XII

Sans dire un mot, sans remercier, Émilien prit le bras de Dumont

et l'entraîna dans l'escalier; il traversa avec lui la rue et le

mit dans le chemin par où ils étaient venus, en lui disant:

-- Marche devant sans te presser et sans te retourner. Ne t'arrête

nulle part, n'aie pas l'air de m'attendre. J'ai encore un mot à

dire à M. Costejoux, je te rejoindrai par la traverse; mais

n'attends pas, ou nous sommes perdus tous deux. Si tu ne me vois

pas en route, tu me retrouveras plus loin.

Dumont obéit sans comprendre; mais, quand il eut fait une demi-

lieue, l'inquiétude le prit, Émilien ne revenait pas. Il se dit

que, connaissant les chemins mieux que lui, il l'avait devancé. Il

marcha encore. Quand il eut gagné la première étape, il voulut

attendre, mais il était observé par des allants et venants, et,

craignant de donner l'éveil, il poursuivit son chemin et se reposa

dans un bois. Il arriva le lendemain au moutier, doublant le pas

dans l'espoir d'y trouver son maître. Hélas, il n'y était pas et

nous l'attendîmes en vain. Il avait voulu sauver son vieux

domestique; mais il n'avait pas voulu compromettre M. Costejoux,

il était retourné chez lui et, rentrant par l'escalier dérobé, il

lui avait dit:

-- Puisque je suis accusé, je viens me livrer.

Il allait ajouter: «Je vous remercie et ne veux pas vous perdre»,

lorsqu'un regard expressif de M. Costejoux, qui était en train

d'écrire, l'avertit qu'il ne fallait rien dire de plus. La porte

de l'antichambre était ouverte, et un homme en carmagnole de drap

fin et en bonnet rouge, avec une écharpe autour du corps, parut

aussitôt sur le seuil, traînant un grand sabre et fixant sur lui

des yeux de vautour qui va fondre sur une alouette.

D'abord Émilien ne le reconnut pas, mais cet homme parla et dit

d'une voix retentissante:

-- Ah! le voilà! Nous n'aurons pas la peine de l'envoyer chercher!

Alors, Émilien le reconnut: c'était le frère Pamphile, l'ancien

moine de Valcreux, celui qui avait fait mettre le frère Fructueux

au cachot pour refus de complicité et d'adhésion aux miracles

projetés, celui qu'il avait qualifié, devant nous, d'ambitieux

capable de tout, celui qui haïssait le plus Émilien. Il était

membre du tribunal révolutionnaire de Limoges et avait la haute

main sur ses décisions comme l'inquisiteur le plus habile et le

sans-culotte le plus implacable.

Tout aussitôt il procéda à son interrogatoire dans le cabinet de

M. Costejoux, Émilien fut pris d'un tel dégoût, qu'il refusa de

lui répondre et fut sur-le-champ envoyé en prison sous escorte de

sans-culottes armés de piques, qui allaient criant par les rues:

-- En voilà encore un de pris! voilà un aristocrate qui voulait

déserter à l'ennemi et qui va passer par la _frontière de Monte à

regret! _Quelques ouvriers criaient: «Vive la guillotine!» et

insultaient le pauvre enfant. Le plus grand nombre faisait

semblant de ne pas entendre. On avait toutes les peurs à la fois,

celle de la république et celle de la réaction; car, si les nobles

étaient en fuite, il y avait là des bourgeois modérés en grand

nombre, qui laissaient faire, mais dont les regards semblaient

prendre note des faits afin d'en châtier les auteurs quand ils

redeviendraient les plus forts.

