L’Amérique aime la France. Un Français qui voyage aux États-Unis
recueille aisément les preuves de cette sympathie. J’en ai rencontré
moi-même de nombreux témoignages.
Et d’abord, Lafayette n’est pas oublié. On se souvient avec émotion de
cette fraternité d’armes, vieille maintenant de plus d’un siècle, et de
ces Français qui s’embarquèrent d’enthousiasme, pour aider l’Amérique à
conquérir sa liberté.
J’en avais fait l’expérience dès Paris, en une circonstance typique. Me
promenant un jour dans le quartier de Reuilly, je croisai un groupe
d’Américains qui me posèrent à brûle-pourpoint cette question: _Où est
le cœur de Lafayette?_ Je me gardai bien de leur dire que je ne le
savais pas. Ces hommes, venus de l’autre côté de l’océan, me donnaient
une leçon d’histoire. Je leur répondis donc: «Permettez, je vous dirai
cela de suite», et j’entrai dans un des couvents de la rue de Reuilly.
Là, après force questions au personnel, pas plus au courant que
moi-même, quelqu’un survint et dit: «Le tombeau de Lafayette est au
cimetière des Pères de Picpus, rue de Picpus, nº 33; son cœur n’a pas
été déposé dans une urne à part; il est resté dans sa poitrine, de sorte
qu’il repose avec son corps.» Je communiquai le renseignement aux
touristes qui m’attendaient patiemment dans la rue. Ils s’en allèrent
fort heureux, et moi tout pensif. Combien de Français connaissent cette
tombe? De la part d’Américains, gens qui nous sont dépeints d’ordinaire
comme éminemment pratiques et utilitaires, un tel pèlerinage me semblait
une démarche bien touchante. J’ai pu me convaincre que le groupe
d’hommes, jadis rencontré rue de Reuilly, n’était pas une sorte
d’exception honorable à une règle générale, mais bien un groupe
représentatif de l’état d’esprit moyen en Amérique. Non seulement ils
n’ont pas oublié Lafayette, mais ils ne manquent pas une occasion
d’accentuer toute la bonne volonté qu’ils ressentent à l’endroit de la
République sœur.
Que de fois les tribunes où j’avais à parler furent-elles ornées des
couleurs françaises et américaines! A table, par une charmante
délicatesse de sentiment, de petits drapeaux français, de taille
lilliputienne, décoraient souvent le corsage des dames ou la boutonnière
des hommes.
Malgré cette vive sympathie, nous sommes trop peu connus de l’autre côté
de l’Atlantique. Certes, beaucoup d’Américains voyagent chaque année sur
le continent européen, et séjournent volontiers à Paris ou sur la Côte
d’azur; mais d’autres, infiniment plus nombreux, ne quittent jamais leur
pays. Sur ce territoire colossal des États-Unis, demeure une population
de quatre-vingts millions d’hommes, dont l’immense majorité n’a jamais
vu l’Europe et ne parle qu’une langue: l’anglais. Il se trouve ainsi que
l’Amérique nous connaît peu et fort mal. Quoique bien vus, et l’objet
d’une bienveillance préalable et traditionnelle, nous n’y jouissons pas
d’une réputation flatteuse. Notre politique, de loin, apparaît souvent
capricieuse, changeante, sectaire. Les difficultés héréditaires, au
milieu desquelles nous cherchons la voie de l’avenir, ne sont pas assez
comprises.
Et notre moralité se trouve être l’objet d’étranges préventions. Par
notre littérature d’exportation, nous sommes considérés comme un peuple
privé de sens moral et de vie familiale. Toute la France est vue à
travers une spécialité de romans scabreux et certains établissements
boulevardiers où les étrangers vont plus souvent que nos concitoyens.
Si, malgré cette connaissance sommaire et défavorable, nos amis des
États-Unis ont pour nous des trésors de bonne volonté, que serait-ce
s’ils nous connaissaient mieux? Car enfin nous sommes de ceux qui
gagnent à être connus--ceci dit sans la moindre ironie.
