Quant à Émilien, il n'avait jamais quitté le costume de campagne
depuis qu'il avait dépouillé l'habit religieux.
Je faisais durer les nippes autant que possible. Je veillais avec
la Mariotte pour rapiécer avec ce que nous avions. Bien souvent
M. le prieur a eu des_ _coudes gros bleu sur une veste grise, et,
comme Émilien et Pierre grandissaient encore, on leur mettait des
rallonges de toute sorte. Notre cuisine serait devenue bien maigre
sans le gibier qui n'appartenait plus à personne et que tout le
monde détruisait. Pendant plus d'une année que dura cette misère,
tout le monde changea de caractère en changeant d'habitudes. Nous
avions beau être très allégés d'impôts, les charges que l'on
mettait sur les riches retombaient sur nous. Personne ne faisait
plus travailler, et la crainte de ce qui pouvait arriver faisait
négliger même ces terres si convoitées dont on était devenu
propriétaire. Alors, on se faisait braconnier, on maraudait sur
les terres mises en séquestre. On vivait ouvertement de pillage et
on devenait sauvage, craintif, méchant au besoin. Encore si les
paysans avaient pu s'entendre entre eux et s'assister mutuellement
comme au commencement de la révolution; mais le malheur rend
égoïste et soupçonneux. On se querellait pour une rave, on se
serait battu pour deux. Ah! que nous étions loin de la fête de la
fédération! Les anciens l'avaient bien dit que c'était trop beau
pour durer!
On avait été tant poussé et menacé par les gens des environs qui
vivaient plus près des villes et qui en recevaient l'influence,
qu'on nous avait forcés de remplacer à la municipalité, nos vieux
amis par des jeunes gens plus hardis, mais moins honnêtes, et qui,
sans rien comprendre aux querelles de Paris, disaient à tort et à
travers de grands mots, ordonnaient des fêtes qu'on disait
patriotiques et qui n'étaient plus que folles et
incompréhensibles. Ils eurent bien du regret à laisser prendre les
cloches et le peu d'argenterie restée à la chapelle du moutier,
car, au fond, ils étaient les plus superstitieux de tous et
craignaient de fâcher les saints et d'attirer la grêle; mais ils
le firent par peur de la Montagne et de la Gironde, du comité de
salut public, de la Convention et de la Commune, toutes choses
qu'ils confondaient, n'en connaissant pas la différence. Je ne
pouvais pas dire qu'on la connût beaucoup mieux au moutier. Les
changements allaient si vite et les troubles de Paris étaient si
compliqués!
Un moment vint pourtant où Émilien eut comme une vision soudaine
de la vérité. Il venait de recevoir de Paris une lettre de
M. Costejoux qui lui annonçait sa prochaine arrivée à Limoges, où
il était nommé adjoint aux commissaires chargés de hâter la levée
des troupes et de faire exécuter tous les ordres de la Convention.
-- Écoute, me dit Émilien, je ne sais plus que penser de Costejoux.
Je le croyais girondin et je pense encore qu'il l'a été; mais il
ne l'est plus, puisqu'il accepte des fonctions où il faut déployer
beaucoup de rigueur. Il me dit qu'il n'aura pas le temps de venir
au moutier et qu'il a besoin de me parler à la ville. J'irai
certainement, mais auparavant, je ne veux pas te tromper, Nanette;
je veux te dire ma résolution. On ne m'a pas pris pour la
réquisition, mais je peux m'engager et je le veux; c'est un devoir
bien clair, à présent que la moitié, sinon les deux tiers de la
France sont en révolte contre le gouvernement révolutionnaire et
que l'ennemi du dehors arrive de tous les côtés pour rétablir la
monarchie. J'ai cru longtemps que nous pouvions avoir une
république sage et fraternelle. Je ne sais pas ni nous l'aurions
pu avec de meilleurs chefs et des adversaires moins acharnés; mais
le temps marche vite et la ruine approche, à moins d'un grand
effort de courage et de soumission. Pour cela, il faut violenter
son propre coeur, ma pauvre Nanette, car toutes ces cruautés
ordonnées par le Comité et sanctionnées par la Convention, cette
abominable tyrannie des citoyens les uns sur les autres, ces
injustices, ces méprises, ces dénonciations, ces exactions, ces
massacres dont on entend parler: tout cela rend fou de colère et
de désespoir; mais, si les conspirations royalistes et leur
entente avec l'ennemi rendent ces infamies absolument nécessaires,
de quel côté se ranger? Irai-je trouver ces étrangers qui, sous
prétexte de faire cesser l'anarchie, veulent se partager la
France? Ceux qui les y invitent ne sont-ils pas les plus lâches
Français qui existent? Ceux qui punissent la trahison ne sont-ils
pas la dernière espérance de la patrie, quand même ils abusent par
goût ou par nécessité du droit de punir? Ah! tiens, je les
déteste! Mais les autres, je les méprise, et je vois bien qu'il
faut tout subir plutôt que d'attendre la dernière des hontes. Ces
jacobins que le prieur croit impuissants, pour avoir fait le bien
par le mal, ou, si tu veux, le mal pour le bien, je les regarde
comme des héros qui, à force de lutter, sont devenus fous. Ils
sont cruels sans en avoir conscience et ils emploient un ramassis
de bêtes féroces qui renchérissent sur leur dureté pour le plaisir
de faire le mal, ou pour la sottise d'être quelque chose, pour
l'ivresse de commander. Souffrons-les, puisque nous en sommes
venus à ce point qu'en les renversant nous en aurions de pires et
que nous ne serions même plus Français. Soyons Français à tout
prix, tout est là! Tu vois bien qu'il faut que je me rende utile.