Quand Dumont nous raconta les choses dont il avait été témoin,

s'étonnant de ne pas voir revenir Émilien, je compris tout de

suite qu'il était retourné se livrer et je le jugeai perdu. Mais

je n'eus pas le chagrin que j'aurais dû avoir ou plutôt je ne me

donnai pas le temps de le ressentir. Il faut croire que j'avais

déjà cet esprit de résolution que j'ai toujours eu depuis dans les

situations critiques, car la pensée de le délivrer me vint tout de

suite. C'était une pensée folle; mais je ne me dis pas cela. Je la

jugeai bonne, et il se fit dans mon cerveau comme une protestation

aveugle, obstinée contre l'impossible. Je ne voulus en parler à

personne. Je ne voulus risquer que moi, mais me risquer absolument

et sans souci de moi-même. Je fis, dans la nuit, un petit paquet

de quelques hardes, je pris tout le peu d'argent que je possédais,

j'écrivis un mot à M. le prieur pour lui dire de ne pas être

inquiet de moi et de faire croire qu'il m'avait envoyée en

commission quelque part. J'allai sans bruit poser ce billet sous

sa porte, je gagnai le dehors par les brèches, et, quand le jour

parut, j'étais déjà loin sur la route de Limoges.

Je n'avais jamais eu occasion de marcher si loin; mais, du haut

des plateaux, j'avais si souvent regardé le pays, que je

connaissais tous les clochers, tous les villages par leurs noms,

tous les chemins, leur direction et leurs croisements. Enfin, je

savais un peu de géographie et celle de notre province assez bien

pour m'orienter et ne pas perdre mon temps à faire des questions

ou à m'égarer. Pour plus de sûreté d'ailleurs, j'avais dans la

nuit calqué sur une carte tout le pays que j'avais à parcourir.

Il fallait deux grands jours de marche pour gagner Limoges et il

ne fallait pas espérer de trouver de patache ou de berline sur les

routes. On n'en voyait plus. Les chevaux et les voitures avaient

été mis en réquisition pour le service des armées, et les fripons,

qui confisquaient pour leur compte sous prétexte de patriotisme,

avaient achevé de mettre tout le monde à pied. Il faisait beau. Je

couchai dehors dans des meules de paille pour économiser mon

argent et ne pas attirer l'attention sur moi. Je mangeai le pain

et le fromage que j'avais apportés dans un petit panier. Je mis

sur moi ma capeline et je dormis très bien. J'avais fait la

journée de marche d'un homme.

Avant le jour, je m'éveillai. Je mangeai encore un peu, après

m'être lavé les pieds dans un ruisselet qui avait l'eau bien

claire. Je m'assurai que je n'avais aucune blessure bien que je

fisse route sans bas ni souliers, et que je pouvais bien, quoique

lasse, fournir ma seconde étape; alors, je priai Dieu de

m'assister et me remis en chemin.

J'arrivai le soir sans retard ni accident à Limoges et je demandai

la maison de M. Costejoux que je découvris sans peine. J'y entrai

résolument et demandait à lui parler. On me répondit qu'il était à

table et qu'on ne voulait pas le déranger.

Je repris avec aplomb qu'un patriote comme lui était toujours prêt

à écouter un _enfant du peuple, _et que je demandais qu'on lui

rapportât mes paroles. Un moment après, on me fit monter dans la

salle à manger, où je faillis perdre contenance en le voyant au

milieu d'une demi-douzaine d'hommes à figures plus ou moins

sinistres qui sortaient de table, un ou deux allumant des pipes,

ce qui, dans ce temps-là, était réputé grossier. La parole que le

domestique avait transmise de ma part attirait l'attention sur

moi. On me regardait en ricanant, et l'un de ces hommes me posa

sur la joue une grande main velue qui me fit peur. Mais j'avais à

jouer un rôle et je cachai mon dégoût. Je fis, des yeux,

l'inspection de tout ce monde. Je n'y connaissais personne, ce qui

me rassura entièrement. Personne ne pouvait me connaître.

J'ignorais le danger de rencontrer l'odieux frère Pamphile,

puisque Dumont ne l'avait point vu et ne savait rien de sa

conversion au sans-culottisme. Par bonheur, il ne se trouvait pas

là, et je me mis à chercher M. Costejoux, qui se tenait vers le

poêle, le dos tourné.

Il fit un mouvement et me vit. Je n'oublierai jamais le regard

qu'il me lança; que de paroles à la fois il y avait dans ce

regard! Je les compris toutes, je m'approchai de lui et lui dis

avec aplomb, en reprenant le langage de paysanne que je n'avais eu

garde d'oublier, mais en l'accentuant de l'affectation

révolutionnaire:

-- C'est-i toi, le citoyen Costejoux?

