FORTERESSES AMÉRICAINES

Ces forteresses ne contiennent ni canons ni explosifs, et cependant

c’est en elles que résident la force et la puissance de l’Amérique, les

armes de résistance et de combat qui ont affirmé son influence. Elles

ont leurs assises dans le cœur et l’esprit des citoyens; mais, plus que

basées sur le roc, elles me paraissent inébranlables.

La première est la foi religieuse, si profondément enracinée dans la

mentalité américaine, qu’elle en détermine en quelque sorte la

physionomie. Elle la marque d’une empreinte que le souffle matérialiste

et irréligieux ne saurait effacer et qui se retrouve encore dans le

grand sérieux et l’activité généreuse d’associations qui se tiennent à

l’écart de toute croyance religieuse, comme les sociétés de culture

éthique. Son influence profonde et calme s’impose jusqu’à cette masse

indifférente ou profane, nouvellement débarquée, et dont les racines ne

plongent pas dans les traditions du pays. Même les gestes superficiels

des êtres de routine et la dévotion intéressée des hypocrites ne sont

point capables d’infirmer ce fait. Il est d’une nature si accusée, se

vérifie si souvent dans le contact social ou familial, que sa réalité ne

saurait être révoquée en doute. L’Amérique est doublement religieuse, et

par atavisme et par conviction. Elle porte en elle les forces

concentrées et unifiées de la fidélité pieuse aux traditions et de la

libre et personnelle communion avec la réserve permanente des vérités.

Aussi, quand les grandes occasions de la vie nationale sont consacrées

par un culte, ou que les hommes d’État invoquent des sentiments

religieux, ce n’est point de la convention, mais l’expression d’une

pensée vive; et quand les citoyens et les enfants de la grande

République chantent le chant national, il est une strophe que l’on sent

vibrer avec une émotion plus sainte encore que toutes les autres, c’est

celle où il est dit: _O God our King!_

La belle vitalité de sa religion rend l’Amérique juste, tolérante,

respectueuse de la foi des autres. Quand la Foi n’est plus qu’un

souvenir et une formule, elle devient cassante, exclusive, dure aux

convictions d’autrui, méprisante des croyances non officielles.

L’anathème est le bâton menaçant, aux mains des vieilles doctrines

décrépites.

La deuxième forteresse américaine est la Foi à la _Liberté_. Oh! il ne

l’ont pas bâtie en un seul jour, cette fière citadelle où flotte au vent

le drapeau étoilé de l’indépendance, non seulement acceptée, mais

proclamée comme une loi de la vie sociale. Ils ont mis bien du temps et

de la peine à la construire. Mais désormais elle est fondée, et personne

n’y touchera. Notre vieille Europe nous montre des États dont toute la

politique consiste à empêcher le développement normal des hommes et des

institutions. La loi y prend la forme d’une prohibition systématique,

l’initiative y est taxée d’indiscipline; l’indépendance d’esprit, de

crime de lèse-tradition. L’administration publique y passe le temps à

veiller à ce qu’il ne se passe rien de neuf. La peur de la liberté y est

non seulement le commencement, mais la somme de la sagesse.

L’Amérique, elle, croit à la Liberté, comme elle croit en Dieu. Mais de

même qu’elle croit au Dieu des autres, au droit sacré que possède chacun

de l’adorer et de le concevoir à sa façon, elle croit à la liberté des

autres. Et sa foi robuste sait supporter les épreuves. Elle n’abandonne

pas le culte de la Liberté, parce que des abus odieux ont démontré les

inconvénients d’une trop large indépendance. Elle ne musèle pas les

honnêtes gens, parce que les criminels et les enragés mordent leur

prochain. Elle ne masque pas le soleil, parce qu’il produit des ombres.

En politique, en religion, grand air, liberté, franchise pour tous.

