L’Amérique construit immensément. Mais, parmi tout ce qu’elle construit,
je préfère les maisons de bois de ses districts suburbains, avec leur
gracieuse physionomie et leur variété infinie. Elles s’appellent
couramment _homes_. Le nombre en est incalculable. Il s’en trouve à la
portée de toutes les bourses. Malgré les difficultés invincibles
qu’oppose à la demeure individuelle l’accroissement des cités monstres,
la lutte pour ce home individuel y est acharnée. Partout, même dans les
centres les plus populeux, aussitôt que l’on gagne la périphérie, les
toits s’abaissent, les grosses maisons sont remplacées par des
habitations, calculées pour une ou deux familles seulement. On voit des
rues, interminables, où se suivent, pignon à pignon, des constructions
presque identiques, habitées par un seul locataire. Pas de concierge.
L’Amérique, même dans les bâtiments très considérables, ne connaît pas
le concierge. On est renseigné par des inscriptions et par le nègre qui
conduit l’ascenseur. Après la région des rues, où les maisons se
pressent les unes contre les autres, comme des cellules dans la ruche,
viennent les quartiers spacieux des homes isolés, presque toujours
entourés de gazons plantés d’arbres. On y monte par six ou sept marches.
Tous ont leur sous-sol clair, pour la cuisine, le calorifère, la cave.
Autour du rez-de-chaussée court une galerie couverte, garnie de lierre,
de roses, de clématites et autres plantes grimpantes. On appelle cela le
«_porch_». Pendant toute la belle saison, c’est le lieu de prédilection.
Il n’y a pas de formes coquettes et confortables que ce «porch»
n’affecte, ainsi d’ailleurs que tout l’extérieur de la maison. Très peu
se ressemblent entre elles, tout en ayant un cachet général qui les
caractérise toutes. A première vue, la maison américaine se distingue de
la nôtre par moins de symétrie et plus de variété. Aucune monotonie dans
les fenêtres. Celles-ci diffèrent à la fois de structure et de taille.
Elles sont à petits carreaux et à guillotine. Toute l’Amérique ouvre ses
fenêtres, de bas en haut, comme des guichets.
Si l’on pénètre dans les intérieurs, on trouve, au rez-de-chaussée,
toutes les pièces ouvertes sur un hall d’où monte l’escalier. Les portes
ne servent pas et souvent n’existent pas. Il y a un ou deux salons, la
plupart du temps très simples, une bibliothèque, une salle à manger.
Dans les chambres, outre les rocking chairs et autres sièges commodes,
des banquettes fixes sont placées autour des baies.
On se sent attiré vers ces jolis coins clairs. Aux murs, de nombreuses
gravures dont beaucoup représentent des monuments européens, des
tableaux de grands maîtres. Si nous montons à l’étage supérieur, nous y
trouvons les chambres à coucher et les cabinets de bains. Les chambres à
coucher se distinguent par l’absence de tapis et tentures. La règle est
de n’avoir que des nattes et des carpettes. Pas de rideaux aux lits. Les
fenêtres sont garnies, soit de très légers rideaux de mousseline, soit
simplement de stores en étoffe ou en bois. Souvent il y a une très fine
toile métallique qui permet d’ouvrir la fenêtre sans risquer de faire
entrer les moustiques. Car de mouches, moustiques, insectes volants et
bourdonnants, l’Amérique est riche. Par les soirs des beaux jours, les
coléoptères y volent en abondance, et les cigales y font un ramage tout
méridional.
Une chambre à coucher américaine est surtout combinée afin d’éviter la
poussière et l’air confiné. Une fois que vous connaissez la manœuvre des
fenêtres-guillotine et des accessoires qui les complètent, vous pouvez
doser l’aération à volonté. Peu ou point de bibelots. Partout des
surfaces lisses sur lesquelles le torchon passe avec facilité. Les
appareils de chauffage sont perfectionnés; mais en général, à travers
tout le pays, maisons, écoles, gares, trains, _on chauffe trop_.
Le lit est exquis. Il me semble n’avoir couché en Amérique que dans un
seul lit, tant ils sont égaux pour la structure et le confort. Ce sont
des lits de fer, souvent d’une forme très élégante. Le sommier a
disparu. Il est avantageusement remplacé par une toile métallique très
tendue et faisant ressort, comme nos écoles et nos hôpitaux neufs
commencent à en avoir. Les matelas sont de première qualité. L’Amérique
ne sait pas seulement travailler, elle sait se coucher et cultive la
science de dormir. Regardez les affiches, ouvrez les revues dans la
partie «_Annonces_» qui en occupe la bonne moitié. Vous y verrez toutes
sortes de matelas, construits avec un art consommé. Matelas en deux,
trois pièces. Matelas en cinq ou six tranches superposées et finissant
par offrir ce dosage parfait de la souplesse et de la résistance qui
fait qu’on est bien couché. Or, pour les travailleurs, un bon sommeil
est si important qu’on ne donnera jamais assez de soin à la place où ils
reposent leur tête, lasse de penser, et leurs membres, las de remuer.
