La _Revue_, non pas la _Revue de Paris_, achevant d'imiter en ce moment
le Tasse de Toulon,
Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,
mais la _Revue des Deux Mondes_, recueil bien long et bien lourd, qui
vit de souscriptions ministérielles, de positions administratives et de
suppositions historiques, vient de publier, dans son dernier numéro, une
incroyable facétie. Ce n'est point cette fois une diatribe de M
L'herminier contre tel écrivain, ancien collaborateur de ce recueil,
dont le feu professeur faisait naguère un éloge passionné; c'est une
notice _historique_ sur Scarron. L'histoire y est taillée sur le patron
du sujet: elle y subit de terribles déviations, de cruelles entorses. Le
burlesque y domine aussi. Nous citons:
«..... Nous sommes de ceux qui regrettent que Malherbe soit venu.
L'influence de Louis XIV n'a pas toujours été heureuse sur la
littérature et les arts de son temps. _La perruque du grand roi y domine
trop..._ La poésie avait toujours des habits de gala avec un page pour
lui porter la queue, de peur qu'elle ne se prit les pieds dans ses jupes
de brocart d'or en montant les escaliers de marbre de Versailles. Louis
XIV aimait Charles Lebrun, son premier peintre: un goût royal dont il ne
faut pas disputer.»
C'est par antipathie et par réaction contre cet _excès fâcheux_ dont
Malherbe fut le point de départ et dont _Ronsard et sa tangue charmante_
furent victimes, que Scarron, au dire de son nouvel historien, se jeta
dans le burlesque. Cette assertion l'est prodigieusement, car nous
voyons, en lisant Scarron (son biographe aurait, en vérité, bien dû le
lire aussi) que «son père le menaça cent fois de le déshériter, parce
qu'il lui osait soutenir que Malherbe faisait mieux des vers que
Ronsard, et lui prédit qu'il ne ferait jamais fortune, parce qu'il ne
lisait pas la Bible et n'était jamais aiguilleté.» (_Factum, ou Requête
pour Paul Scarron, doyen des malades de France_, p. 4.) II est
difficile, on le voit, de rencontrer plus exactement le contre-pied de la
vérité.
Les seize pages en petit texte de _l'Illustration_ y passeraient, si
nous voulions relever toutes les bouffonneries sérieuses, toutes les
âneries carnavalesques que renferme cet invraisemblable morceau. En
voulez-vous toutefois une ou deux? Scarron naquit à Paris en 1610.
Desirez-vous de savoir comment son biographe le fait vivre jusqu'à l'âge
de vingt-quatre ans, c'est-à-dire jusqu'en 1634? «Il fréquentait les
sociétés galantes et spirituelles du temps; il était bien vu chez Marion
Delorme et Ninon de Lenclos, les deux lionnes de l'époque, qui
réunissaient chez elles tout ce que la cour et la ville avaient
d'illustre et de remarquable, les plus beaux noms et les plus fins
esprits: l'épicurisme délicat de Saint-Évremond, les saillies de
Chapelle, l'entrain bachique de Bachaumont.» En vérité, à moins que
Ninon de Lenclos et Marion Delorme ne prissent les enfants en sevrage ou
qu'elles n'eussent ouvert une salle d'asile, nous ne concevons pas trop
comment on eût pu rencontrer chez elles avant 1634 Bachaumont, qui, à
cette dernière date, ne comptait que dix ans, et Chapelle, qui n'en
avait que huit. Voilà pour l'histoire.
Voulez-vous de la géographie? «Le père Scarron, ce conseiller
récalcitrant, ne fut pas rappelé de son exil, et mourut entre Amboise et
Tours, c'est-à-dire à Loches.» Il paraît que quand l'abonné de la
_Revue_ lui donne rendez-vous entre Paris et Versailles, elle va le
chercher à Étampes.
Voulez-vous de l'archéologie? «Scarron fut enterré à Saint-Gervais, où,
si nous ne nous trompons, son tombeau se voit encore» il est fâcheux que
la _Revue_, pour le mettre à même de s'en assurer, n'ait pas pu payer
une omnibus au biographe.
_Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont en
1665-1666, publiés par B. Gonon, bibliothécaire de la ville de Clermont.
1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Porquet_, 1, quai Voltaire.
