Paul Scarron.--(_Revue des Deux-Mondes_ du 15 juillet 1844.)

La _Revue_, non pas la _Revue de Paris_, achevant d'imiter en ce moment

le Tasse de Toulon,

Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,

mais la _Revue des Deux Mondes_, recueil bien long et bien lourd, qui

vit de souscriptions ministérielles, de positions administratives et de

suppositions historiques, vient de publier, dans son dernier numéro, une

incroyable facétie. Ce n'est point cette fois une diatribe de M

L'herminier contre tel écrivain, ancien collaborateur de ce recueil,

dont le feu professeur faisait naguère un éloge passionné; c'est une

notice _historique_ sur Scarron. L'histoire y est taillée sur le patron

du sujet: elle y subit de terribles déviations, de cruelles entorses. Le

burlesque y domine aussi. Nous citons:

«..... Nous sommes de ceux qui regrettent que Malherbe soit venu.

L'influence de Louis XIV n'a pas toujours été heureuse sur la

littérature et les arts de son temps. _La perruque du grand roi y domine

trop..._ La poésie avait toujours des habits de gala avec un page pour

lui porter la queue, de peur qu'elle ne se prit les pieds dans ses jupes

de brocart d'or en montant les escaliers de marbre de Versailles. Louis

XIV aimait Charles Lebrun, son premier peintre: un goût royal dont il ne

faut pas disputer.»

C'est par antipathie et par réaction contre cet _excès fâcheux_ dont

Malherbe fut le point de départ et dont _Ronsard et sa tangue charmante_

furent victimes, que Scarron, au dire de son nouvel historien, se jeta

dans le burlesque. Cette assertion l'est prodigieusement, car nous

voyons, en lisant Scarron (son biographe aurait, en vérité, bien dû le

lire aussi) que «son père le menaça cent fois de le déshériter, parce

qu'il lui osait soutenir que Malherbe faisait mieux des vers que

Ronsard, et lui prédit qu'il ne ferait jamais fortune, parce qu'il ne

lisait pas la Bible et n'était jamais aiguilleté.» (_Factum, ou Requête

pour Paul Scarron, doyen des malades de France_, p. 4.) II est

difficile, on le voit, de rencontrer plus exactement le contre-pied de la

vérité.

Les seize pages en petit texte de _l'Illustration_ y passeraient, si

nous voulions relever toutes les bouffonneries sérieuses, toutes les

âneries carnavalesques que renferme cet invraisemblable morceau. En

voulez-vous toutefois une ou deux? Scarron naquit à Paris en 1610.

Desirez-vous de savoir comment son biographe le fait vivre jusqu'à l'âge

de vingt-quatre ans, c'est-à-dire jusqu'en 1634? «Il fréquentait les

sociétés galantes et spirituelles du temps; il était bien vu chez Marion

Delorme et Ninon de Lenclos, les deux lionnes de l'époque, qui

réunissaient chez elles tout ce que la cour et la ville avaient

d'illustre et de remarquable, les plus beaux noms et les plus fins

esprits: l'épicurisme délicat de Saint-Évremond, les saillies de

Chapelle, l'entrain bachique de Bachaumont.» En vérité, à moins que

Ninon de Lenclos et Marion Delorme ne prissent les enfants en sevrage ou

qu'elles n'eussent ouvert une salle d'asile, nous ne concevons pas trop

comment on eût pu rencontrer chez elles avant 1634 Bachaumont, qui, à

cette dernière date, ne comptait que dix ans, et Chapelle, qui n'en

avait que huit. Voilà pour l'histoire.

Voulez-vous de la géographie? «Le père Scarron, ce conseiller

récalcitrant, ne fut pas rappelé de son exil, et mourut entre Amboise et

Tours, c'est-à-dire à Loches.» Il paraît que quand l'abonné de la

_Revue_ lui donne rendez-vous entre Paris et Versailles, elle va le

chercher à Étampes.

Voulez-vous de l'archéologie? «Scarron fut enterré à Saint-Gervais, où,

si nous ne nous trompons, son tombeau se voit encore» il est fâcheux que

la _Revue_, pour le mettre à même de s'en assurer, n'ait pas pu payer

une omnibus au biographe.

_Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont en

1665-1666, publiés par B. Gonon, bibliothécaire de la ville de Clermont.

1 vol. in-8.--Paris, 1844. _Porquet_, 1, quai Voltaire.

