HOTE D’ISRAEL

Pendant la dernière semaine de mon séjour à New-York, je reçus un mot du

Rev. Dr Blum, rabbin, d’origine alsacienne, me demandant un rendez-vous.

Nous nous vîmes le lendemain. C’était un vendredi.--Vous avez beaucoup

d’amis en Israël, me dit M. Blum, et une quantité de ceux qui ont lu vos

livres seraient contents de vous voir; viendriez-vous à la synagogue

pour les rencontrer?

Je lui répondis que rien ne pourrait me faire un plus grand plaisir. Il

courut informer le Dr Silvermann, le distingué rabbin de Tempel

Emmanuel. Tous deux vinrent ensemble m’inviter à assister aux offices du

lendemain, samedi.

Note fut prise du rendez-vous, et une grande joie spirituelle était par

moi ressentie à l’idée d’aller célébrer un culte avec les descendants

des vieux Prophètes, les fils de la race à qui le monde doit

Jésus-Christ et les plus purs trésors de son patrimoine religieux. Je me

rappelai tous les chers amis juifs de Paris, et particulièrement une

maison qui m’est, entre toutes, près du cœur et où depuis des années, de

par la volonté d’une bonne grand’mère qui n’est plus, j’ai été

fraternellement associé aux solennités familiales de la fête de Pâques.

Une telle invitation s’étendant à un _infidèle_ (pour parler en style

orthodoxe), n’était, certes, conforme à aucune règle officielle, mais

elle partait d’un si bon esprit, était acceptée avec un cœur si chaud,

qu’il m’a toujours semblé qu’un peu d’avenir meilleur était en germe

dans l’hospitalité exercée autour de cette table pascale où planent de

si vieilles et si vénérables traditions. Je n’ai jamais pu oublier que

Jésus a institué le repas de l’alliance nouvelle et mondiale, à la table

même où il venait de manger le repas de l’ancienne alliance.

--Voyez, m’avaient dit ces amis, lors de mon départ, ce que font dans le

domaine religieux, moral, social, éducationnel, les Juifs américains, et

racontez-le-nous en revenant.

Déjà j’avais, au Congrès universel de la Paix de Boston, entendu les

discours de rabbins, tels que le Rev. Dr Henry Berkowitz, qui resteront

parmi les expressions les plus hautes des sentiments qui se

manifestèrent en ces séances mémorables.

J’avais fait, à Pittsbourg, la connaissance du jeune rédacteur du

«Jewish Criterion», organe des Juifs progressistes, le rabbin Léonard

Levy. C’était à l’occasion d’un congrès des écoles du dimanche, de

Pensylvanie. Le rabbin ayant, lui aussi, son école du dimanche,

s’intéressait aux questions traitées. Non seulement il siégea sur

l’estrade parmi les pasteurs et les organisateurs des réunions, mais un

appel de fonds ayant été fait séance tenante pour certaines écoles du

dimanche protestantes dans les campagnes, il donna une généreuse

souscription personnelle. Le soir, dans sa synagogue de Rodeph Shalom,

nous tenions un «peace meeting». Sur l’estrade, fraternellement réunis,

siégeaient des représentants des divers cultes protestants et

catholique. A Chicago, quelques jours plus tard, Sinaï Tempel, la vaste

synagogue du rabbin Hirsch, avait eu une réunion analogue. Et nous

avions tous senti que si jamais la paix devait habiter ce monde, il

faudrait que les religions abdiquassent leurs vieilles querelles et le

scandale de leurs exclusions antifraternelles, pour donner aux peuples

l’exemple de leur entente cordiale et de leur conversion sincère à un

sanctuaire supérieur où, de toutes les diversités, se crée l’Unité.

Tous ces souvenirs se réunissaient dans ma mémoire, pendant que

j’attendais l’heure d’aller à Tempel Emmanuel, superbe lieu de réunion

d’une grande Communauté juive libérale. A l’heure du service, le

Président, Mr Seligmann, vieillard octogénaire, et plusieurs autres

membres du comité se trouvaient réunis dans la sacristie, en présence du

Dr Silvermann.