Ce titre étonne et pique la curiosité publique Quoi! le célèbre évêque
de Nîmes a laissé des _Mémoires_, et personne ne se rappelle les avoir
lus ni même en avoir entendu parler? Qu'était-ce en outre que ces
_Grands Jours_ tenus à Clermont en 1665-1666, et que Fléchier a essayé
de faire connaître à la postérité? Cet ouvrage, qui vient de paraître,
est entièrement inédit. Avant de le juger, racontons en deux mots son
histoire.
Les Grands Jours étaient des assises extraordinaires tenues par des
juges tirés du Parlement, et que le roi envoyait avec des pouvoirs
très-étendus dans les provinces éloignées pour juger en dernier ressort
toutes les affaires civiles et criminelles, sur appel des juges
ordinaires des lieux, et principalement pour informer des crimes de ceux
que l'éloignement rendait plus hardis et plus entreprenants. La rareté
de ces assises, l'appareil qu'y déployaient les juges, contribuaient à
les rendre si importantes et si solennelles, que le peuple leur avait
donné le nom de _Grands Jours._
Les Grands Jours n'ont été tenus que sept fois en Auvergne:
En 1454, 1484, 1520, à Montferrand;
En 1542, 1546, à Riom;
En 1582 et 1665-1666, à Clermont.
De ces Grands Jours, les plus remarquables par leur durée, par le nombre
et la gravité des affaires qui y furent portées, par la qualité des
personnes qui y figurèrent, et par le résultat, furent, sans contredit,
ceux de 1665-1666.
Les assises extraordinaires durèrent plus de quatre mois, du 26
septembre 1665 au 30 janvier 1666.
«On y porta plus de douze mille plaintes, dit le savant éditeur des
Mémoires de Fléchier; une multitude de causes y furent jugées, tant
civiles que criminelles. Et, dans ces dernières, qui voit-on sur la
sellette des accusés? les personnages les plus considérables du
l'Auvergne et des provinces circonvoisines par leur naissance, leur
rang, leur fortunes; des juges, des prêtres même!... Et pourtant ces
Grands Jours, qui ont amené un changement si prompt, si complet dans les
moeurs, qui ont anéanti les derniers vestiges de la puissance féodale,
signalé d'une manière si éclatante la fermeté du jeune roi Louis XIV,
les historiens, tout préoccupés des sièges et des batailles, les ont à
peine mentionnés. Ils sont enregistrés en deux lignes dans l'ouvrage du
président Hénault; ils obtiennent jusqu'il dix lignes dans les auteurs
qui leur ont consacré le plus d'espace: et Voltaire, dans l'ouvrage
spécial qu'il a écrit sur le siècle de Louis XIV, n'en prononce pas même
le nom.»
Louis XIV en avait, il est vrai, fait consacrer le souvenir sur le
bronze, comme celui d'un grand événement; mais un monument plus précieux
de cette époque, les _Mémoires de Fléchier_, viennent répandre une
lumière complète, inattendue, sur cette institution des Grands Jours,
sur les Grands Jours d'Auvergne en particulier, et sur les moeurs du
dix-septième siècle.
En 1665, Fléchier, âgé de trente-trois ans, déjà prêtre, déjà connu
comme prédicateur, vint à Clermont à la suite de M. de Caumartin,
conseiller du roi, maître des requêtes, chargé des sceaux près la cour
des Grands Jours. Il faisait alors l'éducation du fils de M. de
Caumartin. Depuis le jour de son arrivée à Clermont jusqu'à celui de son
départ, il écrivit un journal dans lequel il racontait tout ce qu'il
voyait, tout ce qu'il entendait dire.
«Son manuscrit, dit M. Gonod, forme un volume in-4° de 144 pages
écrites; l'écriture en est nette et uniforme. Comparée à des autographes
de Fléchier, elle ne serait pas de sa main; mais elle remonte
certainement au commencement du dix-huitième siècle, sinon plus haut.
L'orthographe accuse la même époque, aussi bien que la reliure du
volume. Dix feuillets blancs qui précèdent le texte et onze qui le
suivent, semblent annoncer de la part de l'auteur l'intention d'y placer
une introduction et quelque appendice ou table. Le volume, du reste, ne
porte absolument aucune marque de ceux qui l'auraient possédé.