Ce titre étonne et pique la curiosité publique Quoi! le célèbre évêque

de Nîmes a laissé des _Mémoires_, et personne ne se rappelle les avoir

lus ni même en avoir entendu parler? Qu'était-ce en outre que ces

_Grands Jours_ tenus à Clermont en 1665-1666, et que Fléchier a essayé

de faire connaître à la postérité? Cet ouvrage, qui vient de paraître,

est entièrement inédit. Avant de le juger, racontons en deux mots son

histoire.

Les Grands Jours étaient des assises extraordinaires tenues par des

juges tirés du Parlement, et que le roi envoyait avec des pouvoirs

très-étendus dans les provinces éloignées pour juger en dernier ressort

toutes les affaires civiles et criminelles, sur appel des juges

ordinaires des lieux, et principalement pour informer des crimes de ceux

que l'éloignement rendait plus hardis et plus entreprenants. La rareté

de ces assises, l'appareil qu'y déployaient les juges, contribuaient à

les rendre si importantes et si solennelles, que le peuple leur avait

donné le nom de _Grands Jours._

Les Grands Jours n'ont été tenus que sept fois en Auvergne:

En 1454, 1484, 1520, à Montferrand;

En 1542, 1546, à Riom;

En 1582 et 1665-1666, à Clermont.

De ces Grands Jours, les plus remarquables par leur durée, par le nombre

et la gravité des affaires qui y furent portées, par la qualité des

personnes qui y figurèrent, et par le résultat, furent, sans contredit,

ceux de 1665-1666.

Les assises extraordinaires durèrent plus de quatre mois, du 26

septembre 1665 au 30 janvier 1666.

«On y porta plus de douze mille plaintes, dit le savant éditeur des

Mémoires de Fléchier; une multitude de causes y furent jugées, tant

civiles que criminelles. Et, dans ces dernières, qui voit-on sur la

sellette des accusés? les personnages les plus considérables du

l'Auvergne et des provinces circonvoisines par leur naissance, leur

rang, leur fortunes; des juges, des prêtres même!... Et pourtant ces

Grands Jours, qui ont amené un changement si prompt, si complet dans les

moeurs, qui ont anéanti les derniers vestiges de la puissance féodale,

signalé d'une manière si éclatante la fermeté du jeune roi Louis XIV,

les historiens, tout préoccupés des sièges et des batailles, les ont à

peine mentionnés. Ils sont enregistrés en deux lignes dans l'ouvrage du

président Hénault; ils obtiennent jusqu'il dix lignes dans les auteurs

qui leur ont consacré le plus d'espace: et Voltaire, dans l'ouvrage

spécial qu'il a écrit sur le siècle de Louis XIV, n'en prononce pas même

le nom.»

Louis XIV en avait, il est vrai, fait consacrer le souvenir sur le

bronze, comme celui d'un grand événement; mais un monument plus précieux

de cette époque, les _Mémoires de Fléchier_, viennent répandre une

lumière complète, inattendue, sur cette institution des Grands Jours,

sur les Grands Jours d'Auvergne en particulier, et sur les moeurs du

dix-septième siècle.

En 1665, Fléchier, âgé de trente-trois ans, déjà prêtre, déjà connu

comme prédicateur, vint à Clermont à la suite de M. de Caumartin,

conseiller du roi, maître des requêtes, chargé des sceaux près la cour

des Grands Jours. Il faisait alors l'éducation du fils de M. de

Caumartin. Depuis le jour de son arrivée à Clermont jusqu'à celui de son

départ, il écrivit un journal dans lequel il racontait tout ce qu'il

voyait, tout ce qu'il entendait dire.

«Son manuscrit, dit M. Gonod, forme un volume in-4° de 144 pages

écrites; l'écriture en est nette et uniforme. Comparée à des autographes

de Fléchier, elle ne serait pas de sa main; mais elle remonte

certainement au commencement du dix-huitième siècle, sinon plus haut.

L'orthographe accuse la même époque, aussi bien que la reliure du

volume. Dix feuillets blancs qui précèdent le texte et onze qui le

suivent, semblent annoncer de la part de l'auteur l'intention d'y placer

une introduction et quelque appendice ou table. Le volume, du reste, ne

porte absolument aucune marque de ceux qui l'auraient possédé.

