VISION DE FLEUVES

Le train de nuit suivait sa route ardente, entre Chicago et Minneapolis.

Déjà, dans chaque sleeping-car, les nègres diligents avaient installé

les lits. Les voyageurs étaient couchés. D’aucuns accordaient la basse

de leur ronflement au chant des roues sur les rubans vibrants des rails.

La tête appuyée sur l’oreiller et tournée vers la vitre, je voyais fuir,

en un pâle rayon lunaire, les plaines immenses où l’argent des lacs sans

nombre alternait avec la silhouette brune des terres et les lignes

sombres des bois. Façon commode de voyager et de considérer les

paysages! Des sites à peine entrevus à travers le blanc voile des

vapeurs, la pensée insensiblement glisse vers le souvenir ou le rêve...

Une vision immense passa dans mon esprit. La vue récente des chutes du

Niagara en formait le début. Avec un fracas de tonnerre, la cataracte

glauque et blanche précipitait à l’abîme les avalanches de ses vagues

sans fin et de ses bouillonnantes écumes. C’était comme une course

échevelée, vers le gouffre de myriades de flots dont chacun, au bord du

précipice, jetait son cri au moment de prendre son élan.

De l’intarissable chute d’eau, renouvelant sans cesse les merveilles de

ses larges nappes et de ses pluies fines où voltigent des arcs-en-ciel,

peu à peu je passai à la vision d’une cataracte de blés d’or. Ce

changement de décor était dû, sans doute, à une influence locale. Ne

roulions-nous pas à travers l’immensité des plaines où germent et

mûrissent chaque année des moissons de céréales, pareilles, par leur

étendue, à des mers où des épis jaunes promènent leurs houles?

N’allions-nous pas à Minneapolis, la ville des moulins, où le jeune

Mississipi tourne des milliers de meules? Un large fleuve, un fleuve de

blés d’or, poussait vers elle ses flots intarissables, charriant dans

leurs flancs le pain des hommes.

Après ce symbole de richesse nationale, ma fantaisie moitié somnolente,

moitié éveillée, en contempla un autre. Par les champs du Texas

lointain, une coulée fantastique de coton neigeux descendait, pareille

aux nappes immaculées de névés dans les Alpes, portant jusqu’aux

extrémités de la terre de quoi filer du fil et tisser des tissus, du

beau linge pur et blanc qui fait la joie des yeux.

Mais bientôt le fleuve laiteux du coton fut remplacé par un torrent de

sang qui allait éclaboussant ses rives. C’était le récent souvenir de

l’horrible cataracte rouge de Chicago. Heureusement elle ne fit que

passer.

Et déjà d’une ville couverte d’un nuage de fumée, d’une ville

cyclopéenne assise entre des collines de charbon, je vis jaillir une

source d’acier. Elle s’échappait de sa prison avec des grondements

d’orage. Des étoiles bleues, vertes et or tourbillonnaient au-dessus de

sa marche triomphale. De son sein de lave brûlante s’élançaient de longs

serpents de feu, dont de noirs cyclopes armés de marteaux

assujétissaient au loin les anneaux sur le sol, pour en faire des

sentiers de fer. Et le fleuve d’acier se répandait dans les villes,

surgissant en charpentes, en armatures, se jetant en travers des cours

d’eau et des bras de mer, pour soutenir les tabliers des ponts, se

transformant en machines, en outils, en chars, en vaisseaux, infatigable

créateur de merveilles.

A ce moment--était-ce l’effet de tout cet acier en fusion?--je ressentis

une soif brûlante qui me tira de ma rêverie.

Dans le filet au-dessus de ma tête il y avait heureusement de quoi

calmer cette soif. Une provision de belles pommes aux joues rouges

étaient là. A mesure que je les réduisais en cidre frais, le sens de la

réalité me revenait.

Mais je me rendais d’autant mieux compte que je venais d’avoir une sorte

de vision où la richesse prodigieuse de l’Amérique était figurée par des

fleuves non mentionnés sur les cartes.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 48 / 55 题