«Récemment acquis de M. Michel, avocat du barreau de Clermont, il
faisait partie, avant 1830, de la bibliothèque de M. Tiolier, ancien
conseiller à la cour royale de Riom, résidant à Clermont, et qui, depuis
soixante ans, recherchait avec passion tout ce qui intéressait
l'Auvergne. De quelle manière ce manuscrit était-il tombé entre ses
mains, c'est ce qu'il serait impossible aujourd'hui d'établir; mais,
quelle que soit son origine, on ne saurait contester que ce ne soit
l'ouvrage même dont l'abbé Ducreux fait une longue analyse, avec des
citations textuelles, au tome X des OEuvres complètes de Fléchier, qu'il
a publiées en 1782.»
Remercions M. Gonod d'avoir fait imprimer ce manuscrit, «un des livres
les plus curieux et les plus amusants, a dit avec raison M. Genun, qu'on
puisse lire sur le dix-septième siècle. «C'est un double service qu'il a
rendu à l'histoire et à la littérature. Sous les rapports historiques,
les _Mémoires de Fléchier_ nous font connaître mieux qu'aucun autre
ouvrage de cette époque, l'état politique et social d'une province
éloignée sous Louis XIV. Au point du vue littéraire, ils resteront comme
un des monuments les plus intéressants du grand siècle. En effet, ils
ont été composés dix ans après les _Provinciales de Pascal_, lorsque
Corneille avait déjà produit ses chefs-d'oeuvre, au moment où Molière
faisait représenter son _Misanthrope_, où Racine préparait ses
_Plaideurs_ et son _Britannicus_, où Boileau publiait ses premières
satires.
Quelques citations suffiront pour donner une idée de l'importance et du
mérite de cet ouvrage. Nous choisissons au hasard.
«Tous les procès qu'on jugeait ici, dit Fléchier, n'étaient pas
plaisants, et s'il s'en trouvait qui divertissaient les juges, il y en
avait qui les irritaient et qui attiraient leur sévérité. L'affaire de
M. de Veyrac fut une de celles qui méritaient plus de punition. C'était
un gentilhomme qui tenait fort bien son rang et qui se faisait craindre
dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui, se sentant fort propre
à verbaliser, et croyant que la témérité de la noblesse n'irait pas
jusqu'à s'en prendre à sa profession, tant à cause du besoin qu'on en a,
qu'à cause de la crainte qu'on doit en avoir, se déclara contre lui dans
quelque occasion qui se présenta, et eut le courage de faire informer,
quelque menace qu'on lui lit, et de témoigner même quelque mépris. Cela
parut si étrange à cet honnête homme, qui n'était pas accoutume à
souffrir de ces procédures et qui ne voulait avoir affaire ni à la
justice ni à ses officiers, qu'il résolut de s'en venger et de faire une
action d'éclat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques
traîneurs d'épées des villages voisins, et alla assiéger la maison de ce
pauvre homme, qui, se voyant réduit à l'extrémité, résista de toutes ses
forces, et se fortifia le mieux qu'il put, résolu de vendre chèrement sa
vie. On s'étonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la
hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que
n'ayant aucune défense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume
et de ses procédures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis.
Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire,
devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles et qui ne savent que
la guerre des procès, deviennent terribles lorsque le désespoir les
enflamme. Ils sont toujours propres à chicaner, et tournent presque tous
les artifices dont ils se suivent contre les parties, contre ceux qui
les attaquent par violence il se retrancha donc contre les assauts de
l'assiégeant, et se défendit jusqu'à ce qu'on eût forcé la première
pinte. Il se refugia dans une chambre, et résolut de faire briser toutes
les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin, il menaça
d'ouvrir et de tuer le premier qui se présenterait. Mais le gentilhomme,
qui ne voulait point hasarder ses gens, ou qui craignait que sa
violence, faisant trop d'éclat, n'excitât quelque émotion, crut qu'il
était plus à propos de lui offrir composition; de sorte que, traitant
avec lui, et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea de lui
ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut
bientôt la faute qu'il venait de faire, et son ennemi, aussi perfide
qu'il était violent, ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il lui
avait donnée, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison
au pillage. Cette action parut à la cour tout à fait punissable, et
l'auteur fut condamné à des amendes considérables, à la démolition de sa
maison et à la perte de sa tête.»
Si les juges du grand roi défendaient la bourgeoisie contre les
violences de la noblesse, ils sévissaient en même temps contre les
manants qui avaient l'audace de se plaindre de leur condition.