Nous montâmes sur l’estrade, et le service commença par les chants et

prières liturgiques, présentation de la Thorah, etc. Je remarquai que

personne ne gardait le chapeau sur la tête, et que la plus grande partie

des chants et prières étaient en langue vulgaire.

Le Dr Silvermann fit un sermon sur la «Vie Simple», et la simplicité

dans les croyances, comparant une dogmatique trop compliquée à l’armure

de Saül, sous laquelle le jeune David étouffait en s’écriant: «Je ne

peux pas marcher avec toutes ces choses.» Puis, abrégeant à dessein son

allocution, il me présenta à ses auditeurs comme un hôte et me pria, le

plus courtoisement du monde, de prendre sa place pour leur parler.

Un si cordial accueil fut fait à mon discours, et des sentiments d’une

sympathie si fraternelle se manifestèrent ensuite, qu’il fut impossible

de ne pas accepter une deuxième invitation, plus longuement préparée, et

devant offrir à un plus grand nombre de membres de la Communauté,

l’occasion de s’assembler[7].

[7] Une des personnes que je vis ce jour-là, est Mme veuve Simon Borg,

enlevée, depuis, à l’affection de ses sept enfants. C’était une femme

d’élite, consacrant sa vie à faire le bien. Dans les conversations que

j’eus avec elle, je constatai tant de courage à supporter les misères

de la vie, et tant de foi vaillante unie à une si large compréhension

des croyances d’autrui, que je garderai d’elle le plus édifiant

souvenir.

Hélas! il ne me restait plus de temps libre, et nous dûmes nous donner

rendez-vous pour le dernier soir de mon séjour, vers les dix heures. Je

faisais, ce soir-là, une conférence pour la branche française de l’Union

chrétienne de Jeunes Gens. A l’issue de cette conférence, quand les

rabbins Blum et Silvermann m’amenèrent à la synagogue, une foule de deux

mille cinq cents auditeurs s’y pressaient. Ils venaient de passer une

heure à entendre de la musique, et un rapport sur une «Fraternité,

Brotherhood». C’est ainsi qu’on appelle en Amérique les «mutualités» à

base religieuse.

Le public, au premier regard jeté autour de moi, me parut animé d’une

sympathie absolue. C’était l’âme hospitalière du vieil Israël qui

rayonnait sur toutes ces figures. Quand je songeai à tout ce que ce

peuple a fait et souffert, une émotion intense s’empara de moi.

L’antiquité prodigieuse de leur vieille tradition frappa ma pensée. Je

m’inclinais en esprit devant plus de trois mille ans d’histoire,

couronnés à l’horizon lointain par les pics géants du Prophétisme.

Je choisis un texte dans le Prophète Malachie, et pour rendre hommage à

la pensée si large qui inspirait l’hospitalité religieuse dont je

jouissais, je prononçai les paroles de ce texte en hébreu. La première

était: «N’avons-nous pas tous un même père? N’est-ce pas un seul Dieu

qui nous a créés?» La deuxième était: «Il ramènera le cœur des pères à

leurs enfants, et le cœur des enfants à leurs pères».

Cette parole est la dernière de l’ancien Testament. Elle pourrait servir

de formule à la vie normale dans tous les domaines humains. Les

«_Pères_» c’est la tradition; les «_enfants_» ce sont les temps

nouveaux. Il ne saurait y avoir ni cohésion historique, ni solidité

véritable dans l’édifice national, social ou religieux, sans le concours

harmonieux de ces deux forces du _Souvenir_ et de l’_Avenir_. Deux

paroles constituent la mentalité supérieure où toutes les énergies

salutaires se marient: «Rappelle-toi!» et «En avant!». J’essayai de

tirer de cette grande parole quelques-unes des vérités qu’elle contient,

et de faire voir en quels termes heureux elle décrit la respectueuse

indépendance qui est l’inspiration même de toute liberté féconde. Et

puis je terminai à peu près sur l’ordre d’idées que voici: «Nos Pères,

les Pères de tout l’Occident religieux, c’est vous, ce sont vos

Prophètes, avant-coureurs d’une marche si prodigieuse, que, malgré leur

éloignement dans le vénérable passé, ils indiquent encore aujourd’hui

les routes de l’Avenir. Nous autres, nous sommes les enfants. Si jamais

le cœur des enfants se détournait des pères, ce serait l’ingratitude et

le désastre. Aussi, quiconque sait ce que le monde religieux vous doit,

ne prononce qu’avec vénération le nom d’Israël.

