M. Thiers résume ainsi le travail et les résolutions de la commission;

«Nous réalisons pleinement et entièrement la promesse de l'article 69.

«Nous supprimons l'autorisation préalable, directe ou indirecte.

«Quiconque aura des grades déterminés, et fait un stage de trois ans

dans un établissement, c'est-à-dire quiconque aura prouvé sa science et

sa vocation, sera instituteur de plein droit, et pourra ouvrir un

établissement d'instruction publique. Aucun examen spécial à l'entrée de

la carrière ne gênera l'exigence du plein droit, sauf pour les individus

qui le voudront ainsi. Ces établissements nouveaux compris dans la

grande institution de l'Université, destinés à l'agrandir, à l'éveiller,

si elle pouvait s'endormir dans la routine, seront surveillés, contenus,

et ramenés sans cesse à l'unité nationale.

«L'Université sera agrandie et non affaiblie, rendue plus capable de

soutenir la concurrence.

«L'étendue et des objets de l'enseignement secondaire seront maintenus,

sauf les changements résultant lentement de l'expérience et du temps,

non des caprices de la politique.

«Les langues anciennes, avec l'histoire, des sciences, la religion et la

philosophie, resteront la base de l'enseignement littéraire et moral.

«On ne restreindra ni réglementera les études philosophiques, sauf la

surveillance de l'Université, dans l'intérêt des doctrines morales

admises par tous les peuples.

«Enfin, les petits séminaires continueront d'être dans l'exception,

telle qu'elle a été définie, limitée par les ordonnances de 1828.

«Voilà, messieurs, le fond de nos propositions, nous ne vous avons parlé

que des dispositions principales du projet de loi. Le projet vous dira

lui-même les dispositions de détail, et la discussion, si elle nous est

un jour accorde, vous justifiera plus complètement les grandes et les

petites dispositions arrêtées par votre commission...

«L'esprit de notre révolution, dit-il en terminant, veut que la jeunesse

soit élevée par nos pareils, par des laïques animés de nos sentiments,

animés de l'amour de nos lois. Ces laïques sont-ils des agents

d'impiété? Non encore; car, nous le répétons sans cesse, ils ont fait

les hommes du siècle présent plus pieux que ceux du siècle dernier. Si

le clergé, comme tous les citoyens, sous les mêmes lois, veut concourir

à l'éducation, rien de plus juste; mais comme individu, à égalité de

conditions et pas» autrement. Le veut-il ainsi? Alors, plus de

difficultés entre nous. Veut-il autre chose? Il nous est impossible d'y

consentir.

«Qu'adviendrait-il, messieurs, de cette lutte? Rien que le triomphe de la

raison, si, vous renfermant dans les limites du bon droit et dans votre

force, vous savez attendre et persévérer. L'Église est une grande, une

haute, une auguste puissance, mais elle n'est pas dispensée d'avoir le

bon droit pour elle. Elle a triomphé de la persécution et des époques

antérieures, cela est vrai et cela devait être pour l'honneur de

l'Immunité. Elle ne triomphera pas se la raison calme, respectueuse,

mais inflexible.»

Les Forçats.

(3e et dernier article.--Voir t. III. pages 299 et 345.)

Après la bastonnade et la remise en couple, la peine disciplinaire la

plus dure à laquelle les forçats puissent être condamnes au bagne, c'est

l'emprisonnement; les cachots où ils subissent cette peine sont

d'étroites cellules toutes semblables à celle que représente notre

dessin. Des planches enchâssées dans un cadre de fer, et supportées par

des montants de même métal, une couverture, un seau contenant de l'eau,

un baquet, en composent l'ameublement. Elles ne reçoivent d'air et de

lumière que par un petit trou carré donnant sur un corridor commun; un

adjudant veille constamment à l'entrée de ce corridor; la grille près de

laquelle il fait sa faction s'appelle le parloir.

[Illustration: Corridor des cellules.]

Les forçats condamnés au cachot sont non-seulement enfermés seuls dans

les cellules, mais on les attache à leur lit par une chaîne dont l'autre

extrémité est solidement fixée à un de leurs pieds. Pendant toute la

durée de leur peine ils n'ont que du pain et de l'eau; tout travail leur

est interdit, surtout celui qu'ils pourraient faire pour augmenter leur

petit pécule. Et cependant, malgré cet isolement et ce repos forcés, ils

sont moins malheureux moins à plaindre que ne le seront un jour à venir

les détenus des futures prisons cellulaires, si la chambre des pairs

consent à voter dans la session prochaine le projet de loi qu'a voté

cette année la chambre des députés. Ils sont seuls, abandonnés à leurs

pensées, mais leur cachot n'est pas éloigné de la salle commune, ils

entendent sinon ce que disent leurs compagnons de crime et d'infortune,

du moins le bruit qu'ils font, ils peuvent même les voir aux heures de

leur sortie pour les travaux ou de leur rentrée dans les salles pour le

repos de onze heures et pour la nuit. Leur chaîne est si longue qu'elle

leur permet de se hisser jusqu'à la fenêtre de leur cellule et de passer

leur tête par ce petit trou carré. Cette distraction, la seule dont ils

jouissent, est tolérée. A certains moments de la journée, le corridor

des cachots, garni de toutes ces têtes curieuses, offre un spectacle

étrange aux visiteurs du bagne.