Il fut surpris sans doute de ma pénétration et de mon habileté à

ne pas le compromettre, mais il n'en fit rien paraître:

-- C'est moi, répondit-il; mais toi, qui es-tu, jeune citoyenne, et

que me veux-tu?

Je lui répondis, en me donnant un faux nom et en lui parlant d'une

localité qui n'était pas la mienne, que j'avais ouï-dire qu'il

cherchait une servante pour sa mère et que je venais me présenter.

-- C'est bien, répondit-il. Ma mère est à la campagne, mais je sais

ce qu'il lui faut et je t'interrogerai plus tard. Va-t'en souper

en attendant.

Il dit un mot à son _familier, _qui, malgré l'égalité, me

conduisit à la cuisine. Là, je ne dis mot, sinon pour remercier

des mets que l'on plaçait devant moi et je me gardai de faire

aucune question, craignant qu'on ne m'en fît auxquelles j'aurais

été forcée de répondre par des mensonges invraisemblables. Je

mangeai vite et m'assis dans le coin de la cheminée, fermant les

yeux comme une personne fatiguée et assoupie, pour me faire

oublier. Que de choses pourtant j'aurais voulu savoir! Émilien

était peut-être déjà jugé, peut-être déjà mort. Je me disais:

-- Si j'arrive trop tard, ce n'est pas ma faute et Dieu me fera la

grâce de me réunir à lui, en me faisant vite mourir de chagrin. En

attendant, il faut que je me tienne bien éveillée et que je ne

sente pas la fatigue.

On dit que le feu repose et je crois que cela est vrai. Je me

chauffais comme un chien qui revient de la chasse. J'avais fait

plus de vingt lieues à pied et nu-pieds en deux jours, et je

n'avais que dix-huit ans.

J'écoutais tout sans en avoir l'air, et je craignais, à chaque

instant, de voir entrer le second domestique de M. Costejoux,

celui qui tenait son écurie et qui, l'ayant accompagné souvent à

Valcreux, me connaissait bien. Je me tenais prête à inventer

quelque chose pour qu'il entrât dans mes projets. Je ne doutais de

rien. Je ne me méfiais d'aucune personne ayant connu Émilien. Il

me paraissait impossible que, l'ayant connu, on voulut le perdre.

Le domestique en question ne parut pas, et dans les mots que les

gens de la maison échangeaient avec des allants et venants, je ne

pus rien apprendre de ce qui m'intéressait le plus. Je saisis

seulement la situation de M. Costejoux envoyé dans son département

pour assister les délégués de Paris et forcé de leur présenter les

patriotes résolus à tout, c'est-à-dire ce qu'il y avait de plus

fou ou de plus méchant dans la ville. C'est triste à avouer, mais,

dans ce moment-là, c'était la lie qui remontait en dessus et les

gens de bien manquaient de courage pour servir la révolution. On

avait tué et emprisonné trop de modérés. L'action était toute dans

les mains, je ne dirai pas des fanatiques, mais des bandits

errants de ville en ville ou des ouvriers paresseux et ivrognes.

Servir la Terreur était devenu un état, un refuge contre la misère

pour les uns, un moyen de voler et d'assassiner pour les autres.

C'était là le grand mal de la République et ça a été la cause de

sa fin.

Les gens de M. Costejoux ne cachaient pas trop, quand ils étaient

entre eux, leur mépris et leur dégoût pour les hommes qu'il se

voyait entraîné à faire asseoir à sa table, et ils se trouvaient

humiliés de servir le citoyen Piphaigne, boucher féroce qui

parlait de mener les aristocrates à l'abattoir, l'épicier

Boudenfle, qui se croyait un petit Marat et demandait six cents

têtes dans le district; l'huissier Carabit, qui faisait métier de

dénoncer les suspects et qui s'appropriait leur argent et leurs

nippes 1.