Dans toutes les maisons, il y a un cabinet de bains. Un très grand
nombre en possèdent plusieurs. Le bathroom, résumé de tous les conforts
de la toilette, est une institution nationale. Presque toujours il est
contigu à la chambre à coucher. Il y a de l’eau chaude et froide à toute
heure. Et pour qui sait l’influence des soins de la peau sur la santé,
le système nerveux, la circulation du sang, tout l’ensemble des
fonctions organiques, le luxe de la chambre de bains devrait compter
parmi les nécessités ordinaires de l’existence. C’est à la fois si
parfaitement hygiénique et si agréable qu’on ne saurait assez le louer
ni le recommander. Le bathroom est certainement une des sources de la
mine florissante d’une foule d’Américains. Tout ce qui concerne la
propreté du corps, les soins de la peau est là-bas l’objet d’une
préoccupation universelle. Nulle part on ne recommande et n’use plus
d’espèces de savons, de poudres, de crèmes.
Rien de plus amusant que de lire à ce sujet les annonces des journaux,
ou d’assister à une toilette chez un coiffeur connaissant son métier.
Une fois le client rasé, l’artiste capillaire se livre sur sa figure à
des manipulations si savantes et si consciencieuses qu’on dirait
assister à un embaumement. Comment avoir «red cheeks», des joues rouges?
c’est là une question à laquelle répondent des quantités d’ingénieuses
recettes. Sur toute la surface de la République, il est impossible de
regarder par la vitrine d’un train, sans voir le portrait, grandeur
naturelle, de l’inventeur d’un certain _Talcum powder_. A la somme
fabuleuse de dollars, qu’une semblable réclame suppose, on peut calculer
l’étendue de la vente. De tels renseignements feront sourire peut-être
certaines de mes compatriotes qui boivent du vinaigre afin de se faire
pâlir.
On ne saurait prendre trop de soins de sa vigueur et de sa santé. Nous
avons assez de figures pâles et de mines exsangues. Esthétique à part,
je ne pense pas faire un mauvais vœu pour la jeunesse de mon pays, en
lui souhaitant un teint frais et des joues roses.
Rien ne m’intéresse comme les travaux et la vie du foyer. Aussi ai-je
partout demandé à visiter les cuisines. La cuisine est une institution
sociale de premier ordre. L’avenir des peuples y mijote, et quand nos
femmes ne s’intéresseront plus à la cuisine, ce sera la fin du monde. On
m’avait dit: (que ne dit-on pas?) «Les Américaines sont frivoles, leurs
maris les traitent comme des poupées idolâtrées; les hommes peinent tout
le jour, afin d’offrir aux femmes de belles toilettes et une vie
oisive». Un Monsieur grave, le monocle sur l’œil, m’avait déclaré au
surplus qu’il n’y avait pas de vie de famille en Amérique, que tout le
monde y logeait dans les boardinghouses; il avait lu tout cela dans un
livre. Pour me rendre compte par moi-même de la vérité, il me fallait
pénétrer en ami dans les maisons particulières. J’eus cette bonne
fortune pendant presque tout mon séjour. Ma conviction ancienne et
ardente en faveur de la vie de famille, me faisait d’ailleurs un devoir
de m’intéresser aux foyers qui m’accordaient leur bonne hospitalité.
Nous parlions donc de tout et aussi de cuisine. Et c’est avec plaisir
que ces dames me montraient et m’expliquaient cette officine si
importante de la maison et la part qu’elles y prennent. Un jour, avec le
Dr Mac Cook, grand savant, qui a écrit des livres admirables sur les
araignées et les fourmis, je fis irruption dans la cuisine, au moment où
tout le personnel féminin de la maison était occupé à faire des pickles
et des tartes. Je fus admis à goûter à tous ces produits, et recueillis
de précieuses recettes. Pendant ce temps, le Docteur, malicieusement, me
photographiait au milieu des casseroles, l’oreille tendue vers le dogme
culinaire.
Au fait, l’immense majorité des femmes américaines s’occupent de leur
intérieur avec soin et amour. Les domestiques sont de plus en plus
difficiles à avoir. Il s’agit donc d’être au courant soi-même et de
savoir mettre la main à la pâte. Ces dames le font de la meilleure grâce
du monde. J’ai toujours rencontré un large écho lorsque, dans les
discours publics, il m’arrivait de traiter ces sujets, minimes seulement
aux yeux ces gens superficiels.
La femme américaine a une autre éducation que la nôtre, une éducation
comportant, dès le début de la vie, une plus grande part de liberté.
