IX

Nous voilà donc une bande d'amis installés au moutier: le bon

prieur, Émilien, la petite Louise, le vieux Dumont et moi, car

Émilien me pria de servir de gouvernante et de compagne à sa

soeur, en même temps que je m'occuperais du ménage avec la

Mariotte. Mes deux cousins furent employés comme ouvriers à

demeure pour travailler les terres. Cela faisait bien du monde à

vivre sur ce pauvre bien si longtemps négligé et d'un mince

rapport; mais, sauf les deux ouvriers et la Mariotte, qui étaient

payés à la journée, nous étions tous résolus à donner nos soins et

notre travail pour rien et nous sûmes mettre tant d'économie dans

le ménage, que le propriétaire s'en trouva bien et n'eut pas de

plus grand désir que de nous garder. Celui qui en faisait le

moins, c'était le prieur qui devenait de plus en plus asthmatique;

mais, sans lui pourtant, rien n'eût marché, -- car il fallait une

autorité sur le jeune monde et lui seul avait l'habitude de

commander. Comme nous avions tous un peu d'argent par devers nous,

nous ne voulûmes point recevoir d'avances de M. Costejoux. Le

prieur avait à toucher une petite somme que sa famille lui

offrait, à condition qu'on ne reviendrait pas sur les partages. Il

envoya Dumont dans son pays de Guéret et parut content de ce qu'il

lui rapporta.

Toutes choses ainsi réglées, nous eûmes l'innocent égoïsme de

goûter, au milieu de ces temps qui devenaient de plus en plus

malheureux et menaçants pour la France, un bonheur extraordinaire.

Il faut dire, pour nous justifier, que nous ne savions presque

plus rien de ce qui se passait et que nous commençâmes bien vite à

n'y plus rien comprendre. Tant que la communauté avait existé, on

y avait reçu des gazettes, des ordres du district, des avis du

haut clergé. On n'envoyait plus rien au prieur, le clergé

l'abandonnait et le blâmait d'avoir pactisé avec l'ennemi en

acceptant l'hospitalité et la confiance de l'acquéreur. Les

paysans, ivres de joie d'avoir acheté des terres, ne songeaient

plus qu'à entourer d'épines et de pierres leurs précieux petits

lopins. On travaillait avec une ardeur qu'on n'avait jamais eue

et, comme on se querellait souvent sur les bornages des

acquisitions, on ne songeait plus à se disputer sur la religion et

la politique. Même on était devenu plus religieux que du temps des

moines. Le moutier n'étant plus église paroissiale, on n'y disait

plus la messe; mais, sur la demande des habitants, le prieur

faisait sonner l'angélus matin et soir et à midi. Il y avait

longtemps qu'on ne disait plus la prière, mais il n'y a rien que

le paysan aime mieux que le son de sa cloche. Elle lui marque la

fin et le commencement de sa journée et lui annonce, au milieu du

jour, l'heure de son repas qui est aussi une heure de repos. Plus

tard, quand les cloches du moutier furent réquisitionnées pour

servir à faire des canons, il y eut une grande consternation. Une

paroisse sans cloches, disait-on, «est une paroisse morte». Et je

pensais comme les autres.

Mais, avant d'arriver à ces temps malheureux où tant de choses

surprenantes m'arrivèrent, je veux dire comme nous étions

tranquilles, imprévoyants et comme isolés du monde entier, dans

notre pauvre Valcreux et dans notre vieux moutier.

Émilien était si modeste en_ _ses goûts, qu'il se croyait riche

pour toute sa vie avec ses mille francs. Il les avait confiés à

M. Costejoux, qui lui promettait de les faire bien valoir, ce dont

Émilien ne prenait aucun souci, car il n'a jamais rien entendu aux

affaires; mais il était bien aise que l'acquéreur qui lui avait

témoigné tant de confiance fût nanti de son petit avoir. Il

n'avait d'autre soin en l'esprit que de rendre sa petite soeur

heureuse, en attendant que leur famille pût s'occuper de leur

sort. Il ne voulait rien lui refuser. Il était si fier et si

content de l'avoir sauvée! c'était encore mieux que d'avoir

délivré du cachot le père Fructueux. Il n'avait pas de sujet

d'inquiétudes, sentant dans M. Costejoux un ami_ _véritable qui ne

l'abandonnerait point et pour lequel il travaillait de sa tête

comme un commis, et de ses bras comme un ouvrier. Il avait pris un

peu d'autorité sur le prieur, qui était aussi colère qu'il était

bon et qui, ne pouvant plus crier et gourmander, à cause de son

asthme, enrageait d'autant plus pour la moindre vétille. Émilien

le raisonnait et m'appelait à son aide, car le pauvre prieur

m'écoutait plus volontiers encore et ne se fâchait plus dès que je

lui avais promis de faire aller les choses et les gens comme il le

voulait. La petite Louise revenait à la santé après avoir été

d'abord bien chétive. La Mariotte travaillait comme deux, et mes

cousins comme quatre, à cause de la bonne nourriture que nous leur

faisions sans rien gaspiller; le vieux Dumont, qui était encore

leste, faisait les courses et commissions et n'entendait pas mal

le jardinage. Mais il faut dire que cet homme, le meilleur et le

plus désintéressé du monde, avait un défaut. Il buvait le dimanche

et rentrait toujours ivre ce soir-là; -- il ne dépensait que son

propre argent et n'était pas méchant dans le vin. Le prieur le

sermonnait et, tous les lundis, il jurait de ne pas recommencer.

Quant à moi, j'étais la plus heureuse de la colonie. Je me voyais

utile à des personnes que j'aimais plus que tout, et je trouvais

dans mon activité et dans ma force de corps et de volonté, une

gaîté que je n'avais jamais connue. À seize ans, j'étais déjà

aussi grande que je le suis à présent, point belle du tout, la

petite vérole m'ayant laissé des traces qui se voyaient encore un

peu; mais j'avais, disait-on, une bonne figure qui donnait

confiance, et M. Costejoux, qui venait quelquefois, disait que je

me tirerais de tout dans la vie parce que je saurais toujours me

faire des amis. J'étais contente qu'il me dît cela devant Émilien,

qui, tout aussitôt, me prenait la main, la serrait dans les

siennes et ajoutait:

-- Elle en aura toujours un qui la considérera et la traitera comme

sa soeur et sa pareille.

Il disait la vérité, nous nous aimions comme si la même mère nous

eût mis au monde. Dumont me parlait souvent de la mienne, qui

avait été servante à Franqueville et qu'il avait bien connue. Il

disait que c'était une personne comme moi, bonne à tout, et se

faisant estimer de tout le monde. Cela me faisait plaisir à

entendre et je me trouvais, à tous égards, si contente de mon

sort, que je ne croyais pas possible qu'il y arrivât du

changement.

