Parmi les marques de bonne amitié dont le souvenir nous demeure
précieux, il est impossible d’oublier celle qui nous vint du
Temple-College de Philadelphie et du Dr Conwell, son éminent directeur.
Avant de conter comment le doctorat nous fut conféré, présentons M. le
Docteur Conwell.
Le Docteur Conwell est de haute stature, maigre, brun, nerveux. Un nez
aquilin marque sa figure expressive, où des yeux à la fois bons et
pénétrants allument leur flamme sombre. Il a passé une partie de sa vie
à voyager autour du monde, exerçant, pendant quelque temps, le périlleux
métier de correspondant de guerre en Extrême-Orient. Quand il eut amassé
toutes ses expériences, il subit une transformation intérieure d’où son
esprit sortit, animé de convictions religieuses ardentes. Il se fit
alors prédicateur et professeur, et transporta toute la belle fougue de
l’ancien globe-trotter sur le champ de l’action religieuse et sociale.
Armé de connaissances pratiques très étendues et d’une vaste érudition,
doué d’un tempérament de fer et en même temps d’une souplesse
d’intelligence qui le rend large, tolérant, de relations cordiales, il
fit profiter son œuvre de toutes ces qualités éminentes. Après de
longues années d’un labeur qui ne cesse jamais, et dont une partie est
consacrée à faire des conférences sur tous les points de l’immense
territoire des États-Unis, on lui doit: l’érection du plus large temple
de Philadelphie, appartenant à la dénomination baptiste; la création
d’une université complète ayant un caractère populaire.
Le temple contient plus de trois mille places assises. Mais le Dr
Conwell, au courant de tous les moyens de la civilisation, y a fait
installer un appareil téléphonique perfectionné qui permet au
prédicateur de se faire entendre bien au-delà de la salle où il prêche.
Cette installation eut d’abord un but purement humanitaire. Il
s’agissait de rendre possible aux malades d’un hôpital voisin, la
participation aux offices, sans aucun dérangement pour eux. Une
demi-douzaine de récepteurs suspendus en face de la tribune recueillent
et transmettent non seulement la voix du prédicateur, mais la musique de
l’orgue, les chants des chœurs et de la communauté. Les malades, de leur
lit, peuvent, en se fixant sur la tête un casque téléphonique, suivre
tous les incidents du culte public. Une fois l’installation faite, ses
services s’étendirent bien au-delà du rayon prévu. Tout abonné au
téléphone peut, à condition de prévenir la veille, se faire mettre en
contact avec le Temple pour la durée du service religieux. On voit d’ici
le merveilleux usage qu’un arrangement semblable comporte.
La première fois que je vis le Dr Conwell, c’est en chaire, un dimanche
vers les dix heures du soir. Il prêchait, en attendant que je vienne
d’un lointain quartier de Philadelphie, pour saluer sa communauté. Son
sermon était dirigé contre un certain nombre de crimes sociaux qui
consistent à offenser, à dépouiller, à voler Dieu dans la personne des
hommes. Il énumérait, avec sévérité, des cas où, par suite de bas
intérêts ou d’égoïsme sauvage, nous en arrivons, en pleine civilisation,
à priver des enfants et des hommes de leur droit à la vie, à la liberté,
à la clarté intellectuelle, au développement moral. Et à chacun de ces
cas il s’écriait avec une passion qui prêtait à sa parole un éclat
vengeur: «You rob God!» vous volez Dieu!
Il m’invita plusieurs fois à prendre la parole devant son immense
auditoire. Nous eûmes de longues conversations, et je fus mis au courant
de l’œuvre magnifique qui s’accomplissait là, ainsi que dans
l’université bâtie porte à porte et intitulée Temple-College. Cette
université a des centaines d’étudiants, un corps de professeurs, hommes
et femmes, très remarquable, et son but spécial est de rendre les études
accessibles à quiconque a des capacités. Toute une vaste section ne
fonctionne que le soir. Là, des ouvriers, des employés, préalablement
entraînés par des études personnelles, viennent suivre des cours. Après
avoir suivi ces cours pendant de longues années, ils peuvent acquérir
des grades universitaires. Temple-College est une ruche immense et
bienveillante où le peuple intelligent peut s’initier à la vie
intellectuelle. C’est de cette université qu’on voulait me faire
docteur, étendant cette même marque de politesse à mon compagnon de
voyage. La qualité et le but d’une semblable œuvre, nous faisaient
d’autant mieux apprécier une offre qui fut acceptée avec empressement.
La réception fut fixée au 23 novembre. Ce jour-là, entourés de tout le
corps de professeurs, nous entrâmes dans la salle bondée d’un public
sympathique. Non seulement on désirait nous offrir un témoignage
personnel, mais ce témoignage s’adressait à la France elle-même, par
dessus notre tête. On nous le fit voir surabondamment. En premier lieu,
toute la vaste salle avec ses larges tribunes était littéralement drapée
aux couleurs de France mêlées aux couleurs américaines. Puis, comme
premier article du programme de la séance, la _Marseillaise_ fut chantée
par un quatuor d’une vigueur entraînante. Ensuite, tous les discours
contenaient des allusions à la République sœur. Un de ces discours fut
prononcé par le maire de Philadelphie, qui profita, en outre, de
l’occasion pour déclarer qu’il était lui-même un ancien étudiant de
Temple-College. Sa belle carrière avait été ouverte par cette bonne
maison où il était possible de faire ses études, le soir, tout en
gagnant sa vie le jour.
Aux applaudissements sans cesse renouvelés d’une foule enthousiaste,
chaque allusion à la France se transformait en manifestation générale.
«Dites bien, et répétez-le, nous enjoignaient tour à tour les orateurs
qui se succédaient à la tribune, dites à vos concitoyens en quelle vive
amitié nous tenons leur pays, et combien nous désirons qu’il soit fort,
prospère, animé de l’esprit qui fait les puissantes démocraties.»
Puis on nous remit des insignes, des toques et des parchemins, afin que
de cette heure il nous restât un symbole aux écrins du souvenir.