Outre ces cellule» particulières, il y a, au bagne de Toulon, un cachet

général qu'on appelle la _salle des indisciplinés_. Les forçats qui y

sont enfermés y restent jour et nuit enchaînés; des gardes-chiourmes,

toujours armés de carabines chargées à balle, ne les perdent pas de vue

un seul instant, et les contraignent à faire de l'étoupe qui sert à

calfeutrer les bâtiments de guerre. On ne les laisse sortir que le matin

pendant deux heures, le temps nécessaire pour laver, nettoyer et

purifier leur salle.

[Illustration: Intérieur de la cellule.]

[Illustration: Le Viatique.]

Si les forçats valides et bien portants sont assujettis aux plus rudes

travaux, soumis au plus sobre de tous les régimes et couchés sur des

planches, dès qu'ils sont sérieusement malades, on les conduit à

l'hôpital où ils reçoivent tous les secours que réclame leur état, où

rien n'est épargné pour leur rendre la santé. Une espèce de robe de

chambre en moui rouge, descendant jusqu'aux talons, remplace leur

costume.

[Illustration: Vue extérieure de la cellule.]

Ils ont un bon lit, ils mangent de la viande et boivent du vin, quand

les ordonnances du docteur le permettent; deux fois par jour, soir et

matin, le médecin de la marine leur rend une visite; des infirmiers et

des soeurs de charité leur préparent ou leur administrent les remèdes

dont ils ont besoin. Enfin la salle de l'hôpital renferme une chapelle.

Les malades ont toujours sous les yeux l'image du Sauveur des hommes,

ils entendent la messe et les sermons sans quitter leur lit; à toute

heure du jour et de la nuit, un prêtre est prêt à écouter leur

confession, à les exhorter au courage, à leur promettre le pardon des

crimes qu'ils ont expiés par leur châtiment et par leur repentir.

Tous les secours de l'art ont été impuissants, tous les soins

inutiles... Les privations, l'âge, les remords ont tari en lui les

sources de la vie; ce forçat qui se soutient à peine sur son lit, il va

mourir; il n'y a plus d'espoir de le sauver, lui-même sent que sa fin

approche.... Avant de quitter le monde, il a éprouvé le besoin de faire

à un ministre du Dieu de miséricorde l'aveu de toutes ses fautes

passées, d'en solliciter l'absolution; mais il essaie en vain de se

lever seul sur son séant, comment aurait-il pu s'approcher de la sainte

table pour communier? Son confesseur lui apporte le viatique... c'est à

son lit de mort, sous les yeux de ses compagnons émus et recueillis,

qu'il recevra de ses mains avec une reconnaissance profonde le sacrement

de l'Eucharistie.... Si sa vie fut criminelle, sa mort est sainte.....

Le Dieu qu'il implore en expirant ne sera pas insensible à ses

prières... Cette pensée consolante adoucit l'amertume de ses derniers

instants...

Il se trouve dans tous les bagnes des forçats tellement incorrigibles,

ou malheureux qu'ils y commettent des assassinats par vengeance et par

cruauté, ou pour mettre fin à une existence qui leur est à charge et

dont ils n'ont pas le courage de se débarrasser eux-mêmes. Les arrêts de

mort rendus par le tribunal maritime spécial étaient autrefois, comme

nous l'avons dit, exécutés dans les vingt-quatre heures; aujourd'hui ils

sont soumis préalablement à la ratification royale. Dès que cette

ratification arrive au bagne, l'exécution a lieu dans l'intérieur de la

cour du bagne, en présence de tous les forçats: ils sont à genoux et

tiennent leur bonnet à la main; une force armée considérable est réunie

d'avance et placée en front pour empêcher tout mouvement de leur part...

C'est la confrérie des Pénitents Gris qui, à Toulon, assiste un forçat

condamné à mort à son heure dernière: la veille de l'exécution, elle l'a

reçu frère; c'est elle aussi qui se charge de ses funérailles; la

justice des hommes satisfaite, elle s'empare du corps, le met dans une

bière et l'enterre sans prêtre.

«On a prétendu, dit M. Venoste de Gleizes, que le spectacle effrayant

d'une exécution au bagne n'était pas un exemple pour les compagnons de

l'homme qui allait ainsi au supplice. On s'est trompé.

On a dit encore que plusieurs d'entre eux présents à l'exécution

portaient envie à celui qui mourait devant tous. On s'est encore trompé.

Sans doute, en remontant au bagne, on a entendu dire: «Un tel ne souffre

plus maintenant!» mais ce n'est pas là porter envie à celui qui vient de

mourir, et il n'en est pas moins vrai que l'exemple est terrible et

efficace. Nous avons vu des mauvais sujets frappés de stupeur et

s'amender, à notre grande surprise. Cela vient de ce que l'homme sent

toujours en lui, quelque malheureux qu'il soit, le vif désir de sa

conservation, et de ce qu'il ne perd pas l'espoir d'arriver à des jours

meilleurs par la voie des remords et du repentir.