J'avais un souci, un seul, mais il avait son importance, c'était

l'étrange humeur de la petite Louise. Quand cette pauvre enfant

nous arriva, toute sale et toute malade, j'eus un gros chagrin de

la voir ainsi, et en même temps une grande joie d'avoir à la

guérir et à la consoler. Émilien me la mit dans les bras en me

disant:

-- Ce sera ta petite soeur.

-- Non, lui dis-je, ce sera ma fille.

Et je disais cela d'un si bon coeur, avec de grosses larmes de

tendresse dans les yeux, que toute autre qu'elle m'eût sauté au

cou; mais il n'en fut rien. Elle me regarda d'un air moqueur et

dédaigneux, et, se tournant vers son frère, elle lui dit:

-- Eh bien, voilà une jolie soeur que tu me donnes! Une paysanne!

Elle prétend être ma mère, elle est folle! Tu m'as dit qu'elle

avait à peu près mon âge. C'est donc là cette fameuse Nanette dont

tu m'as tant parlé en m'amenant ici? Elle est bien laide et je ne

veux pas qu'elle m'embrasse.

Voilà tout le compliment que j'en eus pour commencer. Émilien la

gronda, elle se prit à pleurer et s'en alla bouder dans un coin.

Elle était fière; on la disait élevée dans l'idée qu'elle devait

être religieuse, et, pour la préparer à l'humilité chrétienne, on

lui avait dit que, ne devant pas avoir part dans la fortune du

frère aîné, elle était de trop grande maison pour faire un petit

mariage. Il n'y avait que la pauvreté du couvent qui fût un moyen

de rester grande. Elle l'avait cru, les enfants croient ce qu'on

leur répète tous les jours et à tout propos.

Sa mère ne l'avait jamais caressée, et, sachant qu'il faudrait se

séparer d'elle le plus tôt possible et pour toujours, elle s'était

défendue de l'aimer. Cette belle dame s'était jetée dans la vie de

Paris et du grand monde, oubliant tous les sentiments de la nature

pour faire de la cour sa famille, sa vie et son seul devoir. Elle

n'aimait pas même son aîné, qui, étant destiné à passer avant

tout, ne lui appartenait pas plus que ses autres enfants. À

l'époque où j'en suis de mon récit, madame de Franqueville était à

l'étranger, très malade, et elle mourut peu de temps après. Nous

ne le sûmes que plus tard et c'est par la suite du temps que j'ai

connu le peu que j'ai à dire d'elle.

La petite Louise fut élevée à Franqueville par sa nourrice, et le

précepteur qui enseignait, ou plutôt qui n'enseignait pas Émilien,

fut chargé de lui apprendre tout juste à lire et à écrire un peu._

_La nourrice promettait de lui apprendre ses prières, la couture,

le tricot et la pâtisserie. C'est tout ce qu'il fallait pour une

religieuse: mais la nourrice trouva que c'était encore trop.

C'était une belle femme qui plaisait à plusieurs et gardait peu la

maison. La pauvre Louise tomba aux soins des filles de cuisine,

qui en firent à leur aise, car, lorsqu'un désordre est toléré dans

une maison, tous les autres suivent. Tant que l'enfant eut son

frère Émilien, elle vécut et courut avec lui, faisant la princesse

quand elle rentrait au logis et reprochant très aigrement à sa

nourrice les torts qu'elle avait, se querellant, boudant,

taquinant les servantes et prenant ensuite trop de familiarités

avec elles puisqu'elle voulait rester maîtresse et demoiselle.

Quand elle fut séparée de son frère, qui la reprenait et la

calmait de son mieux, elle devint pire, et, ne se sentant aimée de

personne, elle détesta tout le monde. Comme elle avait de

l'esprit, elle disait des méchancetés au-dessus de son âge. On en

riait; on eût mieux fait de s'en fâcher, car elle mit sa vanité à

être mauvaise langue et insulteuse.

Chez la méchante vieille de Tulle, elle expia tous ses défauts,

mais si durement qu'ils ne firent qu'augmenter, et, quand elle fut

avec nous, ce fut comme une petite guêpe en furie dans une ruche

d'abeilles. Il me fallut, dès le premier jour, la prier beaucoup

pour l'engager à se laver et à prendre du linge blanc. Mais, quand

je lui présentai des habits neufs que j'avais pu me procurer dans

la paroisse de la même manière que je m'étais procuré ceux que

portait Émilien, elle entra en rage, disant qu'étant demoiselle et

fille de marquise, elle ne porterait jamais des habits de

paysanne. Elle aimait mieux ses guenilles malpropres qui avaient

un reste de façon bourgeoise, et son frère dut les faire brûler

pour qu'elle se soumît. Alors elle bouda encore, bien que propre

et jolie avec sa jupe rayée et sa petite cornette. Le repas la

consola, il y avait si longtemps qu'elle était privée de bonne

nourriture! le soir, elle consentit à jouer avec moi, mais à la

condition que je ferais la servante et qu'elle me donnerait des

soufflets. La nuit, elle dormit près de moi dans une gentille

cellule où je lui avais dressé une couchette bien douce et bien

blanche à côté de la mienne. Il y avait encore du très beau linge

au moutier et elle y fut sensible; mais l'histoire de s'habiller

le lendemain amena encore du dépit et des larmes, et je dus lui

attacher des fleurs sur sa cornette, en lui disant que je la

déguisais en bergère.

Peu à peu cependant, en voyant que, si j'étais douce, c'était par

bonté et non par obligation, elle comprit sa position et se fit au

renversement de toutes les coutumes de l'ancien temps. Jamais elle

n'avait été si heureuse, elle l'a senti plus tard, car elle était

aimée sans chercher à mériter nos complaisances et nos gâteries;

