Le travail atteint en Amérique une intensité extraordinaire. On a
travaillé beaucoup, un peu partout, depuis un siècle, et plus qu’on
n’avait jamais travaillé dans l’histoire du monde. La construction seule
des chemins de fer modernes a remué tant de terre, produit tant de fer
et de matériel roulant, exigé l’extraction du sol de tant de houille,
que l’ouvrage des dix siècles précédents ne suffirait pas à remplacer le
labeur accompli. Dans cet effort de la civilisation, l’Amérique tient le
record. Il faut ajouter que nulle part le travail n’est plus honoré que
chez elle. Par lui, un homme peut arriver à tout. Et ce sont les hommes,
fils de leurs œuvres, qui occupent la première place dans l’opinion
générale.
Le travail a produit dans ce pays de grandes richesses, et en produit
encore tous les jours, surtout là où un territoire encore neuf se
transforme rapidement en une contrée peuplée et industrieuse. Et,
certes, la richesse est estimée; l’argent est l’objet d’un respect
général. Disons même que le désir d’en acquérir anime une grande partie
de la population, et que l’orgueil des grosses bourses et la gloire de
ceux qui les possèdent, dédaignent ceux qui n’ont pas su réussir. C’est
là un des côtés sombres de l’Amérique, côté antidémocratique et non sans
danger pour l’avenir. Mais c’est un inconvénient qui lui est commun avec
d’autres nations et qu’elle rachète d’autre part par des qualités que
toutes les nations sont loin de posséder. En général, si ce pays a des
tares ou des défauts, nul ne les connaît mieux que lui-même, et c’est
avec un scrupule et une persévérance rares qu’il s’attache à les
combattre. Ainsi les excès auxquels peut conduire la puissance de
l’argent y ont de fort sérieux contrepoids.
En premier lieu, par une excellente habitude qu’adoptent une quantité de
gens arrivés aux grandes fortunes, la générosité s’efforce de payer la
dette de la richesse. Une fois considéré par ses détenteurs comme un
instrument de puissance pour le bien, cet instrument s’exerce de tant de
façons, que tout homme juste est obligé de s’incliner avec respect. Les
exemples sont nombreux, d’hommes qui administrent leurs biens comme un
dépôt de confiance dû au travail de tous, et remis en leurs mains afin
de servir à l’intérêt de tous. Ceux-là voient dans la fortune une
fonction sociale qui engage au plus haut point leur responsabilité. Il
suffit de la connaître un peu dans la personne de ses citoyens les plus
riches pour ne plus pouvoir admettre que l’Amérique soit équitablement
caractérisée, quand on l’a surnommée le pays du roi dollar. Si elle a
ses accapareurs d’or, ses égoïstes gavés, ses corrupteurs qui prétendent
gouverner en achetant les consciences, elle a aussi élevé à la hauteur
d’un principe le devoir de bien employer son argent. Beaucoup de ses
citoyens les plus en évidence par leur situation matérielle, vivent
personnellement sans faste et ne se sentiraient pas le droit de faire,
pour eux ou leurs enfants, des dépenses exagérées. Ils se savent, en un
mot, responsables de l’emploi de leurs biens, soit devant Dieu, soit
devant les hommes, et se trouvent par conséquent à l’abri de cette
tentation funeste qui vient aux êtres sans «_self control_», du fait
qu’ils peuvent se payer tout ce qu’ils désirent.
Mais ce qui, à mon avis, contrebalance encore, dans cette génération,
l’influence néfaste et démoralisatrice des trop grandes fortunes
accumulées dans les mains d’un seul, est le fait qu’en Amérique, tout le
monde travaille, et les plus riches souvent plus que les autres.
Quelques-uns d’entre eux se réduisent, par conscience, au rôle de
véritables esclaves, au point que je ne voudrais pas changer avec eux.
Mais c’est pour cela même qu’ils méritent d’être respectés et admirés.
Il y a une forme très noble de l’abnégation, dans cette façon d’être
l’esclave de son devoir d’homme riche.
