MOUNT HOLYOKE-COLLEGE

Tel est le nom de la première université de femmes, fondée aux

États-Unis et dans le monde, aux environs de 1837. Collège, en Amérique,

veut toujours dire Université. L’Université du «Chêne sacré» est située

dans une jolie campagne ondulée, ayant à l’horizon la Montagne du Chêne

sacré et faisant partie de l’État de Massachusetts. On y arrive par un

tramway de route, en une demi-heure, depuis le chemin de fer. Un petit

village est situé dans le voisinage. Autrement, solitude complète et

grand air.

L’ancienne Université tenait en un seul et colossal bâtiment qui a

complètement brûlé en 1896. Par cet incendie qui détruisit tout, l’école

sembla un moment anéantie dans son principe même. Mais les affections

des anciens élèves lui avaient, à travers la République, créé de trop

solides appuis, pour qu’elle pût rester ensevelie sous la cendre. On

releva donc ces murs, mais d’après un autre plan. Vingt édifices divers

remplacèrent l’ancien massif de constructions. Maintenant Holyoke

College vous salue de loin, du sourire de ses maisons couvertes de

lierre. Ici est la bibliothèque, là le musée de sculpture et de

peinture, là encore la gymnastique et les bains. Plus loin, la

magnifique église, capable de contenir les deux mille habitants de

l’Université; les serres, l’infirmerie, les laboratoires, les salles de

cours, les maisons d’habitation, l’observatoire d’astronomie. Ce dernier

me fut expliqué par un astronome féminin qui y passe tout son temps et y

fait des cours à certaines heures, tant de jour que de nuit. Quelques

bâtiments isolés, très gracieux, servent de logement à ceux des

professeurs qui préfèrent la solitude. Il n’y a que des femmes.

J’assistai à une leçon de chimie et à la manipulation, par une vingtaine

d’étudiantes, d’une certaine quantité de levure de bière. Toutes étaient

engoncées dans des tabliers blancs, de la tête aux pieds. Le sérieux,

avec lequel elles regardaient leurs tubes et notaient leurs proportions,

leur donnait un air d’alchimistes cherchant quelque pierre philosophale.

La chimie est là-bas une carrière fort agréable et lucrative pour les

femmes, qui se placent couramment dans certaines industries. A la serre,

je vis plusieurs jeunes personnes occupées à étudier les fleurs, pendant

que d’autres les soignaient. Au musée, une quantité d’élèves faisaient

du dessin, de la peinture à l’huile, de la sculpture, des travaux

relatifs à l’architecture et la décoration des maisons.

Plusieurs centaines d’élèves accoururent pour écouter ma conférence

française. J’eus le plaisir de constater qu’elles comprenaient fort bien

notre langue. Leur professeur principal est une jeune personne très

distinguée, qui a passé plusieurs années à Paris, et suivi avec

assiduité, les cours de Mr Gaston Paris, dont le portrait orne sa

chambre. Dans ma conférence anglaise du soir, j’eus devant moi la

population de Holyoke tout entière, public gracieux, intelligent, à qui

c’est un régal de parler et qui vous soutient et vous inspire par sa

bonne sympathie.

Au dîner, j’avais été invité dans la maison de la directrice. Elle y

demeure au milieu d’une centaine d’étudiantes. Il y avait six ou sept

tables dressées. Les dames servaient elles-mêmes. C’était absolument

charmant. J’appris, en m’intéressant à ce détail, que toutes les jeunes

personnes s’entraînaient aux travaux pratiques, et qu’une très

importante partie du travail de la maison était fait par les étudiantes.

Le personnel de service se trouve ainsi réduit à un minimum. Les études

n’y perdent rien. Un peu de travail physique est un délassement et

rétablit l’équilibre mental. La bourse y gagne. La pension coûte moins

cher, en raison même de cette organisation très pratique. J’eus ainsi le

plaisir de voir les corridors de la maison balayés par des jeunes filles

fort distinguées et qui, pour tenir un balai, m’en paraissaient un peu

plus jolies.

La veille, on m’avait raconté qu’une certaine quantité de courageuses

jeunes personnes qui faisaient là leurs études, avaient gagné, comme

dames de compagnie, femmes de chambre ou dans d’autres emplois

lucratifs, l’argent nécessaire à leurs études. Plusieurs sont

actuellement professeurs, qui ont amassé par des leçons particulières le

nécessaire pour demeurer à l’Université et y acquérir leurs grades.

Je me trouvais à Holyoke, le soir du jour où le Président Roosevelt fut

réélu. L’Université, calme à la surface, était en ébullition intérieure.

Dans ma conférence, je fis une allusion au fait passionnant du jour. Le

résultat de l’élection était encore inconnu; je l’envisageai comme

certain. Ce fut une explosion de joie dans la salle, mille mouchoirs

s’agitèrent avec frénésie, et des trépignements généreux se firent

entendre à travers tout l’auditoire. Le lendemain, à la première heure,

le résultat une fois acquis, l’ivresse ne connut plus de bornes. Pendant

deux heures, on entendit des chants patriotiques, des sérénades, des

cris spéciaux qui servent là-bas aux étudiants des deux sexes à

manifester leur contentement. Ces cris, où les femmes rendent souvent

des points aux hommes, ont une énergie que je qualifierai de sauvage, et

je me suis assuré qu’ils venaient bien des anciens Peaux-rouges.

Les femmes ne votent pas aux États-Unis. Pour se dédommager de cette

lacune dans la loi, les jeunes filles de Holyoke avaient décidé qu’elles

feraient une élection privée, le jour avant l’élection publique. Elles

observèrent minutieusement les usages; firent une campagne électorale

avec articles dans le journal de l’Université, meetings et affiches. Au

jour dit, le vote fut soumis aux plus strictes formalités et même, pour

copier fidèlement les mœurs ambiantes, ces demoiselles désignèrent

quelques policemen, ou plus exactement police women «_for hindering

bribery_.» Le résultat de l’élection fut une formidable majorité en

faveur de Roosevelt. Quelques jours plus tard, à la Maison Blanche, je

racontai ces incidents amusants au Président, qui en rit de bon cœur.

Avant de quitter Holyoke, j’assistai à la pose de la première pierre

d’un nouvel et important édifice dont, d’ailleurs, les murs s’élevaient

déjà considérablement. Par les chemins qui circulent entre les beaux

platanes et les bandes de gazon, je vis s’avancer vers l’église où se

célébrait la cérémonie, une longue théorie, toute l’Université et ses

hôtes, en costume des grands jours: hermines, toques, robes de docteur.

Un chœur, composé de deux cents jeunes filles en surplis blanc,

précédait le cortège. La Présidente, assistée de quelques hauts membres

d’Universités voisines, fit un speech, et des chœurs merveilleux furent

chantés. Le reste du jour fut consacré aux réjouissances générales. Des

réjouissances, il y en a souvent. Elles font partie du programme. Les

jeux en plein air, l’exercice journalier, une bonne hygiène, une vie

normale et pas trop de tracas d’examens, font à ces jeunes et studieuses

personnes une vie, en somme, très heureuse.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 35 / 55 题