mais son coeur n'avait pas de tendresse, et, sans la peur d'être

plus mal, elle eût demandé à nous quitter. Pour la rendre moins

exigeante, nous étions forcés de la prendre par son amour-propre

qui était déjà de la coquetterie de femme. Elle eut bien de la

peine à ne plus taquiner ni à maltraiter personne, mais jamais on

ne put la décider à faire le plus petit travail pour aider les

autres et s'aider elle-même. Elle était la seule de la maison qui

se fît servir; on servait volontairement M. le prieur, qui n'était

point exigeant de ce côté-là; mais, comme Louisette remarqua dès

le commencement qu'il était au-dessus des autres, elle se déclara

pareille à lui et s'assit de l'autre côté de la table où nous

mangions tous ensemble par économie. Elle s'y plaça en face du

prieur comme si elle eût été la maîtresse de la maison. Cela fit

rire d'abord, et puis on le toléra, et elle réclama cette place

comme un droit. Un jour que M. Costejoux vint dîner, elle ne

voulut point la lui céder, ce qui amusa beaucoup l'avocat et lui

fit donner une grande attention à ce diable de petit caractère. Il

la trouva jolie, la fit babiller, la taquina sur son

_aristocratie, _comme on disait dans ce temps-là, et, en

définitive, il la gâta plus que nous tous, car, le surlendemain,

il lui envoya de la ville un habillement complet de demoiselle,

avec des rubans et un chapeau à fleurs. Quand il revint, il

comptait d'être remercié et embrassé. Il n'en fut rien, elle était

mécontente qu'il lui eût envoyé des souliers plats tout unis, elle

voulait des talons hauts et des rosettes. Il s'amusa encore, il

s'amusa toujours de ces façons de souveraine. Plus il était ennemi

de la noblesse, plus il trouvait divertissant de voir ce petit

rejeton incorrigible qu'il eût pu écraser entre ses doigts, lui

sauter à la figure et lui donner des ordres. Ce fut d'abord un

jeu, et cela est devenu comme une destinée pour elle et pour lui.

Pour moi qui avais tant rêvé de cette petite Louise et qui m'étais

donné à elle corps et âme, je sentais bien qu'elle me comptait

pour rien quand elle croyait n'avoir pas besoin de moi, et, si

j'obtenais une caresse, c'était quand elle voulait me faire faire

quelque chose de difficile et d'extraordinaire pour son service.

Le caprice passé, il ne fallait pas compter sur la récompense, et

souvent il était passé avant que d'être satisfait.

Ce fut ce que, dans la langue que je sais parler aujourd'hui, on

appelle une déception: mais j'en pris mon parti et je portai

toutes mes affections sur Émilien qui les méritait si bien. Je

m'étais imaginée que, si sa soeur répondait à mon amitié, je lui

en donnerais plus qu'à lui, à cause qu'elle était de mon âge et de

mon sexe; elle ne voulut point, et tout mon coeur s'en alla

retrouver le petit frère.

Au mois d'octobre de cette année-là (91), le bruit d'une prochaine

guerre se répandit et chacun trembla pour sa nouvelle propriété.

Ce n'était plus le temps où l'on disait: «ça m'est égal, tout le

monde ne va pas à l'armée et tout le monde n'y meurt pas.» On

comprenait cette fois la cause de la guerre: les nobles et le

grand clergé de France la voulaient contre la révolution, afin de

reprendre ce que la révolution venait de nous donner. Cela mettait

le monde en colère, et on se dépêchait de labourer et

d'ensemencer. Les jeunes gens disaient que, si l'ennemi venait

chez eux, ils se défendraient comme de beaux diables. On avait

peur pour ce qu'on avait, mais on sentait quand même du courage

pour se battre.

M. Costejoux venait un peu plus souvent et Émilien recommençait à

s'informer des choses du dehors. Un jour de novembre, qu'il avait

appris la maladie de sa mère, il fut frappé de l'idée qu'il ne

reverrait plus aucun de ses parents, car il paraissait certain

qu'ils voulaient marcher contre la France et n'y rentrer qu'avec

l'ennemi. En causant seul avec moi, comme nous revenions du moulin

avec la mule chargée d'un sac de grain marchant devant nous:

-- Nanon, me dit-il, ne suis-je pas dans une position bien étrange?

si on déclare la guerre, j'ai toujours dit que je me ferais

soldat; mais, s'il me faut être d'un côté, et mon père de l'autre

avec mon frère, comment donc ferai-je?

-- Il n'y faut point aller, lui dis-je; si vous veniez à être tué,

qu'est-ce que votre soeur deviendrait?

-- Costejoux m'a promis de ne pas l'abandonner et de l'emmener chez

lui, avec toi si tu y consens; veux-tu me promettre de ne pas la

quitter?

-- Quand nous en serons là, vous pouvez compter sur moi, malgré que

Louise ne soit guère aimante pour moi et que j'aurai grand chagrin

de quitter mon endroit; mais cette chose que vous dites ne peut

pas arriver, puisqu'il vous faudrait aller contre la volonté de

votre père.

-- Mais sais-tu que, si nous avons la guerre, il faudra que j'en

sois ou que je passe à l'étranger? Tu as bien ouï-dire qu'on y

enverrait tous les jeunes gens en état de porter les armes?

-- Oui, mais ce n'est pas fait: comment pourrait-on forcer tout le

monde? Il faudrait autant d'hommes de maréchaussée que de gens à

faire marcher. Tenez! Tenez! vous me donnez des raisons parce que

vous avez envie de me quitter et de devenir officier!

-- Non, ma chère enfant, je n'ai pas d'ambition, on ne m'a pas

élevé pour en avoir et je n'aime pas la guerre. Je suis né doux et

je n'ai pas le goût de tuer des hommes; mais il y aura peut-être

une question d'honneur et tu ne voudrais pas me voir méprisé?

-- Oh non! par exemple! j'ai trop souffert dans le temps où l'on

disait que vous ne seriez jamais bon à rien; mais tout cela peut

tourner autrement et, si vous n'êtes pas forcé, jurez-moi que vous

ne nous quitterez pas.

-- Peux-tu me demander cela? tu ne sais donc pas comme je t'aime?

-- Si fait, je le sais. Vous m'avez promis que, quand vous seriez

marié, vous me donneriez vos enfants à garder et à soigner.

-- Marié? tu crois donc que je veux me marier?

-- Vous avez dit une fois que vous y penseriez un jour, et, depuis

ce temps-là moi, j'ai toujours pensé à m'instruire de ce qu'une

femme doit savoir pour servir une dame et tenir sa maison.

-- Ah! tu crois que je veux que tu serves ma femme?

-- Vous ne le voulez plus?

-- Non certes, je ne veux pas que tu sois au-dessous de qui que ce

soit dans mon amitié; ne comprends-tu pas cela?

Il me tenait la main et il m'arrêta au bord de la rivière en me

regardant avec des yeux tout attendris. Je fus bien étonnée, et,

craignant de l'affliger, je ne savais comment lui répondre.

-- Pourtant, lui dis-je au bout d'un moment de réflexion, votre

femme sera plus que moi.

-- Qu'est-ce que tu en sais?

-- Vous épouseriez une paysanne, comme le frère Pascal, qui a fait

publier ses bans avec la meunière du pont de Beaulieu?

-- Pourquoi non?

-- Eh bien, qu'elle soit paysanne ou dame, vous l'aimerez plus que

tout, et vous voudrez qu'elle soit maîtresse au logis: moi je suis

toute décidée à lui bien obéir et à lui complaire en tout.