Il faut que je dise à Costejoux: «Vous m'avez logé et nourri, j'ai
travaillé pour vous; je continuerais si cela était possible; mais
il ne s'agit plus de cultiver la terre, il s'agit de la conserver.
Donnez asile à ma soeur, je vous la confie, et laissez-moi me
battre. Je suis doux, je suis ennemi de la guerre, j'ai horreur du
sang; mais cela me devient absolument égal d'être _moi _ou un
autre. Je serai féroce s'il le faut, et si, après, j'ai horreur de
moi, je me tuerai, mais, tant que j'aurai mon pays à défendre, je
me battrai, je souffrirai, et je ne penserai à rien.»
Tout ce qu'Émilien m'avait dit m'avait consternée et je pleurais
comme une enfant; mais, à mesure qu'il se montait la tête, je me
la montais aussi, et, quand il eut fini, je ne trouvai rien à lui
répondre.
-- Tu me désapprouves? reprit-il, à quoi songes-tu?
-- Je songe à Louise, lui répondis-je. Je voudrais la suivre
partout pour vous tranquilliser; mais, si je quitte M. le prieur,
qui le soignera?
Il m'embrassa de toute sa force.
-- Tu penses à ceux qui restent, s'écria-t-il; donc, tu me vois
partir sans te désespérer! Tu comprends mon devoir: tu es un brave
coeur! À présent, oui, songeons à Louise et à notre vieux ami. Il
faut tâcher que tous deux restent ensemble, soit au prieuré, soit
dans la famille de Costejoux, qui, étant attaché au gouvernement,
doit être tout-puissant désormais dans sa province. C'est de cela
que je veux lui parler, et j'irai le plus tôt possible.
Le lendemain, il fit son petit paquet, qu'il mit au bout d'un
bâton sur son épaule, et s'en alla à pied à Limoges, nous
promettant de revenir nous faire ses adieux avant de partir pour
l'armée. J'étais bien triste, mais j'avais du courage. Je ne
prévoyais pas pour lui un danger immédiat.
Je le suivrai dans son voyage, car ce qui lui arriva est plus
intéressant que le chagrin contre lequel je me débattais en
attendant son retour. Dumont avait voulu l'accompagner, c'est par
lui que j'ai su une partie des détails. Ce brave homme avait placé
toutes ses économies chez M. Costejoux, dont le frère était
banquier. Il voulait, sans en rien dire d'avance à Émilien, faire
un testament en sa faveur. Cette idée lui était venue après un
accident qui lui arriva dans l'ivresse et auquel par miracle il
avait échappé. Mais il se disait que cela pourrait être plus
sérieux une autre fois, et il comptait se mettre en règle. Il
avait dit à la Mariotte:
-- Je n'ai pas d'enfants et je n'ai jamais aimé dans la famille de
Franqueville que le pauvre Émilien. J'ai amassé deux cents livres
de rente; mon vice qui m'est venu sur mes vieux jours, m'empêche
d'augmenter le capital, car j'en bois le revenu. Mais le fonds, je
n'y veux jamais toucher, et il faut que M. Costejoux trouve un
moyen de m'en empêcher.
À peine arrivés à Limoges, ils coururent chez M. Costejoux; ils le
trouvèrent très agité.
