UN JOUR A BETHANY-CHURCH

Bethany-Church, à Philadelphie, a été pour moi la première révélation

d’une vie religieuse manifestée en des formes que je n’avais pas

rencontrées encore et dont, par la suite, l’Amérique devait me fournir

un grand nombre d’exemples. Je désire consacrer par un signe spécial de

reconnaissance, le jour, pour moi à jamais inoubliable, que j’y vécus,

le 25 septembre 1904. La veille, j’avais dit à mon cher ami, M. John

Wanamaker: Demain, je veux partager votre dimanche en entier. Dès huit

heures et demie, par un radieux soleil, nous roulions de Lindenhurst à

Philadelphie. La belle lumière du matin revêtait tous les objets de cet

éclat béni qui vient en somme de nos âmes croyantes et fait paraître le

dimanche plus beau que les autres jours. Je me réjouissais de voir cette

douce lumière de dimanche, heureux d’avoir reçu dans ma jeunesse une

éducation qui me rendait capable de la discerner, heureux d’être dans un

pays où l’on sait ce que ces mots veulent dire: le jour que Dieu a fait.

En face de moi, John Wanamaker, oubliant le fardeau de ses prodigieuses

affaires, relisait dans la Bible des passages qui devaient être médités

ce jour-là. Je remarquai dans son chapeau haute forme une poignée de

fleurs. Ce sont les fleurs qu’il emporte tous les dimanches matins, pour

les offrir à des malades, le long de la journée.

A neuf heures, nous atteignons Bethany-Church, large bâtiment qui

renferme une église, une immense salle pour l’école du dimanche, des

locaux variés pour les classes bibliques, les associations de jeunesse,

et la _Brotherhood_, association d’hommes ayant comme but de

s’encourager mutuellement à la bonne vie, et qui puise la meilleure

partie de ses inspirations dans des passages de l’Ancien et du

Nouveau-Testament. Nous fûmes reçus à la porte par quelques membres de

la _Brotherhood_ qui nous conduisirent d’abord dans une pièce étroite où

se tenaient une cinquantaine d’hommes, chefs et membres de la grande

société fraternelle. Salutations, présentations, puis brève discussion

sur des sujets de vie religieuse pratique. Personne ne disait un mot

inutile. Une sérieuse simplicité pénétrait les paroles, imprégnait les

physionomies. On se sentait en compagnie d’hommes de valeur, pour qui le

désir de bien employer la vie est le grand but.

Ce n’était là que le prélude d’une réunion plus grande, dans la vaste

salle du sous-sol, contenant de huit à neuf cents personnes et qui se

remplissait de moment en moment. Lorsque nous y descendîmes, un chant

d’hommes nous accueillit à voix bien jointes en un hymne vibrant. Une

onde magnétique m’enveloppa et fit tressaillir à travers mon être, je ne

sais quelle force supérieure de sympathie. Je me sentais accueilli au

sanctuaire de la bonne volonté, de la tendresse humaine. Un appel de la

patrie supérieure arrivait jusqu’à moi sur les ailes de ce chant et,

pareille à la harpe que touche un souffle de l’esprit, mon âme se mit à

chanter en moi. J’adressai quelques paroles du cœur à tous ces nouveaux

frères qui m’ouvraient visiblement leurs bras. Leur dessein ferme de se

soutenir mutuellement dans la vie me faisait aimer leur contact. Une

bonne force rayonnait de leur milieu. Une telle réunion d’hommes est une

puissance dans la cité. La volonté de marcher d’accord pour purifier nos

cœurs et nos habitudes, pour nous soutenir dans les jours difficiles,

n’est-ce pas le plus fort de tous les remparts?

Mais la réunion était finie, et l’heure venue de nous rendre au grand

culte du matin dans la salle supérieure.

Là, m’attendait un spectacle saisissant. Aux deux bouts du large temple,

sur des estrades, étaient assis deux chœurs de jeunes filles tout en

blanc. La nef, les galeries étaient garnies d’un peuple compact, plein

du désir de s’édifier. Toutes les figures disaient: sympathie et

attente. Et lorsque les chœurs eurent chanté et que dans un grand

silence où j’entendais battre mon cœur, je commençai mon premier sermon

anglais, une bonté vraie rayonnant de tout l’auditoire, vint au secours

de l’hôte qui parlait une langue, pour lui encore presque étrangère.