1. Inutile de dire qu'on chercherait vainement ces noms dans les

souvenirs des habitants. Nanon a dû les changer en écrivant ses

Mémoires.

Enfin, au bout d'une heure, je fus appelée dans le cabinet de

M. Costejoux et je l'y trouvai seul. Il s'enferma dès que je fus

entrée, puis il me dit:

-- Que viens-tu faire ici? tu veux donc perdre le prieur et Louise?

-- Je veux sauver Émilien, répondis-je.

-- Tu es folle!

-- Non, je le sauverai!

Je disais cela avec la mort dans l'âme et avec une sueur froide

dans tout le corps; mais je voulais forcer M. Costejoux à me dire

tout de suite s'il était encore vivant.

-- Tu ne sais donc pas, reprit-il, qu'il est condamné?

-- À la prison jusqu'à la paix? repris-je, résolue à tout savoir.

-- Oui, jusqu'à la paix, ou jusqu'à ce qu'on se décide à exterminer

tous les suspects.

Je respirai, j'avais du temps devant moi.

-- Qui donc l'a désigné comme suspect? repris-je; n'étiez-vous

point à son jugement, vous qui le connaissez?

-- Cette infâme canaille de Prémel a cru se sauver en l'accusant.

Il s'est vanté d'avoir entretenu avec le marquis de Franqueville

une correspondance à l'effet d'avoir des preuves contre lui et sa

famille, et il a prétendu qu'Émilien lui avait écrit son intention

d'émigrer, dans une lettre qu'il n'a pu cependant produire, et

qui, malgré son affirmation, ne s'est pas trouvée au dossier.

J'espérais l'emporter sur lui par mon témoignage, mais l'ex-

religieux Pamphile était là; il déteste Émilien, il a dit le

connaître pour un royaliste et un dévot. Il voulait qu'on le

condamnât à mort séance tenante et il s'en est fallu de peu qu'il

ne fût écouté. J'ai amené une diversion en rejetant tout l'odieux

de l'affaire sur Prémel, qui a été condamné à la déportation. Je

n'ai pu sauver que la tête d'Émilien... jusqu'à nouvel ordre.

J'écoutais chaque parole de M. Costejoux sans m'abandonner à

aucune émotion, et j'observais le changement de sa physionomie et

de son accent. Il avait beaucoup souffert, cela était évident,

depuis qu'il avait changé son point de vue politique. Il avait

sincèrement adopté une conviction et un rôle qui pouvaient

répondre à ses principes de patriotisme, mais qui étaient

antipathiques à son caractère confiant et généreux. Je l'étudiais

pour savoir jusqu'à quel point je pouvais compter sur lui. Dans ce

moment, il me sembla qu'il était tout disposé à me seconder.

-- Ne parlez pas de _nouvel ordre, _lui dis-je, il faut que vous

réussissiez à délivrer Émilien tout de suite.

-- Voilà où tu déraisonnes, répondit-il vivement. Cela m'est

impossible, puisque son jugement a été rendu suivant les formes

ordonnées par la République.

-- Mais c'est un mauvais jugement, rendu trop vite et sans preuves!

Je sais qu'on peut appeler d'un jugement.

-- Tu sais, je le vois, quelque chose du passé: mais le passé n'est

plus. On n'appelle pas d'un jugement rendu par les tribunaux

révolutionnaires.

-- Alors, qu'est-ce qu'on fait pour sauver ses amis innocents?

Qu'est-ce que vous allez faire, vous, pour délivrer ce jeune homme

que vous estimez, que vous aimez, et qui est venu se livrer parce

que vous lui avez dit: «Il y va de ma tête si l'on sait que je

vous fais évader?»

-- Je ne peux rien faire quant à présent, qu'une chose qui ne te

satisfera pas, mais qui a son importance. Je peux, du moins je

l'espère, le faire transférer dans une autre prison, c'est-à-dire

dans une autre ville. Ici, sous l'oeil de Pamphile qui est une

vipère et de Piphaigne qui est un tigre, il court de grands

risques. Ailleurs, n'étant connu de personne, il sera peut-être

oublié jusqu'à la paix.