En attendant, bien des Américains, d’Américaines surtout, s’ingénient à
apprendre le français avec des résultats inégaux.
Par exemple, un jour qu’un professeur m’avait engagé à parler français à
sa classe supérieure de jeunes filles, je m’aperçus bientôt que
l’expression des figures ne cadrait pas avec le sens de mes paroles.
Alors je leur dis à brûle-pourpoint: «Certainement vous ne me comprenez
pas!» C’était vrai. Je dus continuer mon allocution en anglais.
Je fus plus heureux ailleurs. Des auditoires entiers de jeunes filles
écoutèrent et comprirent une conférence française, ou manifestèrent un
plaisir extrême à entendre conter des histoires en notre langue. A
Vassar College, par exemple, je racontai, pendant toute une soirée, des
histoires à une multitude de charmantes jeunes personnes groupées autour
de moi. Je les entends encore dire: one more! La plupart de ces jeunes
filles, non seulement s’exprimaient bien en français, mais avaient de
fort jolies connaissances en littérature. Elles étaient élèves de M.
Charlemagne Bracq, notre distingué compatriote, un des hommes qui
travaillent le plus à répandre notre langue aux États-Unis, et ne cesse
d’y fonder des bibliothèques où il essaie de grouper nos meilleurs
auteurs. Grâce à l’influence de «l’Alliance française», il y a, dans
beaucoup de villes, des cercles où se cultive le français. Dans
plusieurs d’entre eux, nous avons rencontré un certain nombre de
personnes, de dames surtout, assidûment occupées à étudier notre langue.
Des professeurs de français, en assez grand nombre, offrent des leçons
particulières, sur toute la surface du territoire. Mais la plupart
d’entre eux sont anglais, américains, allemands, russes. Nous eûmes le
plaisir cependant de rencontrer des concitoyens à qui l’enseignement du
français aux États-Unis avait fourni une jolie carrière. Parmi les
livres français préférés par la jeunesse américaine, se trouvent les
romans d’Erckmann-Chatrian.
Les personnes qui s’intéressent là-bas au mouvement des idées en France,
connaissent presque toutes le nom de Sabatier; mais il n’y a pour elles
qu’un Sabatier. En réalité, nous en possédons trois: Armand Sabatier, le
professeur de biologie de Montpellier; Paul Sabatier, l’auteur de la
_Vie de Saint François d’Assise_, et Auguste Sabatier, l’auteur de:
_Philosophie de la Religion_ et de _Religions d’autorité et la Religion
de l’Esprit_. Ces trois hommes et leurs noms donnent lieu aux plus
amusants quiproquos. Dans une revue, un article paraît sur _Auguste
Sabatier_. Un portrait accompagne l’article; mais c’est le portrait de
Paul Sabatier. Ailleurs, on se livre à un transport d’admiration, en
disant: quelle richesse de vues dans ce Sabatier, qui est à la fois un
maître en sciences naturelles, en philosophie religieuse et, par dessus
le marché, un historien!
Après tout, à une certaine distance, la confusion des noms est bien
pardonnable. Nous en savons quelque chose en France, lorsque nous nous
mêlons de parler des hommes marquants parmi les autres nations.
Réjouissons-nous donc surtout que notre triple Sabatier jouisse d’un si
bon renom aux États-Unis.
A Albany, deux dames fort distinguées, membres de l’enseignement, et
dont j’étais l’hôte, me dirent avec un sourire malicieux: «Nous allons
vous présenter un de vos compatriotes qui nous enseigne à prononcer le
français». Là-dessus, elles cherchèrent une boîte et dirent: «Notre
petit Français est caché-là». C’était tout simplement un phonographe où
se trouvaient enregistrées des conversations courantes. Quand ces dames
veulent se faire l’oreille à la prononciation correcte du français,
elles remontent leur petit frenchman, qui se met aussitôt à parler avec
une grande volubilité. J’ai vu, depuis, dans les annonces de revues, que
les dames d’Albany n’étaient en aucune façon une exception, et ne
faisaient que pratiquer la méthode très répandue du phonographe
professeur.