Pourquoi dire que vous ne voulez pas que je sois pour l'aimer et

la servir comme vous-même?

-- Ah! Nanon, reprit-il en se remettant à marcher, comme tu as le

coeur simple et bon! Ne parlons plus de cela, tu es trop jeune

pour que je te dise tout ce que je pense, tu ne comprendrais pas

encore. Ne t'en tourmente pas. Je ne te ferai jamais de chagrin,

et, si je dois me marier comme tu te l'imagines, ce ne sera

qu'avec ton consentement; entends-tu bien? Tu sais que je suis,

comme on dit, de parole; tout ce que je t'ai promis de faire, je

l'ai fait. Souviens-toi de ce que je te dis à présent, tiens, là,

au bord de cette rivière qui chante comme si elle était contente

de nous voir passer, au pied de ce vieux saule qui devient tout

argenté quand le vent lui renverse ses feuilles. Tu retiendras

bien l'endroit? Vois, il y a comme une petite île que les iris ont

faite avec leurs racines, et, contre cette île, nous avons souvent

tendu les nasses, ton cousin Pierre et moi. Je me suis déjà arrêté

avec toi dans cet endroit-là, un jour que tu me demandais de

t'apprendre tout ce que je pourrais apprendre moi-même. Je te l'ai

juré, et à présent je te jure que je ne serai jamais à personne

plus qu'à toi. Est-ce que cela te fait de la peine?

-- Mais non, lui répondis-je. Je voudrais que cela vous fût

possible. Seulement, je m'en étonne, parce que je n'ai jamais

pensé que vous tiendriez autant à mon amitié que je tiens à la

vôtre. Si c'est comme ça, soyez tranquille, je ne me marierai

jamais, moi je serai à votre commandement toute ma vie, et je vous

le promets devant cette rivière et ce vieux saule, afin que vous

n'en perdiez pas non plus la souvenance.

La mule avait toujours marché pendant que nous causions. Émilien,

la voyant déjà loin et prête à laisser tomber son chargement,

parce qu'elle avait fantaisie de prendre le plus court à travers

les buissons, fut obligé de courir après elle. Moi, je restai un

bon moment sans songer à le suivre. J'avais comme un éblouissement

dans les yeux et comme un engourdissement dans les pieds. Pourquoi

m'avait-il dit si bien son amitié dont, à l'habitude, il ne

songeait pas à me parler, sinon en deux ou trois mots et quand

l'occasion s'en trouvait? Je ne dirai pas que j'étais trop

innocente pour n'avoir pas ouï parler de l'amour. À la campagne,

il n'y a pas tant de secrets sur ce chapitre-là; mais, dans les

pays froids où l'on vit sobrement et où l'on travaille beaucoup,

on est enfant très longtemps et j'étais aussi jeune que mon âge.

Peut-être aussi l'idée que j'avais toujours eue de me dévouer au

service et contentement des autres m'avait-elle éloignée de celle

de rêvasser à mon propre contentement. Je restai là comme une

grande niaise à me demander pourquoi il m'avait dit: «Tu ne peux

pas encore comprendre tout ce que je pense» et j'avais comme une

envie de rire et comme une envie de pleurer sans savoir pourquoi.

Je ne sais pas pourquoi non plus je pris quelques feuilles du

saule et les mis dans la bavette de mon tablier.

À partir de ce jour-là, je sentis du bonheur dans tout et comme

une joie d'être au monde. Je n'avais plus de chagrin quand

Louisette était mauvaise. Je prenais la chose avec une patience

gaie. Quand M. le prieur grondait, j'avais plus d'esprit pour

trouver des paroles qui l'apaisaient. Quand il souffrait beaucoup,

j'avais toujours bon espoir de le soulager et j'en trouvais mieux

le moyen. Quand je voyais Émilien se fatiguer trop au jardinage,

j'allais derrière lui et je trouvais la force d'un homme pour

mener la brouette et le râteau. À la fin de la saison, nous eûmes

des fruits superbes dont on fit l'envoi à M. Costejoux, qui en fut

content. Il vint nous en remercier et il paraissait heureux, lui

aussi, quand il était un jour au milieu de nous, mangeant avec

nous, parlant latin avec le prieur, chiffons avec Louisette,

semences et récoltes avec Émilien et les ouvriers. Moi, je prenais

plaisir à tout ce que j'entendais, même au latin de M. le prieur,

qui ressemblait tant à du français et même à du patois que tout le

monde le devinait. J'avais l'oeil et la main à tout dans le

ménage, qui était reluisant de propreté, et, quand on se mirait

dans les assiettes et dans les verres, il me semblait que tout le

monde était plus beau. Ma grande récompense était de prendre mes

leçons le soir à la veillée. M. le prieur y assistait, aimant

donner son avis sur tout, mais il s'endormait vite, et, dans les

soirs d'hiver, seuls dans la grande chambre bien chaude du

moutier, nous lisions et causions, Émilien et moi, pendant que la

bise soufflait au dehors et que le grillon chantait dans l'âtre.

Ces conversations-là nous instruisaient tous deux, car j'étais

grande questionneuse et je voulais savoir bien des choses

qu'Émilien apprenait peu à peu et qu'il m'enseignait tout

naturellement. Je me tourmentais du droit des riches et des

pauvres, des rois et des sujets, et de tout ce qui était arrivé

depuis le commencement du monde sur la terre et sur la mer.

Émilien me racontait des histoires du temps passé. Il y avait dans

la bibliothèque un ouvrage en beaucoup de volumes que les moines

n'avaient pas voulu lui laisser lire et qui s'appelait l_'Histoire

des Hommes. _C'était un ouvrage nouveau dans ce temps-là et qui ne

cachait pas la vérité sur les superstitions et les injustices de

ce monde. Je ne sais s'il était de grande valeur, mais nous le

lûmes tout entier, pendant que M. le prieur ronflait dans son

grand fauteuil de cuir; et, après l'avoir lu, nous nous trouvâmes,

sans le savoir, plus instruits que lui et que la plupart des gens

de notre temps. Il nous venait, à propos de tout, un tas d'idées,

et, si nous eussions su ce qui se passait en politique, nous

aurions pu porter sur la révolution des jugements au-dessus de

notre âge; mais nous ne le savions que quand M. Costejoux venait

au moutier, et il n'y vint guère pendant l'hiver à cause des

mauvais chemins qui nous séparaient du reste du monde. Cette

grande solitude nous empêchait de nous tourmenter du temps présent

et nous laissait ignorer que, dans beaucoup d'autres endroits, il

y avait des troubles et des malheurs, à cause que l'on ne pouvait

s'entendre sur la politique et la religion.

