Ce que nous appelons l’école primaire se nomme en Amérique: public
school. La première différence frappante, est que cette école est aux
mains des femmes. L’instituteur existe certainement; mais il est rare et
remplit le plus souvent les fonctions de directeur, lorsqu’une école est
assez importante pour comporter plusieurs classes. On peut se demander
quels résultats les dames obtiennent, comme respect et discipline,
auprès des classes supérieures, où se trouvent des garçons de quatorze à
quinze ans. L’expérience donne à cette question une réponse très
satisfaisante. Non seulement les garçons déjà à la limite de
l’adolescence, observent, sous une direction féminine, une discipline
respectueuse, mais ils se montrent en règle générale plus malléables et
plus dociles aux mains d’une institutrice qui connaît bien son métier,
que sous la direction d’un instituteur.
Les écoles publiques sont coéducationnelles. Filles et garçons suivent
les mêmes leçons. Elles sont largement fréquentées par des élèves de
toutes les classes sociales. Les écoles privées, où se fait l’éducation
des jeunes enfants, s’attachent ordinairement au programme primaire. Ces
écoles, d’ailleurs, sont fort nombreuses. J’en ai vu une à Minneapolis
qui m’a laissé une impression caractéristique. En entrant dans le hall
principal du rez-de-chaussée, on est frappé par une panoplie
d’instruments de musique suspendus au mur. Arrivé un instant avant
l’ouverture, j’avais vu les enfants s’ébattre sur le gazon qui entoure
l’école. Sur un coup de sonnette donné par la directrice, une vingtaine
d’élèves accoururent, décrochèrent les instruments, surtout des violons,
et se mirent à jouer une marche alerte. Au son de cette musique, toute
la population de l’école entra et se dispersa dans les salles des divers
étages. Une fois tout le monde assis, les jeunes musiciens mirent leurs
instruments au clou et allèrent prendre leur place.
Généralement, la classe commence par une lecture destinée à recueillir
et élever l’esprit. Fort souvent elle est empruntée aux livres saints.
Les écoles possèdent quelquefois un grand hall où tous les élèves
peuvent se rassembler. Dans ce cas, ils passent ensemble les premières
minutes de la journée. Ils chantent, on leur fait une brève allocution
souvent suivie d’une prière. Si une communication doit être faite aux
enfants, on profite de ce moment-là.
Dans les classes supérieures, l’enseignement civique est l’objet de
leçons spéciales où une part importante est abandonnée aux enfants. Ils
sont invités à signaler ce qu’ils ont vu ou lu d’intéressant au point de
vue du bien général de la cité qu’ils habitent ou du pays dans son
ensemble. Généralement la séance est animée. La discussion est admise.
Les enfants proposent même de temps à autre d’envoyer une adresse
respectueuse à un citoyen qui vient de rendre un service à la société. A
la façon vivante dont les élèves prennent part aux séances civiques, on
reconnaît qu’ils sont, dès leur jeunesse, attentifs à la politique, dans
le sens large et noble de ce terme. La République et ses destinées; les
progrès de la civilisation matérielle ou morale, tout ce qui touche à
l’esprit public ou aux intérêts de tous, occupe leur attention.
On s’aperçoit bien vite que la vie nationale du pays est homogène,
malgré l’étendue du territoire et la diversité des habitants. Le fond
des institutions n’est pas en question. L’idéal démocratique est l’idéal
par tous accepté.
Chez nous, l’accord ne s’étant pas encore fait sur la question
fondamentale, il y a division dans les esprits, en dépit de
l’homogénéité de la population. Dans ces conditions, les questions qui
touchent à la chose publique, excitent des animosités et des
contradictions. Par amour de la paix, il faut garder le silence à
l’école sur des faits d’une grande portée éducative. Les maîtres
sembleraient, devant les élèves, prendre parti pour l’une ou l’autre
fraction politique; ils doivent donc se contenter d’enseigner la France,
en général, et demeurer ainsi dans l’abstraction. De pénibles
expériences nous mettent tous les jours en face de ce fait qu’il y a
plusieurs France. Certes, à force de bonne volonté obstinée et d’une vue
plus large sur nos intérêts véritables, nous finirons par nous
rencontrer sur un terrain commun. Ce jour-là, les maîtres pourront
parler, devant les élèves, des hommes et des choses de la patrie, sans
que personne les accuse de faire de la politique. Nous jouirons du
privilège enviable que l’Amérique possède dès à présent.
