TEMPÉRAMENT AMÉRICAIN

Je le définirai d’un seul mot: il est jeune. Non que l’Amérique échappe

à tous nos atavismes, à certaines tares séniles, destructives de la joie

et de l’énergie. Mais elle a pris un bain de jouvence, dans les

conditions mêmes de son histoire, de son développement inouï, qui est un

appel perpétuel à l’énergie et à la spontanéité.

La jeunesse vraie a des sentiments vifs et les manifeste avec sincérité.

On s’en aperçoit bien vite, en fréquentant de près les citoyens des

États-Unis. Si vous leur inspirez de la sympathie, ils ne mettent pas

longtemps à le témoigner. Si vous les choquez, ils vous le disent

franchement.

Cette rondeur est non seulement une garantie sociale, mais une source de

sécurité et de bonne humeur dans les relations. Comme je la préfère aux

habitudes plus distinguées, en apparence, et plus fines, mais d’où la

sincérité et la bonté sont souvent absentes!

La blague, le sarcasme, tout un ensemble de mouvements d’âme qui

représentent ce que l’homme a d’amer, de négatif, de caustique, sont

plutôt rares. L’humour les refoule à l’arrière-plan et les remplace avec

avantage. La raillerie, aux dépens d’autrui; l’esprit mordant, qui vit

brillamment avec des vols manifestes pratiqués sur le bien et la

réputation du voisin, n’y exercent pas, dans la littérature, le

journalisme et l’existence quotidienne, un rôle envahissant. S’il arrive

aux Américains d’être méchants, ils le sont avec franchise et brutalité.

Comme la jeunesse, ils ont l’espérance hardie, l’initiative prompte,

mais ils joignent à ces qualités d’élan, des trésors d’endurance et de

patiente sagesse. Leurs enthousiasmes ont des lendemains; et c’est une

de leurs coquetteries de ne pas reculer, quand ils se sont engagés à

fond, excepté toutefois s’ils se reconnaissent coupables d’erreur. Avoir

gaffé n’est pas selon eux une raison pour gaffer encore, et l’honneur

n’exige point que l’on persiste dans les erreurs, une fois démontrées.

Les Américains sont fiers de leur pays. Mais ils ne simulent pas la

modestie, ils ne baissent pas la tête, lorsque des compliments leur sont

faits. Une de leurs premières demandes aux nouveaux arrivés est: «How do

you like America»? Ils vous posent cette question, comme si vous étiez

le premier étranger ayant jamais abordé leurs rivages, et ils écoutent

votre réponse avec l’attention et le sérieux d’hommes qui n’auraient

encore jamais entendu ce que vous leur dites. Ne sont-ce pas là les

signes notoires d’un tempérament juvénile, fait d’entrain généreux, de

bonne confiance, et que l’éloge ou le blâme touchent au vif également?

C’est un plaisir véritable de pouvoir dire à des hommes possédant cette

franchise de cœur tout le bien qu’on pense de leur patrie et de ses

institutions. Mais si, ce qui est inévitable, on formule une critique,

une réserve, un avertissement, alors apparaît précisément le trait le

plus remarquable de cette mentalité.

Vos paroles sont recueillies avec une conscience, une sincérité, qui

constituent pour nous autant de leçons. Ce que j’appellerai: «la

meilleure Amérique» est certainement animée du plus vif désir de

reconnaître les défauts et les tares nationales, afin de s’efforcer de

les corriger. J’ai rarement vu une aussi franche fierté unie à une aussi

vraie humilité. Pour moi, l’homme modeste n’est pas celui qui vous

repousse de la main et se voile la face quand on fait son éloge mérité;

mais celui qui accepte l’éloge, et sait recevoir le blâme.

Dans cette esquisse du tempérament américain, n’oublions pas la pitié,

cette pitié des forts qui présente avec la rudesse vaillante un si beau

contraste. Je n’ai pu voir que rapidement les œuvres réparatrices, les

asiles de la souffrance et de la vieillesse. Mais le passant lui-même y

est saisi par l’esprit de puissante et intelligente tendresse qui

souffle à travers ces demeures de la maladie et de la langueur. Les

mains de ce peuple ne sont pas seulement créatrices de prodiges du génie

industriel, elles sont douces aux blessés et aux vaincus de la vie.

La Pitié s’étend même aux bêtes. Pendant tout mon voyage, je n’ai pas vu

maltraiter un cheval.