Cette bonté me portait et me rendait capable de donner, de donner avec

joie, tout ce que Dieu dans sa paternelle tendresse m’avait mis dans

l’âme pour ces frères. Autour de moi étaient assis les pasteurs de

Bethany, le cher Dr Decay, douce et intelligente figure d’un homme qui a

beaucoup souffert et qui sait aimer, le Dr Patesson revenant au milieu

des siens, après une longue maladie et une douloureuse absence. D’autres

membres de l’église se tenaient près d’eux: il me semblait que leurs

volontés renforçaient la mienne. Je n’avais jamais senti autant le

secours que l’homme peut donner à l’homme. Et pourtant je les voyais

presque tous pour la première fois. Comme la vieille parole me

paraissait empreinte d’une vérité nouvelle, ce matin-là: «Où deux ou

trois s’unissent en mon nom, je suis au milieu d’eux.»

J’avais pris pour texte la parole de l’Évangile selon saint Jean:

«Montre-nous le Père,» et la réponse de Jésus: «Celui qui m’a vu a vu le

Père.» Parole immense, renfermant la vérité centrale de l’Évangile qui

est celle-ci: «L’endroit du monde où Dieu est le plus près de nous,

c’est une conscience d’homme par laquelle il nous parle.» Plus que dans

les merveilles de la création, plus que dans les splendeurs du matin,

plus que dans le mystère souriant de la voûte étoilée, le Père invisible

nous a regardés par les yeux de Jésus. Ces yeux sont deux jours ouverts

sur la vie infinie. En regardant dans l’abîme de leur douceur, nous

voyons ce qui se passe dans le cœur de Dieu même. Mais une autre vérité

découle de celle-là. Non seulement Dieu s’est traduit en humanité dans

la personne de Christ, une fois et d’une mémorable façon; mais il veut

toujours se révéler ainsi. Jésus, dans le même passage, dit: «Vous ferez

les œuvres que je fais.» Comme lui, chacun de ses vrais disciples montre

le Père. Chaque homme est un témoin, un messager. Hélas! il y a deux

sortes de messagers: ceux qui annoncent la nuit et la propagent, par

leur cœur froid, leur méchanceté. Ceux-là voilent la face du Père et

remplissent le monde de ténèbres. Soyons de la série des messagers du

jour, de ceux dont la vie et les paroles annoncent un monde plus beau,

augmentent l’espérance et soutiennent la foi. Montrons le Père!

Je fus très édifié par les beaux cantiques que chantèrent ensuite les

chœurs.

Après ce radieux matin, plein de bénédictions, je pris quelque repos.

Puis vers les deux heures, nous vînmes assister à une séance de

Bible-Union. M. John Wanamaker, d’autres et moi-même, nous prîmes la

parole pour expliquer des passages de saint Paul, exprimer des

expériences personnelles en rapport avec les textes. La Bible, on le

comprend de suite, est pour ces hommes une mine d’où s’extrait une

provision de force pratique. Ils s’occupent moins de dogmatique d’église

ou d’exégèse scientifique, que d’exploitation vivante et intéressée des

trésors d’âme cachés dans le Livre. Ces pages qui viennent de si loin et

ont inspiré tant de générations de lecteurs, les pénètrent d’un profond

respect.

De la chambre haute où se tenait la classe biblique, nous fûmes dans la

grande salle de culte où se pressait un public très nombreux, parmi

lequel beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles. Les pasteurs firent

de brèves allocutions, et de beaux chœurs furent chantés. Ces chants me

remplissaient de bonheur, et je répétais en moi-même certains refrains

qui, à eux seuls, sont des prières pleines d’âme et de puissance:

_nearer to thee!_ Tout l’ensemble de ces cultes me frappait par les

éléments de vie qui s’y manifestaient partout. L’élément liturgique,

traditionnel, y a sa large place; mais il se renouvelle tous les jours

au contact de la piété actuelle. Le culte du souvenir s’y mêle à la

réalité présente, en une heureuse proportion.

Dans l’intervalle de deux chants, il se fit un silence. Absorbé dans les

pensées que me suggérait cette musique, j’ignore pourquoi, juste à ce

moment, j’eus le sentiment qu’il ferait bon entendre un _solo_. Comme

une réponse immédiate au désir secret de mon cœur, je vis s’avancer près

de moi, sur la plate-forme, une dame vêtue de blanc, et pour moi une

inconnue. D’une voix d’alto magnifique, mais toute pénétrée de cette

intensité de vie religieuse que le plus bel art seul ne peut jamais

atteindre, elle chanta: _Si j’étais une voix!_ Depuis que j’avais

entendu à Kœnigsfeld, à l’église des frères moraves: _Herr wie du

willst_, chanté par une sœur inconnue, je n’avais plus entendu avec

pareille force ce son direct de l’âme. Il me prit, il m’emporta sur les

hauteurs de l’Évangile éternel où les morts sont vivants, où les

aveugles ouvrent leurs yeux, où les langueurs sont guéries, le péché

vaincu, l’espérance des saints accomplie. Cette voix me donnait en cette

minute un don royal de bonheur supérieur, de pur et divin pressentiment

de la vraie vie à travers nos terrestres obscurités. Les vers de

Schiller chantaient dans ma mémoire:

Wie wenn, nach hoffnungslosem Sehnen[5]

Nach langer Trennung bittrem Schmerz,

Ein Kind, mit heissen Reuethraenen

Sich stürtzt an seiner Mutter Herz;

So führt zu seiner Heimath Hütten,

Zu seiner Jugend erstem Glück,

Vom fernen Ausland fremder Sitten,

Den Wandrer der Gesang zurück.

La belle voix qui réveillait ainsi en moi, en une heure bénie, un monde

de pensées et d’harmonie, était celle de Mme Sarah Macdonald Sheridan.

J’ai appris depuis, que cette voix se faisait entendre souvent dans

toutes sortes de milieux parmi lesquels il en est de très déshérités.

Puisse-t-elle faire aux âmes de nombreux frères le bien qu’elle m’a fait

ce jour-là!

[5] Comme après une attente sans espérance,

Après l’amère douleur d’une longue séparation,

Un enfant se jette dans les bras de sa mère

Avec d’ardentes larmes de repentir;

Ainsi vers les toits de sa patrie,

Vers le bonheur premier de sa jeunesse,

Du lointain exil des conventions étrangères

Le chant ramène le pèlerin.

Un chant semblable serait capable, je pense, de toucher des cœurs que la

parole ordinaire laisse froids, et de porter la bonne nouvelle d’une vie

plus humaine, plus haute, plus pure, à des cœurs fermés à nos moyens

usuels.

Dans un local voisin de celui où nous étions, l’école du dimanche

s’était, en attendant, réunie. M. John Wanamaker en est le surintendant.

Il remplit ces fonctions et celles de membre de la _Brotherhood_, avec

un zèle constant. A moins d’être en Europe, il ne manque pour ainsi dire

jamais à son poste. Il s’y rend délibérément, toutes autres affaires

cessantes. Une telle régularité est un exemple d’un bel effet donné aux

milliers d’enfants qui suivent cette école. C’est un encouragement pour

les moniteurs et un soutien moral extraordinaire pour les pasteurs.

Surtout si le laïque ne se pique pas d’être un théologien, s’il est

simplement un homme que la vie, tous les jours, instruit par elle-même,

et qui cherche avant tout à mettre l’esprit du Christ dans les relations

ordinaires, ce concours est précieux. Il apporte à l’église cet appoint

de l’expérience vivante et fraîche, qui corrige heureusement les

vétustés des formules et la sécheresse des catéchismes. Les laïques

américains sont un des trésors des Églises. Et parmi ces laïques qui

savent joindre la parfaite simplicité de cœur au poids que leur confère

une situation exceptionnelle, je donne une place toute spéciale à M.

John Wanamaker. Puissent les générations nouvelles nous donner des

hommes semblables, afin de continuer leur salutaire tradition de largeur

d’esprit et de piété agissante.

Quand je regardai l’école du dimanche de Bethany-Church, il me sembla

voir devant moi un jardin de Dieu. Plusieurs milliers d’enfants s’y

pressaient, frais, vêtus de couleurs claires, depuis les petites filles

et les petits garçons de six à sept ans, jusqu’à la jeunesse adulte de

dix-huit à vingt ans.

La disposition de cette salle superbe permet de la diviser à volonté,

pour isoler les groupes, et donner à chaque catégorie l’enseignement que

comporte son âge. Je fus séduit par les tout petits, réunis en très

grand nombre autour d’une dame qui les intéressait par de grandes

images, des chants simples et alertes, des explications à la hauteur de

leur compréhension.

Ces gentils bébés me chantèrent avec beaucoup de conviction une

bienvenue où je distinguai le refrain: _Good morning to you!_

Lorsque vient le moment de la leçon générale, tous les enfants sont

réunis par la suppression des cloisons. Cette manœuvre se fait avec

rapidité et sans bruit. Dans certaines églises américaines, il suffit de

presser un bouton ou de faire mouvoir un levier, pour établir ou

supprimer les cloisons. A Bethany, aussitôt que tous les locaux

particuliers sont mis en communication, on est frappé du bel ensemble

que présente la salle.

Un jet d’eau jaillit au centre, environné de bouquets de verdure. On a

devant soi l’image gracieuse d’une jeune génération qui reçoit les

enseignements de la tradition évangélique, dans le cadre le plus

souriant.