Champ illimité à l’initiative individuelle. Dès l’enfance et dès

l’école, le caractère est encouragé. Chacun y est provoqué à donner sa

mesure totale, à oser être, à s’affirmer dans la plénitude de son

originalité. On ne lui demande qu’une chose: respecter le droit du

voisin. Mais en ce point, on est d’une sévérité implacable. L’Amérique

ne pardonne point les péchés contre la liberté. Si grands et puissants

que puissent être ceux qui accaparent à leur profit la part et la

liberté de tous, leur sort est fixé d’avance. Un jour ou l’autre, sous

les coups répétés tirés de la forteresse de la Liberté, leurs bastions

sont réduits en poudre.

La troisième forteresse est la bonne foi. Ne me faites pas dire qu’il

n’y a pas de coquins en Amérique. Dans un concours international, elle

battrait peut-être le record par un choix de coquineries inédites. Mais

il suffit d’échanger un certain nombre de lettres, d’avoir des relations

un peu variées, de causer ou collaborer avec la population courante,

pour être immédiatement frappé de son respect pour la parole donnée. Ils

ont de la conscience, et une conscience si loyale qu’elle se fait jour à

travers les plus étranges manœuvres de la corruption. Ce que plusieurs,

et parmi les meilleurs éléments, peut-être, dans certains pays

considèrent comme une formule de politesse, une promesse en l’air,

serait là-bas un manque de sincérité. Ils trouvent plus humain de

refuser carrément que de donner, par fausse pitié, des promesses vaines.

Pas de compliments, de circonlocutions, de démonstrations superflues!

Les affaires les plus graves se traitent souvent en quelques mots, Cette

bonne foi a quelque chose de rassurant et de communicatif. C’est un

appel perpétuel à votre propre sérieux. Elle éveille la confiance et en

même temps engage la responsabilité.

Certains mots très souvent répétés m’ont toujours paru comme une sorte

de monnaie courante de la mentalité d’un peuple. Il est un mot que vous

entendez très souvent prononcer aux États-Unis, quand vous racontez une

histoire, fournissez un renseignement ou exposez une opinion. Ce mot

est: «_is that so?_» Il est dit sur un ton de confiance et de

bienveillance, et en même temps, il est si sincèrement interrogatif,

qu’il est certainement le plus simple et vigoureux appel possible à la

loyauté.

* * * * *

La quatrième forteresse est le respect de la femme; non cette

exagération, heureusement exceptionnelle, où tombent certains

Américains, qui traitent leur femme comme une poupée de grand prix, mais

ce sentiment de déférence et d’égards, qui met au cœur des jeunes gens

et des hommes un culte chevaleresque pour la femme, et que je considère

comme un des éléments les plus solides dans le bagage moral d’une

société.

A l’abri de ce sentiment, femmes et jeunes filles circulent librement,

d’un bout du territoire à l’autre. La conscience publique est leur

meilleure sauvegarde. Personne ne leur manque de respect. Ainsi leur

indépendance et leur personnalité sont mieux à même de se développer.

Une part de l’esclavage de la femme provient de cette servitude où la

tiennent chez nous les usages reçus. Quelle sujétion pour nos jeunes

filles de ne pouvoir sortir seules, quel témoignage de méfiance envers

l’élément masculin de la population ou envers elles-mêmes! Et quelle

plaie publique! Un virus corrupteur en émane, dont les effets néfastes

se retrouvent dans l’éducation, dans la littérature, au foyer familial.

Rien ne réconforte comme de voir la puissance que fait rayonner à

travers un peuple l’existence de certains principes, traduits en actes

journaliers, devenus des habitudes stables. Le meilleur travail que nous

puissions faire est de contribuer à créer dans l’esprit public un

certain nombre de ces convictions fondamentales auxquelles s’appuie la

mentalité de la foule. Que les forteresses tiennent bon, où se

conservent l’énergie vitale, la bonne volonté, l’intégrité, la foi!

Vers le cœur de l'Amérique · 第 49 / 55 题