UN PÉNITENCIER QUAKER

Je venais de voir, aux environs de Philadelphie, dans une jolie contrée

où les champs et les fermes alternent avec des restes de forêts, une

magnifique école coéducationnelle dirigée par les «Amis». Maintenant, me

dit frère Joseph Elkinton, négociant, et speaker dans les meetings

quakers, venez, que je vous montre une autre maison, celle-là pour

enfants et jeunes gens égarés.

Nous partîmes, cahotés, par de mauvais chemins de traverse, et bientôt

gagnâmes une sorte de cité, bâtie sur une colline à large dos, et

composée d’une vingtaine de maisons. C’était là.

Je n’en croyais pas mes yeux. Pour une maison de correction, cet

établissement manquait complètement de physionomie. D’abord, pas de

murs, pas même une palissade, pas même un fil de fer! On entre et on

sort comme on veut. Sur une question à ce sujet, le quaker Elkinton me

répondit avec un sourire malicieux: «_c’est pour empêcher les

évasions_.» Il paraît que rien n’empêche les gens de s’en aller, comme

d’être libres de le faire à toute heure. Cette absence de barrières, de

portes, de verrous, de gardiens farouches, me fit beaucoup songer. Et je

finis par trouver qu’elle était parfaitement en accord avec les

principes de ces «Amis», si humains en toutes choses. En effet,

quoiqu’ils soient de vrais croyants, ayant la foi qui transporte les

montagnes, ils n’ont pas construit, autour de leur cité spirituelle, de

ces murs qui s’appellent des credos. Ils ne voudraient pas qu’un mur

empêchât l’esprit de souffler ou le soleil de rayonner. Et la même

raison qui fait qu’ils n’ont pas la fibre ecclésiastique, les arrête

devant les mesures coercitives, même quand il s’agit de jeunes mauvais

drôles. Ah! que je comprends ces choses, et que cette foi en la liberté

me semble belle!

En approchant des maisons, situées sur les deux rangs, le long d’une

large avenue avec, au bout, un bâtiment directeur, je remarquai qu’elles

étaient toutes tapissées de lierre. Non de lierre comme nous le

connaissons ici et qui ne supporte pas les hivers rigoureux de

l’Amérique, mais d’un lierre qui perd ses feuilles en automne. Avant de

tomber, elles prennent de belles tonalités, variant entre le rose pâle

et le pourpre intense. Toutes les maisons en étaient garnies. On eût dit

les feux d’un beau couchant, caressant leurs pierres, leurs embrasures

de portes et de fenêtres. C’était si gracieux, que ce souriant endroit

paraissait un séjour privilégié où l’on récompense la vertu, plutôt

qu’un lieu sévère où le vice doit être corrigé. Plus d’une âme imbue des

principes classiques de la _poigne_, eût senti là son mépris s’éveiller.

Joseph Elkinton me montra un bâtiment en construction, où des

charpentiers étaient en train de poser des poutres. Ceci, dit-il, est

une nouvelle demeure. Ceux qui la construisent sont les aînés de la

maison. Ils travaillent sous la direction de quelques hommes du métier.

Le système, ici, est de faire faire tous les travaux par les intéressés

eux-mêmes.

Nous commençâmes la visite à travers une série de constructions; nous

vîmes des ateliers et des écoles. L’école ne fonctionne que le matin,

sauf pour les petits, qui la fréquentent l’après-midi également. Les

ateliers ouvrent l’après-midi. Nous regardâmes faire des souliers, des

vêtements, des meubles, puis imprimer un journal, laver du linge. Sur

une table, des gamins repassaient des chemises avec des fers chauffés à

l’électricité. Le même fer, en contact avec un courant, fonctionne

indéfiniment: point d’émanations gazeuses; point de taches de charbon.

Toute cette population d’enfants n’avait pas l’air de contrainte que

jusqu’ici j’avais toujours remarqué dans les maisons analogues. Nous en

vîmes d’autres qui revenaient du labour, marchant en rang comme des

soldats, mais leur expression de figure était celle de garçons contents

de leur sort. Frère Joseph me dit que le principe fondamental de la

maison était de _restaurer en chacun le sentiment de la dignité

humaine_. Jamais on ne leur parle de leur passé. Il est considéré comme

oublié et pardonné. On préfère faire vibrer en eux la fibre héroïque,

que de les attendrir et les amollir ou de les décourager par le

sentiment trop vif et trop persistant de leurs fautes.