«Récemment acquis de M. Michel, avocat du barreau de Clermont, il

faisait partie, avant 1830, de la bibliothèque de M. Tiolier, ancien

conseiller à la cour royale de Riom, résidant à Clermont, et qui, depuis

soixante ans, recherchait avec passion tout ce qui intéressait

l'Auvergne. De quelle manière ce manuscrit était-il tombé entre ses

mains, c'est ce qu'il serait impossible aujourd'hui d'établir; mais,

quelle que soit son origine, on ne saurait contester que ce ne soit

l'ouvrage même dont l'abbé Ducreux fait une longue analyse, avec des

citations textuelles, au tome X des OEuvres complètes de Fléchier, qu'il

a publiées en 1782.»

Remercions M. Gonod d'avoir fait imprimer ce manuscrit, «un des livres

les plus curieux et les plus amusants, a dit avec raison M. Genun, qu'on

puisse lire sur le dix-septième siècle. «C'est un double service qu'il a

rendu à l'histoire et à la littérature. Sous les rapports historiques,

les _Mémoires de Fléchier_ nous font connaître mieux qu'aucun autre

ouvrage de cette époque, l'état politique et social d'une province

éloignée sous Louis XIV. Au point du vue littéraire, ils resteront comme

un des monuments les plus intéressants du grand siècle. En effet, ils

ont été composés dix ans après les _Provinciales de Pascal_, lorsque

Corneille avait déjà produit ses chefs-d'oeuvre, au moment où Molière

faisait représenter son _Misanthrope_, où Racine préparait ses

_Plaideurs_ et son _Britannicus_, où Boileau publiait ses premières

satires.

Quelques citations suffiront pour donner une idée de l'importance et du

mérite de cet ouvrage. Nous choisissons au hasard.

«Tous les procès qu'on jugeait ici, dit Fléchier, n'étaient pas

plaisants, et s'il s'en trouvait qui divertissaient les juges, il y en

avait qui les irritaient et qui attiraient leur sévérité. L'affaire de

M. de Veyrac fut une de celles qui méritaient plus de punition. C'était

un gentilhomme qui tenait fort bien son rang et qui se faisait craindre

dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui, se sentant fort propre

à verbaliser, et croyant que la témérité de la noblesse n'irait pas

jusqu'à s'en prendre à sa profession, tant à cause du besoin qu'on en a,

qu'à cause de la crainte qu'on doit en avoir, se déclara contre lui dans

quelque occasion qui se présenta, et eut le courage de faire informer,

quelque menace qu'on lui lit, et de témoigner même quelque mépris. Cela

parut si étrange à cet honnête homme, qui n'était pas accoutume à

souffrir de ces procédures et qui ne voulait avoir affaire ni à la

justice ni à ses officiers, qu'il résolut de s'en venger et de faire une

action d'éclat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques

traîneurs d'épées des villages voisins, et alla assiéger la maison de ce

pauvre homme, qui, se voyant réduit à l'extrémité, résista de toutes ses

forces, et se fortifia le mieux qu'il put, résolu de vendre chèrement sa

vie. On s'étonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la

hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que

n'ayant aucune défense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume

et de ses procédures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis.

Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire,

devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles et qui ne savent que

la guerre des procès, deviennent terribles lorsque le désespoir les

enflamme. Ils sont toujours propres à chicaner, et tournent presque tous

les artifices dont ils se suivent contre les parties, contre ceux qui

les attaquent par violence il se retrancha donc contre les assauts de

l'assiégeant, et se défendit jusqu'à ce qu'on eût forcé la première

pinte. Il se refugia dans une chambre, et résolut de faire briser toutes

les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin, il menaça

d'ouvrir et de tuer le premier qui se présenterait. Mais le gentilhomme,

qui ne voulait point hasarder ses gens, ou qui craignait que sa

violence, faisant trop d'éclat, n'excitât quelque émotion, crut qu'il

était plus à propos de lui offrir composition; de sorte que, traitant

avec lui, et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea de lui

ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut

bientôt la faute qu'il venait de faire, et son ennemi, aussi perfide

qu'il était violent, ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il lui

avait donnée, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison

au pillage. Cette action parut à la cour tout à fait punissable, et

l'auteur fut condamné à des amendes considérables, à la démolition de sa

maison et à la perte de sa tête.»

Si les juges du grand roi défendaient la bourgeoisie contre les

violences de la noblesse, ils sévissaient en même temps contre les

manants qui avaient l'audace de se plaindre de leur condition.