Pour tout dire, l’oisiveté n’a pas encore acquis son droit de cité, ni
surtout son droit au grand soleil. Dans les vieilles sociétés une
certaine aristocratie, trop souvent dégénérée, a, depuis de longues
générations, perdu l’habitude de travailler, et l’opinion publique y est
si bien influencée par l’existence de cette haute et brillante
collection d’oisifs, qu’elle considère comme un signe de noblesse le
fait qu’on n’a pas besoin de travailler pour vivre. Plus une fortune est
loin de sa source, le travail, plus elle est vieille, plus les
générations, en passant, se sont habituées à la trouver dans leur
berceau, et plus elle semble avoir de quartiers de noblesse. Il arrive
ainsi que des classes, en somme parasites, se considèrent comme la fine
fleur sociale. A l’abri de cette superstition, les inutiles ont beau
jeu, et quiconque peut se créer une vie d’oisif se sent un peu de la
race des privilégiés. A la longue, il se développe un état d’esprit
démoralisant qui tend à considérer le travail comme une servitude et un
amoindrissement de dignité.
De l’autre côté de l’Océan, toutes ces mouches qui ne font pas de miel,
quelque diaprées que soient leurs ailes, sont médiocrement appréciées.
Elles le sentent et se cachent. L’habitude d’avoir une vie occupée est
si générale, que l’homme qui ne fait rien est un corps étranger, un
déraciné. Les cités n’offrent pas assez de ressources à ceux qui ont
besoin d’être amusés par des moyens raffinés, et ne se contentent pas
des distractions simples auxquelles l’homme qui a travaillé est toujours
disposé à trouver un grand charme. Ils sont condamnés à l’ennui, et
l’ennui finit par les chasser de chez eux, pour aller se joindre, en
quelque station cosmopolite du vieux monde, à la foule de ceux que
l’oisiveté rassemble.
L’Amérique travaille, honore le travail et sait l’organiser. Chacun, en
général, y connaît bien son métier et cherche à y apporter quelque
ingénieuse combinaison de sa propre initiative. La routine y enlise
moins les esprits. Un certain point d’honneur ne permet pas à l’homme
qui s’est engagé pour un travail, de le quitter avant qu’il ne soit
fait. Du haut en bas de l’échelle sociale, on a la dignité de sa
fonction et la volonté de bien faire ce qu’on a entrepris.
Les difficultés, les commandes imprévues, au lieu d’effrayer, stimulent
les industriels, les commerçants et même l’ouvrier ordinaire. Plutôt que
d’avouer devant une commande qu’ils n’ont pas ce qu’il faut pour la
réaliser, ils se livreront à des tours de force et des combinaisons de
génie. De cette disposition aux entreprises hardies et aux travaux faits
en dehors des conditions ordinaires, voici un échantillon typique autant
que légendaire. Après la destruction de Chicago par l’incendie qui n’en
laissa subsister qu’une mince partie, une fois le premier affolement
passé, il y eut un extraordinaire déploiement d’énergie. Appel fut fait
à toutes les réserves financières, à toutes les ressources de
l’activité, pour rebâtir la cité aussi vite et aussi solidement que
possible. Un jour, un citoyen se présenta dans les bureaux d’un
entrepreneur de bâtiments:
--Il me faut une maison de tel et tel genre.
--Bien, et pour quelle époque?
--Pour telle date.
--Bien, nous avons à fournir ce jour-là quinze bâtiments, mais tous dans
la matinée. Nous inscrivons le vôtre pour l’après-midi; vous pouvez y
compter.
L’Amérique a ses écoles de travail, mais la meilleure, c’est elle-même;
ce sont ses traditions, son entraînement pratique aux carrières. On
n’arrive à rien, sans avoir mis la main à la pâte. Pour diriger un
travail, il faut l’avoir appris soi-même. La biographie d’une multitude
d’hommes arrivés aux grandes affaires commence par quelque besogne
simple et modeste qu’ils s’ingéniaient à exécuter aussi bien que
possible. Le plus grand honneur est d’avoir commencé avec rien. Le boy
énergique qui ne demande qu’à bien faire n’a qu’à regarder autour de lui
pour voir des hommes, exemples vivants de ce qu’il peut attendre de la
vie, s’il ne ménage pas sa peine. Et c’est là une condition excellente
pour encourager chacun à faire de son mieux. Une fois l’impression
acquise qu’un jeune homme est un travailleur, toutes les portes lui sont
ouvertes, et dès qu’il se montre être _the right man on the right
place_, on ne lui marchande pas son traitement. Règle générale, le
travail est bien rémunéré. Il n’est même pas admis qu’un homme donne sa
peine pour rien. La parole biblique: «Le travailleur mérite son salaire»
est une formule de dignité et non d’esprit mercenaire.