Beaucoup plus de carrières lui sont ouvertes. Sans doute, l’électorat
politique ne lui est pas encore accessible, mais elle est si largement
mêlée à la vie, et remplit des fonctions si nombreuses, que depuis
longtemps elle a pris l’habitude de s’appartenir et d’être quelqu’un. Le
nombre des femmes qui n’attendent pas du mariage la fixation de leur
destinée, y est donc plus considérable que parmi nous. On y trouvera,
plus facilement aussi que sur le vieux continent, des femmes d’un
féminisme exclusif, se considérant comme les concurrentes et les
adversaires de l’homme, non comme ses alliées. Mais ces exceptions
confirment la règle. Et la règle est que les femmes, en Amérique, sont
gracieusement et passionnément femmes. Peut-être, dans le ménage normal
et moyen, les femmes sont-elles épouses avant tout, et mères ensuite,
alors que chez nous, aussitôt les enfants venus, la maternité l’emporte,
et les parents mettent les enfants au-dessus d’eux-mêmes dans leur
affection. Il est de l’intérêt même des enfants de ne pas occuper le
premier rang; c’est compromettre leur éducation et leur avenir que de
leur inspirer une trop haute idée d’eux-mêmes. N’est-il pas logique et
salutaire, que les parents fassent marcher en première ligne leur
affection mutuelle, et que leur attachement pour les enfants marche en
second? C’est l’ordre naturel: on ne l’intervertit jamais impunément.
* * * * *
L’esprit d’une maison apparaît le mieux dans la façon dont s’y exerce
l’hospitalité. Être bon pour les siens, est excellent; mais la véritable
bonté dépasse toujours les mesures de notre vie personnelle et les
limites de notre parenté directe. Elle est chaude et rayonnante.
J’éprouve une grande douceur à exprimer ici tout ce que j’ai ressenti
d’intime bonheur et de satisfaction de cœur dans ces homes américains où
je venais pour la première fois.
L’hospitalité s’était d’avance manifestée par la forme amicale des
invitations. Et j’avais pris comme règle, dans chaque ville, d’accepter
la première qui m’était faite. Ce système me facilita bien des choses et
me permit, sans que j’eusse à choisir autrement, d’habiter les
intérieurs les plus variés comme idées, situation sociale, occupations.
La cordialité fut partout la même.
Tout d’abord, à la descente même du train, il s’est toujours rencontré
un hôte empressé à nous découvrir dans la foule et à nous conduire à son
home. Là, nous trouvions tout le monde sur le pont, les petites filles
parées, avec des nœuds dans les cheveux, les membres de la famille, les
mains tendues. Jamais de glace à rompre. Et lorsque, à table, mon regard
faisait le tour des figures jeunes et vieilles, la même question
invariablement surgissait dans mon esprit: «Où donc ai-je déjà vu ces
visages?» Ils me semblaient connus, familiers; je croyais les revoir et
non les rencontrer pour la première fois. Et je me rappelais les bonnes
lettres reçues en France, quelques mois auparavant, où des inconnus me
disaient: «_Vous ne venez pas chez des étrangers, mais chez des
frères._» De Washington à Chicago, de Boston à Indianapolis, plus cela
changeait, plus c’était la même chose. Et cependant, l’hospitalité dans
les conditions données n’était pas une sinécure. Elle comportait maison
ouverte à de nombreux visiteurs et journalistes; une correspondance
chargée, et des séances ininterrompues au téléphone[9]. Tous ces
inconvénients, petits et grands, étaient acceptés avec une complaisance
empressée. Bien plus, chacun s’ingéniait à réunir chez lui les amis avec
lesquels je pouvais avoir plaisir à me rencontrer.
[9] En écrivant ceci, je pense surtout aux maisons où j’ai passé des
semaines entières, comme chez Miss Louise Sullivan à New-York; C. F.
Dole à Boston; Jenkin Loyd Jones à Chicago.
Cette hospitalité si complète me faisait penser à tout ce que nous avons
appris de plus charmant sur l’Orient ancien et les tentes d’Abraham. Je
n’ai jamais éprouvé la fraternité humaine sous une forme plus gracieuse.
Estimant l’affection et la sympathie au-delà de tout ce qu’un homme peut
recevoir de ses semblables ou leur donner, je me sentais comblé de ce
que j’appréciais le plus au monde, circulant à travers ce grand pays
comme une goutte de sang à travers un cœur.
Combien de jeunes gens et de jeunes filles, ayant lu mon livre, sont
venus à moi comme à un frère aîné.
Et nous parlions ensemble de ce qui ne meurt pas, de ce qui nourrit
l’âme et fortifie l’espérance.
J’ai bien souvent lutté pour les idées que je défends, et le droit de
donner une forme nouvelle à l’antique vérité; mais que sont les peines à
nous causées par les esprits sectaires, devant cette richesse des
récompenses du cœur? Ma patrie m’y avait habitué de longue date, par une
grande douceur de rapports avec des concitoyens venus de tous les
horizons de la pensée. Maintenant, je retrouvais ces émotions
amplifiées, au-delà de l’Océan, parmi ce que l’Amérique compte de plus
large, de plus humain, de plus évangélique, dans le sens illimité de ce
terme superbe.
* * * * *
Toutes ces joies demeurent aujourd’hui une richesse dans mon souvenir.
J’éprouve une intime satisfaction à fixer par quelques traits des heures
inoubliables. Et les amis de là-bas retrouveront peut-être dans ces
lignes un témoignage du cœur, que les limites des forces humaines
m’empêchent de leur envoyer par correspondance individuelle.