«Ce qui confirme encore ce que nous venons de dire, c'est que, dans ce

gouffre de misère, de souffrances et de tribulations de toute espèce

dont on ne peut se faire une idée exacte lorsqu'on ne l'a pas vu en

détail et longtemps, dans cette agglomération de 3,000 hommes malheureux

et criminels, il n'y a _presque jamais de suicide._

Les corps des forçats qui meurent à l'hôpital du bagne sont transportés

à l'hôpital principal de la marine et déposés à l'amphithéâtre pour y

servir aux études anatomiques des étudiants en chirurgie. Cette

translation se fait sans cérémonie religieuse. Les forçats qui portent

le cercueil ne sont pas accouplés, ils ont seulement un anneau de fer à

une jambe. Un garde-chiourme les accompagne.

[Illustration: Exécution au Bagne.]

Tous les forçats ne meurent pas au bagne. Après avoir passé dans ces

prisons un certain nombre d'années, la majorité des condamnés à temps ou

même à vie, obtient sa libération; quelques-uns,--c'est le plus petit

nombre.--redeviennent honnêtes et gagnent leur vie en travaillant; mais

la plupart de leurs compagnons sortent du bagne encore plus corrompus

qu'ils n'y étaient entrés. A peine rendus à la liberté, ils commettent

de nouveaux crimes, plus grands encore que ceux dont ils viennent de

subir la peine, et ils ne vivent que du produit de leurs vols et de

leurs assassinats jusqu'à ce que la justice humaine, s'en emparant, les

renvoie su bagne ou les condamne au dernier supplice.

La loi nouvelle votée par la Chambre des députes sera-t-elle plus

efficace que la législation actuelle? Les pénitenciers

cellulaires,--cette abominable invention des philanthropes du

dix-neuvième siècle, seront-ils,--sous le rapport de l'amendement des

condamnés,--préférables aux bagnes? A l'avenir seul il appartient de

résoudre cette grave question.

[Illustration: Transport des forçats morts à l'amphithéâtre.]

Toutefois, qu'il nous soit permis, en terminant cet article, d'emprunter

les réflexions suivantes au _vieil avocat_, notre ami Oscar Pinard, qui

publie chaque mois dans le _Droit_ des chroniques si spirituelles et si

sensées sur la salle des Pas-Perdus.

«Sur quoi repose la loi nouvelle des prisons? sur la nécessité de

réprimer les récidives. Il ne peut pas y avoir d'autre raison que

celle-là, à moins qu'on ne vienne dire qu'on va dépenser des sommes

énormes et inaugurer, dans un siècle de douceur, des pénalités

rigoureuses, pour le plus grand honneur de systèmes philosophiques et de

théories incertaines. C'est la société qui s'effraie, se cabre, pour

ainsi dire, et qui recule sur elle-même, au risque d'écraser, en

reculant, quelques bandits qui la menacent.

«Voilà l'idée d'où est née la loi; et si elle est fausse, cette idée,

que de regrets ne coûterait-elle pas alors à ceux qui y auraient cédé!

Or, voilà un magistrat distingué, M. de Molènes, juge au tribunal de

première instance de la Seine, organe du ministère public pendant trente

années, qui n'a pas dû contracter dans l'exercice de ses fonctions

l'habitude de la mollesse et d'une complaisante facilité, lequel, avec

des chiffres, démontre qu'on s'est effrayé trop vite, que la société

actuelle a été calomniée et que son état présent ne rend pas nécessaires

les systèmes nouveaux dont on l'effraie.

«A combien s'élève le nombre des hommes profondément corrompus, contre

lesquels la loi entend déployer tout son appareil de rigueur, ceux que

M. de Molènes appelle _récidivistes du crime après crimes?_ A 199.

«Ce magistrat ajoute avec beaucoup de sens:

«Est-ce bien pour parer à de tels résultats que l'on discute aujourd'hui

le système cellulaire?

«On veut éviter tout concert dans les prisons (car c'est là l'argument

principal) entre les détenus. Mais à leur sortie n'ont-ils pas

nécessairement, pour se concerter (beaucoup plus efficacement, puisque

c'est avec liberté d'exécution immédiate), les lieux où le crime et la

misère rassemblent toujours les dangereuses classes d'hommes?

«Cet essai, fait au moyen de dépenses énormes, ferait revivre la peine

de _la gêne_, (art. 14 et suivants du titre 1er, partie 1re du Code

pénal de 1791), c'est-à-dire tiendrait perpétuellement au cachot des

condamnés dont la santé suivant les uns, l'intelligence suivant les

autres, seraient par là menacées.

Pour tenter infructueusement, en grande partie, tout au moins, de

ramener au bien 160 à 200 scélérats, fera-t-on peser la rigueur d'une

peine effrayante sur 18,000 condamnés par an?

«N'arriverait-il pas désormais que de grands criminel» iraient jusqu'à

l'assassinat, puni de mort, plutôt que de s'arrêter au vol, qui serait

puni d'une peine pire, pour eux, que la mort?»

Bulletin bibliographique.

L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844 · 第 9 / 12 题