Je ne suis qu’un profane en tout ce qui concerne le commerce et
l’industrie, mais j’ai la curiosité des enfants qui, les mains croisées
sur le dos, regardent dans la rue le gagne-petit fondre des cuillers
d’étain. Que d’usines j’ai visitées dans la vieille Europe, que de
métiers j’ai vu exercer! Quand je suis amené à voir de près l’oisiveté
de certaines vies, un ennui mortel s’empare de moi, tant le vide de
toute cette vanité me navre. Mais je ne me lasse jamais de regarder le
travailleur à son œuvre. Je ne sais quelle haute dignité, quelle majesté
l’entoure à mes yeux.
Les travailleurs en Amérique m’ont, en général, semblé dans des
conditions hygiéniques favorables. Le peu que le temps m’a permis
d’observer dans les imprimeries, les manufactures, les entreprises de
construction, me laisse une impression de propreté, de dignité. Une
foule d’ingénieux procédés, relatifs non seulement à la mécanique, mais
au travail de bureaux, d’emballage, à la manipulation des matières
premières, indiquent que l’initiative et la réflexion ne perdent jamais
leurs droits. Simplifier, rendre un travail plus facile, plus expéditif
et plus propre, un outil plus maniable, une machine plus précise, est
une tendance générale qui se remarque à chaque pas. A chaque instant, en
se livrant aux mille observations suggérées par l’activité intelligente,
l’histoire de l’œuf de Colomb vous revient en mémoire: On se
dit:--Tiens, comme c’est simple et ingénieux en même temps! On s’étonne
de ne l’avoir pas trouvé soi-même. Exemple: Les conducteurs de tramways
ont à leur disposition une sonnerie d’une simplicité enfantine, pour
marquer les places payées, même du bout de la voiture. Cela leur épargne
du temps, des démarches et des erreurs; dès qu’ils touchent un cent, ils
le marquent au compteur. A Paris, il faut retourner au compteur chaque
fois qu’il s’agit de marquer.
La tradition en toutes choses est si importante que, dans ce pays
nouveau, toutes ses traces deviennent précieuses. Dans les maisons
industrielles, la tradition est représentée d’une façon très vivante par
les portraits des fondateurs de maisons et de leurs directeurs
successifs. Le bureau des patrons est une sorte de sanctuaire. On y est
envahi par le grand sérieux des affaires. Sur les murs sont les
ancêtres, pas bien anciens, naturellement, car ils remontent rarement
au-delà de cent ans. Mais ces commerçants, ces industriels, ces
ingénieurs ont tous des têtes d’une vénérabilité patriarcale. Leur
figure respire la piété, l’honnêteté. Ces physionomies de braves gens
énergiques et intelligents sont des pages impressives de l’histoire
humaine. A regarder les traits de ces hommes, on comprend que leur trace
soit restée sensible dans les affaires par eux créées. L’amour du
travail, la probité, les sentiments de justice et d’humanité faisaient
pour eux partie de la vie commerciale et industrielle. Ils exerçaient
les affaires comme les chevaliers d’autrefois faisaient la guerre: avec
leur âme, leur cœur; et leur maison, était bâtie avec un capital
d’honneur et de loyauté qui est, certes, le plus précieux héritage légué
à leurs successeurs. A longtemps rêver devant ces portraits d’anciens,
on se surprend à se demander quel effet feront à côté d’eux les
portraits de la génération actuelle. Et de tout cœur on souhaite aux
fils de ressembler aux pères et de continuer, dans les formes nouvelles
de la vie de ce temps, l’esprit qui animait leurs ancêtres.