Cette journée dont la paisible et caressante lumière me rappelait le

vieux Psaume: «Un jour dans tes parvis vaut mieux que mille ailleurs»,

devait se terminer le soir par la communion. Vers les huit heures, nous

revînmes à Bethany. Philadelphie s’enveloppait des voiles du couchant;

le calme dominical régnait dans les rues et planait sur les demeures.

Des groupes silencieux se dirigeaient partout vers les sanctuaires. Il y

avait dans l’atmosphère un souffle d’adoration.

C’était l’heure crépusculaire où commencent à éclore, aux vastes et

sombres champs de l’azur, ces fleurs d’éternité que sont les étoiles.

Invinciblement, le regard se lève en haut. Je franchis le seuil du

temple, silencieux, l’âme pleine d’un sentiment d’au-delà.

Dans l’intérieur, le peuple s’assemblait sans bruit. Les lumières

éclairaient sur la grande table la multitude des vases sacrés. Ici

étaient les calices et là le pain. Après un hymne, l’ami John Wanamaker

me dit à voix basse: «Vous êtes notre hôte ce soir au repas du Seigneur,

parlez-nous comme un frère.»

Je n’ai jamais rompu ce pain que le Maître nous apprit à rompre en

souvenir de Lui, sans que mon âme fût consacrée à tous les chers morts

et à tous les vivants. La grande question, le mystère de notre vie à

tous, d’aimer et de souffrir, plane sur ce repas. Plus claire est la

vision de la solidarité de la famille humaine, par dessus les barrières

de la vie, et par dessus la barrière du tombeau, lorsque nous rompons le

pain de l’esprit avec Celui qui marche d’âge en âge au milieu de nous,

dans la sainte communion des épreuves et de l’espérance.

Ce soir-là, je Le sentis présent, tout près. Comme Lui, étaient près de

moi de chers êtres que j’ai perdus, et tous les absents aimés, demeurés

au home lointain. Et le cercle s’élargissait de cette communion,

devenant de plus en plus vaste. N’étais-je pas d’ailleurs à

Philadelphie, dans la cité de l’amour fraternel, centre de tant de

belles traditions, au milieu des fils de Penn et des descendants des

Pilgrim-Fathers? Une invisible nuée de témoins s’amassait dans la

pénombre, au-dessus des têtes des vivants.

Au moment donc où je pris la parole, mon inspiration était faite de

toutes ces choses-là. Il me fut donné d’interpréter comme je

l’éprouvais, la grande solennité de cette heure. Les cœurs se sentirent

touchés dans la corde d’or qui vibre sous les sentiments éternels, et

nous devînmes vraiment, par un effet sensible de l’Esprit, une seule

âme.

C’est au milieu d’un de ces silences où l’on entend passer les ailes des

anges consolateurs, que le vénérable pasteur se leva pour prononcer les

paroles sacramentelles et bénir le pain et le vin. «Ceci est mon corps,

ceci est mon sang.» Comme au fond des calices altérés se ramasse la

goutte de rosée, ces paroles tombaient rafraîchissantes, vivifiantes,

sur la soif des âmes. Celui qui veut être tout en tous et qui nous a

tous compris et aimés, nous répétait: Je vous nourris de ma substance,

je vous abreuve de mon suc. Le fruit de son sacrifice se renouvelait en

chacun, et l’on se sentait fortifié par la vertu qui ranime les genoux

abattus, éclaire les esprits enténébrés.

La source secrète de la vie supérieure semblait ouverte, et des courants

d’eau vive ruisselaient à travers les champs spirituels.

Il est des instants où le voile qui recouvre le grand mystère semble

transparent. Nous saisissons la Vie éternelle d’un seul regard, par la

foi.

Plus de crainte, ni de doute, ni de discordance, mais une confiance

complète, la certitude tranquille, la plénitude de l’harmonie.

Les vallées sont comblées, les montagnes abaissées, les orages apaisés,

les distances franchies. Ce qui paraissait loin est tout près, ce qui

paraissait perdu est retrouvé.

Ces moments-là sont d’une richesse infinie. Des siècles s’y condensent.

On y fait provision de clarté pour les périodes sombres.

Je venais de vivre à Bethany un de ces instants éternels.

Oh! le cher souvenir que j’en garde et garderai toujours!

Comme je bénis le Père qui me l’accorda, les frères qui m’en fournirent

l’occasion!

Et comme Jacob, le matin où il quitta Béthel, je me dis en quittant

cette chère maison de prière:

Certainement l’Éternel est en ce lieu,

C’est ici la maison de Dieu, la porte des cieux.

Vers le cœur de l'Amérique · 第 24 / 55 题