J'ai fini d'écrire la première partie, la partie tranquille de mon

histoire, et je vais entrer dans les événements qui nous

emportèrent, comme tout le monde, dans leurs agitations. À

présent, ceux qui m'auront lue savent que mon éducation est assez

faite pour que je m'exprime plus facilement et comprenne mieux les

choses qui me frappent. Il m'eût été impossible, durant tout le

récit que je viens de faire, de ne pas parler un peu à la manière

des paysans: ma pensée n'eût pas trouvé d'autres mots que ceux où

elle était alors contenue, et, en me laissant aller à en employer

d'autres, je me serais prêté des pensées et des sentiments que je

n'avais pas. Je me mettrai maintenant un peu plus de niveau avec

le langage et les appréciations de la bourgeoisie, car, à partir

de 92 je n'étais plus paysanne que par l'habit et le travail.

X

L'esprit des paysans comme celui des enfants est ouvert aux

illusions. Nous ne pouvions nous imaginer dans notre oasis de

Valcreux, les causes profondes qui conduisaient à des crimes

violents notre belle révolution de 89. Toutes les nouvelles qui

eussent dû nous faire pressentir ces crises étaient interprétées

par des âmes incapables de les provoquer comme de les conjurer.

L'insouciance de notre commune, l'optimisme de la petite colonie

du moutier arrangeaient encore pour le mieux les événements

accomplis. M. le prieur prétendait que la fuite du roi à Varennes

était une fâcheuse action et une grande faute qui amènerait

pourtant un bien.

-- Louis XVI a eu peur de son peuple, disait-il; c'est mal, car le

peuple n'est pas méchant. Voyez comme les choses se sont passées

ici! Jamais une affaire aussi terrible que la vente des biens

d'Église n'était arrivée dans le monde. C'est la bourgeoisie

philosophe qui l'a voulue, et le peuple n'a fait qu'en profiter,

mais sans colère contre nous et avec des ménagements auxquels on

ne s'attendait pas. Eh bien, que le roi se confie à son peuple et

bientôt son autorité lui sera rendue. Il n'a pas d'ennemis; voyez

si un seul paysan de chez nous lui manquerait de respect! Soyez

sûrs que tout s'arrangera. Le peuple est insouciant, paresseux, un

peu pillard, mais je le connais bien, moi! il est doux et sans

rancune. Rappelez-vous comme je le malmenais quand j'étais

l'économe de la communauté! Eh bien, personne ne m'en veut et je

finirai mes jours ici bien tranquillement, comme le roi sur son

trône!

Ainsi les prévisions de ce pauvre religieux ne dépassaient pas

encore le ravin de Valcreux, et nous ne demandions qu'à nous y

enfermer comme lui, d'autant mieux que l'événement sembla d'abord

lui donner raison.

L'Assemblée nationale avait déclaré le roi inviolable malgré sa

fuite. Elle s'était dissoute en s'imaginant que sa Constitution

était le dernier mot de la Révolution, et que la Législative

n'aurait rien à faire que de la faire fonctionner. Aucun membre de

la première Assemblée ne devait être réélu. M. Costejoux se mit

sur les rangs pour la députation; mais on était encore trop

royaliste dans nos provinces du centre pour le nommer. Il eut

beaucoup de voix, mais il échoua. Il n'en eut point de dépit. Il

faisait de fréquents voyages à Paris parce que, quand le pays

avait quelque demande ou réclamation à faire, c'est lui qu'on en

chargeait. Il était toujours prêt. Savant, riche et parlant bien,

il était comme l'avocat de tout le monde.

Il nous arriva bien, à la fin de 91, quelques sujets d'inquiétude

pour M. le prieur. La nouvelle Assemblée, qui semblait devoir

vaincre l'anarchie où la Commune avait jeté Paris, était en colère

à cause du _veto _du roi. Elle voulut s'en prendre au clergé et

empêcher le culte, même dans les maisons particulières. Le roi s'y

opposa encore, et, comme de juste, nous étions tous royalistes à

Valcreux, car nous tenions à notre messe et nous aimions M. le

prieur, ce qui ne nous empêchait pas d'être aussi très

révolutionnaires et de vouloir conserver ce que la Constitution

avait fait. Si l'opinion du plus grand nombre des Français avait

prévalu, on n'aurait pas été au-delà. Mais deux orages nous

menaçaient, la haine des nobles et des prêtres contre la

Révolution, la haine des révolutionnaires contre les prêtres et

les nobles; les passions tendaient à remplacer les convictions.

Notre pauvre France agricole allait être écrasée entre ces deux

avalanches sans presque savoir pourquoi et sans pouvoir prendre

parti dans sa conscience pour les uns ni pour les autres.

Au commencement d'août 92, M. Costejoux vint nous voir, il

arrivait de Paris. Il prit Émilien à part:

-- Mon enfant, lui dit-il, savez-vous si M. le prieur a prêté

serment à la Constitution?

-- Je ne crois pas, dit Émilien, qui ne savait pas mentir, mais qui

craignait d'avouer la vérité.

-- Eh bien, s'il ne l'a fait, reprit l'avocat, tâchez qu'il le

fasse. Les ecclésiastiques sont très menacés. Je ne puis vous en

dire davantage, mais je vous parle très sérieusement; vous savez

que je m'intéresse à lui.

Émilien avait bien déjà essayé plusieurs fois de persuader le

prieur. Il n'avait pas réussi. Il m'expliqua bien de quoi il

s'agissait et me chargea de l'affaire.

Ce ne fut pas facile. D'abord, le prieur voulut me battre.

-- Je serai donc tourmenté toute ma vie? disait-il. J'ai été mis au

cachot par mes religieux pour n'avoir pas voulu jurer que je

ferais faire des miracles à la vierge de la fontaine, afin

d'empêcher les gens d'ici d'acheter nos biens. À présent, l'on

veut que je_ _jure que je suis un homme sincère et ami de son

pays. Je ne mérite pas cette humiliation et ne veux pas la subir.

-- Vous auriez raison, lui dis-je, si le gouvernement allait bien

et si tout le monde était juste; mais on est devenu malheureux et

cela rend soupçonneux. Si vous attirez de mauvais jugements sur

vous, ceux qui vous aiment et qui vivent autour de vous en

souffriront peut-être autant que vous. Pensez à ces deux pauvres

enfants de nobles qui sont ici, avec leurs parents émigrés; c'est

du danger pour eux, n'y ajoutez pas, vous qui aimez tant Émilien,

le danger qui tomberait sur vous.

-- Si tu le prends comme cela, dit-il, je me rends. Et il se mit en

règle.

Je savais bien qu'en lui parlant des autres, je le ferais renoncer

à ses idées sur lui-même.