Mais si vous êtes les Pères, et si tout respect, tout filial honneur

vous doit être rendu par nous, ne devez-vous pas aussi reconnaître vos

enfants? Le vieux tronc d’Isaï est solidaire avec la famille nouvelle,

dont la parole prophétique marqua d’avance les destinées, dans le

passage si rayonnant d’avenir et d’espérance, où il est dit: «_Un

rejeton sortira de la souche de Jessé_». Jamais je ne l’ai senti avec

plus de force que ce soir. Nous avons tous à méditer sur l’esprit large

et magnanime qui souffle à travers ce beau texte, afin de nous mettre à

l’unisson de ses intentions. Alors nous ferons se rencontrer en une

collaboration féconde, l’Ancien Testament et le Nouveau. Ils s’appellent

et s’éclairent l’un l’autre et ne sont jamais plus grands que reliés

sous la même couverture».

On a toujours raison de cultiver l’idéal et l’espérance, même au sein

d’un milieu terre à terre qui vous traiterait d’utopiste. Quelques

années auparavant, dans mon livre «_l’Ami_», sous le titre de «Haute

Église», j’avais formulé le vœu que les diverses familles religieuses,

tout en cultivant chacune sa province de croyances particulières, se

rencontrassent sur le terrain d’une sereine et bienveillante hospitalité

et qu’on s’invitât d’Église à Église comme de maison à maison. Que de

sourires cette page naïve avait provoqués parmi les sages de ce monde!

Le soir de Tempel Emmanuel, je compris que nous n’étions pas si loin

qu’il pouvait sembler, de ces agapes spirituelles entre hommes de

milieux religieux différents. Et je me promis de ne jamais négliger une

occasion de rendre possibles ces rendez-vous mutuellement si

bienfaisants.

Il était plus de onze heures du soir quand nous sortîmes de cette bonne

maison, où les cœurs venaient de se sentir si près les uns des autres.

Mais il n’y a pas d’heure tardive qui ne soit bonne encore pour bien

faire. Les amis de la synagogue m’amenèrent donc à un de leurs cercles

où un souper cordial nous réunit quelques moments encore. Autour de la

table étaient assis des membres éminents de la synagogue. Le banquier

Seligmann, Président; le docteur Silvermann et quelques-uns de ses

collègues à l’Encyclopédie des sciences juives, qui sera un des plus

intéressants monuments d’histoire édifiés par notre temps; M. Levysson,

connu par ses libéralités aux universités et œuvres d’intérêt général;

des professeurs, des instituteurs.

Des speechs furent échangés. Celui qui m’intéressa le plus fut fait par

un instituteur, ayant son école dans _Eastend_, parmi la population

juive très dense groupée là, et sans cesse grossie par les expulsions

européennes. Cette population crée aux Israélites américains un problème

colossal. Dans la réponse que M. Levysson fit à l’instituteur, je

compris que la bonne volonté de ces hommes de bien était à la hauteur

des devoirs les plus exorbitants. Ils se sentent responsables de ces

milliers de frères infortunés, arrachés à leur pays natal, et cherchent

non seulement à les empêcher de périr de misère dans les premiers

moments de leur arrivée, mais à les soutenir moralement et

matériellement, afin de leur ouvrir un horizon nouveau. Quelques jours

auparavant, j’avais pu visiter Montefiore home, vaste maison pour

incurables de tout âge, située au bord de Hudson-River. On y reçoit

indistinctement les pauvres malheureux de toute confession, ainsi qu’à

Sinaï-Hospital, fondation nouvelle, d’une étendue considérable,

construite selon les règles les plus conformes à l’hygiène. Nous

quittâmes le cercle vers une heure du matin, et je gardai de ma

rencontre avec ces Israélites américains l’impression d’un milieu actif,

intelligent, ouvert à toutes les grandes idées, ayant, sous la forme la

plus heureuse, ressenti le souffle vivifiant du nouveau monde.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 28 / 55 题