«Comme il se trouve partout de bons ecclésiastiques, on jugea presqu'en
même temps un bon curé de village qui, par un zèle extraordinaire,
s'était emporté dans ses prônes contre le roi et ses ministres, il avait
dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France était mal
gouvernée; que c'était un royaume tyrannique; qu'il avait lu de si
belles choses dans un vieux livre qui parlait de la république romaine,
qu'il trouverait à propos de vivre sans dépendance et sans souffrir
aucune imposition de tailles; que le peuple n'avait jamais été plus
tourmenté, et plusieurs autres choses de fort grande édification, qui
lui semblaient, aussi bien qu'à ses auditeurs grossiers, plus agréables
que l'Évangile. Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce
jour-là, et que c'était une grande vérité que la pensée de vivre sans
payer la taille, et furent tous d'avis que le curé avait si bien prêché
ce jour-là qu'il s'était surmonté lui-même. Il fut arrête et condamné à
un an de bannissement et à quelques réparations.»
Un dernier extrait d'un tout autre caractère, c'est un épisode d'une
excursion entreprise par Fléchier aux eaux du Vichy. Le futur évêque de
Nîmes raconte dans ses mémoires une foule d'aventures galantes qui
feraient rougir plus d'une belle lectrice. Mais nous ne voulons pas les
exposer ici à un semblable désagrément.
«Environ ce temps, un capucin qui n'avait point la barbe si vénérable
que les autres, et qui se piquait d'être un peu plus du monde que ses
confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avais prêté
quelques livres de poésies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une
ode ou d'une élégie, et d'avoir vu quelqu'un à Bourbon qui se disait de
mes amis; car le bon père va de bain en bain et se croit appelé de Dieu
pour consoler les dames malades qui prennent les eaux, il ne manqua pas
de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa
jusqu'à dire partout que j'étais poète. Faire des vers et venir de
Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces
lieux éloignés, et c'est là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit.
Le bruit de ma poésie fit un grand éclat, et m'attira deux ou trois
précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent
qu'elles passeraient pour savantes, dès qu'on les aurait vues avec moi,
et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion.
«L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens
géants, et son visage n'étant point proportionne à sa taille, elle avait
la figure d'une laide amazone; l'autre était, au contraire, fort petite,
et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre
chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je pris garde même
qu'elle était un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et
l'autre dr croyaient belles. Les deux figures me firent peur, et je les
pris pour deux mauvais anges qui tâchaient de se déguiser en anges de
lumière; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore
comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme.
«La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi. «Ayant
de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi
beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le révérend père
Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des
premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de
ne céder à aucun de messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui
nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de
vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays
barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde,
on ne saurait assez le considérer.
«--Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque
froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et,
ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai
toujours senti une inclination particulière à les honorer.»
«Je leur répondis avec un peu d'embarras que j'étais le plus confus du
monde; que je ne méritais ni la réputation que le bon père m'avait
donnée, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'étais
pourtant très-satisfait de la bonté qu'il avait eue de me flatter, et de
celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de
connaître deux aimantes personnes qui devaient avoir de l'esprit
infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres.
«Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les
excuser si elles avaient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles
voyaient; que c'était une curiosité invincible pour elles. Parmi tous
les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction de _l'Art
d'Aimer_ d'Ovide, par Nicole. Je ne sais si le titre leur en plut, et si
elles espéraient y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me
prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avaient tant ouï estimer
dans l'original. Je leur prêtai donc _l'Art d'Aimer_; je leur eusse bien
voulu donner encore celui de se rendre aimables.»
A en juger par l'esprit fin et de bon goût dont il fait preuve à chaque
page de ses _Mémoires_, Fléchier devait posséder au plus haut degré cet
art qu'il désirait de pouvoir donner à ces deux précieuses languissantes
qui se croyaient belles. Aussi fut-il de toutes les fêtes données à
Clermont pendant les Grands Jours; il alla même à la comédie, n'étant
pas de ceux qui en sont ennemis jurés; et à une représentation, il fit
la remarque suivante:
«Messieurs des Grands Jours jouent des personnages bien différents dans
cette ville: ils font dresser des échafauds pour les exécutions, ils
font dresser des théâtres pour leurs divertissements; ils font le matin
des tragédies dans le palais, et viennent entendre l'après-dînée les
farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et
veulent après qu'on les fasse rire; et, comme si la judicature était
attachée à leur robe, ils dépouillent toute leur sévérité en la
dépouillant, et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habillés de
court. Ils voient pourtant dans la représentation du théâtre, une partie
de ce qu'ils voient en instruisant les procès, c'est-à-dire des tyrans
qui ont opprimé les faibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux
indignement, des femmes qui ont donné ou qui ont reçu du poison de leurs
maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et
dont on se rit dans le tripot, qui peuvent pourtant servir pour exciter
à la justice, parce qu'on les représente toujours punies.»
