Parmi tous les éléments, si divers, de la population américaine, dont
l’accueil demeure gravé dans mon souvenir, je dois une mention
particulière à la «Société des Amis». C’est surtout à Philadelphie, la
ville de Penn, que ses fils, encore aujourd’hui, sont nombreux. Peuple
de rude et vigoureuse simplicité, plein de mépris pour le mensonge des
conventions et les prescriptions formalistes, les Amis, de longue date,
prêchent et cultivent la «Vie Simple». C’est leur idéal. Une vive
sympathie les portait donc vers mes idées. Ils y reconnaissaient leur
esprit et leurs aspirations séculaires. De mon côté, voici des années
que j’avais le désir de les voir. Il m’était arrivé, le long de ma
carrière, de fréquenter quelques personnes pratiquant la religion sous
cette forme laïque, large et vraiment humaine, et la droiture de leur
conscience, leur bonté sans phrases, m’avaient fait une impression
extraordinaire. Rien ne conquiert mon âme comme l’absence de
prétentions, de circonlocutions et de compliments. Les Quakers ont si
bien rompu avec tout formalisme qu’on pourrait presque les trouver
formalistes par excès de simplicité. Ainsi, n’est-il pas admis qu’on
invite quelqu’un à leurs meetings. Je n’y fus donc en aucune façon
invité. Et j’eusse été pour toujours privé du plaisir de m’y rendre, si
j’avais attendu qu’on m’y engageât. Il se trouva, comme par hasard,
quelqu’un qui me persuada que je devais y aller tout bonnement.
Donc, j’y allai, et personne ne parut y prendre garde.
Dans le local, rien que des bancs. Pas d’orgue, pas de chant, pas
d’images. Les fenêtres sont placées de telle sorte qu’elles éclairent la
salle très discrètement. Mais on ne peut pas voir ce qui se passe au
dehors. Tous les Amis sont laïques, ils n’ont pas de pasteurs. Quand ils
se réunissent, chacun prend place en silence, sans s’occuper des
voisins. Personne ne regarde autour de soi. N’importe quel visiteur
survient, nul ne paraît s’en soucier. Tout le monde reste dans une
apparente indifférence. On dirait que les «Amis» ont pris aux vieux
stoïciens leur: nil mirari.
L’assemblée commence par se taire. Ni lecture liturgique, ni chant; on
ne dit rien, on pense. Les figures sont caractéristiques, sérieuses et
bienveillantes. Un grand calme et une inspiration pacifique domine tout.
Jamais je n’ai mieux compris ce que dit le silence d’une assemblée qui,
tout entière, pense et se recueille. Si personne ne trouve un motif
suffisant pour rompre ce silence, l’assemblée se retire comme elle était
venue, une fois le temps raisonnable d’un meeting écoulé. Il ne
viendrait à l’esprit d’aucun assistant de regretter qu’on n’ait point
parlé. Les Arabes, dit-on, se méfient des gens loquaces et honorent les
silencieux. Les Quakers, en ce point, sont Arabes.
Il me parut évident toutefois que pour moi, venir et repartir
silencieusement, serait une faute contre les principes des «Amis», qui
consistent à faire ce que l’Esprit nous engage à faire. L’Esprit
m’incitait à leur parler. Comme j’avais bien des choses à leur dire, je
me levai et parlai de mon banc. Un certain nombre d’hommes et de femmes
me répondirent brièvement. Après le meeting, un grand nombre de
personnes vinrent causer avec moi, me tutoyant selon leur habitude:
«J’ai lu ton livre». «Je suis content de te rencontrer.»
Chez eux, les Amis sont absolument délicieux. Leur calme fait tant de
bien aux âmes de ce temps agité. Je ne me suis pas lassé de contempler
la bonne figure à la fois virile et pacifiée de quelques-uns d’entre
eux. Un certain vieillard surtout me frappa par la profondeur et la
beauté de ses yeux bleus. J’y sentais comme un reflet de la paix divine.
Ne rien craindre, ne pas se tourmenter, ne pas se troubler ni se
presser: agir avec bon sens, tranquillité et confiance en Dieu, voilà
une grande partie de leurs principes. Un autre, c’est de respecter
l’esprit en chaque homme. Personne n’a une semblable vénération pour la
conscience, et ne montre plus de délicatesse à respecter son intégrité.
Pas d’autoritarisme, pas de contrainte. Toute individualité est sacrée
en son originalité. Jamais nous n’avons à nous substituer à la
conscience d’un autre, pour amener des actes par lesquels il n’est que
notre instrument.