-- La paix! quand donc? il paraît que nous sommes battus partout!

les aristocrates espèrent, dit-on, que l'ennemi aura le dessus et

délivrera tous les prisonniers que vous faites. C'est peut-être

imprudent à vous de rendre tant de gens malheureux et désespérés;

cela sera cause que beaucoup d'autres appelleront et désireront la

victoire des étrangers.

Je disais des choses imprudentes. Je m'en avisai en voyant les

lèvres de l'avocat pâlir et trembler de colère.

-- Prends garde, petite _amoureuse, _s'écria-t-il avec aigreur, tu

te trahis et tu accuses ton bien-aimé!

Je me sentis offensée.

-- Je ne suis point une amoureuse, lui dis-je avec force; je n'ai

pas l'âge de l'amour et je suis un coeur honnête. Ne m'insultez

pas, je suis assez en peine, je fais ce que je ferais pour sa

soeur, pour M. le prieur, pour vous, si vous étiez dans le

danger... et vous y serez peut-être comme les autres! Les sans-

culottes ne vous trouveront peut-être pas assez méchant -- ou bien

les aristocrates reviendront les plus forts et je serai peut-être

là, autour de votre prison, cherchant à vous faire sauver. Est-ce

que vous croyez que je me tiendrais tranquille si vous tombiez

dans le malheur?

Il me regarda avec beaucoup d'étonnement et dit entre ses dents un

mot que je ne compris pas tout de suite, mais que je commentai

plus tard, _nature d'héroïne!_ -- Il me prit la main et la regarda,

puis la retourna pour voir le dedans, comme font les diseurs de

bonne aventure.

-- Tu vivras! dit-il, tu accompliras ton oeuvre dans la vie: je ne

sais laquelle, mais ce que tu auras voulu, tu le verras réalisé.

Moi, j'ai moins de chance. Vois cette ligne; j'ai trente-cinq ans,

je n'atteindrai pas la cinquantaine; vivrai-je assez pour voir le

triomphe définitif de la République? Je n'en demande pas

davantage.

-- Voilà que vous croyez à la sorcellerie, monsieur Costejoux, vous

qui ne croyez pas en Dieu? Eh bien, dites-moi si Émilien vivra.

C'est peut-être écrit dans ma main.

-- Je vois que tu feras une grande maladie... ou que tu auras un

grand chagrin; -- c'est peut-être...

-- Non! vous n'y connaissez rien! vous avez dit que je réussirai

dans ma volonté, et ma volonté est qu'il ne meure pas. Allons! à

présent il faut m'aider.

-- T'aider? et si, sans être coupable de projets de désertion, il

se laisse entraîner par l'exemple de sa famille?

-- Ah! voilà que vous ne croyez plus en lui! vous êtes devenu

soupçonneux!

-- Oui, on est forcé de se méfier de son ombre, et presque de soi-

même, quand on a mis la main sur le réseau de trahisons et de

lâches faiblesses qui enlace cette malheureuse République!

-- Plus vous donnerez la peur, plus il y aura de poltrons.

-- Tu es brave, toi, et pourtant, tu peux trahir aussi, par

amour... pardonne-moi, par amitié! Quel âge as-tu donc?

-- Dix-huit ans aux muscadettes.

-- Dans deux mois! tu me rappelles la campagne, ces bonnes petites

prunes vertes, le temps où je montais sur les arbres. Que tout

cela est loin!... Moi qui avais rêvé de me retirer des affaires,

de me marier, d'arranger le moutier, d'y avoir un joli logement,

de couvrir le reste de chèvrefeuilles et de clématites, d'élever

des moutons, de devenir paysan, de vivre au milieu de vous...

C'était une illusion! Cette République qui paraissait conquise!

Tout est à reprendre par la base, et nous mourrons peut-être à la

peine! Allons, va-t'en dormir, tu dois être bien lasse.

-- Où dormir?

-- Dans un cabinet auprès de la chambre que ma mère occupe quand

elle vient ici; j'ai prévenu Laurian. Tu n'as qu'un étage à

monter.