L’école publique n’est nulle part plus intéressante que dans les États
neufs et les villes en pleine formation. Dans un des larges
établissements de Minneapolis, fréquenté par des centaines d’enfants, le
directeur voulut bien, à un certain moment, rassembler tous les élèves.
En rangs serrés, ils se posèrent le long d’un corridor, les grands
collés au mur, les petits tout devant, à la façon des tuyaux d’orgue.
J’avais devant moi de la graine de plusieurs nations. Leur origine se
reconnaissait à leur chevelure. Scandinaves aux cheveux filasse,
rappelant le lin tout blanc que leurs mères, dans les longues nuits
septentrionales, filent sur leurs quenouilles; Irlandais couleur
d’acajou, de carotte ou de feu; Italiens sombres ou châtains; Allemands
blonds. Et toute la gamme des yeux, ces beaux yeux d’enfants que rien
n’égale sur la terre en grâce et en vivacité. Je voyais en esprit leurs
familles et les vaisseaux qui les avaient apportées, émigrants, de tous
les coins de l’horizon, pour les réunir là.
A un signal du maître, ils entonnèrent l’hymne national américain. Je
l’ai entendu souvent. Jamais il ne me produisit autant d’effet que ce
jour-là. N’avais-je pas devant moi des rejetons de plusieurs peuples?
Et, cependant, une même ardente et patriotique conviction faisait vibrer
toutes les voix, animait toutes les figures. Tous ces chers petits
chantaient l’Amérique d’un cœur unanime. Dans leur chant, se
transformant pour moi en symbole, je vis l’expression de faits puissants
qui honorent grandement la terre hospitalière où ils se produisent. Je
vis la contrée au cœur magnanime, vers laquelle accourent ceux pour qui
leur propre patrie est souvent inhabitable, faute de pain. Venus des
régions noires qu’habitent les privations et la misère, ils ont trouvé
une place au champ du travail et au soleil de la dignité humaine. Leurs
enfants ont des vêtements propres, une demeure et une bonne nourriture.
Ces mines florissantes l’indiquent assez. La contrée d’adoption leur a
été favorable, et ils lui sont reconnaissants. Au droit d’asile est venu
se joindre le droit de cité, et ils ont conçu la légitime fierté d’être
citoyens de la première République du monde.
L’Amérique est une bonne mère qui non seulement est aimée passionnément
par ses propres enfants, mais se fait aussi adorer par ses enfants
d’adoption. Dès la deuxième génération, tous ces nouveaux arrivés et
leurs descendants, sont des Américains, des hommes nouveaux.
Quand on se demande par quels organes l’Amérique résout la grosse
question de l’encadrement et de l’assimilation du flot sans cesse
renouvelé des émigrants, qui constitue pour elle une ressource et un
grave problème tout à la fois, on est de suite frappé de l’importance de
l’école publique. C’est elle le principal, le grand organe de digestion
et d’assimilation. L’école est l’estomac de l’Amérique. Là viennent se
rencontrer les enfants de toutes les races. Elle les prend, les traite
par l’esprit large, accueillant, à la fois libéral et discipliné, sévère
et bienveillant, qui est comme le tempérament de sa démocratie puissante
et pacifique. Une fois imbus de cet esprit, ils sont siens, car c’est un
esprit qui élève l’homme, le dignifie, lui inspire la juste fierté et
l’amour de l’ensemble auquel il appartient. Et quand alors il chante
l’hymne national, où tant de simple et pieux amour du pays et de son
histoire se mêle si naturellement à une foi religieuse sincère et
tolérante, il exprime son âme elle-même. C’est vrai. Il s’est identifié
avec le drapeau étoilé: il descend des Pilgrim fathers: Washington est
son ancêtre, et Lincoln est de sa race. Cela s’exprime en trois mots qui
se disent là-bas avec une ardeur de conviction particulière: Je suis
Américain.
Un jour, à New-York, je demandai au petit Royal Anderson, neveu de ma
charmante hôtesse, Miss Louise Sullivan: «Are you a kind boy?» Il me
répondit: «I am an American.» Il eût fallu le voir se rengorger en
disant cela.