Nous pensions être tranquilles; mais ce mois d'août fut terrible à

Paris, et, le mois suivant, nous en connûmes toutes les

conséquences, les fureurs de la Commune de Paris, le roi mis au

Temple, le décret d'expropriation des émigrés de leurs biens,

celui d'exil pour les prêtres non assermentés, les ordres de

visites domiciliaires pour rechercher les armes et arrêter les

suspects, etc.

De ce côté-là, nous autres paysans, nous n'avions rien à craindre;

nous avions fait notre révolution en 89. Nous avions pris toutes

les armes du moutier, et, plus tard, les moines suspects s'étaient

en allés d'eux-mêmes. Quant à Émilien, il avait bien prévu que ses

biens de famille seraient confisqués et qu'il porterait la peine

de la défection de ses parents. Il en prenait son parti en homme

qui n'a jamais dû hériter; mais nous étions tristes à cause du

roi, que nous ne pouvions pas croire d'accord avec les émigrés,

après le blâme qu'il leur avait donné. Nous étions aussi très

affligés et comme humiliés de ce que les ennemis nous avaient

battus. Quand on nous raconta le massacre des prisons, nous

sentîmes que notre pauvre bonheur s'en allait pièce à pièce. Au

lieu de lire et de causer ensemble, Émilien et moi, nous nous

donnions au travail de la terre et de la maison, comme des gens

qui ne veulent plus réfléchir à rien et qui auraient quelque chose

à se reprocher.

On trouvera cette réflexion singulière, elle est pourtant sérieuse

dans mes souvenirs.

Quand de jeunes âmes très pures ont cru à la justice, à l'amitié,

à l'honneur; quand elles ont vu l'avenir comme l'emploi de toutes

leurs bonnes intentions, et qu'il leur faut apprendre que les

hommes sont pleins de haine, d'injustice, et le plus souvent

hélas! de lâcheté, il se fait dans l'esprit de ces enfants une

consternation qui les brise. Ils se demandent si c'est pour les

punir de quelque faute que les hommes leur donnent de pareils

exemples.

Nous consultions M. le prieur plus que par le passé. Nous nous

étions cru bien savants, parce que nous avions acquis sans lui des

idées qui nous paraissaient plus avancées que les siennes. Nous

n'osions plus être si fiers, nous avions peur de nous être

trompés; mais, avec son air vulgaire et ses préoccupations

prosaïques, le prieur était plus philosophe que nous ne pensions.

-- Mes enfants, nous dit-il, un soir de 93 que nous lui demandions

ce qu'il pensait des jacobins et de leur ardeur à pousser la

révolution en avant à tout prix, ces hommes-là sont sur une pente

où ils ne s'arrêteront pas à volonté. Il ne faut pas tant

s'occuper des gens, mais des choses qui sont plus fortes qu'eux.

Il y a longtemps que le vieux monde s'en va et que je m'en

aperçois au fond du trou où le sort m'a jeté comme un pauvre

cloporte destiné à vivre dans l'ombre et la poussière. Ne croyez

pas que ce soit la Révolution qui ait amené notre fin; elle n'a

fait que pousser ce qui était vermoulu et ne tenait plus à rien.

Il y a longtemps que la foi est morte, que l'Église s'est donnée

aux intérêts de ce monde et qu'elle n'a plus de raison d'être. --

Moi qui vous parle, je ne crois plus tout ce qu'elle enseigne,

j'en prends et j'en laisse, j'ai trop vu rire, dans l'intérieur

des couvents, de ses prescriptions et de ses menaces. Dans ma

jeunesse, il y avait, dans notre chapelle souterraine, des

peintures très anciennes de la danse macabre, que le prieur de ce

temps-là fit badigeonner comme repoussantes et ridicules. Avec les

idées sombres, on supprima toutes les austérités et ce fut un

sentiment révolutionnaire qui nous y porta. Les prélats et les

membres privilégiés, à nos dépens, des grosses abbayes se jetaient

dans les jouissances du siècle, dans le luxe et même dans la

débauche. Nous ne voulûmes pas être si simples que de faire

pénitence à leur place, et, n'étant pas d'assez gros seigneurs

pour nous livrer impunément au scandale, nous nous renfermâmes

dans le bien-être et l'indifférence qui nous étaient permis. Je

crois bien que nous n'étions pas les seuls. Les trois derniers de

nos religieux n'étaient pas ce que vous pensez. Ils n'étaient pas

fanatiques lorsqu'ils m'ont menacé et emprisonné pour ma

franchise. Ils ne croyaient à rien, et, en voulant me faire peur,

ils avaient plus peur que moi. Il y en avait un libertin qui se

sera volontiers sécularisé; un autre, idiot, qui, sans croire à

Dieu, craignait l'enfer quand il lisait un mandement de

l'archevêque; le troisième, le pâle et sombre Pamphile, était un

ambitieux qui eût voulu jouer un rôle et qui se fera peut-être

démocrate, faute d'avoir pu se distinguer dans le clergé par son

zèle. Mais savez-vous ce qui a fait ainsi dépérir et succomber le

clergé? C'est la lassitude du fanatisme, et la lassitude qui mène

à l'impuissance est un châtiment inévitable. Des hommes qui ont

fait la Saint-Barthélemy et la révocation de l'édit de Nantes, qui

ont toujours conspiré contre les rois et contre les peuples,

faisant le mal sans remords et prêchant le crime sans effroi en

vue de l'esprit de corps, arrivent vite à n'être plus rien. On ne

vit pas toujours de mensonge, on en meurt; un beau jour, cela vous

étouffe. Eh bien, vous me demandez ce que c'est que les jacobins.

Autant que je peux le savoir et en juger, ce sont des hommes qui

mettent la Révolution au-dessus de tout et de leur propre

conscience, comme les prêtres mettaient l'Église au-dessus de Dieu

même. En torturant et brûlant des hérétiques, le clergé disait:

«C'est pour le salut de la chrétienté.» En persécutant les

modérés, les jacobins disent: «C'est pour le salut de la cause,»

et les plus exaltés croient peut-être sincèrement que c'est pour

le bien de l'humanité. Oh! mais, qu'ils y prennent garde! c'est un

grand mot, l'humanité! Je crois qu'elle ne profite que de ce qui

est bien et qu'on lui fait du mal en masse et longtemps quand on

lui fait un mal passager et particulier. Après ça, je ne suis

qu'un pauvre homme qui voit les choses de trop loin, et qui mourra

bientôt. Vous jugerez mieux, vous autres qui êtes jeunes; vous

verrez si la colère et la cruauté qui sont toujours au bout des

croyances de l'homme réussissent à amener des croyances

meilleures. J'ai peine à le croire, je vois que l'Église a péri

pour avoir été cruelle. Si les jacobins succombent, pensez au

massacre des prisons, et alors vous direz avec moi: On ne bâtit

pas une nouvelle Église avec ce qui a fait écrouler l'ancienne.