Nous visitâmes leurs habitations, propres, visiblement respectées, sans

aucune de ces traces de dégradation qui montrent qu’un homme manque de

respect à sa propre maison.

Sur la table dressée pour le dîner, verres et vaisselle d’une propreté

immaculée, et des serviettes, s’il vous plaît, pliées avec une certaine

coquetterie. Tout rappelle que ceux qui s’asseoiront à ces petites

tables de six, sont considérés comme des individualités et non comme de

simples numéros.

Pendant que nous parcourions le bâtiment de gymnastique, contenant les

piscines de bain, un carillon se mit à sonner dans la tour de

l’horloge.--Est-il mécanique? dis-je à Elkinton.--Non, c’est un des

jeunes pensionnaires qui le fait sonner. Il est habile musicien, et nous

pensons que les mélodies apaisantes ou joyeuses peuvent agir

favorablement sur l’esprit des enfants, aux heures surtout où ils se

reposent et peuvent écouter tranquillement.

Une fois le tour complet fait, nous pûmes voir, dans le bureau du

directeur, les albums nombreux et fort curieux où sont représentées

toutes les générations qui ont passé par l’école. Chaque enfant a une

courte biographie en deux parties: avant et pendant son entrée à la

maison. Au-dessus des détails biographiques sont deux photographies.

L’une représente l’élève tel qu’il est entré. Elle se fait toujours à la

première heure et, en général, les figures sont pâles et sournoises, ou

contraintes et dissimulées. L’autre photographie montre le même élève,

tel qu’il était au jour de la sortie. Entre ces deux images il y a

souvent des différences frappantes. Pour une minorité qui semble n’avoir

pas profité, il y a un nombre énorme de physionomies accusant une

transformation complète.

J’eus un long entretien avec le directeur et plusieurs de ses principaux

collaborateurs. Tous sont quakers, quoiqu’il n’y ait pas un seul enfant

quaker parmi ces pauvres jeunes habitants du refuge. Tous m’ont frappé

par la foi en l’homme, en l’enfant. Ils sont bien moins obstinés à

mettre en relief la corruption native des gens qu’à découvrir en chacun

quelque vestige de l’image de Dieu. Ils aiment ces enfants, sans avoir

vis-à-vis d’eux l’air protecteur des justes qui consentent à toucher aux

injustes. Ceux-là sont de vrais disciples du Maître qui prenait sur lui

les péchés des autres. Ils se frappent la poitrine, parce que des

enfants sont tombés, victimes souvent de notre état social vicieux. Et

ils les aiment à cause de leur malheur. Par l’effet d’une curiosité très

naturelle, je demandai s’il n’y avait pas là quelques jeunes Français.

Un garçonnet leva la main.--D’où es-tu?--De Vincennes.--Et moi, lui

répondis-je, je suis de Fontenay-sous-Bois. Et nous échangeâmes une

poignée de mains en signe de bon voisinage.

Ces quakers sont de braves gens; leur mépris austère des formules et des

conventions, leur simplicité rude et bienveillante m’a gagné le cœur!

Je les récompensai de tant de bienfaits spirituels, procurés par leur

fraternelle compagnie et le spectacle de leur mâle activité, en

m’appropriant une jolie inscription fixée au mur dans le cabinet du

directeur. Sans autre forme de procès, je la mis dans ma poche.

Et qu’était-ce donc? Un credo dont la lecture m’avait touché jusqu’aux

larmes, intitulé: _The school teachers creed_. Il commence ainsi: «I

believe in boys and girls!» «Je crois aux jeunes garçons et aux jeunes

filles!» La voilà, la foi en l’homme, sans laquelle toute notre foi

s’écroule dans le néant et le pessimisme!

Si vous doutez de l’homme, de son œuvre, du grand labeur sur les sillons

de la terre; si vous ne prenez la présente économie que comme une

affaire mal engagée, destinée à la banqueroute et dont l’au-delà seul

payera le déficit, vous faites une injure au Dieu en qui vous prétendez

croire et que vous pensez glorifier, en niant l’homme. Car l’auteur

responsable de ce monde présent, c’est Lui. Son honneur est engagé sur

nos têtes. Nous sommes solidaires. Je ne rendrai pas aux chers «Amis» le

carton que je leur ai dérobé, et je relirai sans cesse le vaillant, le

claironnant _schoolteachers creed_: «I believe in boys and girls.»

Vers le cœur de l'Amérique · 第 37 / 55 题