On ne peut pas juger des «Amis» par leur nombre aujourd’hui assez
limité, ni par leur surface et la place qu’ils prennent dans le monde.
Comme ils sont modestes et méprisent la gloire bruyante, ils ne soignent
pas la réclame. Il faut donc un certain temps pour se rendre compte de
leur valeur comme principe actif dans la société présente.
De fait, par leur honnêteté, leur laborieuse simplicité, leur esprit de
contentement et d’ordre, ils se sont créé, de longue date, une place
extraordinaire. Plusieurs des plus grandes affaires du pays sont, de
père en fils, entre leurs mains. Ce sont des hommes d’affaires
scrupuleux et intelligents. Beaucoup d’entre eux ont de grandes
fortunes, mais ils n’en font point étalage, et leur générosité discrète
honore grandement leur caractère.
Plusieurs des meilleures écoles de Philadelphie et des environs sont
entre leurs mains. Dans certaines de ces écoles se trouvent
exclusivement des enfants d’Amis. Ailleurs, les Quakers sont éducateurs
pour le compte du public.
Beaucoup de besogne et peu de bruit, telle semble être la devise de ces
éducateurs. Leur calme est à lui seul une puissance éducative. Rien ne
vaut un maître qui ne s’étonne de rien et garde la même humeur tout le
long des jours, surtout si cette humeur est invariablement accommodante.
Vous ne verrez pas ce personnel enseignant rivaliser de sourires et de
chatteries pour la jeunesse. Pas du tout: ils sont tout simplement bons,
d’une bonté égale. Une trop démonstrative bonté est un soleil qui
alterne facilement avec les bourrasques. C’est parfois de la nervosité
souriante, et des nerfs, en éducation, il n’en faut pas.
Bien souvent, en passant par ces tranquilles retraites de l’éducation,
un regret s’éveillait en moi, de n’être pas enfant. J’eusse été heureux
de partager la vie dont je voyais ici l’organisation, une vie normale,
vraiment humaine, et pénétrée, sans ostentation aucune, d’un parfum
spirituel qui rappelle les senteurs forestières plutôt que l’encens des
sacristies. Ces braves gens ont la pudeur de la religion. Ils l’ont
partout présente et nulle part affichée. Leur langage est aussi naturel,
aussi exempt que possible de toute pieuse formalité.
Ils aiment les enfants qui sont l’avenir, et savent comment les traiter,
sans les gâter ni les opprimer. Ils aiment les morts qui sont le
souvenir, et savent les honorer sans empiéter sur les droits de la vie.
Tandis que dans le préau de «Friends select school», à Philadelphie, je
voyais filles et garçons jouer et s’amuser, je me promenais dans un
terrain voisin, le long d’un vieux mur ensoleillé, garni de buissons, où
de petites fauvettes se lustraient les plumes. Là-haut, sur la tour de
l’Hôtel de Ville de Philadelphie, la statue colossale de Penn semblait
veiller sur la cité, ses parcs, ses deux fleuves, son port toujours en
travail de vaisseaux. L’activité de la ville immense battait alentour
dans ses vigoureuses artères. Tout à coup, de mon pied, je heurte une
pierre de la taille d’une brique. Sur la pierre était un nom, un des
grands noms des «Amis d’Amérique». Je regardai plus attentivement, et je
vis d’autres pierres et d’autres noms, juste à la hauteur de l’herbe
fauchée. C’était un vieux cimetière. Ils dormaient donc là, les os de
ces vaillants pionniers, dont plusieurs avaient tant contribué à bâtir
l’Amérique. Ils dormaient là, ces pacifiques qui, de tout temps, avaient
subi des persécutions, parce qu’ils voulaient la paix obstinément. Je
pensai à leur esprit de sacrifice, à leur foi tranquille, à cet héroïsme
presque surhumain qui marque certains épisodes de leur vieille histoire,
à leur patience invincible qui rendait leur résistance à toute tyrannie
semblable à celle de l’irréductible caillou qu’aucun rouleau ne parvient
à écraser. Les cris de joie des enfants vibraient dans mes oreilles, et
la poussière des morts tressaillait sous mes pas. Je me sentis parcouru
par une impression électrisante de belle et large vie où la fraîcheur
matinale s’allie à la solidité traditionnelle. Et sur les tombes des
chers anciens je priais pour leur postérité aux regards ouverts, aux
joues florissantes, pendant que sur les ailes de la brise et les rayons
du soleil m’arrivait un salut mystérieux du Père invisible en qui se
joignent et se tiennent les générations.