«Comme il se trouve partout de bons ecclésiastiques, on jugea presqu'en

même temps un bon curé de village qui, par un zèle extraordinaire,

s'était emporté dans ses prônes contre le roi et ses ministres, il avait

dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France était mal

gouvernée; que c'était un royaume tyrannique; qu'il avait lu de si

belles choses dans un vieux livre qui parlait de la république romaine,

qu'il trouverait à propos de vivre sans dépendance et sans souffrir

aucune imposition de tailles; que le peuple n'avait jamais été plus

tourmenté, et plusieurs autres choses de fort grande édification, qui

lui semblaient, aussi bien qu'à ses auditeurs grossiers, plus agréables

que l'Évangile. Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce

jour-là, et que c'était une grande vérité que la pensée de vivre sans

payer la taille, et furent tous d'avis que le curé avait si bien prêché

ce jour-là qu'il s'était surmonté lui-même. Il fut arrête et condamné à

un an de bannissement et à quelques réparations.»

Un dernier extrait d'un tout autre caractère, c'est un épisode d'une

excursion entreprise par Fléchier aux eaux du Vichy. Le futur évêque de

Nîmes raconte dans ses mémoires une foule d'aventures galantes qui

feraient rougir plus d'une belle lectrice. Mais nous ne voulons pas les

exposer ici à un semblable désagrément.

«Environ ce temps, un capucin qui n'avait point la barbe si vénérable

que les autres, et qui se piquait d'être un peu plus du monde que ses

confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avais prêté

quelques livres de poésies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une

ode ou d'une élégie, et d'avoir vu quelqu'un à Bourbon qui se disait de

mes amis; car le bon père va de bain en bain et se croit appelé de Dieu

pour consoler les dames malades qui prennent les eaux, il ne manqua pas

de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa

jusqu'à dire partout que j'étais poète. Faire des vers et venir de

Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces

lieux éloignés, et c'est là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit.

Le bruit de ma poésie fit un grand éclat, et m'attira deux ou trois

précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent

qu'elles passeraient pour savantes, dès qu'on les aurait vues avec moi,

et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion.

«L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens

géants, et son visage n'étant point proportionne à sa taille, elle avait

la figure d'une laide amazone; l'autre était, au contraire, fort petite,

et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre

chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je pris garde même

qu'elle était un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et

l'autre dr croyaient belles. Les deux figures me firent peur, et je les

pris pour deux mauvais anges qui tâchaient de se déguiser en anges de

lumière; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore

comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme.

«La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi. «Ayant

de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi

beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le révérend père

Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des

premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de

ne céder à aucun de messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui

nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de

vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays

barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde,

on ne saurait assez le considérer.

«--Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque

froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et,

ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai

toujours senti une inclination particulière à les honorer.»

«Je leur répondis avec un peu d'embarras que j'étais le plus confus du

monde; que je ne méritais ni la réputation que le bon père m'avait

donnée, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'étais

pourtant très-satisfait de la bonté qu'il avait eue de me flatter, et de

celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de

connaître deux aimantes personnes qui devaient avoir de l'esprit

infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres.

«Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les

excuser si elles avaient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles

voyaient; que c'était une curiosité invincible pour elles. Parmi tous

les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction de _l'Art

d'Aimer_ d'Ovide, par Nicole. Je ne sais si le titre leur en plut, et si

elles espéraient y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me

prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avaient tant ouï estimer

dans l'original. Je leur prêtai donc _l'Art d'Aimer_; je leur eusse bien

voulu donner encore celui de se rendre aimables.»

A en juger par l'esprit fin et de bon goût dont il fait preuve à chaque

page de ses _Mémoires_, Fléchier devait posséder au plus haut degré cet

art qu'il désirait de pouvoir donner à ces deux précieuses languissantes

qui se croyaient belles. Aussi fut-il de toutes les fêtes données à

Clermont pendant les Grands Jours; il alla même à la comédie, n'étant

pas de ceux qui en sont ennemis jurés; et à une représentation, il fit

la remarque suivante:

«Messieurs des Grands Jours jouent des personnages bien différents dans

cette ville: ils font dresser des échafauds pour les exécutions, ils

font dresser des théâtres pour leurs divertissements; ils font le matin

des tragédies dans le palais, et viennent entendre l'après-dînée les

farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et

veulent après qu'on les fasse rire; et, comme si la judicature était

attachée à leur robe, ils dépouillent toute leur sévérité en la

dépouillant, et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habillés de

court. Ils voient pourtant dans la représentation du théâtre, une partie

de ce qu'ils voient en instruisant les procès, c'est-à-dire des tyrans

qui ont opprimé les faibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux

indignement, des femmes qui ont donné ou qui ont reçu du poison de leurs

maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et

dont on se rit dans le tripot, qui peuvent pourtant servir pour exciter

à la justice, parce qu'on les représente toujours punies.»