-- Laurian, qui venait avec vous au moutier? Je ne l'ai point vu

ici.

-- Il était ce soir en commission. Il est rentré, je l'ai prévenu.

Lui seul te connaît. Il ne dira rien, ne lui parle pas. Tu

partiras demain, ou, si tu es trop fatiguée, tu ne sortiras pas de

l'appartement de ma mère. Tu pourrais rencontrer Pamphile dans la

maison, et je sais qu'il t'en veut.

-- Je ne partirai pas demain; vous ne m'avez pas assez promis. Je

veux vous parler encore.

-- Il n'est pas sûr que j'aie le temps comme aujourd'hui.

D'ailleurs, je n'ai rien à te promettre. Tu sais bien que je ferai

tout ce qui sera humainement possible pour ce pauvre enfant.

-- Voilà enfin une bonne parole, lui dis-je en baisant sa main avec

ardeur.

Il me regarda encore avec son air étonné.

-- Sais-tu, me dit-il, que tu étais laide et que tu deviens jolie?

-- Eh bien, mon Dieu, qu'est-ce que cela fait?

-- Cela fait qu'en courant ainsi toute seule les chemins et les

aventures, tu t'exposes à toute sorte de dangers que tu ne prévois

pas. Au moins tu seras en sûreté ici. Bonsoir. J'ai à travailler

la moitié de la nuit et il me faut être debout avant le jour.

-- Vous ne dormez donc plus?

-- Qui est-ce qui dort en France à l'heure qu'il est?

-- Moi. Je vas dormir: vous m'avez donné de l'espoir.

-- N'en aie pas trop et sois prudente.

-- Je le serai! Dieu soit avec vous.

Je le quittai, je trouvai Laurian dans le corridor. Il

m'attendait; mais il ne me dit pas un mot, il ne me regarda pas,

il monta l'escalier et je le suivis. Il me donna le flambeau qu'il

tenait et une clef en me montrant une porte. Puis il me tourna le

dos et redescendit sans bruit. Ah! c'était bien la Terreur! Je ne

l'avais pas encore vue de si près, mon coeur se serra.

J'étais si lasse, que je m'en voulais de me sentir vaincue et

comme incapable de veiller une minute de plus.

-- Mon Dieu, me disais-je en tombant sur le lit, n'ai-je pas plus

de force que cela? J'ai cru que je pourrais faire l'impossible, et

voilà que je succombe à la première fatigue!

Je m'endormis en me disant pour me consoler:

-- Bah! c'est comme cela au commencement; je m'y habituerai.

Je dormis sans savoir où j'étais, et, quand je m'éveillai avec le

jour, j'eus de la peine à me reconnaître. Ma première pensée fut

de regarder mes pieds; pas de blessure, pas d'enflure. Je les

lavai et les chaussai avec soin; je me souvenais d'avoir craint de

n'être pas bonne marcheuse, un jour que mon cousin Jacques avait

raillé la petitesse de mes pieds et de mes mains, disant que

j'avais des pattes de cigale et non de femme. Je lui avais

répondu:

-- Les cigales ont de bonnes jambes et sautent mieux que tu ne

marches.

La Mariotte avait dit:

-- Elle a raison; on peut être mal partagé comme elle, et marcher

aussi bien qu'avec de beaux grands pieds; l'important, c'est

qu'ils soient bons.

J'avais donc de bons pieds, j'en étais contente. Je ne me sentais

plus lasse. J'étais prête à faire le tour de la France pour suivre

Émilien.

Mais lui! comme il devait être triste et malade de se voir

enfermé! Avait-il de quoi manger, de quoi changer, de quoi dormir?

Je ne voulus pas y penser, cela me donnait comme une défaillance.

J'étais dans une petite soupente avec une croisée ouvrant sur le

toit. Je ne pouvais pas y grimper, je ne voyais que le ciel. Je

regardai la porte par laquelle j'étais entrée, elle était fermée

en dehors. Moi aussi, j'étais en prison. M. Costejoux me cachait,

c'était pour mon bien. Je patientai.

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 13 / 31 题