-- Citoyens, leur dit-il d'un ton brusque et sans leur faire le bon
accueil accoutumé, je désire savoir, avant tout, quels sont vos
sentiments politiques dans les terribles circonstances où nous
nous trouvons.
-- Je ne vous demande pas quels sont à présent les vôtres, répondit
Émilien; mais, comme je venais pour vous dire les miens, je vais
le faire sans savoir si vous les approuverez. Je veux être soldat
et ne pas servir d'autre cause que celle du salut de mon pays et
de la révolution, je viens m'engager à vous demander votre
protection pour ma soeur.
-- Protection! qui peut promettre protection, et que parlez-vous de
vous engager, quand la levée en masse est décrétée? nous en sommes
tous.
-- Je l'ignorais; eh bien, je m'applaudis d'être prêt à marcher.
-- Mais vos parents? ...
-- Je ne sais plus rien d'eux, et j'ai refusé tout secours qu'ils
eussent voulu me donner.
-- Pour les rejoindre?
-- Je ne dis pas, je n'ai pas dit cela.
-- Vous le niez?
-- Je vous prie de ne pas m'interroger davantage. Il vous suffit de
connaître mes sentiments et la résolution que j'apporte ici. S'il
dépend de vous de hâter mon incorporation dans un régiment qui
soit mis tout de suite en campagne, je vous supplie de le faire.
-- Malheureux enfant! s'écria M. Costejoux, vous me trompez! Vous
vous jouez des plus nobles sentiments et vous abusez de ma folle
confiance! Vous voulez déserter et passer à l'ennemi. Tenez! voici
la preuve!
Et il lui mit sous les yeux une lettre signée _marquis de
Franqueville, _qui était adressée à. M. Prémel et qui portait ceci
en substance:
«Puisque mon fils Émilien veut venir me rejoindre et que sa fuite
présente, vu le manque d'argent et les tyranniques soupçons des
autorités, des difficultés trop considérables, conseillez-lui de
s'engager comme volontaire de la République et de faire comme tant
d'autres fils de bonne famille qui trouvent à l'armée le moyen de
déserter.»
-- C'est une infamie! s'écria Émilien hors de lui; jamais mon père
ne m'a écrit cela!
-- C'est pourtant son écriture, reprit M. Costejoux. Voyez! Pouvez-
vous me jurer sur l'honneur qu'elle est contrefaite?
Émilien hésita, il avait si peu vu l'écriture de son père! Il n'en
avait aucun spécimen.
-- Je ne puis, dit-il; mais je jure sur ce qu'il y a de plus sacré
que je n'ai jamais consenti à me déshonorer et que, si mon père
m'en a cru capable, c'est sur un mensonge impudent de Prémel.
Il parlait avec tant de chaleur et de fierté, que M. Costejoux,
après l'avoir bien regardé dans les yeux sans pouvoir les lui
faire baisser, lui dit brusquement:
-- C'est possible, mais que sais-je? Vous êtes, depuis ce matin,
décrété d'arrestation par le tribunal révolutionnaire de la
province; Prémel est en prison, on le soupçonnait depuis longtemps
d'entretenir des intelligences avec ses anciens maîtres. On a
saisi tous ses papiers et cette lettre est une des premières qui
me soient tombées dans la main en ouvrant le dossier. Elle vous
condamne, si elle est authentique, et elle l'est, car voici
beaucoup d'autres lettres et papiers d'affaires qui semblent
l'établir autant que possible. D'ailleurs, les procès de cette
nature sont trop vite expédiés pour que l'on consulte les experts.
Il ne vous reste qu'un parti à prendre si, comme je le désire,
vous êtes innocent: c'est de protester, et de prouver, si cela
vous est possible, que vous n'avez jamais autorisé Prémel à faire
acte de soumission de votre part à votre père.
-- Je le prouverai! M. le prieur sait que je n'ai pas voulu
répondre à l'invitation d'émigrer.
-- Vous n'avez pas voulu répondre, donc vous n'avez pas refusé?
-- Le prieur...
-- Dites le citoyen Fructueux. Il n'y a plus de prieur, il n'y a
plus de prêtres.
-- Comme il vous plaira! le citoyen Fructueux vous dira...
-- Il ne me dira rien, on ne prendra pas le temps de l'appeler, et,
dans son intérêt, je vous conseille de ne pas faire penser à lui.
Dans trois jours, vous serez absous ou condamné.
-- À mort?
-- Ou à la détention jusqu'à la paix, selon que vous serez reconnu
plus ou moins coupable.