_Histoire d'Angleterre</>, par le docteur John Lingard, traduite par M.
Léon de Wailly. 6 vol. à 3 fr. 50 c.--
_Bibliothèque Charpentier._
L'histoire du docteur John Lingard a obtenu en Angleterre un très-grand
succès. Les applaudissements de la foule, les ovations de la chaire, les
citations de la tribune, enfin l'approbation moins bruyante des érudits
et des penseurs, rien n'y a manqué, et ce minutieux inventaire des
annales de la Grande-Bretagne est désormais placé, de l'autre côte du
détroit, au nombre des livres consacrés. S'il fallait en croire beaucoup
de ses compatriotes, le docteur Lingard aurait effacé Hume. Toujours
est-il que son ouvrage a enlevé à celui du l'historien du dix-huitième
siècle le monopole des adorations et des suffrages A quoi cela tient-il?
D'abord au contraste et à la nouveauté. Hume très-sceptique; Lingard a
une _foi;_ il a la passion des choses, tandis que son devancier n'a
guère que celle des idées de son temps. Les parallèles sont peu de notre
goût; nous devons dire néanmoins en quoi Hume et Lingard se ressemblent,
et ce qui leur a fait, dans des voies contraires, un égal succès. Tous
les deux, ils ont écrit un plaidoyer, où l'historien contemporain met
les apparences et les vraisemblances de son côté, parce qu'il a beaucoup
plus d'exactitude que sou devancier, aux yeux de John Bull, le docteur a
encore un fort grand mérite, il est plus _Anglais_ que Hume, et sacrifie
beaucoup moins que lui à la dresse _Raison_, qui a dicté tant de choses
déraisonnables en histoire. Inventaire à la fois et plaidoyer, tantôt
raisonneur et tantôt passionné, narrateur et dogmatique, rarement
diffus, et presque toujours intéressant, on comprend comment et pourquoi
le docteur Lingard a pu conquérir des suffrages très-divers. Une
traduction déjà ancienne l'avait fait connaître en France, travail
estimable, mais qui a paru dans le formai in-8º, format coûteux, et qui
a le tort de faire ressortir d'une manière trop sensible le seul défaut,
à nos yeux, de l'original, celui d'en dire trop; car, ainsi que l'a dit
un éloquent écrivain de nos jours, la vie humaine est un procès dont
tous les détails nous intéressent, mais qu'il faut abréger pour
l'avenir.
Le service d'abréviation, M. Léon de Wailly l'a rendu, autant qu'il
était possible, au docteur Lingard; sa nouvelle traduction, sans rien
omettre ni dissimuler de l'original, est concise, élégante, rapide, et
d'une fidélité irréprochable. C'est assurément une des meilleures
publications de la bibliothèque Charpentier.
[Illustration: Nouvel Éclairage au gaz.]
Depuis quelques soirs la place du Carrousel est éclairée au gaz par un
nouvel appareil importé d'Angleterre. Lorsqu'on commença à construire la
colonne que représente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve
placé l'appareil, divers journaux publièrent une foule de détails aussi
inexacts qu'ingénieux. Selon les uns, il s'agissait d'électricité et de
galvanisme. A en croire les autres Paris entier allait être illuminé par
une immense gerbe de feu. Les renseignements que nous avons pris nous
permettent de rectifier ces erreurs; l'expérience qui vient d'avoir lieu
est faite, aux frais de la ville de Paris, par M. Auguste Juge, et M.
Richardson, propriétaire du brevet d'importation du bude-light en
France. L'invention consiste simplement dans la réunion de plusieurs
becs de gaz en un seul faisceau de lumière. Nous ne pouvons pas nous
prononcer encore sur ses avantages ou ses inconvénients. Sans doute le
milieu de la place du Carrousel est mieux éclairé par ce bec unique
qu'il ne l'était par plusieurs becs séparés, mais le foyer est tellement
éclatant qu'il éblouit les yeux des passants, et, au delà d'une certaine
limite, l'obscurité parait si grande qu'on a peine à distinguer les
objets éclairés par les becs ordinaires.
[Illustration.]
[Illustration: Père Giboteau, si vous me faites l'injure de douter de ma
probité, je vous fais un bon sur ma caisse.]