Qui est Dean? Dean est le serviteur toujours attaché à la personne de
John Wanamaker. Il a fait plusieurs fois le tour du monde, sait
s’expliquer en plusieurs langues, mais parle peu, afin de mieux observer
toutes les occasions de se rendre utile. Il est Anglais d’origine,
célibataire, et très bon fils. Sa vieille mère demeure en Europe. Il
subvient à ses besoins et va la voir quand il peut. Dean a de bons yeux,
point ironiques, ce qui le distingue de beaucoup de serviteurs de grande
maison, dont la face rasée laisse voir d’imperceptibles sourires, qui en
disent long sur le néant et l’hypocrisie de l’existence mondaine. Dean
n’a pas de masque, il fait sa figure personnelle, et il est quelqu’un.
Comme à plusieurs reprises son maître s’est privé de lui, pour me le
donner comme gardien, j’ai pu l’apprécier à sa valeur. Du moment où il
avait reçu en dépôt ma personne, je lui appartenais. Respectueusement,
mais sans faiblesse, il veillait, et ne souffrait point d’infraction à
sa consigne.
--«Dean, voici le programme du voyage et les heures des conférences,
rendez-vous, invitations. Pensez à tout.» Et je n’avais plus qu’à me
laisser vivre. Lorsque j’allai à Washington, Dean fut mon compagnon
inséparable, il me conduisit à la Maison Blanche, m’y installa et revint
m’y prendre. En chemin de fer, il avait toutes les attentions, surtout
celle de me laisser parfaitement tranquille. Il allait s’asseoir dans la
pièce des fumeurs, pour cultiver le cigare qu’il adore, et de là
veillait sur moi. Si je m’attardais à des causeries après une
conférence, Dean surgissait, et je voyais l’heure sur sa figure.
Je dois à la vérité de confesser, que par deux fois j’ai soumis à une
rude épreuve la conscience de mon scrupuleux gardien.
La première, c’était à Philadelphie. La journée, très chargée, avait
commencé par une conférence à Germantown, devant un auditoire
exclusivement féminin. Après la séance, la conversation menaçait de se
prolonger. A l’heure précise, fixée pour se rendre à une autre
assemblée, Dean vint m’avertir et me conduire à la voiture dont déjà il
ouvrait la portière. Mais une de mes interlocutrices me pria aimablement
de monter dans la sienne, promettant de suivre exactement celle de Dean.
Non sans ennui, l’excellent homme se résigna. Au commencement tout alla
bien. Mais, à un certain moment, notre guide s’engagea sur un espace
fort étroit, entre le trottoir et une large tranchée que creusaient des
ouvriers au milieu de la chaussée. Voyant que la première voiture
avançait avec peine, le cocher de la nôtre prit un chemin différent. Ne
nous voyant plus, Dean entra dans une agitation extrême, craignant déjà
un rendez-vous manqué et se croyant en faute. Il jura ses grands dieux
de ne plus permettre jamais le moindre changement de programme.
Un quart d’heure plus tard, nous nous retrouvions, et tout était au
mieux.
La seconde irrégularité fut un délit contre le decorum, et le corpus
delicti, une paire de gants. Des gants, je m’en suis de tout temps
passé, lorsque faire se pouvait. J’en usais jadis, dans les grandes
occasions, mais leur contact me produisant une sensation d’asphyxie, je
les avais fait disparaître, de mes mains d’abord, de mes poches ensuite.
Il y avait plus de quinze ans que je n’en possédais plus. Cependant,
pour aller voir le Président des États-Unis, je crus indispensable de
m’en racheter une paire.
Mais arrivé à la Maison Blanche, à la minute même où je devais les
mettre, impossible de les trouver... je les avais laissés à
Philadelphie. Dean ouvrit des yeux démesurés. Je m’efforçai de le
rassurer: «Écoutez, lui dis-je, je suis dans la maison, il ne me faut ni
chapeau, ni, à la rigueur, de gants. Et d’ailleurs, cela paraîtra plutôt
l’effet d’un principe que d’un oubli».
Je partis, heureux, à la rencontre de mon illustre hôte, pendant que
Dean me suivait d’un regard consterné...
Comme on taille au canif un nom dans l’écorce d’un arbre, je grave sur
cette page, en signe de réparation, le nom de _Dean_.