Émilien lui observa que les massacres de septembre et les

persécutions n'étaient peut-être pas l'oeuvre des jacobins, mais

celle des bandits qu'ils n'avaient pu contenir.

-- C'est possible, et Dieu le veuille! répondit le prieur. Il peut

y avoir de bonnes intentions chez ceux qui nous paraissent les

plus terribles: mais retenez ce que je vous ai dit, quand vous

aurez à les juger par la suite. Ceux qui auront trempé leurs mains

dans le sang ne feront rien de ce qu'ils auront voulu faire, et,

si le monde se sauve, ce sera autrement et par d'autres moyens que

nous ne pouvons pas prévoir. Ma conclusion à moi, c'est que tout

le mal vient du clergé, qui a entretenu si longtemps le régime de

terreur que ses ennemis exercent à présent contre lui. Comment

voulez-vous que les victimes de la violence soient de doux élèves

reconnaissants? Le mal engendre le mal! Mais en voilà bien assez

là-dessus: tâchons de vivre tranquilles et de ne nous mêler de

rien. Vivons le mieux possible en faisant notre devoir, nous

n'avons pas si longtemps à durer et tout ce que nous disons-là ne

fait pas bouillir la marmite.»

Ce fut la seule fois que le prieur nous dit le fond de sa pensée.

Il avait jugé le clergé, mais un sentiment de convenance ou

l'habitude de la soumission l'empêchait de se répandre en paroles

sur un sujet si délicat pour lui. Avait-il toujours pensé ces

choses qu'il croyait avoir pensées de tout temps? Peut-être se

trompait-il là-dessus, peut-être n'avait-il fait de mûres

réflexions que depuis les trois jours qu'il avait passés au

cachot. Il avait pris dans son état une si forte dose de prudence,

qu'il évitait de se résumer et que nos questions lui étaient plus

importunes qu'intéressantes. Il concluait toujours de la façon la

plus positive et la plus égoïste, bien qu'il eût le coeur généreux

et dévoué. Pour lui, le monde était un atroce sauve-qui-peut et

l'idéal était de vivre comme une taupe dans son trou. Il espérait

quelque chose de mieux dans l'autre vie, sans y croire

positivement. Il lui échappa un jour de dire:

-- Ils m'ont tellement barbouillé la face de Dieu, que je ne

saurais plus la voir; c'est comme une page où l'on a_ _répandu

tant d'encre et de sang, qu'on_ _ne peut plus savoir s'il y avait

quelque chose dessus.

Et il n'avait pas l'air de s'en tourmenter beaucoup. Il s'agitait

bien autrement quand la gelée attaquait le fruitier ou quand

l'orage faisait tourner la crème. On eût dit quelquefois d'une

vraie brute; c'était pourtant un homme de bien très intelligent et

passablement instruit; mais il avait été étouffé trop longtemps,

il ne pouvait plus respirer comme les autres, ni au moral, ni au

physique.

Pendant qu'il essayait ainsi de se maintenir en dehors de tout, ni

la Mariotte, ni mes deux cousins, ni le vieux Dumont ne se

tourmentaient des événements. La déclaration de la patrie en

danger et l'enthousiasme des enrôlements volontaires n'avaient

guère pénétré chez nous. Nous apprenions l'effet des décrets quand

il avait cessé de se produire. De notre côté, il n'y eut d'abord

que quelques mauvais sujets sans amour du travail qui s'en

allèrent de bon gré aux armées. Émilien ne pensa pas, dans ce

moment-là, qu'il eût à se faire un devoir de les imiter. Il

songeait à son frère qui se battait pour la cause contraire et il

attendait sans parti pris, lorsqu'il reçut une singulière lettre

de M. Prémel, l'intendant de Franqueville.

«Monsieur, lui disait-il, je reçois une lettre de M. le marquis

votre père qui s'occupe de votre situation présente et de celle de

mademoiselle votre soeur. Voici ses propres expressions:

«Fournissez à M. Émilien l'argent nécessaire pour sortir de France

et venir me rejoindre à l'armée de Condé. J'imagine qu'il se

souviendra d'être un Franqueville et qu'il ne reculera pas devant

les quelques dangers à courir pour effectuer cette résolution.

Entendez-vous avec lui pour lui en faciliter les moyens, et, quand

vous l'aurez convenablement équipé, muni d'un bon cheval et d'un

bon domestique, remettez-lui la somme de cent louis. S'il a le

courage et la volonté de m'obéir, n'épargnez rien pour lui. Sinon,

déclarez-lui que je l'abandonne et ne le considère plus comme

étant de ma famille.

Quant à sa jeune soeur, mademoiselle Louise, je veux que sous la

garde de Dumont et de sa nourrice, elle soit conduite à Nantes, où

ma parente, madame de Montifault, l'attend pour remplacer auprès

d'elle la mère qu'elle a perdue.»

-- Ma mère est morte! s'écria Émilien, en laissant tomber la

lettre, et c'est ainsi que je l'apprends!

Je lui pris les mains. Il était pâle et il tremblait, car on ne

perd pas sa mère sans une grande émotion; mais il ne pouvait avoir

de larmes pour cette femme qui ne l'avait point aimé et qu'il

connaissait à peine. Quand il fut calme, il resta comme consterné

de la manière dont le traitait son père, qui, ne le jugeant pas

digne de recevoir une lettre de lui, lui faisait savoir sa volonté

par son homme d'affaires. Il hésita un instant à croire que ce ne

fût pas une invention de Prémel. Pourtant, il dut se rendre à

l'évidence en lisant la fin de sa lettre.