_Histoire d'Angleterre</>, par le docteur John Lingard, traduite par M.

Léon de Wailly. 6 vol. à 3 fr. 50 c.--

_Bibliothèque Charpentier._

L'histoire du docteur John Lingard a obtenu en Angleterre un très-grand

succès. Les applaudissements de la foule, les ovations de la chaire, les

citations de la tribune, enfin l'approbation moins bruyante des érudits

et des penseurs, rien n'y a manqué, et ce minutieux inventaire des

annales de la Grande-Bretagne est désormais placé, de l'autre côte du

détroit, au nombre des livres consacrés. S'il fallait en croire beaucoup

de ses compatriotes, le docteur Lingard aurait effacé Hume. Toujours

est-il que son ouvrage a enlevé à celui du l'historien du dix-huitième

siècle le monopole des adorations et des suffrages A quoi cela tient-il?

D'abord au contraste et à la nouveauté. Hume très-sceptique; Lingard a

une _foi;_ il a la passion des choses, tandis que son devancier n'a

guère que celle des idées de son temps. Les parallèles sont peu de notre

goût; nous devons dire néanmoins en quoi Hume et Lingard se ressemblent,

et ce qui leur a fait, dans des voies contraires, un égal succès. Tous

les deux, ils ont écrit un plaidoyer, où l'historien contemporain met

les apparences et les vraisemblances de son côté, parce qu'il a beaucoup

plus d'exactitude que sou devancier, aux yeux de John Bull, le docteur a

encore un fort grand mérite, il est plus _Anglais_ que Hume, et sacrifie

beaucoup moins que lui à la dresse _Raison_, qui a dicté tant de choses

déraisonnables en histoire. Inventaire à la fois et plaidoyer, tantôt

raisonneur et tantôt passionné, narrateur et dogmatique, rarement

diffus, et presque toujours intéressant, on comprend comment et pourquoi

le docteur Lingard a pu conquérir des suffrages très-divers. Une

traduction déjà ancienne l'avait fait connaître en France, travail

estimable, mais qui a paru dans le formai in-8º, format coûteux, et qui

a le tort de faire ressortir d'une manière trop sensible le seul défaut,

à nos yeux, de l'original, celui d'en dire trop; car, ainsi que l'a dit

un éloquent écrivain de nos jours, la vie humaine est un procès dont

tous les détails nous intéressent, mais qu'il faut abréger pour

l'avenir.

Le service d'abréviation, M. Léon de Wailly l'a rendu, autant qu'il

était possible, au docteur Lingard; sa nouvelle traduction, sans rien

omettre ni dissimuler de l'original, est concise, élégante, rapide, et

d'une fidélité irréprochable. C'est assurément une des meilleures

publications de la bibliothèque Charpentier.

[Illustration: Nouvel Éclairage au gaz.]

Depuis quelques soirs la place du Carrousel est éclairée au gaz par un

nouvel appareil importé d'Angleterre. Lorsqu'on commença à construire la

colonne que représente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve

placé l'appareil, divers journaux publièrent une foule de détails aussi

inexacts qu'ingénieux. Selon les uns, il s'agissait d'électricité et de

galvanisme. A en croire les autres Paris entier allait être illuminé par

une immense gerbe de feu. Les renseignements que nous avons pris nous

permettent de rectifier ces erreurs; l'expérience qui vient d'avoir lieu

est faite, aux frais de la ville de Paris, par M. Auguste Juge, et M.

Richardson, propriétaire du brevet d'importation du bude-light en

France. L'invention consiste simplement dans la réunion de plusieurs

becs de gaz en un seul faisceau de lumière. Nous ne pouvons pas nous

prononcer encore sur ses avantages ou ses inconvénients. Sans doute le

milieu de la place du Carrousel est mieux éclairé par ce bec unique

qu'il ne l'était par plusieurs becs séparés, mais le foyer est tellement

éclatant qu'il éblouit les yeux des passants, et, au delà d'une certaine

limite, l'obscurité parait si grande qu'on a peine à distinguer les

objets éclairés par les becs ordinaires.

[Illustration.]

[Illustration: Père Giboteau, si vous me faites l'injure de douter de ma

probité, je vous fais un bon sur ma caisse.]

L'Illustration, No. 0074, 25 Juillet 1844 · 第 10 / 12 题