'est pourtant son écriture, reprit M. Costejoux. Voyez! Pouvez-

vous me jurer sur l'honneur qu'elle est contrefaite?

Émilien hésita, il avait si peu vu l'écriture de son père! Il n'en

avait aucun spécimen.

-- Je ne puis, dit-il; mais je jure sur ce qu'il y a de plus sacré

que je n'ai jamais consenti à me déshonorer et que, si mon père

m'en a cru capable, c'est sur un mensonge impudent de Prémel.

Il parlait avec tant de chaleur et de fierté, que M. Costejoux,

après l'avoir bien regardé dans les yeux sans pouvoir les lui

faire baisser, lui dit brusquement:

-- C'est possible, mais que sais-je? Vous êtes, depuis ce matin,

décrété d'arrestation par le tribunal révolutionnaire de la

province; Prémel est en prison, on le soupçonnait depuis longtemps

d'entretenir des intelligences avec ses anciens maîtres. On a

saisi tous ses papiers et cette lettre est une des premières qui

me soient tombées dans la main en ouvrant le dossier. Elle vous

condamne, si elle est authentique, et elle l'est, car voici

beaucoup d'autres lettres et papiers d'affaires qui semblent

l'établir autant que possible. D'ailleurs, les procès de cette

nature sont trop vite expédiés pour que l'on consulte les experts.

Il ne vous reste qu'un parti à prendre si, comme je le désire,

vous êtes innocent: c'est de protester, et de prouver, si cela

vous est possible, que vous n'avez jamais autorisé Prémel à faire

acte de soumission de votre part à votre père.

-- Je le prouverai! M. le prieur sait que je n'ai pas voulu

répondre à l'invitation d'émigrer.

-- Vous n'avez pas voulu répondre, donc vous n'avez pas refusé?

-- Le prieur...

-- Dites le citoyen Fructueux. Il n'y a plus de prieur, il n'y a

plus de prêtres.

-- Comme il vous plaira! le citoyen Fructueux vous dira...

-- Il ne me dira rien, on ne prendra pas le temps de l'appeler, et,

dans son intérêt, je vous conseille de ne pas faire penser à lui.

Dans trois jours, vous serez absous ou condamné.

-- À mort?

-- Ou à la détention jusqu'à la paix, selon que vous serez reconnu

plus ou moins coupable.

-- Plus ou moins? c'est vous, mon ancien ami, qui n'admettez pas la

possibilité de mon innocence? ou bien c'est vous, avocat, qui me

déclarez d'avance qu'on ne l'admettra pas?

M. Costejoux s'essuya le front avec un mouvement de colère. Ses

yeux lançaient des éclairs; puis il pâlit et, s'asseyant comme un

homme brisé:

-- Jeune homme, dit-il, j'ai une mission terrible à remplir. Il n'y

a pas ici d'ami, il n'y a plus d'avocat. Je suis devenu un

inquisiteur et un juge. Oui, moi, girondin l'an passé, quand je

quittai ma province avec des illusions de l'inexpérience, je suis

devenu ce que tout vrai patriote est forcé d'être. J'ai vu

l'incapacité politique des meilleurs modérés et l'infâme trahison

du plus grand nombre. Ceux qu'on a sacrifiés ont payé pour ceux

qui ont allumé la guerre civile dans les provinces. Ils étaient un

obstacle à_ _l'autorité des hommes qui ont juré de sauver la

patrie, il a fallu le briser. Il a fallu mettre sous les pieds

toute pitié, toute affection, tout remords. Il a fallu tuer des

femmes, des enfants... Je vous dis qu'il l'a fallu! ... -- Et en

parlant ainsi, il mordait son mouchoir. -- Je vous dis qu'il le

faut encore. Si vous avez seulement hésité un instant entre votre

père et la République, vous êtes perdu et je ne puis vous sauver.

-- Je n'ai pas hésité un seul instant; mais, si on refuse de me

croire et qu'on m'empêche de le prouver, je suis perdu en effet.

Eh bien, monsieur, soit! je suis prêt à mourir. Je suis bien

jeune, mais je sens bien que je suis venu dans un temps où l'on ne

tient pas à la vie. Je mourrai sans faiblesse, puis-je espérer que

ma soeur et mes amis? ...

-- Ne parlez pas d'eux, ne prononcez pas leur nom, ne rappelez à

personne qu'ils existent. Aucune dénonciation venant de votre

commune n'a été faite contre eux. Qu'ils restent où ils sont et se

fassent oublier!

-- Le conseil que vous me donnez et que je suivrai, n'en doutez

pas, me prouve que vous ferez votre possible pour les sauver et je

vous en remercie. Je ne vous demande rien pour moi, faites-moi

conduire en prison. J'irai avec une seule amertume, celle de voir

que vous avez douté de moi.

M. Costejoux paraissait ébranlé. Dumont se jeta à ses pieds,

protestant de l'innocence et du patriotisme d'Émilien et suppliant

l'ancien ami de le sauver.

-- Je ne le puis, répondit M. Costejoux. Songez à vous-même.

-- Je n'y songerai pas, merci! reprit Dumont, je suis un vieux

homme; qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, et, puisque vous ne

pouvez rien pour mon jeune maître, faites que je sois accusé,

enfermé et, s'il le faut, guillotiné avec lui.

-- Taisez-vous, malheureux! s'écria M. Costejoux. Il y a des gens

capables de vous prendre au mot.

-- Oui, tais-toi, Dumont, dit Émilien en l'embrassant. Tu n'as pas

le droit de mourir. Je te fais mon héritier, je te lègue ma soeur!

Et il ajouta en allant tout droit à M. Costejoux:

-- Finissons-en, monsieur, faites-moi arrêter, puisque, selon vous,

je suis un menteur et un lâche.

-- Vous a-t-on vu entrer ici? dit l'avocat avec impatience.

-- Nous ne sommes point venus en secret, répondit Émilien. Tout le

monde a pu nous voir.

-- Avez-vous parlé à quelqu'un?

-- Nous n'avons rencontré aucune figure de connaissance, nous

n'avons rien eu à dire.

-- Vous êtes-vous _nommés _au familier qui vous a introduits dans

mon cabinet?

-- Nous ne savons de qui vous parlez; votre domestique nous connaît

et nous a fait entrer sans nous demander nos noms.

-- Eh bien, partez, dit M. Costejoux en ouvrant une porte dérobée

que cachaient des rayons de bibliothèque. Quittez la ville sans

dire un mot, sans vous arrêter nulle part. Je ne vous cache pas

que, si vous êtes pris, je payerai de ma tête l'évasion que je

vous procure. Mais c'est moi qui vous ai mandés ici, où je voulais

vous parler de mes affaires, j'ignorais les charges qui pèsent sur

vous. Il ne sera pas dit que je vous aurai attirés dans un guet-

apens. Partez!

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 12 / 31 题