Un autre signe de jeunesse chez les Américains, c’est qu’ils s’amusent

de peu. La jeunesse véritable n’a pas besoin de beaucoup d’objets

coûteux, ni de préparatifs compliqués pour être gaie. L’appétit est le

meilleur cuisinier, et une certaine capacité personnelle d’être heureux,

est la meilleure condition de bonheur. J’ai recueilli une foule de

preuves de cette vérité aux États-Unis. Les amateurs de distractions

recherchées peuvent trouver qu’on ne s’y amuse pas. Pour eux, un pays

est triste, quand ils n’y rencontrent pas le répertoire de leurs gaîtés

ordinaires. Mais les contrées les plus enviables sont celles qui

s’amusent sans ces adjuvants factices d’une joie trop souvent frelatée.

L’Amérique prend son plaisir aux jeux en plein air et aux mille fruits

inattendus et quotidiens d’une bonne humeur que le travail entretient et

renouvelle sans cesse. On y aime beaucoup, à tous les âges, ce qu’on

nomme «fun», c’est-à-dire l’innombrable série de farces, imaginées au

jour le jour par l’esprit inventif des gens bienveillants, travailleurs

et joyeux d’humeur. On s’y joue constamment des niches qui, pendant un

jour ou deux, font événement dans une famille ou même une ville.

L’Amérique a son jour pour le «fun», où la belle et joyeuse humeur, mère

des farces toniques et des réconfortantes espiègleries, reçoit les

hommages de tout un peuple reconnaissant. Je me trouvais à Minneapolis,

lors du Hallowing.

Après ma conférence du soir, faite dans une grande Église, les pasteurs

me dirent: «Il y a ici, dans un local situé à l’étage supérieur, une

réunion de jeunesse. Cela vous intéresse-t-il? Nous devons vous prévenir

que c’est une réunion extrêmement gaie.» Ami de la jeunesse et de la

gaieté, je ne me fis pas inviter deux fois. Une journée sévère et

laborieuse m’avait disposé à un bon emploi de cette fin de soirée.

Nous émergeâmes dans la lumière d’une fête qui battait son plein. Donc,

tandis qu’en bas nous tenions notre conférence, dans les combles de

cette même Église, la jeunesse se livrait à ses ébats, et il n’était

venu à l’esprit de personne qu’il y eût là une contradiction. Tout le

monde était déguisé. Sur une scène, sommairement installée, on jouait

des pièces et on chantait, le public prenant une part active à la

représentation, en scandant les refrains. Tout cela était fort jovial et

parfaitement convenable. Les producteurs monotones de pièces grivoises

et de chansons à double entente, n’ont aucune idée de la richesse

illimitée du répertoire de la gaieté humaine. La source de la joie vraie

est pure comme le ciel et inépuisable comme la mer.

Quel bon moment nous passâmes dans ce grenier d’église!

Je me vois encore hissé sur une table, sorte de tribune improvisée, d’où

se contemplait à l’aise le remous joyeux de la salle. Jeunes gens et

jeunes filles, enfants de dix à douze ans, tout ce monde avait l’air

d’être les membres d’une seule et même famille. A les regarder ainsi, on

se rendait compte que leur joie à tous était réelle. A la même heure,

sur tout le vaste territoire de la République, la même fête se célébrait

avec mille variantes.

Nous vîmes, en rentrant, devant presque toutes les portes, des potirons

illuminés, taillés en figures d’hommes, les unes plus amusantes que les

autres.

Les Américains ont encore le «Thanksgiving», fête religieuse, nationale

et en même temps familiale. L’esprit du jour comporte un retour sur

soi-même à propos des événements de l’année écoulée. C’est un appel au

self control et à la reconnaissance. Les temples regorgent d’un public

recueilli. L’âme nationale se retrempe et se purifie à sa source, dans

la prière et la communion fraternelle. Ceci est le côté sévère de la

médaille, en voici maintenant le côté joyeux:

A chaque foyer, les amis se rassemblent, et les repas sont empreints

d’un particulier abandon. Pour leur donner un cachet plus simple et plus

antique, les chefs de famille font à table une partie du service,

ordinairement confié aux domestiques. Ils se tiennent debout, en

découpant le Turkey monstre et le cochon de lait traditionnels. L’usage

veut que l’on chante pendant le repas. Et parfois, afin de maintenir le

chant dans une allure régulière, ceux qui découpent se mettent à battre

la mesure avec leur couteau.

Qu’on nous permette une anecdote relative à «La Vie Simple» et à

«Thanksgiving». Ce jour étant un jour de liesse et de festins, les

consommations ont une tendance à augmenter de prix. En particulier, le

Turkey monte quelquefois au-dessus du prix raisonnable. Un journal

humoristique se servit de ce fait, pour mettre un disciple de «La Vie

Simple» aux prises avec les marchands. Les caricatures nous le montrent

allant d’une boutique à l’autre. Après chaque marchandage infructueux de

cochons de lait, dindes ou autres pièces, il déclare: «Après tout, on

peut s’en passer.» Et, finalement, il célèbre Thanksgiving avec un

sandwich.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 43 / 55 题