«Monsieur le marquis, disait-il, se fait de grandes illusions sur

la situation présente. Il croit d'abord que je continue à toucher

des revenus de sa terre, ce qui n'est point, puisqu'elle est sous

le séquestre; ou que j'ai fait des économies importantes sur les

années précédentes, ce qui est encore moins vrai, vu le refus de

payement de ses fermiers et l'anarchie où se sont jetés les

paysans. Je n'habite plus Franqueville, où le péril était devenu

extrême pour ceux qui ont eu le malheur d'être attachés aux

nobles. Je me suis modestement retiré à Limoges et je ne pourrais

pas décider la nourrice de mademoiselle Louise à quitter

Franqueville pour se rendre dans les provinces de l'Ouest, qui

sont en pleine insurrection. Puisque vous avez gardé Dumont auprès

de vous, c'est à vous qu'il appartient de conduire votre soeur à

madame de Montifault. Pour cet effet, je mets à votre disposition

la somme de deux cents livres que je prends sur mon propre avoir,

et, quand vous serez de retour de ce premier voyage, je vous

trouverai, par mode d'emprunt, les fonds nécessaires pour sortir

de France; faites-moi savoir, par prompte réponse, que vous êtes

décidé pour l'émigration et si je dois m'occuper de ce qu'il faut

pour votre équipement. Mais la difficulté de trouver de l'argent

est si grande, que je ne vous engage pas à compter sur les cent

louis que M. le marquis réclame pour vous. Je ne les ai point, et

je n'ai pas le crédit qu'il faudrait pour vous les procurer. Votre

maison en a encore moins que moi, à l'heure qu'il est, et, si

quelque usurier se risque sur votre signature et sur la lettre de

votre père que je garde en nantissement, vous aurez à payer de

très gros intérêts, sans parler du secret à garder qui coûtera

très cher. Mon devoir est de vous dire ces choses, qui

probablement ne vous arrêteront pas, puisque, dans le cas où vous

resteriez en France, votre famille vous abandonnerait

entièrement.»

-- Quelle m'abandonne donc! s'écria Émilien avec résolution; ce ne

sera pas le commencement de sa désaffection et de son dédain pour

moi! Si mon père m'eût écrit lui-même, s'il eût réclamé mon

obéissance avec quelque peu de tendresse, j'aurais tout sacrifié,

non pas ma conscience, mais mon honneur et ma vie; car j'y ai

souvent pensé, et j'étais résolu, le cas échéant, à courir me

jeter sur les baïonnettes françaises à la première affaire, les

bras et les yeux levés vers le ciel témoin de mon innocence. Mais

les choses se passent autrement. Mon père me traite comme un

soldat qu'il achèterait pour sa cause: un cheval, un laquais, une

bonne valise et cent louis en poche, me voilà engagé au service de

la Prusse ou de l'Autriche. Sinon, mourez de faim, c'est comme il

vous plaira, je ne vous connais plus! Eh bien, il me plaît de

choisir le travail des bras et la fidélité à mon pays, car, moi,

je ne vous ai jamais connu, et je ne suis le fils de personne,

quand il s'agit de trahir la France. Voilà le lien rompu! Nanette,

tu entends! -- et, en parlant ainsi, il déchirait la lettre de

l'intendant en mille pièces, -- et tu vois? je ne suis plus un

noble, je suis un paysan, un Français!

Il se jeta sur une chaise pleurant de grosses larmes. J'étais

toute bouleversée de le voir comme cela. Il n'avait jamais pleuré

devant personne, peut-être n'avait-il jamais pleuré du tout. Je me

pris à pleurer aussi et à l'embrasser, ce qui ne m'était jamais

venu à l'idée. Il me rendit mes caresses et me serra contre son

coeur, pleurant toujours, et nous ne songions pas à nous étonner

de nous tant aimer l'un l'autre. Cela nous semblait si naturel

d'avoir du chagrin ensemble, après avoir été ensemble si heureux

et si insouciants!

Il fallait pourtant songer à Louisette et se demander si on la

conduirait à Nantes. Nantes, ah! si nous eussions pu lire dans

l'avenir prochain ce qui devait s'y passer, comme nous nous

serions réjouis de la tenir là près de nous! Peut-être qu'en

apprenant l'insurrection de la Vendée, nous eûmes quelque

pressentiment et que le ciel nous avertit. Mais le parti d'Émilien

était pris en même temps que celui qui le concernait.

Ma soeur ne me quittera pas dans des temps pareils, s'écria-t-il.

Si cette madame de Montifault, que je ne connais point, veut lui

servir de mère, nous verrons cela plus tard. Je ne veux pas

exposer la pauvre Louise à quelque nouvelle tyrannie. Je la

confierais plutôt à la mère de M. Costejoux, qui est bonne et

douce. Mais nous avons le temps d'aviser. On ne persécute pas les

enfants, on ne les persécutera pas, c'est impossible! Louise est

bien ici, ne lui dis rien de cette lettre. Elle n'a pas de parti à

prendre, elle ne dépend que de moi, et je refuse pour elle.

Il voulait répondre à M. Prémel.

-- Ne le faites pas, lui dit M. le prieur dès qu'il fut informé.

Vous avez eu tort de déchirer sa lettre. C'était peut-être un

piège que j'aurais déjoué; mais, piège ou non, cet homme enverrait

votre réponse à votre père, et ce serait pour vous brouiller

irrévocablement avec lui. Évitez cet éclat, n'acceptez rien et ne

répondez rien: faites le mort, c'est toujours le plus sage!

Émilien, par dégoût plus que par prudence, suivit les conseils du

prieur et ne répondit pas. M. Prémel crut peut-être que sa lettre

avait été saisie et la peur qu'il en eut le fit tenir tranquille.

Nous voilà donc encore une fois sortis d'une crise, et ce qui se

passait nous rendit l'espérance. Dumouriez était vainqueur à

Valmy. Nos soldats avaient conquis Nice et la Savoie. On oubliait

les malheurs passés; la Convention s'assemblait et les opinions

douces paraissaient avoir repris le dessus.

-- Je vous le disais bien que tout s'arrangerait, reprenait M. le

prieur, rendu à son optimisme quand le ciel paraissait

s'éclaircir: la Commune est vaincue. L'anarchie des quarante jours

est un accident. La Gironde est bien intentionnée, elle déposera

peut-être le roi; mais, si on lui donne le palais du Luxembourg

pour résidence, il y sera fort bien et s'y reposera de ses

émotions. Il fera comme moi, qui n'ai jamais été si tranquille ici

que depuis que je n'y suis plus rien.

Quel démenti à de telles illusions, quand, peu de mois plus tard,

la Convention, en douze jours, jugea le roi et institua le

tribunal révolutionnaire! Cette fois, la tristesse arriva jusque

chez nous avec la grande misère. Les assignats étaient

discrédités, l'argent ne se montrait plus, le commerce était mort,

et on disait, des commissaires envoyés dans les provinces, des

choses si terribles, que les paysans n'allaient plus à la ville,

ne vendaient et n'achetaient plus rien. On vivait de petits

échanges de denrées entre voisins, et, si on avait une pièce de

six francs, on la cachait dans la terre. Les réquisitions nous

prenaient notre bétail, on n'avait plus de bétail. M. le prieur

étant très malade et manquant de bouillon, je fis tuer pour lui

mon dernier agneau. Il y avait longtemps que Rosette était vendue

pour acheter des jupes à Louise, qui n'avait plus rien, car il ne

fallait plus l'habiller en demoiselle, et M. le prieur aussi était

en carmagnole de paysan.

Nanon La bibliothèque précieuse · 第 11 / 31 题