-- Plus ou moins? c'est vous, mon ancien ami, qui n'admettez pas la
possibilité de mon innocence? ou bien c'est vous, avocat, qui me
déclarez d'avance qu'on ne l'admettra pas?
M. Costejoux s'essuya le front avec un mouvement de colère. Ses
yeux lançaient des éclairs; puis il pâlit et, s'asseyant comme un
homme brisé:
-- Jeune homme, dit-il, j'ai une mission terrible à remplir. Il n'y
a pas ici d'ami, il n'y a plus d'avocat. Je suis devenu un
inquisiteur et un juge. Oui, moi, girondin l'an passé, quand je
quittai ma province avec des illusions de l'inexpérience, je suis
devenu ce que tout vrai patriote est forcé d'être. J'ai vu
l'incapacité politique des meilleurs modérés et l'infâme trahison
du plus grand nombre. Ceux qu'on a sacrifiés ont payé pour ceux
qui ont allumé la guerre civile dans les provinces. Ils étaient un
obstacle à_ _l'autorité des hommes qui ont juré de sauver la
patrie, il a fallu le briser. Il a fallu mettre sous les pieds
toute pitié, toute affection, tout remords. Il a fallu tuer des
femmes, des enfants... Je vous dis qu'il l'a fallu! ... -- Et en
parlant ainsi, il mordait son mouchoir. -- Je vous dis qu'il le
faut encore. Si vous avez seulement hésité un instant entre votre
père et la République, vous êtes perdu et je ne puis vous sauver.
-- Je n'ai pas hésité un seul instant; mais, si on refuse de me
croire et qu'on m'empêche de le prouver, je suis perdu en effet.
Eh bien, monsieur, soit! je suis prêt à mourir. Je suis bien
jeune, mais je sens bien que je suis venu dans un temps où l'on ne
tient pas à la vie. Je mourrai sans faiblesse, puis-je espérer que
ma soeur et mes amis? ...
-- Ne parlez pas d'eux, ne prononcez pas leur nom, ne rappelez à
personne qu'ils existent. Aucune dénonciation venant de votre
commune n'a été faite contre eux. Qu'ils restent où ils sont et se
fassent oublier!
-- Le conseil que vous me donnez et que je suivrai, n'en doutez
pas, me prouve que vous ferez votre possible pour les sauver et je
vous en remercie. Je ne vous demande rien pour moi, faites-moi
conduire en prison. J'irai avec une seule amertume, celle de voir
que vous avez douté de moi.
M. Costejoux paraissait ébranlé. Dumont se jeta à ses pieds,
protestant de l'innocence et du patriotisme d'Émilien et suppliant
l'ancien ami de le sauver.
-- Je ne le puis, répondit M. Costejoux. Songez à vous-même.
-- Je n'y songerai pas, merci! reprit Dumont, je suis un vieux
homme; qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, et, puisque vous ne
pouvez rien pour mon jeune maître, faites que je sois accusé,
enfermé et, s'il le faut, guillotiné avec lui.
-- Taisez-vous, malheureux! s'écria M. Costejoux. Il y a des gens
capables de vous prendre au mot.
-- Oui, tais-toi, Dumont, dit Émilien en l'embrassant. Tu n'as pas
le droit de mourir. Je te fais mon héritier, je te lègue ma soeur!
Et il ajouta en allant tout droit à M. Costejoux:
-- Finissons-en, monsieur, faites-moi arrêter, puisque, selon vous,
je suis un menteur et un lâche.
-- Vous a-t-on vu entrer ici? dit l'avocat avec impatience.
-- Nous ne sommes point venus en secret, répondit Émilien. Tout le
monde a pu nous voir.
-- Avez-vous parlé à quelqu'un?
-- Nous n'avons rencontré aucune figure de connaissance, nous
n'avons rien eu à dire.
-- Vous êtes-vous _nommés _au familier qui vous a introduits dans
mon cabinet?
-- Nous ne savons de qui vous parlez; votre domestique nous connaît
et nous a fait entrer sans nous demander nos noms.
-- Eh bien, partez, dit M. Costejoux en ouvrant une porte dérobée
que cachaient des rayons de bibliothèque. Quittez la ville sans
dire un mot, sans vous arrêter nulle part. Je ne vous cache pas
que, si vous êtes pris, je payerai de ma tête l'évasion que je
vous procure. Mais c'est moi qui vous ai mandés ici, où je voulais
vous parler de mes affaires, j'ignorais les charges qui pèsent sur
vous. Il ne sera pas dit que je vous aurai attirés dans un guet-
apens. Partez!