REPOS

A certains moments de labeur intense, lorsque toutes les cordes de

l’activité sont tendues, il se mêle à l’impression d’énergie et de

puissance qui se dégage des cités cyclopéennes, une secrète angoisse,

comparable à celle qui s’empare involontairement de nous, quand le train

roule avec un maximum de vitesse. L’idée d’accidents, de catastrophes

possibles se présente à l’esprit. On se demande, au point où en sont

arrivées les choses, si cela peut continuer ainsi, et pendant combien de

temps, et ce que, dans une pareille fournaise, pourrait devenir la

société. Au-dessus d’un certain degré, l’activité devient anormale, et

l’organisme humain se détraque.

Les bonnes machines sont pourvues de sifflets d’alarme qui avertissent

leurs conducteurs que le danger approche, ou de manomètres qui signalent

les pressions exagérées. Ces sortes de signaux existent aussi dans le

mécanisme social. Pour ceux qui ont des oreilles pour entendre et des

yeux pour voir, ils fonctionnent avec insistance. Les citoyens

clairvoyants s’en aperçoivent fort bien et poussent leur cri d’alarme.

Le déséquilibrement mental, la neurasthénie et l’incapacité de travail,

résultat des surmenages et des trop constantes surexcitations, la fièvre

de vitesse qui gagne les gens, à mesure que leur marche s’accélère,

l’inquiétude provenant de la perpétuelle agitation, les préoccupations

où vous plonge l’ardente et inlassable concurrence, le vertige des

situations gigantesques trop rapidement acquises, tout cela trouble

sérieusement la santé mentale et physique, et arrive à se traduire par

une série de ruines ou d’excentricités. On sent que, sans la présence

d’une masse formidable de lest, le bateau verrait sa marche compromise

par les saccades d’une navigation précipitée et hasardeuse. Heureusement

ce lest existe.

Il consiste d’abord dans un capital énorme de bon sens, capable de

remettre sans cesse les choses au point; ensuite dans une grande

sincérité à reconnaître les lacunes de la vie sociale et à les combler.

Au secours de ces forces de premier ordre, vient un certain calme, dont

on voit se maintenir le régime salutaire au milieu des plus violentes

bourrasques. On est rempli d’admiration, lorsqu’on voit la tranquillité

d’âme avec laquelle une foule d’hommes se maintiennent au milieu des

coups de feu du labeur le plus déconcertant par sa variété et sa

quantité.

A ces qualités de fond s’ajoute une bonne hygiène. Le soin que les

Américains prennent de leur santé physique les fortifie merveilleusement

pour la lutte, et sauvegarde leur énergie cérébrale. Il n’y a aucune

comparaison entre eux et nous, sous ce rapport. Non seulement ils ont

les jeux en plein air, les sports universellement pratiqués à tous les

âges et par tous les sexes, mais ils ont cette fontaine de Jouvence qui

s’appelle l’hydrothérapie domestique. Sous ce rapport, ce qui, chez

nous, est le luxe des riches est là-bas le pain quotidien de tous.

L’Amérique se lave et se douche abondamment, et par l’effet d’un besoin

national et d’une habitude devenue une seconde nature. Elle mange ferme

le matin et ne se charge pas trop l’estomac le soir. Elle combat de son

mieux l’alcool, la vie noctambule, l’air renfermé. Ce n’est pas à dire

que ces trois pestes, qui se développent surtout dans les villes

monstres, n’y soient connues comme chez nous. Mais elles sont tenues en

échec par une lutte persévérante et l’opposition décidée des éléments

sains de la nation, unis comme un rempart en face de ces ennemis du

genre humain.

A cela s’ajoute que l’Amérique sait organiser le repos et lui maintenir

des retraites inviolables. Il y a d’abord le repos de tous les jours,

quand les bureaux se ferment et que l’existence familiale et confortable

reprend ses droits. On se nettoie du souci des affaires, et à la maison

il n’en est plus question. Là s’ouvre un autre monde capable de vous

délasser. Pour une foule d’Américains qui se couchent de bonne heure, le

soir, la famille, avec sa douceur calmante, corrige et répare les

fatigues de la journée.

Et puis, ils ont leur dimanche. Le dimanche est, nous commençons à nous

en apercevoir, une des institutions humanitaires les plus précieuses et

dont il faut relever les ruines, partout où l’incurie et l’ineptie

publiques l’ont laissé s’écrouler. C’est le jour de la liberté, du

souvenir pieux, de l’idéal, de la réflexion calme, le jour où l’homme se

rappelle qu’il n’est pas une bête de somme et que sa destinée ne se

confine pas dans le chemin tournant d’un manège.

Une foule de citoyens américains s’associent, ce jour-là, à l’éducation

religieuse et morale de la jeunesse, dans les écoles du dimanche. Une

vie animée règne par les églises et se traduit en chants, prières, et

toutes les formes d’une sociabilité fraternelle. L’homme couvert des

poussières de la semaine, se retrempe et se réconforte aux sources pures

d’une pensée sanctifiante et d’une espérance qui aide à supporter les

peines et les fatigues. Et ses forces se renouvellent. Avec les éléments

de sagesse, de patience, de considération qu’elle peut puiser dans son

dimanche respecté, vivifié, rendu plus riche et plus secourable par tout

ce que la piété de chaque génération y apporte de nouveau et de

rafraîchissant, l’Amérique de la vie intérieure, de celle qui met la

paix de l’âme et le contentement d’esprit au-dessus de tout, aura raison

de son moi inférieur dévoré par la fièvre ardente des concurrences et

par cette soif des richesses que toute nouvelle acquisition ne fait que

rendre plus insatiable.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 31 / 55 题